LE DERNIER BARON D ANGENIS
la vue la scandalisa fort. Il fallut pourtant y monter. Ancenis se mit à côté d'elle, le lieutenant et l'exempt des gardes sur le devant ; deux femmes de chambre qu'elle choisit, avec ses hardes qu'on visita, dans l'autre carrosse. On prit le rempart ; on évita les grandes rues : qui que ce soit n'y branla, dont (die ne put s'empêcher de marquer sa surprise et son dépit, ne jeta pas une larme, et déclama en général par hoquets contre la violence qui lui était faite. Elle se plaignit souvent de la rudesse et de l'indignité de la voiture et demanda de fois à autre où on la menait : on se contenta de lui dire qu'elle coucherait à Essonnes, sans rien lui dire de plus. Ses trois gardiens gardèrent un profond silence. On prit à la couchée toutes les précautions nécessaires. Lorsqu'elle partitle lendemain, le duc d' Ancenis prit congé d'elle et la laissa au lieutenant et à l'exempt des gardes pour la conduire. Elle lui demanda où on la menait ; il répondit simplement : « A Fontainebleau », et vint rendre compte au régent... »
J'ai cité ce passage dès Mémoires de Saint-Simon, parce qu'il dépeint admirablement le caractère du duc de Gharost, et que cette fameuse conspiration de Gellamare se dénoua précisément à Nantes de la façon la plus dramatique.
Armand-Joseph de Béthune, dernier baron d'Ancenis, avait hérité du courage et des vertus de ses ancêtres.
Né à Versailles, sur les marches du palais — sa
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mère était dame iriionneur de la reine — ayant perdu son père dès le Ijerceau, il pouvait mener lu vie oisive et frivole de la noblesse d'alors et cotillonner, comme un autre, dans le gynécée royal. 11 était beau de corps et de figure, avait une physionomie douce cl sympathi(|ue, des numières fort distinguées, un nom illustre : c'était plus qu'il n'en fallait pour réussir auprès des beautés faciles de la cour. Mais sa mère veillait sur lui. Femme chaste et forte, — car il poussait encore des lis sur le fumier de la Régence 1 — elle se démit de ses fonctions, dès qu'il ailcint sa septième année, pour se consacrer tout entière à son éducation et lui fermer en quelque sorte l'accès du palais de Versailles. C'était son fils unique, le vivant portrait du baron défunt, elle rêvait d'en faire un soldat comme son père et non un courtisan. Ses vœux furent exaucés : il s'engagea, à peine âgé de seize ans, dans un régiment de dragons, et ne tarda pas à se signaler dans les combats livrés sous les murs de Munster, par s;i bravoure et la sûreté de son coup d'oMl.
Nommé connnandani, il devint tiuir à tour lieutenant général en Picardie et en Boulonnois, gouverneur de Calais, colonel dans le corps des grenadiers de France, maître de camp, lieutenant du régiment de cavalerie du roi, brigadier des armées de Sa Majesté, maréchal de camp... et il montra dans ces hautes fonctions un tact, une simplicilé. une affabilité, des ([ualités de cœur et d'esprit qui lui conquirent «l'euiblée l'amour et la vénération de ses oflicicrs et <le ses soldats.
LE DERNIER lîAUON D'ANCENIS. ^2.19
Ce chevalier sans reproche n'avait rien à hii. Désintéressé jusqu'à ral)nég-ation, il ne faisait pas comme tant d'administrateurs de l'époque qui s'enrichissaient avec l'argent de l'Etat et le produit de viles concussions; sa bourse était ouverte à tous les besoins, à toutes les infortunes. Demandait-il une pension pour un soldat blessé ou réformé, si le gouvernement la lui refusait, il la servait de ses propres deniers, sans jamais le dire à personne, de peur de donner l'éveil chez le bénéficiaire à des sentiments de délicatesse ou de reconnaissance.
Les caisses de l'Etat étaient-elles vides, ainsi qu'il arriva en 1758, après nos désastres militaires, il envoyait son argenterie à la Monnaie, et, comme l'intendant lui en témoignait de la surprise, il lui fermait la bouche avec ces simples paroles : « Je sacrifie ma vie pour ma patrie, je peux aussi bien sacrifier mon argenterie » .
