‹ Contes et légendes de l’Inde ancienne Summer MaryChapitre 4 sur 8 · LE MORT VIVANT · texte numérisé non relu

LE MORT VIVANT

Dans une contrée fertile de l’Inde, sur les bords de la Yamouna, vivaient un roi et une reine qui s’aimaient tendrement. Leur race illustre ne semblait pas près de s’éteindre, et la naissance de sept fils était venu successivement resserrer la plus douce union qu’ait jamais abritée les murs d’un palais. Mais ce bonheur ne dura guère. Un jour, le roi fut blessé mortellement dans une chasse au tigre et la reine mourut en donnant le jour à une fille. Pauvre petite princesse dont la naissance avait été tant souhaitée ! Son enfance ne connut pas les caresses ; elle grandit triste, isolée, sans que personne s’inquiétât d’elle. Pour son malheur, elle était merveilleusement jolie et, une fois ses frères mariés, elle se trouva en butte à la jalousie de ses belles-sœurs. À l’exception d’une seule, c’étaient de méchantes créatures capables des plus vilaines actions ; elles ne tardèrent pas à le prouver.

Leurs maris étaient allés en voyage ; lorsqu'ils revinrent, elles accusèrent la jeune fille d’avoir profité de l’absence de ses frères pour violer les lois de la pudeur avec un homme de caste inférieure. Les princes furieux, sans se donner la peine d'examiner l’invraisemblance d’une pareille accusation, ordonnèrent que leur sœur fût immédiatement chassée de la demeure royale et conduite au plus épais de la jungle!?. Les calomniatrices ne se possédaient pas de joie d’avoir si bien réussi ; elles coururent à la porte du palais injurier leur vic-

17 Le désert indien.

time au passage. « Effrontée, criaient-elles à la fois, sortez d'ici au plus vite. Heureusement les bêtes féroces vous auront bientôt fait disparaître et nous ne reverrons jamais votre déplaisant visage. » — « À moins, ajouta l’une d’elles, que Tchandra-Rajah ne veuille vous prendre sous sa protection et vous épouser ; alors nous ne demanderons pas mieux que de reconnaître votre innocence. »

C’était une raillerie cruelle, car Tchandra-Rajah, roi du pays voisin, avait cessé de vivre quelques mois auparavant.

« Oui, oui, reprirent en chœur ces furies, vous nous inviterez à vos noces et vous donnerez un siège d’honneur à cette sotte qui, pour nous vexer, affecte de prendre toujours votre parti. » En effet, la plus jeune des belles-sœurs s’était tenue à l’écart sans rien dire ; elle s’approcha de la malheureuse enfant et lui glissa furtivement quelques poignées de riz : de quoi subsister un jour, pas davantage. D’un dernier regard, la princesse remercie sa protectrice ; on l’entraîne ; bientôt elle a disparu.

Les serviteurs l’ont laissée dans la jungle, à demiévanouie. Ils s’en retournent à grands pas rendre compte aux princes de leur mission. Lakshmi se hasarde à regarder autour d’elle ; c’est bien là le désert tel qu’on le lui a dépeint souvent : arbres, lianes, fleurs et roseaux se pressent, s’entrelacent, se confondent dans un désordre pittoresque. L’Acacia flamboyant laisse pendre en festons irréguliers ses grappes vermeilles ; le Manguier déploie comme un parasol ses rameaux odorants ; l’Ashoka entr’ouvre ses fleurs au calice empourpré, le Figuier religieux élève vers le ciel ses longues branches d’un vert pâle, et, dans le lointain, se prolongent des arceaux de bambous sous lesquels un éléphant peut se promener à l’aise. Pas un être humain n’anime ces

solitudes. La princesse sait que personne ne répondra à ses cris d'angoisse ; elle a seize ans ; la jeunesse soulève son sein arrondi et il faut mourir ! Des larmes jaillissent de ses yeux ; elle invoque la déesse de la Fortune, dont elle porte le nom, et lui demande protection dans un si pressant danger. Puis, un peu ranimée, elle s’assied sur l’herbe verte comme le cou des paons et se décide à manger le riz que sa belle-sœur lui a donné ; une racine de lotus complète ce frugal repas.

