‹ Contes et légendes de l’Inde ancienne Summer MaryChapitre 5 sur 8 · APOLOGUE · texte numérisé non relu

APOLOGUE

Un jeune prince dit un jour à son premier ministre : « C’est étrange ; pourquoi donc suis-je toujours indisposé ? Je prends les plus grands soins de ma santé ; je me garde de jamais sortir par le soleil ou par la pluie ; sitôt que le vent vient à souffler, je me couvre de chauds vêtements ; je me nourris des aliments les plus recherchés et les plus substantiels ; malgré tout, j'attrape sans cesse un rhume ou la fièvre. »

— « Sire, répliqua le vizir, prendre trop de précautions est souvent pire que de n’en pas prendre du tout, et, si Votre

Majesté consent à me suivre, je lui prouverai ce que j'avance. »

Justement il faisait le plus beau temps du monde ; le roi et le vizir s’en allèrent à travers les champs couverts d’épis mûrs ; ils n’avaient pas marché longtemps lorsqu'ils virent un berger qui menait paître son troupeau.

— « Regardez ce pauvre homme, dit le ministre ; il n’a qu’un manteau d’étoffe grossière tout troué et bien insuffisant pour le protéger contre les intempéries de l’air ; le matin et le soir il marche les pieds nus dans la rosée ; le jour, au contraire, il expose sa tête aux rayons d’un soleil brûlant ; pour se réconforter, il mange quelques grains de froment grillé et boit l’eau claire du ruisseau ; sa vie s’écoule au mi-

lieu des champs et il ne possède que cette petite hutte de feuilles de palmiers entrelacées que vous apercevez là-bas. Approchez-vous de lui, je vous prie, et demandez-lui s’il souffre beaucoup du régime sévère auquel il est condamné. ».

— « Ah ! berger mon ami, dit le roi avec commisération, que vous menez là une dure existence et que je vous plains ! Vous devez être perclus de rhumatismes ; sans doute, vous êtes afifligé d’un rhume de cerveau perpétuel et toutes les nuits vous tremblez la fièvre. »

— « Votre Majesté veut rire ; je ne connais rien de tout cela. Dès mon enfance, j'ai été accoutumé à endurer les extrêmes de la chaleur et du froid ; c’est pourquoi, je suppose, ils n’ont aucune prise sur moi. »

— « Voilà qui me surprend fort, fit le roi en se tournant vers son ministre; mais après tout qu'est-ce que cela prouve ? Ce berger est un homme d’une force extraordinaire que rien ne peut abattre. »

— « Nous verrons bien, répliqua le conseiller » ; et il invita le berger à venir passer quelque temps au palais. Le pauvre homme n'avait garde de refuser si bonne aubaine ; il ne s’était jamais vu à pareille fête. Au lieu de riz et de grains insipides, il avait maintenant une nourriture succulente et une tunique de laine bien chaude pour couvrir ses épaules desséchées par le hâle. On veillait constamment à ce qu'il ne se plaçât pas dans un courant d’air ; il ne lui était permis de sortir qu’en palanquin et encore jamais par le soleil ou la pluie. Ce régime semblait assez bien réussir ; il engraissaïit à vue d'œil. Un jour le vizir l’envoya passer la journée dans une des maisons de campagne du roi ; il y avait là une cour pavée de marbre où l’on venait de répandre l’eau à profu-

sion. Le berger s’y promena quelques instants, mais il était maintenant si peu habitué au changement de température, que cette cour lui parut glaciale ; il attrapa de l’humidité aux pieds ; un gros rhume se déclara ; en peu de temps le mal fit des progrès, si bien que, malgré les soins ou peut-être grâce aux soins des médecins, il expira dans la force de l’âge.

— « Que devient donc notre ami le berger ? demanda le roi le jour même où finit cette triste aventure ; vous ne m’en parlez plus. Pourtant je ne crois pas qu’il ait gagné le moindre mal pour avoir marché dans cette cour où vous aviez fait jeter de l’eau ; il en supportait bien d’autres dans les champs lorsqu'il conduisait son troupeau. »

— « Hélas ! sire, le résultat de mon expérience a été plus triste encore que je ne pensais. Le pauvre homme avait été si dorloté depuis quelque temps, qu’il n’était plus capable d’endurer impunément la moindre souffrance ; un léger froid de pieds, dont il se fut moqué jadis, l’a enlevé en quelques jours. Vous voyez que je n’avais pas tort. Ceux qu’on regarde comme les heureux de la terre sont exposés à mille dangers ; c’est ainsi que la nature égalise ses meilleurs dons. Certes, les richesses peuvent procurer bien des jouissances, mais il n’en faut pas abuser ; car elles contribuent trop souvent à détruire la santé et à raccourcir la vie. »

Les Orientaux, si passionnés pour la poésie et les fictions, devaient cultiver l’apologue avec succès. Donner des conseils aux hommes en charmant leur imagination, tel est le but du Pantcha-tantra, le plus ancien recueil de fables connu

dans le monde. Vers le milieu du VI° siècle, sous le règne de l’empereur Nouschirvan, ce recueil fut traduit du sanscrit en persan, et les croisés d'Occident rapportèrent en Europe les plus remarquables de ces fables. La Fontaine en a imité quelques-unes ; on prétend, — mais la chose est sujette à controverse, — qu’Ésope eut connaissance du Pantcha-tantra.

L’apologue que nous offrons au lecteur est très populaire dans l’Inde. On trouverait sans doute dans le Pantcha-tantra quelque chose d’approchant, mais cet apologue appartient plutôt au genre des fables qui se transmettent par la tradition orale. Il existe des gens qui font profession de courir d’un village à un autre pour y débiter des fables et des contes. Les bergers surtout excellent dans cet étrange métier. Le public n’est pas toujours la dupe de ces orateurs un peu charlatans.

De là est venu le proverbe employé par les Indiens : « C’est une histoire de berger », pour marquer quelque doute sur la véracité d’un récit.

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