On conçoit qu'un homme de cette trempe et de ce caractère n'ait jamais porté la livrée du courtisan. La du Barry l'avait pris en haine à cause de cela ; Madame la France trouvait que ce duc faisait tache dans l'armée qu'elle bourrait, comme la Pompadour, en sa qualité de générale, de ses portequeue et de ses chandeliers ; mais le roi eut la force de résister de ce chef aux insinuations méchantes de sa maîtresse, et l'on rapporte qu'un jour ayant vu passer le sire d'Ancenis dans une galerie du palais, il dit à son entourage : « Regardez cet homme, il a certes moins d'apparence que beau-
coup (Tontre vous, mais il vivifie trois de mes provinces ».
Louis XV voulait parler du Berry, de la Picardie et du Boulonnois où le duc de Charost avait établi des ateliers de charité, fait ouvrir des routes, fondé le magnifique hôpital duMeillant, introduit la culture du lin, de la garance et du tabac, perfectionné les forges, mis en usage les prairies artificielles, etc.
Car il n'était pas de ces hommes de guerre qui ne savent que manier l'épée et qui s'endorment pendant la paix sur les trophées de leurs campagnes ; chez lui le soldat était doublé d'un administrateur hors ligne et d'un agriculteur de génie. Il aimait par dessus tout le travail, et son plus grand plaisir était d'améliorer dans ses terres la condition de l'ouvrier et du paysan.
C'est ainsi qu'à l'Assemblée des notables il réclama énergiquement l'égale répartition des charges, qu'il abolit dans ses domaines plusieurs droits féodaux et que des 1775 il exempta du droit de minage les grains et les farines vendus les jeudis au marché d'Ancenis, bien qu'on lui eût offert 10,000 livres du fermage de ce droit. De pareils actes auraient dû le préserver de la fureur des comités révolutionnaires, mais il était écrit que la Révolution française, dévoyée par une poignée de scélérats, pour atteindre les coupables, frapperait jusqu'aux innocents.
Arrêté dans sa terre de Meillaut, il fut jeté en prison et ne dut la vie qu'au coup d'Etat du 9 thermidor. Moins heureux que lui, son fils cadet, Armand-Louis-François-Ednie de Charost, périt sur
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l'échafaud, le 28 avril 179i, dans sa vingt-quatrième année. Cela n'empêcha pas les Vendéens de mettre le château d'Ancenis au pillage, lors de leur premier passage dans cette ville. Pour les Chouans, le duc était un patriote ; pour les Montagnards, c'était un suspect. Il en sera toujours ainsi des modérés. Tant qu'il y aura des révolutionnaires et des réactionnaires, ce sont eux qui seront toujours les premières victimes de nos discordes civiles. Chose étrange, sur tous les certificats qui lui furent délivrés par le Comité de Salut-Public,.le duc de Charost était appelé le Père de V Humanité souffrante et l'homme bienfaisant ! en sorte que, sans la chute de Robespierre, ce juste aurait payé sa dette à la justice. Quelle amère dérision !
Au lendemain de si cruelles épreuves, tout autre à sa place se fût lassé de pratiquer la charité ; lui n'y mit que plus de zèle. C'était une de ces natures d'élite sur lesquelles la rancune n'a point de prise et qui font le bien, non pour on tirer récompense ou vanité, mais pour le seul plaisir de le faire.
Cet aristocrate aimait passionnément le peuple, et c'est avec raison qu'un de ses collègues disait à un membre du gouvernement, le jour où le duc fut nommé maire du dixième arrondissement de Paris:
'( Vous pouviez lui donner une place plus éminente, mais, comme c'est avant tout un ami du peuple, la place qui convient le mieux à son caractère est celle qui l'en rapproche davantage. »
Quel plus bel éloge pourrais-je faire de l'homme I
Si les nobles avaient suivi son exemple, s'ils avaient sacrifié généreusement, spontanément,
leurs droits féodaux et leurs privilèges, au lieu d'émigrer à l'intérieur ou à l'étranger, la révolution françoise n'aurait pas fait tomber un seul cheveu de la tète de Louis XVI, et peut-être qu'ils seraient encore les premiers, comme en Angleterre, dans la monarchie constitutionnelle.
Le duc <lc Charost périt victime de son dévouement. En 1799, la petite vérole s'étant abattue sur l'institution des sourds-muets dont il était administrateur, il voulut visiter ses petits malades, quoiqu'on l'en dissuadât de tous côtés, et fut atteint mortellement de la contagion. Cette mort fut le digne couronnement de sa vie.