Les rayons du soleil sont devenus moins ardents ; des vapeurs légères montent à l’horizon ; la nuït arrive sans être précédée d’un crépuscule, comme en Occident ; elle enveloppe la jungle subitement. La forêt s’agite ; le déclin du jour est pour des milliers d’êtres le signal du mouvement. Déjà se font entendre au loin les cris plaintifs du chacal qui appelle sa compagne, la toux rauque d’une panthère à l’affût, le pas lourd des buffles qui s’avancent en troupe à travers les hautes herbes, tandis que la sarika et le kokila, perchés sur un djambou, se rient des fauves et lancent à plein gosier une roulade cadencée. Des senteurs pénétrantes se dégagent de tous côtés ; jamais la chaleur ne fut plus énervante ; on touche à la saison des pluies. Un goulabi, le serpent des roses, mis en belle humeur par l’approche de l’orage, passe en sifflant sur la tunique de Lakshmi. Affolée de terreur, elle se lève et se met à courir au hasard ; ses vêtements s’accrochent aux vasantis fleuries'8 ; la pluie, qui tombe enfin avec violence, fouette son visage ; depuis deux heures elle poursuit une course insensée. Tout à coup elle s’arrête ; à travers les arbres elle a vu briller une lumière qui indique une habitation. C’est la seule chance de salut qui lui reste. Peut-

18 Sortes de lianes.

être est-ce la demeure d’un Rakshha ou de quelque autre génie malfaisant ? Mais la pauvre enfant n’a pas le choix ; d’ailleurs, être mangée par un ogre ou par une bête féroce, cela revient au même. En peu d’instants, la fugitive se trouve devant un monument d’une architecture fantastique comme on en voit encore aujourd’hui dans l’Inde. Un escalier extérieur, qui semble s’élancer dans les airs, se présente aux regards de la princesse. Elle monte résolument. Une de ces grandes chauve-souris, appelés vampires ou renards volants, vient heurter dans les ténèbres le front de Lakshmi ; mais, quand on a failli tomber sous la griffe des panthères, on ne s’effraie pas pour un volatile nocturne. L’escalier conduit à l’intérieur d’un dôme de marbre blanc où le jour ne peut pénétrer qu’à travers des pierres découpées comme de la dentelle. Une lampe qui brûle sur une corniche éclaire seule la vaste coupole. Les murs sont couverts de bas-reliefs d’une délicatesse extrême ; il y a dans ces splendeurs quelque chose de bizarre et de lugubre ; on devine que ce n’est pas là une demeure ordinaire. Lakshmi cherche en vain à se rendre compte du lieu où le hasard l’a conduite. Quand ses yeux sont accoutumés à la demi-obscurité, elle distingue, sous un dais orné de riches tentures, le corps d’un homme étendu sur un lit de parade. Émue, tremblante, elle s’avance sur la pointe du pied et voit un jeune homme aussi beau que Vishnou quand il descend sur la terre ; ses longs yeux semblent clos comme pour le sommeil ; ses lèvres ont la couleur vermeille des fruits du vimba ; quelques anneaux de cheveux noirs ombragent son front élevé ; des cercles d’or entourent ses poignets, et sa main nerveuse, aux ongles polis, retombe sur une couverture richement brodée. Ce spectacle n’a rien d’effrayant, et l’innocente regarde avec plaisir le mâle visage d’un guerrier au repos. Puis, craignant d’être surprise ainsi, elle se réfugie dans un coin et s’empresse de réparer le dé-

sordre de sa toilette, pensée naturelle chez une femme qui se trouve tout à coup seule auprès d’un jeune homme. Lakshmi fuirait aussi rapide que la gazelle si elle pouvait soupçonner la vérité ; celui qu’elle admire est rayé du nombre des vivants ; elle est entrée, sans le savoir, dans la sépulture de Tchandra-Rajah !

