‹ Contes et légendes de l’Inde ancienne Summer MaryChapitre 8 sur 8 · NALA ET DAMAYANTI · texte numérisé non relu

NALA ET DAMAYANTI

Nala, fils de Viraséna, qui gouvernait le royaume du Nichadha“ était un souverain accompli. Sa beauté l’eut fait prendre pour l’amour descendu sur la terre ; versé dans la connaissance des védas, généreux, brave, habile à conduire les chevaux et les éléphants, adoré des femmes, il était sans rival parmi les hommes. Une seule tache venait ternir ce soleil de perfections : Nala était possédé par la passion du jeu ; son royaume, ses sujets, il eût tout engagé sur un coup de dés. Heureusement les dieux qui le protégeaient lui avaient épargné jusque-là pareiïlle faute.

À la même époque vivait une princesse merveilleusement belle qu’on appelait Damayanti. C’était la fille chérie du vaillant Bhima roi des Vidharbains. Indra lui-même regardait avec complaisance l’aimable enfant et songeait à lui choisir un époux parmi les immortels qui sont les gardiens du monde. Mais la vierge royale avait d’autres pensées ; ses longs yeux se baïissaient timidement lorsqu’on exaltait devant elle les mérites du roi de Nichadha. Nala, de son côté, rêvait souvent à cette petite princesse dont tout le monde vantait les grâces surnaturelles. Sans s’être jamais vus, les jeunes gens éprouvaient un plaisir indéfinissable à entendre parler l’un de l’autre, et leur imagination évoquait l’image in-

45 La situation de ce royaume n’est pas connue avec certitude, mais il ne devait pas être loin de celui de Vidarbha (aujourd’hui Behar) qui était le pays de Damayanti.

connue qu'ils paraient de tous les charmes. C’est ainsi que le

Dieu aux cinq flèches“ excelle à se glisser sournoisement dans deux cœurs naïfs et confiants.

Sous prétexte de chasser, le roi s’enfonçait au plus épais des bois mais son arc et ses javelots restaient inutiles ; les cygnes, les oies, les gazelles passaient impunément devant lui : le gibier n’a rien à craindre d’un homme véritablement épris. Un jour, pourtant, hasard ou fantaisie, au milieu d’un groupe d'oiseaux voyageurs, Nala attrapa un beau cygne, et il se disposait à l’emporter. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque l’habitant des air, prenant une voix humaine, lui dit :

— Je t’en supplie, grand roi, épargne ma vie et rendsmoi la liberté ; pour reconnaître ce bienfait, je te promets de parler si bien en ta faveur à Damayanti qu’elle n’aimera jamais un autre homme que toi.

La main qui retenait l’oiseau s’ouvrit et la troupe ailée s'enfuit vers le royaume de Vidharba.

Entourée de ses nombreuses compagnes, Damayanti folâtrait dans les jardins du sérail. C’était au printemps; les arbres venaient de renouveler leur parure et se couvraient de pousses d’un vert tendre ; les gazons étaient émaillés de fleurs fraîchement écloses. Tout à coup la princesse aperçut une volée d’oiseaux qui s’abattaient sur les bocages en lignes si serrées que l’air en était obscurci. L’agréable divertissement de donner la chasse à toute cette bande emplumée ! Les belles rieuses de se mettre aussitôt à courir ; c’est un vrai tourbillon ; femmes et cygnes sont confondus ; on ne dis-

44 Kâma ou l’amour.

tingue rien que des cols qui se penchent ; mais les malicieux oiseaux savent se dérober coquettement et fatiguer leurs charmantes adversaires. Dans cette course folle, Damayanti se montre la plus ardente. Le cygne qu’elle poursuit s’arrête enfin, et, s’élançant sur l’épaule arrondie de la jeune fille, lui murmure à l’oreille :

— Charmante princesse, il existe un roi, le plus beau des hommes, comme tu es la perle des femmes, c’est Nala le seul époux digne de toi.

Et agitant son plumage de neige, le cygne disparait mais la vierge reste frappée au cœur. Impossible de se le dissimuler plus longtemps : elle l’aime, ce héros, dont la renommée chante les louanges ; une langueur, que les médecins ne peuvent guérir, s'empare de la princesse ; les contours harmonieux de son beau corps s’amaigrissent ; son visage se décolore ; seuls, ses yeux brillent d’un feu étrange et semblent s’allonger sous le cercle bistré qui les entoure. Plus de sommeil la nuit, plus de jeux le jour ; désormais les compagnes de Damayanti sont impuissantes à la distraire ; personne n’y comprend rien. On avertit le roi qui, mieux conseillé par la tendresse paternelle, s’avise que la princesse a quinze ans et qu'il est temps de la marier. D’accord avec les ministres, il fait proclamer à son de cloche le Swayambara“ de sa fille bien-aimée.

