COMMIS A LA. DOUANE
Avec Madame Minutin.
MPérigord, mon pays, pour qui je menais le car- • rosse, élant mort, sa veuve se défit de loul, de sorte que me voilà sur le pavé. J'allai me proposer à un de mes amis qui louait des remises dans la rue des Grands-Augustins. Comme j'avais un bon habit sur le corps, il me donna un équipage à mener. J'allais, tous les jours l'après-dinée, prendre M. Bordereau, qui était un des gros de la Douane, chez lui pour le mener tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et presque toujours avec des dames, que ce n'était pas de la guenille.
Un jour, je le mène au bout du cul-de-sac de l'Orangerie, d'où il entre dans les Tuileries, et nous restons à jaser, son laquais et moi, de choses et d'autres; et comme il me disait souvent les tenans et aboutissans des maîtresses de son maître, qui en avait tous les jours de nouvelles, je lui demandai s'il connaissait celle que nous venions chercher, et où je la mènerais. — Je n'en sais, ma foi, rien, répondit La Fleur, (c'était son nom) ; tout ce que je sais, c'est qu'il est venu ce malin une espèce de femme de chambre qui a été longtemps avec lui, et qui lui a dit, en sortant, que sa maîtresse se trouverait aux Tuileries sur les quatre heures du soir.
A peine La Fleur avait-il fini, que nous voyons M. Bordereau avec deux dames qui le suivaient, dont La Fleur en reconnut une pour la femme de chambre de ce matin.
Quand ils sont dans l'équipage, ils ne savent où aller. A la fin pourtant, c'est à la foire Saint-Laurent où je les débarque. Après que le laquais les a conduits dans le jeu de l'Opéra-Comique, il vient me retrouver; je me range, et donne mes chevaux à garder; de là nous allons tous deux nous promener et boire un coup dans la foire.
Quand le jeu est prêt à finir, La Fleur va trouver son maître, et moi mes chevaux ; puis il vient me redire après, que je ne m'impatiente pas, parce que M. Bordereau va souper avec sa compagnie chez Dubois; je redonne encore mes chevaux à garder, je le retrouver dans ledit endroit, parce que là ce n'est pas la manière que les laquais servent à table.
Nous nous attendions bien, La Fleur et moi, à souper des restes, quand ils seraient au dessert ; mais nous manquâmes de faire des croix de Malte, comme vous allez voir.
Madame Dubois avait mis M. Bordereau et ces dames dans une salle à rideaux au fond du jardin ; on apporte le souper; et nos gens faisaient bonne chère, quand voilà qu'il arrive un milord d'Angleterre avec mademoiselle Tonton, de l'Opéra-Comique, une de ses amies et un bourgeois de leur compagnie, vêtu de noir. Tout cela demande aussi à souper, et on les campe dans un petit cabinet vitré, à l'entrée du jardin
En attendant les restes pour souper, nous nous amusions, La Fleur et moi, à creuser une bouteille de vin, sur le compte de notre bourgeois, dans un cabinet auprès de la salle ; et dans ce temps-là
M. Bordereau et mademoiselle Tonton, qui avaient envie de quelque chose, sortent chacun de leur endroit pour aller dans un coin, de sorte qu'ils se rencontrent nez à nez au clair de la lune.
La Fleurm'avait dit, en voyant entrer mademoiselle Tonton, que son maître l'avait eue de louage ; mais qu'il l'avait quittée à cause qu'elle le menait un train de chasse.
Mademoiselle Tonton reconnaît tout d'un coup mon bourgeois; et elle lui dit, de façon que nous l'entendions : Ah ! ah ! c'est vous, M. Bordereau ! ch mais, vous n'êtes pas ici tout seul ? vous y soupez donc? c'est fort bien fait à vous; laquelle de nos sœurs est de la partie ? car vous êtes un coureur de biches. — Je n'en connais point, mademoiselle, répond M. Bordereau, depuis que jî ne cours plus aprè; vous. — Vous êtes un insolent, mon gros ami, répliqua l'autre; et peu s'en faut que, pour payer l'insulte que vous me faites, je ne vous fasse donner une volée de bâton. — Vous avez donc là quelque faraud? dit M. Bordereau. — Oui, oui, j'en ai, petit faquin de commis, et lu le vas voir. Alors elle se mit à crier à pleine tête : A moi, milord, à moi ! on m'insulte.
DE GUILLAMME, COCHER
Tout aussitôt voilà le milord, l'autre fille et ce monsieur qui accourent pour voir ce que c'est. Vengez-nous, milord, dit Toulon, d'un misérable caissier qui ose me traiter comme une malheureuse, et vous comme un gredin. Allons donc, milord, allons donc, disait-elle en le poussant, et voyant qu'il ne se mouvait guère, donnez-lui vingt coups de barre.
