ET LE PIEUX BOUDDHISTE
L’astre aux rayons froids venait de se lever. Dans Mathoura, la cité laborieuse et florissante si agitée durant le jour, tous les bruits s’étaient éteints. On n’entendait au loin que le frémissement des roseaux sur les flots de la Yamouna ou le rossignol indien qui, perché sur la cime d’un tamarin, soupirait un chant d'amour. Accoudée sur la balustrade d’une terrasse qui dominait le fleuve, une femme prêtait l'oreille et semblait attendre avec anxiété. Sous sa tunique blanche de mousseline du pays de Kosala, ses formes se révélaient harmonieuses comme celles des statues qui ornaient les temples des dieux, et Kâli elle-même, l’épouse de Shiva”, n’avait pas le regard rayonnant d’une flamme plus vive. Soudain la belle créature, qu’on nommaït Vasavadattaf, a frissonné ; un pas léger s’est fait entendre sur l’escalier extérieur dont les dernières marches baignaïent dans les eaux ; la petite porte qui ouvrait sur la terrasse a glissé doucement sur ses gonds ; était-ce un amant qui accouraïit au rendez-vous ? Non ; c’est une femme essoufflée par une course rapide. Vasavadatta s’élance au-devant d’elle.
5 Civa, dans le texte original. (BNR.)
6 Donnée par Vasava, c’est-à-dire par Indra.
or
— Que tu as tardé, Soudjata ! Je mourais d’impatience. Es-tu enfin parvenue à voir le jeune marchand de parfums ? Lui as-tu appris que la plus célèbre des courtisanes de Mathoura languissait d’amour pour lui ; consent-il à me recevoir ? Ah ! je le vois à ta mine déconcertée, tes discours l'ont laissé froid. Maladroite ! tu n’as pas su lui peindre mes tourments. Le dieu aux cinq flèches, que j’ai servi toute ma vie, m’a donc abandonnée sans retour ! Mais j’y songe ; peutêtre Upagupta’ s’imagine-t-il que je vais lui demander de l'argent comme aux autres ? Qu’une semblable idée ne l’arrête pas. Retourne au plus vite lui dire que la fière Vasavadatta n’implore que la faveur d’embrasser ses genoux.
— Est-il possible, madame, que l’amour puisse donner tant d’humilité aux femmes ? Vous qui voyez des princes à vos pieds, faut-il que votre esprit s’entête à un tel caprice pour un obscur marchand ?
— Soudjata, tu ne peux comprendre ce que j’éprouve. Elles ne ressemblent à aucune autre, les passions insensées qui s'emparent d’une femme au déclin de la jeunesse. Jusqu'ici, au milieu des caresses dont je les enivrais, je ne gardais pour les hommes qu’insolences et dédains ; lorsqu'un jour, cachée derrière l’œil-de-bœuf de ma salle de baïn, je le vis, lui, pour la première fois, passant au milieu des rues de Mathoura avec la démarche superbe d’un demi-dieu, mon front s’est courbé et j’ai salué mon maître. Ah ! pourquoi le printemps de la vie a-t-il fui loin de moi ? Pourquoi, au lieu du sourire de mes jeunes années, ne puis-je lui offrir que les battements d’un cœur qui s’éveille trop tard ?
7 Oupagoupta, dans le texte original. {BNVR.)
— Rassurez-vous, madame, vous êtes toujours belle et capable d’inspirer des folies. Upagupta vous aimerait certainement si vous n’aviez un puissant rival qui s’appelle Sakya- Mouni. Cet homme étrange a le don de persuader tous ceux qui l’approchent et l’entendent. Vous connaissez son histoire ; il est descendu d’un trône et il a jeté le sceptre des rois pour prendre la sébile du mendiant ; il est venu jusque dans ces contrées enseigner aux hommes l’obéissance et la chasteté. Le beau garçon qui vous affole se trouve être justement un disciple du Bouddha ; il passe sa vie à mortifier ses sens et à observer la loi. Le démon n’a pas plus de prise sur lui qu’il n’en eut jadis au bord de la Naiïranjana sur l’illustre maître d’Upagupta. Toutes les courtisanes de l’Inde, toutes les Apsaras du mont Mérou perdraient leurs peines à vouloir séduire ce zélé néophyte.
— Tant mieux! ce que tu m’apprends me ravit et m'enflamme davantage. Par cette nuit embaumée où tout invite à l’amour, je tremblais qu’il ne fut auprès d’une autre. Quant aux obstacles qui se dressent entre nous, je saurai les renverser. J’invoquerai Maraë, il me viendra en aide avec ses armes toutes puissantes. Est-ce que les passions meurent jamais dans le cœur de l’homme ? Elles ne sommeillent parfois que pour se réveiller plus ardentes. Lorsqu'il me verra à ses pieds, ce sage de vingt ans, éperdue, frémissante, appelant la volupté, il oubliera le maître et la loi. Si la pénitence n’a pas usé tout le sang de ses veines, s’il y a encore des artères qui battent sous cette chair mortifiée, l’aiguillon émoussé reprendra toute sa force et il succombera entre les
8 Le démon.
bras de la courtisane victorieuse. Soudjata, tu m’entends : tu retourneras dès demain chez Upagupta.
