LE SERGENT
Pendant toute une semaine, la foule des Parisiens ne cessait d'obstruer les abords du faubourg, en s'effrayant et demandant des nouvelles.
Enfin, un ser^enl de la prévôté, plus hardi que les autres, offrit de pénétrer dans la cave maudile, moyennant une pension réversible, en cas de décès, sur une couturière nommée Margot.
C'était un homme brave et plus amoureux que crédule. Il adorait cette couturière, qui était une personne bien nippée et très-économe, on pourrait même dire un peu avare, et qui n'avait point voulu épouser un simple sergent, privé de toute fortune.
Hais en gagnant la pension, le sergent devenait un autre homme.
Encouragé par celte perspective, il s'écria : « qu'il ne croyait ni à Dieu ni à diable , et qu'il aurait raison de ce bruit, g
— A quoi donc croyez-vous ? lui dit un de ses compagnons.
— Je crois, répondit-il, â M. le lieutenant criminel et d M, le prévôt de Paris,
C'était trop dire en peu de mots.
Il prit son sabre dans ses dents, un pistolet à chaque main, et s'aventura dans calier.
'Le spectacle le pluseUraordinairel'i dait en touchant te sol de la cave.
& CE woysntR yckt.
Toutes les boaldlles se ËYraient à mne sarabande éperdoe, et formaient les figures les plus gracieuses.
Les cackets Teris représentaient les koiftmes, et les cachets rouges représentaient te femmes. *
. Il T avait même là uo orchestre établi sur les planches à bouteilles.
Les bouteilles vides résonnaient comme dtes instruments à Tent, les bouteilles cassées comme de<; cymbales et des triangles, et les bouteilles fêlées rendaient quelque chose de rharmonie pénétrante des violons.
Le sergent, qui avait bu quelques chopines avant d'entreprendre Texpédition, ne voyant là que des bouteilles, se sentit fort rassuré, et se mît à danser lui-même par imitation.
Puis , de plus en plus encouragé par la gaieté et le charme du spectacle , il ramassa une aimable bouteille à lùng gouldl, d'un bordeaux pâle, comme il paraissait, et soigneusement cachetée de rouge, et la pressa amoureusement sur son cœur.
Des rires frénétiques partirent de tons côtés ; le sergent, intrigué-, laissa tomber la bouteille, qui se brisa en mille morceaux.
LE MOKBTEIC VERT. S3
La dause s'airËla, des cris d'effroi se iireat mleadre dans tons les coins de la cave, et le sergent sentît ses cheveus se dresser en voyant que le vin répandu paraissait former nne mare de sang.
Le corps d'une femme nue, dont )es blonds cheveux se répandaient ù terre et trempaient dans l'humidité, était étenda sous ses pieds.
Le sergent n''aurait pas eu peur du diable en personne, mais cette vue le remplit d'horreur ; songeant après tout qu'il avait â rendre compte de sa mission, il s'empara d'un cachet vertquisemblflit ricaner devant lui, et s'écria :
— Au moins j'en aurai une !
Un ricanement immense lui répondit.
Cependant il avait regagne l'escalier, et montrant la bouteille â ses camarades, il s'écria :
—Voilà le farfadet ! ... vo us êtes bien capons (fi prononça un autre mol plus vif encore), dË ne pas oser descendre là-dedans .'
Sou ironie était amêre. Les archers se précipitèrent dans la cave, où l'on ne retrouva qs'ime bouteille de bordeaux cassée. Le reste HâiL ea f\*oe.
Les archers déplorèrent le sort de la bou-
^ LE HOKSTKE TERT.
teille cassée ; mais, brares désormais, ils tinrent tons à remonter chacan avec une boateille à la main.
On leur permit de les boire.
Le savent de la prévôté dit :
— Qaant à moi, je garderai la mienne pour le jonr de mon nfariage.
On ne pat lai refuser la pension promise, il épousa la couturière, et...
Vous allei croire qu'ils eurent beaucoup d'enfants?
Ils n'en eurent qu^un.
CE QUI s'KNSïïITIT.
Le jour de la noce du sergent, qui eut lieu à la Râpée, il mit la fameuse bouteille au cachet vert entre lui et son épouse, et affecta de ne verser de ce vin qu'à elle et à lui.
La bouteille était verte comme ache, le vin était rouge comme sang.
Neuf mois après, la couturière accouchait d'un petit monstre entièrement vert, avec des cornes rouges sur le front.
Et maintenant, allez, 5 jeunes filles! allezyous-en danser à la Chartreuse... sur remplacement du château de Yauvert !