Grand émoi au ciel et sur la terre parmi les dieux et les rois ; tous ceux qui ont le droit d’aspirer à la main de Da-

45 Assemblée où une jeune fille choisit parmi les prétendants à sa main celui qu’elle préfère.

mayanti se dirigent vers la capitale du Vidarbha ; Nala n’est pas le dernier à se mettre en route. Quatre dieux l’aperçoivent sur son char traîné par de magnifiques éléphants enguirlandés de fleurs. Les gardiens du monde restent en extase devant la beauté de ce mortel, et, descendant de la voûte céleste, ils l’arrêtent au passage :

— Naichada“, tu nous as toujours été dévoué; aujourd’hui, nous avons besoin de tes services ; sois notre ambassadeur dans une affaire importante.

— Que faut-il faire ? je le ferai, répond, sans hésiter, le pieux monarque.

— Regarde-nous, si tes yeux peuvent supporter l’éclat de notre gloire : tu as devant toi Indra, Agni, Varouna et Yama“ qui aspirent à la main de la belle Dayamanti. Cours la prévenir de notre arrivée et défend nos intérêts de telle sorte qu’elle choisisse l’un de nous pour époux.

— Dieux immortels, qu’exigez-vous de moi? Puis-je plaider votre cause, moi qui viens ici dans le même but ? Et d’ailleurs, quelle influence un homme peut-il avoir sur la femme qu'il aime éperdument ? Ma langue restera muette rien qu’en voyant celle qui s’est emparé de mon âme.

— Tu l’as promis ; tu ne peux plus t’en dédire ; allons, point de réplique ; obéis sans plus tarder.

46 Les dieux l’appellent ainsi du nom de son royaume.

47 Indra est le roi des dieux et le maître du tonnerre, Agni est le dieu du feu, Varouna le dieu des eaux et Yama le maître des enfers.

— De grâce, seigneur Indra, une seule observation ; comment pourrais-je pénétrer auprès de la princesse ? Souvenez-vous que les appartements des femmes sont étroitement gardés et que les ordres du roi sont terribles.

— N'est-ce que cela qui t’arrête, mortel timide ? Indra saura bien t’introduire dans le gynécée.

Et, par la puissance du dieu, Nala se trouva à l’instant transporté dans l’intérieur du sérail. Le jeune homme resta quelques minutes étourdi d’un voyage si rapide.

C'était l’heure du repos; les femmes de Damayanti s’empressaient encore autour d’elle. Les lampes venaient de s’éteindre et les œils-de-bœuf laissaient pénétrer librement la fraîcheur du soir. La vierge royale était étendue sur une couche de soie et de duvet de cygne, aussi légère que les nuées qui flottent dans l’air après les pluies d'automne. Les rayons de la lune caressaient doucement la gerbe dénouée d’une chevelure incomparable ; les prunelles étaient cachées sous les pointes vacillantes des cils noirs et les deux grands yeux, fermés au milieu de cette tête charmante, semblaient un lotus dans la corolle duquel se serait endormie une abeille. Les lèvres brillaient comme des rubis ; rien n’avait encore terni leur rougeur éclatante, et la bouche d’un vainqueur ne leur avait jamais fait sentir son avide pression. Le pâle contour des joues ressemblait au bouton du champaka avant qu'il ne soit devenu vermeil. Quelques gouttes de sueur glissaient çà et là sur les épaules, sur les bras et sur le sein que soulevait le feu de la jeunesse. Le corps souple reposait dans une attitude languissante et négligée.

Le héros tressaillit en surprenant les secrets de cette beauté sans tache. Fleur dont le doux parfum n’avait pas été respiré, fruit dont l’arôme savoureux n'avait pas été goûté,

Nala, devait-il renoncer à vous posséder et plaider une autre cause que la sienne ?

Cependant, les femmes du sérail avaient jeté un cri en apercevant un homme ; on avait précipitamment rallumé les lampes ; la colère de ces demoiselles s’évanouit à l’aspect de Nala, et la bienséance put seule contenir l’expression de leur admiration.