Et maintenant ne me demandez pas quel monument lui érigea la ville baronne, j'aurais honte de vous dire qu'elle ne lui témoigna jamais sa reconnaissance qu'en brisant dans l'église paroissiale les vitraux peints à ses armoiries.
Tout ce qu'elle sait de lui, c'estqu'elle a une rue qui porte son nom, la plus droite et la plus belle; et encore ne faudrait-il pas s'enquérir auprès du l)remicr homme venu de l'état civil de ce Charost, car on serait capable de vous répondre ce que j'entendis un jour : « Charost? c'était, paraît-il, un grand seigneur ! »
Un grand seigneur, celui (|ui bâtit cette rue de SOS propres deniers, (jui fut un des bienfaiteurs de rii('i|»ital et du collège d'Ancenis et qui, ])endant la Ui'volution mérita le nom de « Père du j»(mi|»Io ! )i
LE DERNIER RAROX DANCEMS. ac.:5
Heureusement (^iie l'histoire est là pour réparer cet outrage.
Il y a des villes qui ont le culte de leurs grands hommes, la mienne n'est pas précisément de ce nombre ; quand je soEge au peu de cas qu'elle fit des restes mortels du maréchal de Rieux, je me félicite, non sans rougir, que le duc de Gharost n'ait pas choisi sa sépulture à Ancenis.
Le maréchal de Rieux, tuteur de la reine Anne, était enterré dans la chapelle du couvent des Gordeliers ; son tombeau profané , rasé pendant la Terreur avait disparu, et nul ne pensait plus à lui quand un coup de pioche, donné par hasard dans le jardin de l'école qui a remplacé le couvent, mit le caveau à découvert, il y a une vingtaine d'années.
Vous croyez peut-être qu'on recueillit pieusement ces os. Allons donc! le terrain coûte trop cher dans le cimetière d'Ancenis, et la dépouille d'un maréchal est toujours gênante; il aurait fallu se mettre en frais pour lui élever un mausolée et l'on n'avait alors d'argent que pour le beffroi des halles. On déposa donc tout bonnement les os du maréchal dans une écurie voisine, en attendant qu'on le rendit à la famille. Après tout, Ancenis est assez riche en illustrations — ces Contes et Figures en témoignent — pour se dispenser d'honorer des morts qui datent de quatre cents ans !
En vérité, ces choses-là me font mal au cœur.
Ah ! si le duc de Gharost avait été un de ces barons du Moyen Age qui détroussaient les voyageurs au coin des bois, qui crevaient la glèbe sous les corvées et ne se gênaient point pour exercer
2tU CONTES ET FHiURES DE MON PAYS.
sur elle leurs droits de haute et basse justice, si la ville d'Ancenis avait retrouvé en lui un Guihénoc ou un Geoffroy, je comprendrais qu'elle eût sa mémoire en abomination. Mais lui, le dernier elle meilleur de ses barons , qui , par ses bienfaits, racheta en quelque sorte les crimes des autres, l'oublier à ce point !,.. c'est impardonnable!
C'est déjà trop que sa vieille citadelle, témoin muet de tant de glorieux faits d'armes, s'en aille jour à jour en morceaux sous la pioche profanatrice d'inconscientes Ursulines.
Qu'on éternise donc par une plaque commémoratiye, par une inscription quelconque, le souvenir des bonnes œuvres du duc de Gharost, afin qu'il ne soit pas dit que , vivant ou mort , cet homme de bien n'eut affaire qu'à des ingrats !
MON PREMIER VOYAfiE A PARIS
J'emportais avec moi toute ma fortune : une petite malle pas bien lourde où ma mère avait aligné mon linge blanc ; quelques bonnes bouteilles de Gaillac, au fond, souvenir d'un vieil ami ; dix écus dans ma poche ; deux grosses larmes dans les yeux et sur ma tête une charmante toque que m'avait brodée ma mie.
Dieu ! qu'elle était jolie la toque de mes premières amours, avec son gland d'or qui me retombait sur l'épaule et ses deux branches de laurier encadrant une lyre à trois cordes, — symbole de la poésie qui m'emplissait le cœur.
Elle était taillée dans un drap bleu velouté ; les broderies étaient d'or ; de rouge écarlate ou ponceau, nulle part. Ma mie exécrait le rouge depuis qu'elle avait lu dans la Légende de la Nonne :
Enfants, voici des bœufs qui passent, Cachez vos roueres tabliers.
26(5 CONTES ET FKîURES DE MON l'AVS.