La suivante secoua la tête :
— Hélas ! il me chassera cette fois avec dédain ; voilà tout ce que nous obtiendrons. N'importe, j'irai.
En effet, dès le matin, Soudjata entra dans la chambre où sa maîtresse avait en vain appelé le sommeil.
— Je l’ai vu, s’écria-t-elle, et j’ai de nouveau plaidé votre cause. Le jeune homme m’a écoutée jusqu’au bout sans émotion, sans colère, et n’a laissé échapper que cette seule parole : « Ma sœur, dis à Vasavadatta qu’il n’est pas temps encore pour elle de me voir. »
La courtisane tressaillit ; cette phrase mystérieuse ne renfermait-elle pas une vague promesse pour l’avenir ? Sous l'empire d’une idée fixe, les femmes poursuivent la plus faible chance d’espoir. Vasavadatta redoubla d’efforts ; elle étonna Mathoura par un luxe insensé, demandant à tous les coins de l'Inde parfums, bijoux, étoffes précieuses. Lorsqu’elle se montrait le soir à son balcon, étincelante de parure, elle faisait l’admiration de tous les passants, mais celui dont elle guettait la venue ne la regardait pas. Les noupouras° d’or enrichis de perles de Golconde, s’agitaient vainement autour de sa jambe divine ; l’œil doux et grave du jeune dévot glissait indifférent sur la folle pécheresse qui s’évertuait à lui plaire. Le démon n'avait pas l’avantage dans
9 Anneaux au-dessus des chevilles du pied.
cette lutte et si le Bouddha n'eut été en ce moment à Kapilavastu!°, sa ville natale, il aurait applaudi à la résistance héroïque de son disciple.
Dévorée par une passion violente, Vasavadatta avait gardé un amant qui l’entretenait magnifiquement. Faut-il s’en étonner ? Elle savait, avec une fausseté courageuse dont certaines femmes ont le secret, essuyer les larmes que l’amour déçu avait mises dans ses yeux et prodiguer, par habitude, les baisers que son cœur désavouait. Le caractère distinctif des courtisanes de l’Inde ancienne semble avoir été une cupidité sans bornes. Peut-être n’est-ce pas un signe bien particulier à l’époque ni au pays ? Les auteurs indiens sont unanimes à reconnaître que plus la courtisane était intelligente, plus elle était perverse. Talents hors ligne, instruction supérieure, elle dirigeait tout vers un seul et unique but : acquérir des trésors. Elle se targuait de servir le dieu de l’amour ; en réalité, c’était plutôt le dieu des richesses dont elle était l’esclave.
L’amant de Vasavadatta avait pour père un chef d'artisans — nous dirions aujourd’hui un industriel — qui employait de nombreux ouvriers ; le fils, un oisif élégant, jetait par les fenêtres l’argent que le père avait péniblement amassé. Cela se voit aussi ailleurs que dans l’Inde ancienne. Le jeune homme, très fier d’avoir pour maîtresse une courtisane à la mode, était venu s’établir chez Vasavadatta, et la vanité, si puissante en pareille circonstance, avait cimenté une liaison qui durait depuis quelque temps.
10 Kapilavastou, dans le texte original. (BIVR.)
Sur ces entrefaites, il arriva dans la ville un marchand du nord de l’Inde ; il amenait avec lui cinq cents chevaux de race qu’il voulait vendre. Tout gonflé de son importance et ne trouvant rien d’assez bon pour lui, il demanda quelle était la plus belle courtisane de Mathoura ; on lui désigna Vasavadatta. Prenant aussitôt une somme considérable et quantité de présents, il alla tout droit chez la demoiselle avec l’aplomb d’un riche capitaliste. Un bonheur furtif et mystérieux ne lui suffisait pas ; il prétendait étaler sa conquête aux yeux de tous et partager le logis de sa maîtresse. Dans ces conditions, l’amant en titre devenait gênant. Vasavadatta perdit la tête. Manquer une telle aubaïne, refuser la pluie d’or qui tombait sur sa maison pour un sot qui l’excédait depuis longtemps ! Que faire ? Le jeune homme n’accepterait pas une séparation à l’amiable et ne céderait jamais de bon gré sa place à un rival. À force de chercher, Vasavadatta s’avisa d’une solution qui n’avait rien de conciliant. Fut-elle seulement complice d’un crime ou se chargea-t-elle d’égorger, la nuit, le pauvre garçon qui reposait sans défiance auprès d’elle ? Nous voudrions croire que celle qui aimait le sage Upagupta n’oublia pas à ce point les principes élémentaires de la loi naturelle, mais c’est seulement dans nos drames contemporains qu’on voit l’amour réhabiliter les courtisanes ; ne gardent-elles pas toujours leurs mauvais instincts ? Le fruit rongé par un ver malfaisant peut-il redevenir sain et pur ?