Est-ce un homme ? pensaient-elles. N'est-ce pas plutôt un Gandharva ou un Yaksha“ÿ ?

Au bruit qui se faisait autour d'elle, Damayanti rouvrit les yeux et aperçut celui qu’elle n’avait encore vu qu’en rêve. Elle se souleva toute rougissante.

— vite ; qui es-tu ? À moins d’être venu sur l’aile d’un génie, comment es-tu entré ici ?

— Pardonne ma hardiesse, noble princesse ; je suis envoyé près de toi par les dieux, et c’est grâce à eux que j’ai pu arriver jusqu'ici sans être vu. Indra, Agni, Varouna et Yama aspirent tous quatre à ta main et te pressent de choisir l’un d’eux pour époux.

Nala s’arrêta épuisé par l’effort qu’il venait de faire ; il y a des missions pénibles à remplir. Un sourire candide s’épanouit sur le visage de Damayanti.

48 Gandharva ou musicien du ciel d’Indra. Yaksha, gardien des trésors du dieu des richesses.

Yakcha dans le texte original. (BNR.)

— Je respecte et j'adore les dieux, dit-elle, mais c’est toi seul que j’ai choisi pour époux ; je n’ai pas de plus grande richesse que moi-même et je me donne à toi, seigneur, en toute confiance. Ne l’as-tu pas deviné ? l’amour me consume, et c’est dans l’espoir de devenir ta femme que j’ai fait convoquer l’assemblée des rois.

Devant cette tendresse si franche et si ingénue, le héros se sentait faiblir, mais, fidèle au devoir et à la foi jurée, il reprit :

— Comment pourrais-tu préférer un homme quand les immortels t’adressent leurs vœux ? Tu les dédaignerais pour celui qui n’égale pas la poussière de leurs pieds ? Tu refuserais Agni, le souverain des êtres, qui doit un jour consumer la terre ; Yama, qui retient les hommes dans le devoir par la crainte des châtiments ; Varouna, le seigneur des eaux ; Indra, le roi des dieux, le maître du tonnerre et le fléau des Danavas“ ?

— Je t'aime, Nala ; à mes yeux tu es plus grand qu'eux tous. Si tu me repousses, je chercherai dans le poison, le feu ou les eaux, le seul remède à ma douleur.

— Ah ! mon amour égale le tien. Si je brûlais nuit et jour avant de te connaître, que sera-ce maintenant, fille incomparable ? Mais, hélas ! n’oublions pas que je suis venu ici pour défendre les intérêts des autres et non les miens. Si je trahis la confiance des dieux, ne crains-tu pas pour moi, ma bienaimée, la vengeance de ces êtres puissants qui peuvent donner la mort ?

4 Titans, ennemis des dieux.

Devant cet argument terrible, un ruisseau de larmes s’échappa des yeux de Damayanti; c’est la ressource suprême des femmes quand elles n’ont plus rien à répondre. La troupe des amies pleurait aussi. Qui ne se fut attendri sur ces deux êtres si bien faits l’un pour l’autre qu’un destin inflexible semblait séparer à jamais ? Soudain la princesse releva la tête ; l'espoir illuminaïit ses grands yeux dont l’éclat faisait pâlir la lumière des lampes :

— J’ai trouvé un moyen qui concilie tout ; présente-toi demain à mon Swayambara. Là, devant tous, je te choisirai pour mon époux. Les dieux n'auront rien à te reprocher et, s’ils éprouvent quelque dépit, leur colère retombera sur la seule coupable. Et maintenant, adieu noble guerrier ; sors au plus vite du sérail où l’on pourrait te surprendre.

Nala obéit, mais, sur le seuil de l’appartement, il se retourna une dernière fois ; penchée hors de sa couche, la vierge le suivait des yeux d’un air passionné qui semblait dire : « Je t'envoie mon cœur ; qu’il ne revienne plus ! »