Cependant Tenfant grandissait , sinon eh vertu, du moins en croissance. Deux choses contrariaient ses parents : sa couleur verte, et un appendice caudal, qui semblait n^étre d'abord qu'un prolongement du coccyx, mais qui peu à peu prenait les airs d'une véritable queue.
On alla consulter les savants, qui déclarèrent qu'il était impossible d'en opérer l'extirpation sans compromettre la vie de l'enfant.
Ils ajoutèrent que c'était un cas assez rare, mais dont on trouvait des exemples cités dans Hérodote et dans Pline le jeune. On ne prévoyait pas alors le système deFourier.
Pour ce qui était delà couleur, on l'attribua à une prédominance du système bilieux. Cependant on essaya de plusieurs caustiques pour atténuer la nuance trop prononcée de Tépîderme, et l'on arriva, après une foule de lotions et frictions, à l'amener tantôt au vertbouteillë, puis nu vert d*eau, et enfin au vertpomme. Un instant la peau sembla tout à fait blanchir^ mais le soir elle reprit sa teinte.
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Le sergent et la couturière ne pouvaient se consoler des chagrins que leur donnait ce petit monstre, qui devenait de plus en plus têtu, colère et malicieux.
La mélancolie qu'ils éprouvèrent les conduisit à un vice trop commun parmi les gens de leur sorte. Ils s'adonnèrent à la boisson.
Seulement le sergent ne voulait jamais boire que du vin cacheté de rouge, et sa femme que du vin cacheté de vert.
Chaque fois que le sergent était ivre- mort, il voyait dans son sommeil la femme sanglante dont Tapparilion Tavait épouvanté dans la cave, après qu'il eut brisé la bouteille.
Cette femme lui disait : — Pourquoi m'as-tu pressée sur ton cœur, et ensuite immolée...
moi qui t'aimais tant ?
Chaque fois que l'épouse du sergent avait trop fêlé le cachet vert, elle voyait dans son sommeil apparaître un grand diable, d'un aspect épouvantable, qui lui disait : — Pourquoi t'étonner de me voir... puisque tu as bu de la bouteille?...
(( Ne suis-je pas le père de ton enfant?... » mystère !
Parvenu à l'Age ie treize ans, l'enrant disparut.
Ses parents, inconsolables, conliDuérentde boire, mais iU ne virent plus se renouveler
lesterribles apparitions qui avaient tourmenté leur sommeil.
Cest ainsi que le sergent fut puni de si impiété,— et la couturière de son avarice.
cl ac'itUT DiTESD LE aaii On n'a jamais pu le savoir.
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Il y avait dans la province du Valois , auprès des bois de Villers-Goterets » un petit garçon et une petite fille qui se rencontraient de temps en temps sur les bords des petites ri?iéres du pays, Tun, obligé par un bûcheron, nommé Tord-Chéne, qui était son oncle, d*al- 1er ramasser du bois mort ; Tautre, envoyée par ses parents pour saisir de petites anguilles que la baisse des eaux permet d'entrevoir dans Ja)irase en certaines saisons. Elle devait encore, faute de mieux, atteindre entre les pierres les écrevisses, très-nombreuses en quelques endroits.
Mais la pauvre petite fille , toujours courbée et les pieds dans l'eau, était si compatissante pour les souffrances des animaux que , le plus souvent , voyant les contorsions des poissons qu'elle tirait de la rivière, elle les y remettait et ne rapportait guère que les écrevisses, qui souvent lui pinçaient les doigts jusqu'au sang, et pour lesquelles elle devenait alors moins indulgente.
Le petit garçon, de son côté, faisant des fagots de hois mort et des bottes de bruyère, se voyait exposé souvent aux reproches de Tord-Chêne , soit parce qu'il n*en avait pas assez rapporté, soit parce qu'il s'était tBop occupé à causer avec la petite pêcheuse.
n y avait un certain jour dans la semaîoe OB ces deux enfants ne se rencontraient jamais... Quel était ce jour? Le même sans doute où la fée Mélusine se changeait en poisson , et où les princesses de l'Edda se trans^ formaient en cygnes.
Le lendemain d'un de ces jours-la, le p^it bûcheron dit à la pêcheuse : —Te souviens-tu qu'hier je t'ai vue passer là-bas dans les eaux de Ghallepont , avec tous les poissons qui. te faisaient cortège..., jusqu'aux carpes et aux
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brochets ; et tu étais toi-même un beau poisson rouge^ avec les côtés tout reluisants d'écaillés en or.
— Je m'en souviens bien, dit la petite fille, puisque je t'ai vu, toi, qui étais sur le bord de Feau , et que tu ressemblais à un beau chêne vert, dont les branches d*en haut étaient d'or fin, et que tous les arbres du bois se courbaient jusque terre en te saluant.