La victime fut, sans plus de cérémonie, enterrée sous un monceau d’ordures et le marchand peu scrupuleux s’installa paisiblement dans la maison. En comptant sur l’impunité, les coupables s’étaient bercés d’une illusion. Grâce à des serviteurs mécontents, le meurtre fut découvert et dénoncé par une famille éplorée qui avait beaucoup de crédit. Déjà plusieurs événements du même genre s'étaient passés chez des
courtisanes. Le roi jugea qu'il fallait un exemple. Tandis que le marchand, averti à temps, galopait sur la route du nord, Vasavadatta était jetée en prison et une loi peu indulgente la condamnait à avoir les pieds, les mains, le nez et les oreilles coupés pour être ensuite abandonnée dans le cimetière.
Jadis, au temps de sa prospérité, la courtisane comptait beaucoup d’amis ; sa maison était remplie de parasites qui venaient y boire et se divertir ; les poètes célébraient sa beauté, les astrologues lui prédisaient de longs jours, les marchands lui faisaient crédit, et les courtisans du rajah couvraient de leur protection ses folies insolentes. Aujourd’hui pas une voix ne s’élève pour la défendre ; avec une indifférence cruelle, chacun court à ses affaires ou à ses plaisirs, sans s’inquiéter de la misérable qui attend son sort.
Un matin le bruit se répandit dans Mathoura que la terrible sentence avait été exécutée. Upagupta venait d’entrer chez son barbier ; celui-ci, tout en promenant le rasoir sur le visage de sa pratique, s’empressa de lui conter la nouvelle. Le disciple du Bouddha s’échappa des mains du barbier ; une compassion irrésistible s’était emparée de son cœur. Celle qui l’avait poursuivi de sa tendresse, celle dont il avait fui les séductions, il pouvait désormais la contempler sans danger.
« Quand le corps de la courtisane était couvert de belles parures, qu'elle brillait d’ornements de toutes espèces, le mieux, pour ceux qui aspiraient à l’affranchissement et qui voulaient échapper à la loi de la renaissance, était de ne pas aller voir cette femme.
« Aujourd’hui qu’elle a perdu son orgueil, son amour et sa joie, qu’elle a été mutilée par le tranchant du glaive, que
son corps est réduit à sa nature propre, c’est le moment d’aller vers elle!{. »
Et, sans perdre un instant, il s’achemine vers le cimetière. Au-dessus de sa tête, un jeune serviteur porte un parasol de soie blanche ; le soleil darde en ce moment ses rayons les plus ardents ; chacun est rentré dans sa maison ; les animaux eux-mêmes, accablés par la chaleur, n’ont plus la force de se mouvoir ; Upagupta marche à grands pas ; il a hâte d'arriver ; comme l’amour, la charité a des ailes. Le voici enfin parvenu au champ qui abrite les cendres des morts. Pas un arbre n’y répand son ombre bienfaisante ; une lumière implacable y aveugle les yeux, et la poussière s’y élève en tourbillons suffocants. Ni herbes, ni ronces ne croissent entre les pierres desséchées ; les feux du soleil ont tout calciné. C’est dans cet enclos maudit qu’a eu lieu l’exécution. Là gît à terre, au milieu d’une boue sanglante, celle qui fut la belle Vasavadatta. Ô vanité! ils sont épars autour d’elle les membres charmants sur lesquels se sont posées tant de lèvres amoureuses. Les dieux n’ont pas encore eu pitié de la courtisane ; la vie ne l’a pas abandonnée ; ce corps mutilé tressaille parfois sous l’étreinte d’une douleur inouïe ; il faut que Soudjata, la fidèle suivante, chasse les corbeaux qui tournoient dans les airs, réclamant déjà cette chair qui s’obstine à palpiter.
Tout à coup Soudjata pousse un cri de surprise : au milieu du champ solitaire, elle vient d’apercevoir deux hommes qui s’avancent rapidement :
11 Jntrod. à l’Hist. du Bouddhisme indien, par Eugène Burnouf, page 131.
— Oh ! madame, mes regards ne m’abusent pas : voici le jeune marchand vers lequel vous m’avez envoyée plusieurs fois. Après s’être tant fait prier, il choisit un étrange moment pour vous rendre visite.