Elle n'avait Jonc rien de terrible en apparence, et pourtant il faut croire que de la façon dont je la portais elle me donnait un air méchant, puisque sur ma route je fis peur à un abbé.
Nous étions un peu au delà de Saumur ; le train s'était arrêté et les serre-freins se répétaient l'un à l'autre le nom d'une petite station, laquelle, si j'ai bonne mémoire, s'appelle Langeais.
Il faisait nuit, et, comme je voyageais seul depuis cinq ou six heures, je mettais à chaque gare le nez à la portière, pour voir si personne n'aurait la bonne idée de venir me tenir compagnie.
A Langeais, j'aperçois un jeune abbé suivi d'un joli petit garçon, qui ne savait trop dans quelle voiture entrer et qui, de porte en porte, arrive ;'i la mienne.
J'ouvre immédiatement, je descends du wagon, ma toque sur la tète, et du ton le plus engageant du monde, sans pourtant me décoiffer :
— Monsieur l'abbé, lui dis-je, si vous vouliez monter avec moi, je suis seul, nous ferions route ensemble.
Mais il était déjà monté dans uue autre voiture, et le train filait à toute vapeur.
J'en étais pour mes frais de politesse. C'est égal, pensai-je à part moi, cet abbé n'est pas de ces plus galants. Peut-être aurait-il voulu que je mette la toque à la main et que je le supplie.
Nous arrivons à Tours.
<i Tout \o monde change de voiture ». crie-t-on dans la gare eu ouvrant les portières.
MON PUE.MIFJl VOVAOK A PARIS. ^07
— Combien d'arrêt ?
— Trente minutes.
— Bon, nous avons le temps de souffler.
Je cours au buffet, j'avale un mauvais bouillon qu'on me fait payer très-cher, et, de peur de n'avoir pas de place, je m'en vais m'installer au plus vite dans mon nouveau compartiment.
— Ma foi, me dis-je, comme je serai probablement seul d'ici Paris, il est inutile que je me gêne.
Et j'avais redressé le bout du coussin en forme d'oreiller, tout disposé à dormir pour tuer le temps, quand j'entends une voix moitié d'homme, moitié de femme, une de ces petites voix flùtées d'enfant de chœur, qui criait :
— Par ici, mon enfant, par ici.
C'était mon abbé.
Cette fois je fus poli jusqu'au bout, n'ayant pas encore mis ma toque.
— Bonsoir, monsieur.
— Pardon, monsieur.
Tous les compliments d'usage, et nous voilà en train de causer.
J'ai oublié de vous dire qu'on parlait beaucoup de Tropmann en ce moment-là et que, bien qu'il fût entre les mains de la police et à la veille d'être décapité, les bonnes gens se figuraient toujours l'avoir sur le dos.
La conversation tomba donc sur Tropmann.
— Figurez-vous, monsieur, me dit l'abbé, qu'à Langeais, j'ai cru le reconnaître.
Je cherchais une voiture où mon élève et moi nous ne fussions incommodés ni par la lumée ni par les dames, quand un gaillard à moustaches naissantes, coiffé sur l'oreille d'une toque éclatante qui le faisait ressembler à un brigand, m'invite, très poliment d'ailleurs, à monter dans son compartiment. Vous pensez quel mouvement de recul ; ce fut instinctif; et j'aurais vu Tropmann en personne, que je n'aurais pas eu plus de frayeur. Voyezvous, continuait-il d'une voix inquiète, ce gaillardlà m'a fait une si mauvaise impression, que depuis Langeais je ne vis plus.
J'étais littéralement ahuri ; j'ouvrais des yeux grands comme des lucarnes et une bouche ronde comme la gueule d'un puits.
Gomment! ma toque si mignonne me jouait ce vilain tour? C'est ma mie qui n'en reviendra pas, quand je lui raconterai la chose.
Instinctivement, moi aussi, je fouillai dans ma poche, et, déroulant dans mes mains ma toque de brigand, je l'ajustai sur ma tète en regardant l'abbé dans le blanc des yeux.
— Eh bien! reconnaissez-vous Tropmann? lui dis-je.
— Si je le reconnais? ah! monsieur, que c'est mal à moi d'avoir cru....
— Que j'étais Tropmann,
— Quand vous êtes un si gentil garçon.
Et il me serrait les deux mains dans les siennes, se confondait en excuses et ne savait comment se faire pardonner cette fausse sortie.