Par un miracle de conservation inouïe sous le ciel de l'Inde, le corps du roi n’avait subi aucune altération depuis le jour de sa mort, et il n’avait pas été nécessaire de l’enfermer dans un sarcophage. Chaque matin la mère et les sœurs du défunt venaient pleurer autour du dais funèbre. Près de là se trouvait une petite maison pour le Brahmane chargé de l'entretien du tombeau, et une chapelle où étaient déposées de nombreuses offrandes. La princesse, vivant dans la solitude, ignorait ces détails dont tout le monde s’entretenait dans les royaumes d’alentour.

Déjà la première partie de la nuit s’est écoulée. Lakshmi, malgré la fatigue qui l’accable, lutte contre le sommeil ; elle attend, elle épie ; soudain une cloche de bronze retentit au milieu du silence ; le Rajah ouvre les yeux ; il se soulève lentement et, descendant de son lit de parade, marche vers l'endroit où s’est blottie la princesse :

— « Audacieuse, dit-il, qui êtes-vous pour venir ainsi troubler le repos des morts ? »

— « Une pauvre fille abandonnée qui cherche un abri contre l’orage ; ne me chassez pas, je vous en supplie » ; et, d’une voix entrecoupée par les sanglots, la fugitive raconte en quelques mots son histoire, sans oublier les railleries de ses belles-sœurs au sujet de Tchandra-Rajah. Ce récit naïf porte l’empreinte de la vérité. Sous ses haiïllons, Lakshmi a l'air d’une vraie princesse; ses paupières, que noircit

l’antimoine, son beau visage, légèrement enduit de safran, brillent dans l’obscurité comme une étoile au firmament.

— « Madame, dit le roi, qui a écouté, non sans émotion, vous n’avez rien à craindre ; je vous prends sous ma protection. Ce souverain, dont vous venez de prononcer le nom, c’est moi-même ; je suis Tchandra-Rajah, le mort tant pleuré ; mais, chaque nuit, par un privilège bizarre, je reviens à la vie pendant quelques heures. »

— « Votre famille l’ignore donc ? Vous laisserait-elle ainsi dans cette froide tombe ? »

— « À quoi bon avertir ma famille ? Voir ma vie interrompue tous les jours chagrinerait autant les miens que de me savoir mort sans retour. Ce secret n’est connu que du gardien de mon tombeau. »

Et le roi, ouvrant une porte, appela le Brahmane qui parut aussitôt :

— « Prends, lui dit-il, les plus grands soins de cette jeune fille. Si jamais je recouvre la vie, je jure qu’elle sera ma femme. »

En achevant ces mots, la tête du Rajah se penche ; ses yeux se voilent et il meurt de nouveau. Le Brahmane emmène la princesse et la coupole retombe dans le silence.

Le lendemain, tout se passa comme à l’ordinaire ; la mère et les sœurs du Rajah vinrent se lamenter devant le corps de leur bien-aimé Tchandra. Personne ne s’étonnera d'apprendre que, la nuit venue, Lakshmi se garda bien de dormir et qu’elle attendit avec impatience l’heure de la résurrection du prince. De son côté, la première pensée du roi fut pour sa petite princesse ; il s’informa si elle était toujours là.