La présence d’Upagupta n’avait pas besoin d’être signalée. Affaiblis par la souffrance, les yeux d’une femme savent encore distinguer l’homme aimé. Par un effort suprême de cette coquetterie qui survit à tout, l’infortunée s’est redressée ; elle ordonne à sa servante de cacher sous un morceau de toile les membres qui sont épars sur le sol. Elle veut épargner à Upagupta l’horreur d’un pareil spectacle. Enfin il est là debout devant elle, celui dont elle a tant désiré la visite. Était-ce ainsi qu’elle avait rêvé cette première entrevue ?
— ÂAh ! - dit-elle d’une voix brisée — quand mon corps était fait pour le plaisir, qu’il était doux comme la fleur du lotus et orné de parures magnifiques, ingrat ! tu m'as fuie, tu m'as dédaignée. Aujourd’hui pourquoi viens-tu contempler ce corps que n’habitent plus ni la joie ni la beauté et qui n’inspire que l’épouvante ?
— Ma sœur, je ne suis pas venu naguère auprès de toi attiré par l’amour du plaisir. C’est à l’heure où chacun t’abandonne, que je viens t’apprendre la véritable nature des jouissances de l’homme. Tu croyais m’aimer ; pauvre insensée, te connaissais-tu toi-même ? Qu'est-ce que les voluptés, les richesses et tous les biens que poursuit éperdument notre chair périssable ? En dehors de la délivrance finale, il n’y a, sache-le bien, que vanité et mensonge. Quand tu passais triomphante, admirée de tous, je détournais la tête avec tristesse ; sous ta beauté j’apercevais la corruption ; sous ta peau satinée je voyais les vers circuler et le temps détruire ce que les fous adoraient. Aujourd’hui renversée à terre dans le
sang et la boue, souillée, mutilée, tu m’apparais, à moi, transfigurée ; tes souffrances t’ont purifiée ; tu as mérité la faveur du Bouddha. Ne crains rien ; il n’y a de ténèbres que le péché ; la mort, c’est la porte de la délivrance.
En écoutant ce langage, la face contractée de la mourante a rayonné d’une joie indicible. Les liens terrestres vont se briser ; les dernières gouttes de sang s’échappent par les plaies béantes ; ce débris humain semble un instant s’être ranimé au souffle de l’esprit. La lumière céleste jaillit devant ces yeux qu'obscurcissent déjà les ombres de l’agonie. Bénis soient les bourreaux de Vasavadatta qui lui ont laissé des lèvres pour murmurer un acte de foi ! La main du jeune sage se penche sur le front de la pécheresse ; cette voix qui a refusé à la courtisane les paroles d’une tendresse banale la soutient et la console. Ne plaignons pas Vasavadatta ; elle meurt entre les bras d’'Upagupta pour renaître aussitôt parmi les dieux.
La légende précédente, tirée de l’introduction à l’Histoire du Bouddhisme d’Eugène Burnouf, est bien connue de tous les orientalistes ; et, si nous lui avons donné place dans ce recueil, c’est qu’il s’adresse surtout aux gens du monde. Tout en respectant les textes, nous ne nous sommes pas fait scrupule d’élaguer ce qui pouvait fatiguer le lecteur ou d’ajouter ce qui semblait nécessaire à la clarté du récit ; nous avons essayé de familiariser le public avec une littérature qui effraie généralement, et d’accommoder au goût français des mets d’une saveur bizarre ; c’est simplement un travail de vulgarisation, d’adaptation comme les Anglais en font depuis
longtemps. Nous nous serions reproché de n’avoir pas fait connaître une des plus admirables légendes du bouddhisme indien.
Il faut se reporter à l’époque où apparut le réformateur. Au milieu de cette société où la richesse et le plaisir faisaient loi, la voix héroïque qui prêchait la pauvreté et la chasteté avait été entendue ; une fièvre de renoncement s’était emparée des esprits ; de même, plus tard, au milieu des folies de la décadence, les Romains couraient au martyre ou s’ensevelissaient dans les déserts de la Thébaïde.
Qui le croirait ? Le premier converti par le Bouddha ne fut ni un Paria ni même un Shudra!?, ce fut un heureux de la terre, un oisif qui dépensait follement de grands revenus. Upagupta n'était qu’un des membres de la grande famille bouddhiste qui, à l’ombre des plus hautes vertus, devait grandir et s’élever jusqu’à trois cents millions de sectateurs. Nous n’excusons pas les puérilités, les obscurités, les invraisemblances du dogme bouddhiste, mais la morale de Sakya- Mouni nous semble belle et consolante. Le discours que le pieux disciple adresse à la pécheresse mourante ne serait déplacé nulle part. Laissons au lecteur intelligent le soin de faire les comparaisons qui pourront se présenter à son esprit.
12 De la quatrième caste où se recrutent les domestiques.