— C'est vrai, dit le petit garçon , j'ai rêvé cela.
— Et moi aussi , j'ai rêvé ce que tu m'as dit ; mais comment nous sommes-nous rencontrés tous deux dans le rêve?...
En ce moment , l'entretien fut interrompu par l'apparition de Tord-Chêne, qui frappa le petit avec un^os gourdin ,.en lui reprochant de n'avoir pas seulement lié encore un fagoL
— Et puis, ajouta-t-îl, est-ce que je ne t'ai pas recommandé de tordre les branches qui , cèdent facilement, et de les ajouter à tes fagots?
— C'est que, dit le petit, le garde me mettrait en prison s'il trouvait dans mes fagots du bois vivant... Et puis, quand j'ai voulu le
faire comme vous me Paviez Bit , j'entendais l*arbre qui se plaignait !
—C'est comme moi, dit la petite fille, quand j'emporte des poissons dans mon panier, je les entends qui chantent si tristement, que j« les rejette dans l'eau... Alors on me bat chez nous!
— Tais-toi, petile masque ! dit Tord-Chéne, qui paraissait animé par la boisson, tu déranges mon neveu de son travail. Je te connais bien , avec tes dents pointues couleur de perle... Tu es la reine des poissons! Mais je saurai bien te prendre à un certain jour de la semaine, et tu périras dans l'osier...
dans l'osier !
Les menaces que Tord-Chêne avait faites dans son ivresse ne tardèrent pas à s'accomplir.
La petite fille se trouva pêchée sous la forme de poisson rouge , que le destin l'obligeait à prendre à de certains jours. Heureusement , lorsque Tord-Chêne voulut, eu se faisant aider de son neveu, tirer de l'eau la nasse d'osier, ce dernier reconnut le beau poisson rouge à écailles d'or, qu'il avait vu en rêve , comme étant la transformation accidentelle de la petite pêcheuse.
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Il osa la défendre contre Tord-Ghéne et le frappa même de sa galoche. Ce dernier, furieux, le prit par les cheveux , cherchant à le renverser; mais il s*étonna de trouver une grande résistance : c'est que Tenfant tenait des pieds à la terre avec tant de force que son oncle ne pouvait venir à bout de le renverser ou de remporter, et le faisait en vain virer dans tous les sens.
Au moment où la résistance de Tenfant allait se trouver vaincue, les arbres de la forêt frémirent d'un bruit sourd ; les branches agitées laissèrent sifller les vents , et la tempête fit reculer Tord-Chêne , qui se retira dans sa cabane de bûcheron.
Il en sortit bientôt, menaçant, terrible et transfiguré comme un fils d'Odin ; dans sa main brillait cette hache Scandinave qui menace les arbres, pareille au marteau de Thor brisant les rochers.
Le jeune prince des forêts, victime de Tord- Chêne, — son oncle, usurpateur, — savait déjà quel était son rang, qu'on voulait lui cacher. Les arbres le protégeaient , mais seulement par leur masse et leur résistance passive...
En vain les broussailles et les bourgeons
s'entrelaçaient de tous côtés pour arrêter les pas de Tord-Chêne ; celui-ci avait appelé ses bûcherons et se traçait un chemin à travers ees obstacles. Déjà plusieurs arbres, autrefois sacrés, du temps des vieux druides^ étaient toii^bés sous les haches et les cognées.
Heureusement, la reine des poissons n'avait pas perdu de temps. Elle était allée se jeter aux pieds de la Marne , de l'Aisne et de roise , les trois grandes rivières .voisines , leur représentant que si l'on n'arrêtait pas les projets de Tord-Chêne et de ses compagnons, les forêts, trop éclaircies, n'arrêteraient plus les vapeurs qui produisent les pluies et qui fournissent Teau aux ruisseaux, aux rivières et aux étangs ; que les sources elles-mêmes seraient taries et ne feraient plus jaillir Teau nécessaire à alimenter les rivières ; sans compter que tous les poissons se ver* raient détruits en très-peu de temps, ainsi que les bêtes sauvages et les oiseaux.
Les trois grandes rivières prirent là -dessus de tels arrangements, que le sol où Tord-Chêne, avec ses terribles bûcherons , travaillait à la destruction des arbres, — sans, toutefois, avoir pu atteindre encore le jeune prince des forêts,
— fut eniièreraeDt noyé par une inondalion, qui ne se retira qu'apr UuclioQ entière des agresseurs.
Ce fui alors quête princedesfd reine des poissons purent de no prendre leurs inoocenls entretien!
Ce n'étaient plus un petit bûche petite pfcheuse, — mais un Sylphe ( dine, lesquels , plus tard, furent a memeut.