Elle y était si bien, que ce fut elle-même qui se présenta pour répondre à la question du Rajah. Cette fois, elle avait pris de sa toilette ces soins minutieux particuliers aux Indiennes de caste supérieure ; elle était si belle que Tchandra poussa un cri d’admiration :

— « Hélas ! dit-il, que ne puis-je encore poser le diadème sur ce front charmant ! Mais, au lieu d’un trône, je n’ai qu’une tombe à vous offrir. Si jeune, si belle, si vivante, pourriez-vous consentir à épouser un mort ? »

— « Ah ! cher seigneur, que la franchise de mes aveux n’enlève rien à votre estime pour moi. Je ne connais pas l’art de feindre où excellent, dit-on, les femmes de la cour. Hier, mon cœur qui s’ignorait a battu pour la première fois. Vos longs yeux se sont emparés de ma vie ; je serai plus heureuse de vous appartenir quelques instants que d’être pendant cent ans la femme d’un grand Rajah. »

— « Puisqu’il en est ainsi, ma bien-aimée Lakshmi, ne différons pas davantage ; le Brahmane va sur-le-champ consacrer notre union. »

C’était peut-être aller un peu vite ; mais, quand on n’a que deux heures d’existence par nuit, il est bien permis de brusquer les choses. Le Brahmane appelle sa famille pour servir de témoin au mariage ; les livres sacrés sont apportés ; l’officiant prononce les paroles d’usage ; il invoque Vishnou, prend les mains des deux époux, et, les joignant, verse dessus l’eau lustrale du sacrifice. La cérémonie achevée, les assistants se retirent discrètement. Sous le regard plein de flammes et de caresses du Rajah, Lakshmi baisse les yeux ; elle frissonne comme les roseaux de la Yamouna au souffle de la brise. Le guerrier saisit la jeune Indienne et l’emporte entre ses bras. Singulière chambre nuptiale que cette cou-

pole où s’étalent les emblèmes de la mort ! L’eau funéraire et les graines de sésame sont toujours là dans des vases d’or auprès de ce lit où le roi vient d’entraîner sa bien-aimée. Mais l’amour n'est-il pas assez puissant pour réchauffer même un tombeau ? À voir le Rajah si passionné, on ne se douterait guère que la vie va l’abandonner dans un instant.

— «Ah! dit-il en soupirant, quelle destinée est la mienne ! Cette taille divine que j’enlace, mes bras vont s’en détacher d’eux-mêmes ; tout à l’heure je retomberai dans l’immobilité absolue, et vos douces caresses ne pourront me réveiller. »

— « Que ne m'’est-il permis de mourir avec vous, cher seigneur ! maïs, de grâce, dites-moi ce qui peut ainsi causer chaque jour votre mort et chaque nuit votre résurrection ? »

— « C’est une étrange histoire ; à peine ai-je encore le temps de vous la conter. Vous savez que la bonne ou la mauvaise fortune, la vie même de chacun de nous dépend du collier magique qu’il porte autour du cou, et tant que nous gardons ce collier intact, nous ne courons aucun risque ; c'est une croyance accréditée dans toute cette partie de l'Inde, et moi, plus que personne, je dois maintenant y ajouter foi. Un jour, je me promenais dans les jardins du palais ; une Péri, qui voltigeait dans l’espace, m’aperçut et s’avisa de m'aimer ; dans sa folie, elle voulait m’épouser et m’emmener avec elle régner sur les esprits de l’air. Ne froncez pas le sourcil, Lakshmi, je refusai avec dédain ; je ne l’aimais pas. Furieuse, elle arracha le collier de grains de santal!° qui retenait mon âme et s’enfuit avec sa proie ; à l'instant, je tombai

19 Sandal, dans le texte original. (BNR.)

mort. On m’amena ici en grande pompe ; ma famille et mes sujets furent dans les larmes ; le plus merveilleux, c’est que chaque nuit, invisible aux regards, la Péri revient tenant à la main le collier qu’elle m’a dérobé. Aussitôt je me remets à vivre ; la fille des airs se penche vers moi et, d’une voix caressante, me demande si je consens à l’épouser. Elle reste ici deux heures, attendant une réponse qui n’arrivera jamais. En ce moment, elle voltige sans doute au-dessus de nos têtes, et, pour peu qu’elle soit jalouse, son dépit doit être violent. »

— « Quoi, cette créature a vu nos embrassements ! N’y a-t-il donc aucun moyen de s’en débarrasser ? ne peut-on la prendre à l’aide d’un filet ? »

