DE L'INFLUENCE D'UN BOUTON
tation bruyante, craignant d'avoir lâché un mot à double sens ou d'avoir fait un cuir, s'arrêta net, promena un regard inquiet dans la salle et demanda à s'expliquer.
Ah! bien oui; empêchez donc de rire six ceiits personnes quand elles rient pour une brayette déboutonnée.
Vainement quelques messieurs appartenant à la haute classe, humiliés de voir railler de la sorte un homme de co?ur et de talent, firent tous leurs efTorts pour étouffer les rires et les cris ; le fharivari allait toujours en augmentant. « Le bouton! éteignez le bouton » criait le paradis; et tout le monde, assis ou debout, bras en l'air, bouche béante, se tordait, se pâmait dans un désordre inénarrable.
Ce n'est qu'après la chute du rideau que par un de ces retours étranges au bon sens, comme en ont parfois les foules au paroxysme du délire, l'auditoire reprit son sang-froid.
— L'orateur! l'orateurl criait-on de tous côtés.
Je crois qu'on lui eût fait une ovation, en guise d'excuses, s'il s'était présenté; mais il était déjà parti au bras d'Athalie, sans demander l'argent de son reste.
J'ai su depuis qu'il ne porte plus que des pantalons à boutons noirs, de peur des effets de lumière, et que, avant de paraître en public, il consulte toujours ses boutonnières et son miroir.
11 n'y a pas si longtemps de cela que les voyageurs, allant de Paris à Nantes et vice versa, vous demandaient par la portière des wagons, en gare d'Ancenis : « Oi!i donc est Jean-Pierre? Est-ce que Jean-Fierre ne chante plus ? »
Pour les voyageurs, Jean-Pierre était le seul amusement de la route, de même que pour les archéologues c'était une des curiosités les plus pittoresques d'Ancenis. Le fait est que Jean-Pierre aurait pu figurer avec honneur dans un muséum d'histoire naturelle. Pour ma part, je n'ai jamais rien vu d'aussi laid ni d'aussi difïorme, et je parierais que, s'il l'avait connu, quand « il portait dans l'àmc Noire- Dame » Victor Hugo n'aurait pas eu la peine de créer son Quasimodo.
Figurez-vous un petit vieux, cassé, usé, ramassé sur lui-môme- comme un colimaçon, tramant misérahlemcnt la jambe, la tète perdue sous un chapeau crocheté dans la boue , les yeu.x ombragés
d'épais sourcils et vous dévisageant sans pudeur . une bouche sans lèvres, s'en allant de gauche à droite et dégoûtante de bave , dans cette bouche hideuse une langue de vipère aboyant après tout le monde comme un chien de métairie : toutes les allures d'un homme pris de vin ; au demeurant, un cynique éhonté faisant le commerce de chiffons et le vil métier d'insulteur public, — sorte de Diog§ne ayant un sac de guenilles à la place du tonneau légendaire, toujours marchant, toujours chantant, fier de sa triste popularité comme un soldat de ses campagnes et croyant avoir tout dit quand il avait crié dans la rue :
C'est Jean-Pierre; le voilà !
11 n'est ni à Nantes ni à Paris.
Cette créature était venue au monde sans bouche et ne respirant que par les narines ; on lui avait ouvert la bouche avec un rasoir ; de là sans doute le surnom de Goule-de-Q que les gens du peuple lui avaient donné. Quand Jean-Pierre s'entendait appeler de la sorte, il vous jetait à la face et par le gros bout son dictionnaire d'injures, et Dieu sait s'il était riche.
Je le vois encore, le dimanche, assis parmi un tas de guenilles sur la place du marché, faisant des chapelets neufs et en raccommodant de vieux. Qu'il était heureux de ramasser autour de son étalage, à la sortie de la messe, les ouvriers et les paysans ! Il fallait l'entendre chanter, la bouteille en main, et faisant de l'œil aux jolies filles :
J'aime mieux vos yeux, Ma jolie brunette; J'aime mieux vos yeux Qu'une fricassée d'œufs.
Une fricassée d'œufs, Ça remplit le ventre, Tandis qu'avec vous On n'est jamais saoul.
Ce cynique avait la bosse du couplet. Tout dans sa goule prenait le rhythme et Faccent bachiques.
11 chantait plus souvent qu'il ne parlait, ayant pris l'habitude de nager entre deux vins. Quand il parlait, c'était pour raconter d'un air inspiré aux badauds de lafoire, l'histoire de Glovis et de Dagobert, qu'il avait apprise de bric et de broc et qu'il assaisonnait de sel et de piment.
C'est avec cette éternelle histoire et les saillies rabelaisiennes dont il l'entrelardait, qu'il amusait les voyageurs du chemin de fer. Deux ou trois fois par jour, il descendait à la gare avec son sac de guenilles sur le dos. Aussitôt que le train était en vue, il se suspendait comme un singe aux barreaux de la grille et commençait son boniment.
Il avait trouvé le moyen de se faire ainsi de petits revenus.
