‹ Contes et figures de mon paysChapitre 8 sur 45 · UN PROSCRIT DE DECEMBRE · texte numérisé non relu

UN PROSCRIT DE DECEMBRE

à déclamer, pour s'étourdir, des vers des ïambes ou des Châtiments.

Gros et court, dos voûté, tète grisonnante, figure ouverte et rubiconde, la lèvre lippue, il y avait en lui du Rabelais et du Courier, et, tout médecin qu'il était — Rabelais n'était-il pa^ médecin ? — il eût fait, j'imagine, un excellent curé de Meudon. C'était ce qu'on appelle un bon vivant. Il aimait la table par-dessus tout, et ne voulait pas qu'on écumàt son pot-au-feu, « le bouillon, disait-il, ne valant que par ses yeux ». De l'esprit, il en avait à revendre; quand il avait quelques verres de bon vin dans la tète, il laissait tomber, commeun prodigue, au cours de la conversation la plus frondeuse et la plus sceptique, des mots qui étaient à la fois des perles et des lardons. Cet esprit-là lui avait coûté cher dans le temps. Le Deux-Décembre l'avait surpris dans un club en train de larder Bonaparte et en avait fait un proscrit.

Sept ans durant, il avait traîné la misère sur toutes les routes de l'exil — en compagnie des coquins illustres qui avaient nom : Victor Hugo, Gharras, Edgard Quinet, Lamoricière ! — traqué ici, chassé de là, couchant à la belle étoile ou dans les granges, vagabond politique mille fois plus redouté que les mendiants de profession qui mettent le feu aux métairies.

En 1859, il avait été compris dans la première liste des amnistiés et interné à Ancenis. Une prison de quelques kilomètres de pourtour qu'il lui était défendu de franchir sans autorisation, sous peine de se voir condamner pour rupture de ban.

11 fallait rentciidre vous raconter les vexations de toute nature auxquelles il avait été en butte dans les premières années. Médecin de son métier, il en était réduit aux maigres honoraires des rares consultations qu'il donnait aux paysans les dimanches et les jours de marché, les gens de la ville s'écartant de lui comme d'un pestiféré et préférant mourir plutôt que d'avoir recours à ses soins.

Un proscrit de l'Empire ! un républicain ! y pensez-vous ? jamais on n'avait entendu parler de criminels de cette espèce. Quand il sortait de chez lui, les commères de la rue des Grenouilles auraient fait le signe de la croix, si elles avaient osé. On savait qu'il n'allait jamais à la messe, qu'il mangeait de la viande le vendredi, qu'il était abonné à toutes sortes de mauvais papiers de Paris et qu'il recevait de Nantes des visites nocturnes. Tout cela n'était pas clair. Aussi les gendarmes avaient-ils reçu l'ordre de ne pas le perdre de vue et de surveiller la moindre de ses démarches. Un jour qu'il était appelé tout au bout de la commune auprès d'un malade, en voilà un qui lui court dessus et lui demande son laisser-passer.

— Je n'en ai pas.

— Vous êtes en contravention.

— Pas encore, mon brave, lui dit le docteur sans se décontenancer ; j'ai près d'un demi-kilomètre à faire avant d'avoir mis le pied hors de la commune ; si vous voulez me suivre jusque-là, nous rédigerons le procès-verbal ensemble. Hein ! qu'en dites-vous?

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