— « Impossible ! Son pouvoir la rend insaisissable. Mais, je le sens, elle va partir avec le collier. Quel dommage de vous quitter aussi brusquement ! Maudite Péri ! elle est bien vengée. Adieu, Lakshmi ; j'exhale mon dernier soupir sur tes lèvres. »

Penchée sur le lit nuptial, les yeux rivés sur ce beau visage devenu froid et immobile, la princesse ne pouvait croire encore à la réalité. Il faudra donc toutes les nuits subir cette loi fatale, passer sans transition du comble de la joie au comble de la douleur ; quel supplice quand on aime, pour la première fois, avec toutes les ardeurs de la jeunesse sous le ciel de l’Inde !

Enfermée dans la maison du Brahmane, n’osant même se risquer dans la forêt, Lakshmi trouvait les journées bien longues. Il est vrai que les nuits étaient si douces ! Jamais couple ne fut plus étroitement uni. Les railleurs diront que la situation y prêtait; ce mari-là avait trouvé le bon moyen pour se faire adorer. Mais ce bonheur était bien fragile ; la princesse craignait que la Péri ne se dégoûta du métier

qu’elle faisait et que les transports dont elle était témoin ne finissent par refroidir son amour. Si, une nuit, la nymphe découragée n'allait plus revenir ! La naissance d’un fils, au lieu de consoler Lakshmi, vint redoubler ses inquiétudes.

Quel sort était réservé au pauvre petit qui allait grandir dans cette triste demeure privé de la protection d’un père et du trône dont il était l’héritier ? Le Brahmane, frappé de l’état maladif de la reine, en parla au Rajah, lui conseillant d'envoyer la jeune femme dans un endroit où elle eût plus de distractions. Dès la nuit suivante, Tchandra dit à la princesse :

— « Ma bien-aimée, vous languissez, vous changez à vue d’œil ; je serais un égoïste de vous condamner à rester plus longtemps dans cette prison ; quoiqu'il m’en coûte, vous partirez demain. »

— « Y songez-vous, cher seigneur ? Ma vie est où vous êtes ; mort ou vivant, jamais je ne vous quitterai. »

— «Il le faut pourtant, Lakshmi, pour notre enfant. Écoutez-moi, je vous en conjure. Vous irez dans la capitale de mes États ; vous entrerez dans la grande cour du palais avec votre fils ; vous l’assiérez sur un banc de marbre où j'avais coutume de me reposer pendant les chaleurs de l’été. En mémoire de moi, on prend le plus grand soin de ce banc et il est défendu à personne d’en approcher. Immédiatement on voudra vous éloigner ; vous implorerez la pitié de ma mère et de mes sœurs ; ce sont des personnes charitables ; au lieu de vous maltraiter, elles s’attendriront et s’empresseront de vous porter secours. »

Lakshmi obéit, le cœur bien gros, et le lendemain, le Brahmane la conduisit sur la lisière du bois. Après avoir cô-

