LA PAROLE FAIT LE JEU
« --ONSiECR Bonnau, dont nous tairons le nom 1V1 dans ce cas-là, avait une fille qu'il se plaisait à élever dans les belles manières. Elle était belle comme un charme et civile à faire plaisir à tous ceux qui allaient la voir; mais tout cela> sans la vertu, ne sert pas d'un clou à siftlet. Il arriva donc que, comme il ne voulait pas qu'on hantât des hommes, d'autant qu'il savait ce qu'en vaut l'aune, rapport que la plupart du temps les filles ne tombent dans le désordre de leur mauvaise conduite que parce qu'on leur en donne l'instigation; c'est pourquoi il fut obligé de faire un voyage où il ne pouvait pas la mener; ce qui fit que, parmi la plus grande partie du peu d'honnê tes gens qu'il soupçonnait d'avoir une bonne éducation, il choisit un jeune seigneur de condition, d'autant qu'il y a bien de la différence entre les gens d'une certaine façon, et il lui laissa mademoiselle /a-
votte. Comme ils demeuraient ensemble et même se voyaient tous les jours, ce qui était fort aisé et facile, ils devinrent amoureux, dont ils ne se seraient doutés de rien, si mademoiselle Javotte ne s'en était pas aperçue. Elle le dit à son amant, qui en convint de bonne foi; mais cela ne les avança de rien, ce qui est toujours bien cruel dans le cas de ces sortes d'occasions. M. Bonnau, en revenant, trouva sa fille comme il l'avait laissée, ce qui ne lui fit pas de peine ; car il craignait que l'amant de sa fille aurait voulu devenir son gendre, c'est-à-dire s'amuser à la bagatelle; mais il ne fut ni fou ni étourdi, et lui déclara, sans en faire à deux fois, qu'il ne voulait plus garder sa fille, d'autant que cela se garde, pour la plupart, comme le chat fait la souris; ce qui fit que M. Bonnau le remercia de sa civilité. Mais dès le lendemain, comme le jeune amant n'avait plus d'honneur à garder dont il fût chargé par la politesse du père, il vint tout doucement en catimini, et se cacha dans la ruelle, de manière que tout le quartier en a tenu hautement de certains discours à l'oreille, sous prétexte que la fille en était devenue enceinte; et voilà ce qui fait la probité. Cette histoire galante nous a été envoyée pour in-
sérer dans notre livre; mais, quoiqu'on y remarque bien du mérite, nous ne l'avons pas jugée digne de l'impression ; c'est pourquoi nous la mettons ici, afin que le public voie que nous ne cherchons qu'à avoir l'honneur de son approbation.