Toutes les splendeurs asiatiques avaient été prodiguées pour la cérémonie du Swayambara. À l’heure dite, les rois se pressaient sous l’arcade qui donnait accès dans un amphithéâtre gigantesque. Au milieu une estrade, soutenue par des colonnes d’or, avait été élevée pour tous les prétendants. À les voir ainsi, planant sur la foule avec leurs bras robustes pareils à des massues, leur chevelure bouclée, leurs sourcils arqués, leurs yeux brillants, leurs guirlandes parfumées et leurs pendants d’oreilles étincelants de pierreries, l’œil était ébloui ; on eût dit de grands lions rassemblés sur la montagne. Damayanti parut la dernière, suivie des deux cents femmes, amies ou suivantes qui formaient son cortège habituel ; toutes portaient des parasols de soie et des bannières

aux couleurs éclatantes. Un cri d’admiration s’éleva à la vue de la princesse plus belle que jamais. Parmi tous les prétendants, aucun, en ce moment, qui ne fit des vœux pour sortir vainqueur de ce tournoi pacifique. On‘proclama les noms des rois et ils défilèrent lentement devant la fille de Bhima. Mais ici se produisit un incident étrange. Les dieux, usant de ruse, avaient pris tous quatre la forme de Nala et cinq figures identiques passèrent devant la jeune fille. Quelle angoisse ! Comment s’y reconnaître ? En cette occasion, Damayanti adressa aux dieux un appel qui fut entendu ; la prière de cette âme pure, dont l’amour était si dévoué, toucha les immortels. Immédiatement, la jeune fille distingua les dieux avec tous les caractères qui leur sont propres : exempts de sueur et de poussière, le regard immobile et le corps ne touchant pas la terre°° tandis qu’elle voyait Nala avec ses deux pieds appuyés sur le sol, son ombre s’allongeant sur le sable, ses yeux qui clignaient, son front humide de transpiration et ses guirlandes flétries. Elle marcha vers le héros, et, avec un gracieux embarras, lui jeta une guirlande autour du cou. Ainsi fût déclaré le choix de la vierge royale ; les applaudissements de toute l’assemblée saluèrent le vainqueur, et les dieux confus s’enfuirent en riant ironiquement.

Dans le fond de l’âme, Bhima regretta de ne pas être devenu le beau-père d’un Dieu, maïs il n’opposa aucune résistance à l’hymen de Nala et de Damayanti. Les noces furent

50 Suivant les Hindous, les yeux des dieux restent toujours ouverts sans aucun clignement ; leurs pieds ne touchent pas la terre et leur corps ne fait pas d’ombre.

splendides. On célébra le sacrifice du cheval’! et l’on fit toutes les offrandes usitées en pareil cas pour se rendre les divinités favorables. Puis le roi du Nichadha emmena sa jeune épouse dans ses États. Là, ce couple qui avait triomphé de tant d’obstacles, goûta le bonheur le plus parfait ; toutes les heures que le souverain pouvait dérober aux affaires il les passait avec Damayanti au milieu des jardins et des bois d’alentour. Deux enfants, un fils et une fille naquirent de cette union qui promettait une suite de jours heureux ; mais, ici-bas, toute félicité se paie cher, et ce bonheur si complet devait avoir un lendemain cruel.

Le génie malfaisant, nommé Käâli avait, lui aussi, soupiré pour la princesse. En apprenant son mariage, il fut saisi d’une colère terrible et jura de se venger. La cuirasse de vertus qui enveloppait Nala avait un défaut ; le roi était joueur ; nous le savons déjà. Ce fut par ce côté faible que s’introduisit l'ennemi. Il entra dans le corps du prince qui, plus que jamais, fut possédé de la passion du jeu. Il accepta avec empressement une partie de dés que vint lui proposer son frère Poushkara. Tous deux engagent le jeu, calmes, presque indifférents ; ce n’est d’abord qu’un passe-temps agréable, les dés sont agités d’une main joyeuse et un égal espoir anime les adversaires. Mais Kâli est là qui veille ; la chance tourne vite contre le roi; son or brut ou monnayé, ses chars, ses attelages, ses bijoux, ses vêtements, il perd tout, successivement. À chaque coup les dés retombent avec un bruit stri-

51 L’Ashvamedha « sacrifice du cheval » n’avait lieu que dans les circonstances solennelles. Il était célébré par les rois qui avaient la prétention d’atteindre au pouvoir suprême d’un monarque universel.