toyé un grand fleuve, elle arriva devant une cité magnifique. Au centre se trouvait un étang couvert de lotus ; tout autour de grands escaliers dont le pied baïignaiïit dans l’eau et des temples aux flèches élancées qui se miraient dans le lac. Le palais des Rajahs avec ses galeries découvertes à triples rangs de colonnes, ses tourelles dorées, ses jardins suspendus, ses cours pavées de mosaïques, était d’un aspect merveilleux. « Hélas ! pensa Lakshmi, pourquoi faut-il que mon bien-aimé soit privé de toutes ces richesses qui lui appartiennent ? » Et elle se glissa comme une voleuse à la suite d’un esclave qui entrait au palais ; elle aperçut le banc qu’on lui avait désigné, et, suivant les ordres de son époux, elle s’y assit avec l’enfant. Justement une des princesses revenait de la promenade dans une litière de soie cramoisie qui se balançait sur le dos d’un éléphant gigantesque. « Qu’on chasse au plus vite cette aventurière, » s’écria-t-elle en apercevant une femme à la place interdite. Puis, regardant avec plus d'attention, désarmée par la beauté de Lakshmi et frappée de la ressemblance du petit garçon avec le défunt roi, elle monta vivement chez la reine : « Que Votre Majesté veuille bien descendre un instant dans la cour du palais ; elle y verra une jeune femme dont la misère semble digne d'intérêt et un enfant qui est le portrait vivant de celui que nous pleurons. » La reine était la meilleure femme du monde. Peut-être pensa-telle que son fils avait eu un caprice pour quelque jeune fille du pays, — les rois, même en Occident, ont bien de ces aventures — Lakshmi fut installée dans un joli pavillon qui touchait à la demeure royale ; les princesses y venaient quelquefois visiter celle qu’elles considéraient comme l’alliée de leur famille.

Le mort fut ravi d'apprendre que ses prédictions s'étaient réalisées. Il s’échappait souvent pour passer une heure avec sa femme et embrasser son enfant. Le lecteur

trouvera que la Péri était bien accommodante de se prêter à ces petits arrangements de famille et de suivre toujours avec l'indispensable collier. La vérité est qu’elle ne pouvait agir autrement. Dans le monde de la transmigration, tout s’enchaîne, et le fatalisme des Orientaux n’est que la résignation à une loi inflexible, chacun devant nécessairement être puni ou récompensé selon les œuvres bonnes ou mauvaises qu’il a faites dans des existences antérieures. Le Rajah avait jadis commis une faute en expiation de laquelle il subissaïit la pénitence qu’on sait, mais il avait aussi en sa faveur une somme de mérites qui lui valait sa résurrection quotidienne et la Péri n’était que l’instrument de la destinée.

Cependant Lakshmi avait recouvré la santé ; tout allait pour le mieux dans le palais des Rajahs, mais voici qu’une nuit un chambellan, qui faisait sa ronde, vit de la lumière et entendit des voix dans la maisonnette où tout le monde aurait dû être endormi. Le lendemain, il fit son rapport à la reine. Grand émoi parmi les princesses : « Quoi! cette femme qu’elles croyaient si pauvre n’était qu’une coquine qui les exploitait et régalait ses amis à leurs dépens. » Elles jurèrent d’en avoir le cœur net ; la nuit venue, elles s’en allèrent à pas furtifs rôder autour des fenêtres du pavillon. Quelle ne fut pas leur surprise en voyant celui qu’elles se figuraient perdu sans retour ! La reconnaissance fut des plus touchantes ; la Péri n’en perdait rien et tournoyait dans l’air pour tromper son dépit. L’enfant, auquel sa pureté donnait le privilège de voir les êtres célestes, suivait seul les évolutions de la nymphe. C'était généreux de la part d’une rivale : la sylphide s'était prise d'affection pour le chérubin et venait parfois se poser près de lui avec ces agaceries coquettes qu’on réserve aux enfants bien-aimés. En ce moment, la petite créature était ravie de la joie qui se manifestait autour d’elle ; le Rajah, fier de son fils, s’amusait à jouer avec lui et

à l’élever en l’air ; l'enfant poussait de petits cris joyeux ; soudain, allongeant une main rose et mutine, il veut saisir un objet brillant que la nymphe balance au-dessus de sa tête ; il l’attrape au vol ; c’est le précieux collier, on l’a deviné ; mais, dans sa brusque attaque, l’enfant rompt le fil et tous les grains tombent par terre. Surprise et troublée, la Péri s'enfuit ; on se précipite pour ramasser les perles éparses ; on les renfile à la hâte ; d’une main tremblante, Lakshmi passe le collier autour du cou de son propriétaire ; le charme est brisé ; l’enfant a rendu la vie à celui qui la lui avait donnée.