Vous êles un sot, dit tranquillement l'Anglais à M. Bordereau. — Il allait s'en aller après cela; mais mademoiselle Tonton le retint, lui disant : Comment, milord, est-ce ainsi que vous soutenez la réputation des dames? — Que voulez-vous que je fasse, mamzelle, lui dit-il, quand j'aurai coupé son visage à cet homme, vous serez toujours une danseuse de l'Opéra-Comique.
Tonton allait lui répondre sur le bon ton, quand nous entendons unbacchanal du diable dans la salle, où l'on cassait les bouteille?, les verres, et qu'on faisait voler les plats dans le jardin. C'était l'habillé de noir qui faisait tapage, à cause qu'il était le mari de la dame de mon bourgeois. On entre comme il donnait des coups de pied au cul, et des noms qui n'étaient ni beaux ni honnêtes, à la chambrière de sa femme, qui chiait des yeux dans un coin.
Cette querelle-là fit cesser l'autre. — Cela est plaisant, dit Tonton, qui ne pensait plus à son affront ; comment, monsieur Minutin, les femmes de notaires courent donc le marché des filles du monde? — Ce mot-là fit élever le mari comme une soupe au lait ; il voulait se jeter sur sa femme ; mais monsieur et madame Dubois, qui avaient peur du scandale, à cause de la police, se jettent sur lui, et vous le prenuent à brasse-corps, qu'il ne pouvait plus remuer que la langue, qui disait les plus belles choses du monde.
A la fin, pourtant, il s'apaise petit à petit, parce que madame Dubois lui remontre en douceur qu'il a tort encore plus que sa femme, qui n'était là que pour la première fois, tandis qu'il y venait tous les jours avec le tiers et le quart.
Pour toute conclusion du bacchanal, on rapporte du vin, et on fait boire l'homme et la femme pour les repatrier ensemble. M. Bordereau dit son nom à M. Minutin, et offre de lui faire plaisir à la Douane et ailleurs, quand il aura besoin de son coffre-fort : Ne prenez point d'ombrage de tout ceci, monsieur Minutin, dit mon bourgeois; car, en vérité, il n'y a pas de mal. J'ai vu avant-hier madame votre épouse,
pour la première fois, par hasard, à la Comédie ; nous avons parlé de l'Opéra-Comique, et elle m'a fait l'honneur d'eu accepter une partie. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire agréer le souper que vous avez jeté par terre ; mais il en faut commander un autre, car apparemment vous avez faim. — Oh ! point du tout, monsieur, dit le notaire ; mais c'est qu'en vérité, si on vient à savoir cela, je suis tout à fait perdu dans le corps.
N'ayez pas peur, allez, monsieur, dit madame Dubois, je ferai en sorte que mademoiselle Tonton et sa camarade n'en parlent point. Je sais comment je m'y prendrai pour les faire taire; à l'égard du milord, c'est un baragouineux qu'on ne croira pas quand une femme comme moi parlera tout au contraire de lui.
Le milord et les deux fiiles étaient déjà rentrés dans le cabinet, sans s'embarrasser du notaire, quand ils avaient vu que le grabuge s'apaisait ; et mademoiselle Tonton, qui n'avait non plus de fiel qu'un pigeon, trouvait que le souper de quatre était excellent pour trois.
Le nouveau souper venu, on se mit à table ; et comme il n'y avait plus rien à dire en particulier,
La Fleur et moi, ou nous fit servir, et c'est là que s'est fait la conversation de raccommodement que vous allez voir.
J'avais écrit cela, comme le reste, à ma manière ; mais comme chacun parlait à son tour, cela faisait un embrouillamini de dit-il, répondit-il, répliquat-il, ajouta-t-il, continua-t-il ; de façon que je n'y connaissais rien moi-même ; cela m'embarrassait beaucoup ; mais mon écrivain du Charnier m'a donné une ouverture pour éviter l'embrouille ; c'est de coucher sur le papier ce discours-là par demandes et par réponses, tout comme quand on vous parle à la Comédie ; c'est ce que je vais faire ; retenez bien seulement qu'ils ne sont que trois qui parlent, parce que la chambrière, La Fleur et moi, nous écoutons sans soufller le mot.
Voilà comme cela a commencé par M. Bordereau.
M. BORDEREAU
En vérité, monsieur Minulin, je suis charmé d'avoir fait la connaissance d'un homme comme vous; je me ferai toujours un vrai plaisir de vous obliger.
M. Ml.N'UTIN.
Monsieur, vous me faites bien de l'honneur; 'accepte, de tout mon cœur, vos olfres de service.
Le temps est si dur, qu'on ne peut se soutenir sans le secours de ses amis ; et surtout dans nos charges ; c'est pourquoi nous voyons tant de mes confrères l'aire la culbute.
M. BORDEREAU
Cela est vrai, au moins ce que vous dites, monsieur
Minutin; mais aussi on dit que vous le prenez sur un
ton si haut...