U\ PROSCRIT DE DECEMBRE
Le gendarme, qui était plus bête que méchant, pria le docteur de l'excuser et rebroussa chemin.
Une autre fois il est arrêté sur la quatrième travée du pont de fil de fer qui sépare Ancenis du bourg de Lire.
— Où allez-vous?
— Je me promène.
— Vous n'avez pas le droit de sortir de la commune.
— Je ne suis donc pas sur le pont d'Ancenis ?
— Si fait, mais vous avez franchi la quatrième travée du pont et vous êtes' maintenant dans les eaux de l'Anjou et sur le territoire de Lire — double contravention.
— Saperlipopette, c'est très grave ; j'ignorais que je n'avais droit qu'à la moitié du pont. Ainsi, je ne puis dépasser la troisième travée sans être en contravention ! Quel malheur ! mon brigadier, moi qui allais de ce pas vider une chopine de muscadet aux Léards !... Dites donc, entre nous — car vous m'avez l'air d'un brave homme et il fait une chaleur !... — si vous couriez la chercher au bouchon du coin ? nous la boirions ensemble entre la troisième et la quatrième travée du pont, et de la sorte la consigne serait sauve. Cela vous va-t-il?
Vous voyez d'ici la tête du gendarme. Comment dresser procès-verbal à un homme qui vous offre un verre de vin ?
« Les gendarmes, disait le docteur d'un air goguenard, ont du bon quand on sait les prendre ; moi, je les ai toujours ensorcelés avec la magie de la bouteille. » 11 aurait dû dire « avec la ma^ie de
l'esprit ! « car il avait parfois des réparties qui vous coupaient bras et jambes.
Un matin il est appelé au parquet pour une affaire urgente.
— Savez-vous, monsieur, lui dit le procureur impérial, que vous êtes en train de vous faire expulser d'ici ?
— Et pourquoi, monsieur le procureur ?
— Vous entretenez des rapports suivis avec des déportés d'Angleterre.
— Moi ?
— Oui, vous ; ne niez pas, vous recevez tous les mois des lettres qui portent le timlire de Londres et je sais que vous en avez reçu une ce matin.
— C'est vrai, je crois même que je l'ai dans ma poche... Tenez, elle n'est pas encore décachetée, nous allons la lire ensemble.
C'était un de ses amis qui, le sachant dans une situation presque misérable, lui demandait tous les mois une consultation détaillée sur une maladie imaginaire et lui envoyait délicatement, à titre d'honoraires, quelques livres sterling.
— Que voulez-vous, monsieur le procureur^ on m'empêche de sortir de la commune pour aller visiter mes malades ; comme il faut bien que je vive, je donne mes consultations par la poste et vous voyez quel cas on en fait à l'étranger.
Le procureur en resta tout chose, et il y avait de quoi.
Telles étaient les tracasseries auxquelles il était journellement sujet. On pense bien qu'il avait l'Empire et ses fonctionnaires en adoration. J'ai
UN PIIOSGIUT l)i: DKCE.MHIiE. 1!)
clt''jà dit qu'il était abonné à une foule de mauvais papiers. Quand parut la Lanterne de Rochefort, il fut le premier et peut-être le seul d'Ancenis à la recevoir. J'aperçois encore sur sa table ces petits cahiers rouges qui battaient la charge et devaient coûter si cher à l'Empire.
— Lisez cela, mon jeune ami, me dit-il en me donnant les premiers numéros, cela vous donnera de l'esprit.
Le fait est qu'il y en avait une vraie débauche. Je me rappelle encore cette jolie boutade : La France compte trente-huit inillionî^ de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.
Vous pensez quel effet devait produire sur mes vingt ans cette littérature brûlée, sentant la poudre. J'aurais avalé à jeun un carafon d'eau-devie, que ma tète, après cette lecture, n'eût pas tourné davantage. Quel décochement d'épigrammes ! quels sarcasmes ! quelle volée de flèches empoisonnées !
— « Surtout ne dites pas que vous avez lu cela, mon ami, vous seriez perdu ! »
Perdu ou non, je m'en flattai tout de même et je n'eus rien de plus pressé que de communiquer les petits cahiers rouges à mes camarades, qui s'en léchèrent les moustaches et s'abonnèrent à la Lanterne de Rochefort.
Bah ! à ce moment-là, il y avait dans l'air je ne sais quel vent de feu qui vous mettait en rut contre la chienne impériale. Jeunes et vieux, quiconque dressait l'oreille au mot 'le liberté était devenu frondeur et plein d'audace.
^0 CONTES frr figures de mon pays.
Les méchants dont parlait le coup d'État s'étaient rassurés et les bons tremblaient à leur tour. On sentait qu'on marchait sur un volcan dont le cratère, un jour ou l'autre, allait s'ouvrir.
C'est le docteur qui triomphait en voyant poindre la première lueur du grand jour. Il allait enfin avoir sa revanche.
Ce cher docteur, c'est pourtant ses livres qui m'ont allumé dans l'àme cette haine de l'Empire qui, depuis, ne s'y est jamais éteinte. Sa bil)liothèque n'était pas bien grosse, mais qu'elle était bien remplie ! Les Châtiments, Napoléon le Petit, les Propos de Lahiénus ! Louis Blanc ! Qinnet, Charras ! que sais-je? Tous les militants, les vaincus du droit, les historiens et les poètes qui avaient emporté la France libérale et pensante en e.xil, tous ces gueux de républicains étaient là, debout, sur les rayons de cette bibliothèque de proscrit, montrant les titres de leurs œuvres qui chantaient la gloire.
Cette bibliothèque était à moi ; j'y pouvais puiser à toute heure du jour, et je n'y manquais pas, je vous assure. C'était si bon de lire des livres qu'on défendait à la frontière et qni la passaient en fraude — souveraine ironie ! — dans les bustes en plâtre de celui que les bonnes gens appelaient « l'Empereur » gros comme le bras !
Le docteur ne s'occupait pas seulement de politique ; il était ouvert aux grandes questions de la linguistique et de l'histoire des races, et suivait attentivement le mouvement scientifique (jui emporte les plus nobles esprits de ce temps à la re-