Tout le monde fut enchanté, même le peuple qui avait le bon esprit d’aimer ses rois. La reine-mère exigea que le Rajah épousât sa femme une seconde fois, en grande pompe. Des courriers, portant des lettres d’invitation, furent envoyés dans tous les royaumes voisins. Les plus empressées à se rendre aux noces furent les sept belles-sœurs de Lakshmi ; un siège d’honneur, enrichi de pierres précieuses, avait été préparé pour la seule qui se fût montrée compatissante ; les autres n'avaient que des tabourets de bois grossier. Elles s’en plaignirent très haut avec aigreur. Alors, devant toute la cour assemblée, la jeune reine, se levant du trône où elle était assise, raconta l’histoire qu’on vient de lire. Sa mémoire, impitoyable comme celle des femmes, n’oublia rien. Elle rappela à ses belles-sœurs le défi qui lui avait été jeté : « Nous croirons à Votre innocence le jour où vous épouserez Tchandra- Rajah » ; eh bien ! ce jour-là était arrivé ; l'événement, regardé comme impossible, s’était accompli. Frappées de terreur, les coupables baissèrent la tête sans trouver un mot de justification ; maïs leurs maris, furieux d’avoir été si crédules, ordonnèrent qu’elles fussent à leur tour conduites en exil et emprisonnées pour le reste de leur vie. L’union, qui avait été humblement consacrée la nuit à la lueur d’une torche funé-

raire, fut célébrée de nouveau aux clartés étincelantes du jour, avec toute la magnificence asiatique.

La carrière de Tchandra-Rajah devait être longue et brillante ; ce fut, dit-on, un grand roi, un conquérant fameux, mais, ce qui est plus rare, ce fut un époux fidèle ; il ne chercha pas le bonheur en dehors des liens qui l’attachaient à Lakshmi et refusa toute sa vie d’avoir un harem. Décidément, la déesse de la Fortune avait protégé celle qui portait son nom.

Dans cette histoire, tirée d’un recueil de légendes populaires, nous ne trouvons plus aucune analogie avec les contes de Perrault. En supposant que ce récit soit parvenu à la connaissance des chrétiens d'Occident, il ne devait pas laisser de traces dans leurs mémoires ; il se liait trop intimement à des croyances particulières aux Hindous. Le dogme de la transmigration est pour eux la base de toute croyance religieuse. L'homme le plus heureux entrevoit cette loi fatale de la renaissance suspendue comme une menace au-dessus de sa tête. Le Bouddha qui, en sa qualité de saint, pouvait se rappeler ses cinq cent cinquante dernières naissances et qui connaissait les inconvénients de la chose, était sans cesse préoccupé des moyens de mettre fin à la transmigration ; c’est la pensée qui se retrouve à chaque page du Lalitaistara (vie du Bouddha). Pour éviter de reparaître ici-bas et d’y voir son âme enfermée dans le corps d’un animal, dans un arbre ou dans un rocher, après avoir été roi, général ou banquier, il n’est pas d’efforts dont un Indien ne soit susceptible.

Pythagore essaya, sans succès, d'introduire ces croyances chez les Grecs ; s’il faut en croire César, elles existaient aussi chez les Druides, mais elles durent s’effacer devant le christianisme. Il y a, en ce moment, en Allemagne, des philosophes excentriques qui croient à la transmigration, puisqu'ils se disent Bouddhistes.

Le soir, les Hindous se groupent volontiers sous le figuier sacré pour entendre des histoires merveilleuses ; le récit qu’on vient de lire est un de ceux qui obtiennent le plus de succès. Le collier magique et l’intervention de la Péri sont des détails plus ou moins ingénieux ajoutés par le conteur, mais la punition de ce roi réduit, pour un péché d'autrefois, à l’état de revenant, semble à l’auditoire toute naturelle.

Le Mort vivant jouit dans l’Inde d’une réputation aussi grande que celle de Croquemitaine en France ou du Chasseur noir en Allemagne.

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