Pendant qu'il dégoisait, les sous pleuvaient autour de lui par toutes les portières, et cette pluie d'airain lui déliait la langue aussi bien (|u"nn verre do muscadet, car il était avare, et l'on dil ipiil se levait la nuit pour compter ses écus.
Une fois le train passé, il remontait le pontereau et s'annonçait le jjIiis souvent ainsi :
Voilà celui qui tue les souris et les rats, Les taupes, les mulots, les escarsi^ots, Les petits conrune les gros !
Alors, traînant ses donx savates, il allait de ruisseau en ruisseau fouiller les tas d'ordures. Quand par hasard il avait fai* une bonne trouvaille, il prenait sa voix du dimanche et criait :
<< J'en ai des couleurs dans le cul
..,.. Oui, dans le cul de mon sac. »
Le malheureux ! il mettait des points suspensifs où la morale publique lui en aurait fait grâce ; car sa culotte — si l'on pouvait appeler cela une culotte — était rapiécée avec toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. C'étaient, les tailleurs qui l'entretenaient ainsi... avec leurs recoupes, et Jean-Pierro leur en était très reconnaissant. Quant aux cordonniers qui. le laissaient aller pieds nus, c'était son cauchemar. Lorsqu'arrivait la Saint-Crépin, il avait toutes sortes de gentillesses à leur dire : « Tas de gniaffes ! tas de tire-pieds ! tas de propres à rien ! » Et, si par malheur il y avait un boiteux ou un bossu dans l'échoppe du cordonnier, il fallait voir comme il l'habillait I
« Yeux-tu te sauver, Goule-de-Q 1 » lui criaient les (jninffes.
Alais Jean-Pierre aboyait plus fort et donnait toujours le dernier coup de dent.
Chose étrange, cet être monstrueux avait su plaire aune femme et à l'une des plus jolies filles d'Ancenis. C'était le cas ou jamais de dire : <c Où diable l'amour va-t-il se nicher? »
11 avait même eu deux eufants, un garçon et une fille, deux beaux enfants, ma foi. Il faut croire que l'animal se transfigure quand il aime. Le garçon était taillé en hercule de foire, et, pour faire montre de sa force, fendit un jour d'un coup de bouteille vide le crâne d'un de ses camarades. 11 fallut toute la brigade de gendarmerie pour l'arrêter.
(( Le premier qui m'approche, avait-il dit après son crime, je lui régie son compte. » Et, s'armant d'un pistolet d'arçon, il s'était enfermé chez lui, comme une bête fauve grisée par l'odeur du sang.
Mais le sommeil avait été plus fort que lui. Pendant qu'il dormait, la main sur son arme, les gendarmes crochetèrent sa porte et le garrottèrent avant même qu'il se fût reconnu.
Traduit devant la cour d'assises, il fut condamné à dix ans de travaux forcés.
Pendant ce temps là, Jean-Pierre n'en continuait pas moins à courir les rues et à chanter :
Ce sont les filles d'Anciiiiis
Qui portent des robes à longs plis ;
Elles ont vendu leurs collerettes
Et jusqu'à leurs chemisettes
Pour avoir un cercle en fer
Que l'on nomme crinoline,
Et ([ui fait liondu" le Jujion
En viM'itahle ballon!
C'est là vraiment qu'on s'aperçut qu'il était pauvre d'esprit et qu'il tenait plutôt de la brute que de l'homme. Enfin, un jour on ne l'entendit plus. Il était passé de vie à trépas, du soir au matin, sans secousse, sans agonie, comme les veilleuses qui,
faute d'huile, s'éteignent avant l'aube. Quel âge avait-il? Je n'en sais trop rien. C'était une de ces tètes de vieux qui n'ont point d'âge. Il était tombé de si bonne heure dans la décrépitude qu'on n'avait aucun souvenir de sa jeunesse. L'idée ne venait d'ailleursà personne que cette ruine ambulante eût eu jamais des fleurs et des fruits. Il avait commencé par inspirer de la pitié, à la fin il n'inspirait que du dégoût; et, cependant, quand il s'en alla, il y eut dans le pays quelque chose de moins ; la rue sembla déserte, lui seul en effet l'égayait de sa silhouette grotesque et la remplissait de ses aboiements. 11 avait pendant si longtemps amusé les esprits que sa physionomie resta dans tous les yeux. Vivant, il faisait partie des curiosités archéologiques d'Ancenis ; mort, il entra dans ses légendes. Il y a maintenant la légende de Jean-Pierre comme il y a la légende de la Pierre-du-Diable et de la Maison-Cassée. On a oublié le monstre pour ne se souvenir que du joyeux guenillou. Le temps qui rajeunit les ruines avec les fleurs a poétisé en quelque sorte cette caricature humaine ; et, quand on parle de Jean-Pierre, il me semble voir le petit vieux déboucher de la rue des Halles ou monter le pontereau, courbé sous son sac de chiffons, traînant ses savates et chantant à tuetête son air favori :
J'aime mieux vos yeux, Ma jolie brunette; J'aime mieux vos yeux Qu'une fricassée d'œufs.