dent, marquant leur inimitié contre Nala ; on sent que c’est le désespoir qui les lance dans l’espace ; le joueur s’obstine. Il tremble, il chancelle ; depuis trois jours il n’a pris aucune nourriture et l’insomnie rougit les angles de ses paupières. On entend des cris au dehors : ce sont les ministres et le peuple qui veulent pénétrer auprès de leur souverain pour l’arracher à une lutte insensée. Ils forcent les portes et arrivent au moment où Nala n’a plus à perdre que son royaume. Dans son délire le malheureux n’entend ni les remontrances de ses conseillers, ni les supplications de celle qui eut tant de pouvoir sur son cœur. Ses yeux hagards ne voient que les dés, il les menace, il les invoque, il espère toujours, et, tant qu’il lui restera un enjeu, sa main crispée agitera les instruments de sa ruine. La reine, le peuple, les dieux eux-mêmes du haut du ciel, suivent d’un œil fasciné cette partie suprême. Pour la dernière fois les dés retombent avec un bruit sinistre, c’en est fait ; le beau royaume de Nichadha n’appartient plus à Nala. Poushkara regarde sa victime en ricanant :

— Poursuivons, dit-il ; je t’ai gagné tout, excepté Damayanti. Eh bien ! si tu m'en crois, fais ton enjeu avec Damayanti.

Mais le démon qui trouble Nala recule devant cette profanation de l’amour ; sans répondre, l’infortuné arrache ses parures, les jette dédaigneusement aux pieds de son adversaire et s’enfuit d’un pas rapide. Damayanti vient de renvoyer, sous la garde d’un serviteur fidèle, ses deux enfants au roi Bhima. Elle est à la porte du palais attendant son époux.

La terreur enchaîne les regrets du peuple. Le cruel Poushkara a menacé de mort quiconque essaierait de suivre

le couple royal. Abandonnés de tous, Nala et Damayanti quittent la ville où ils ont régné. Ils marchent au hasard dans la forêt. La rage serre le cœur de Nala.

— Ô dés, s’écrie-t-il, noirs combattants qui vous emparez de l’âme du joueur, vous qui ne cédez ni aux menaces ni aux prières, et devant qui les rois courbent la tête, charbons célestes qui me brüûlez de désirs et de regrets, vous qui m'avez tout pris, je vous maudis, ô dés impitoyables*? !

Et toi, femme innocente, dois-tu porter le poids de mes fautes ? Voici devant nous la route du Sud. Là-bas, derrière les monts Vindhyas et la rivière Payoshni, se trouve le grand royaume de Vidharbha. C’est là que tu dois vivre désormais auprès de tes parents.

— Viens-y donc avec moi, cher époux ; mon père sera heureux de nous offrir l’hospitalité et de réparer les torts de la fortune à ton égard.

— Ÿ songes-tu ? Reparaître en mendiant dans ces lieux où je me suis montré avec toute la splendeur de la royauté ! implorer la pitié de ton père, moi qui me considère encore comme son égal !

— Eh bien ! alors je ne te quitterai pas. Roi puissant je t’ai aimé ; pauvre et sans ressources, combien je t’aime davantage ! Si je pouvais te faire oublier tes chagrins, le bonheur habiterait avec nous cette forêt désolée ; privés de tout bien nous serions riches encore ; il resterait à Nala mes bras

52 V. l'hymne au dieu du jeu, dans le Rig Veda, traduit par Langlois, — 2® édit. p. 531.

pour le soutenir, ma voix pour le consoler et mon sein pour reposer sa tête.

— Ô Damayanti, les dieux ont fait la femme dévouée pour consoler l’homme affligé ; je ne me plaindrai plus du sort, ma bien-aimée.

Depuis quatre jours les fugitifs marchent sans relâche ; ils sont exténués de fatigue, de faim et de soif. Une cabane déserte se présente sur leur route ; ils y entrent et tombent vaincus par le sommeil ; mais bientôt Nala se réveille, Kâli, le mauvais esprit, le travaille et lui souffle des pensées d’orgueil. « La voilà donc couchée sur le sol, sans natte et sans couverture, celle qui ne posait ses pieds que sur des tapis moelleux ; la boue et la poussière souillent son teint délicat que n'avaient jamais effleuré le vent ni la pluie. Nala a-t-il bien le droit de condamner à tant de privations l’illustre princesse qui l’a choisi entre tous ? Vivre ainsi déchu, auprès de la femme aimée, quelle humiliation ! mieux vaudrait mourir. Le roi va et vient dans la cabane ; son cœur subit une lutte violente. Lui parti, Damayanti retrouverait sans doute de meilleurs destins ; mais laisser seule dans les bois, exposée à la dent des tigres et des serpents, la douce créature qui s’est endormie confiante sous sa protection, aura-t-il ce triste courage ? — Vingt fois il sort entraîné par Kâli ; vingt fois la tendresse le ramène. Le démon l’emporte enfin. Les yeux obscurcis par les larmes, le héros jette un dernier regard sur celle qu’il abandonne. « Femme adorée, s’écrie-t-il, puissent les dieux t’environner de leur protection ! Puisses-tu, loin de Nala, trouver le bonheur qu’il n’a pas su te donner ! »

Et cette fois, il s'enfuit éperdu sans oser tourner la tête.

Vers le matin, Damayanti s’éveille souriante ; ses yeux cherchent Nala ; elle l’appelle doucement d’abord, puis avec

des cris perçants ; les échos se répètent les accents déchirants qui se pressent sur ses lèvres. « Quoi ! est-ce possible ? Ô Nala, aurais-tu profité de mon sommeil pour m’abandonner, comme l’éléphant qui délaisse sa compagne dans la forêt solitaire ? T’aurais-je offensé, Ô mon seigneur ? Me suis-je plainte jamais ? Mes pieds ne t’ont-ils pas suivi à travers les ronces qui les déchiraient ? Hier, oubliant la faim qui me torturait, n’ai-je pas endormi tes souffrances avec mes caresses ? Mais je suis folle de m'’inquiéter. Tu n’es pas parti; caché derrière un buisson tu épies ma douleur; tu m'entends pleurer et tu ne viens pas me consoler, ingrat | c’est un jeu cruel ; cesse-le au plus vite.

Et, de nouveau, elle s’élance en courant comme une antilope qui veut rejoindre son troupeau, mais bientôt elle ne peut plus douter de la triste vérité.

— « Hélas ! dit-elle, ce n’est pas lui qui est coupable ; il est plus à plaindre que moi, que deviendra-t-il privé de sa compagne ? »

Dévouement sublime de l’amour véritable ! Elle s’oublie elle-même et cherche des excuses pour celui qui l’a précipitée dans le malheur. Damayanti n’a pas aperçu un serpent boa qui se jette sur elle et veut la mordre. Les cris de l’infortunée sont entendus par un chasseur de gazelles ; il accourt et dirige sur le reptile sa flèche acérée ; la bête tombe immobile. La princesse, qui s’était évanouie, rouvre les yeux. Sa faiblesse et le désordre de ses vêtements la rendent bien séduisante ; les perfections de son corps se révèlent sous les haïllons ; son sein nu se soulève tout palpitant ; ses beaux cils recourbés se lèvent languissamment et sa voix devient plus douce encore en remerciant son libérateur. Pour rester insensible, au fond des bois, dans un tête-à-tête avec une pa-

reille beauté, il faudrait la vertu d’un saint. Dayamanti devine la pensée qui trouble le chasseur ; d’un geste, elle repousse violemment l’audacieux qui roule à l’instant sur le sol, pour ne plus se relever, tel qu’un arbre fracassé par la foudre. Comme toujours, les dieux étaient venus en aide à leur protégée. Elle reprend sa course ; la vue des tigres aux grandes mâchoires l’effraie moins que celle des hommes aux passions criminelles. Elle rencontre sur sa route des troupeaux de buffles et d’éléphants, des ours, des lions, des léopards, des panthères, sans compter les sauvages, les voleurs, les Rakshas** aux formes hideuses. Elle meurtrit ses membres délicats aux branches entrecroisées des arjunas”*, des bambous, des jambousiers et des buissons épineux. Elle gravit des rochers ; elle s’égare dans des grottes ; elle entend bruire des torrents et bouillonner des cascades ; elle traverse des marais ; côtoie des étangs, des lacs, des rivières. Partout elle redemande son époux, tantôt s’adressant à l’arbre ashoka qui détruit le chagrin”, tantôt au mont Vindhya, porteétendard de la forêt dont les cent pics divisent les nuages.

Après toutes sortes de mauvaises rencontres, elle arrive auprès d’un ermitage. Là, de paisibles anachorètes vivent dans la contemplation des choses divines. La princesse leur conte son histoire et finit en leur adressant cette prière : « Que les pieux solitaires qui voient l’avenir, grâce à leurs austérités, lui disent si elle reverra Nala ; autrement, elle ne veut plus avoir rien à démêler avec la vie. »

53 Génies malfaisants, espèces d’ogres.

54 Arjounas, dans le texte original. (BNR.)

‘5 Ashoka, en sanscrit, signifie « sans chagrin ».

— « Tu reverras Nala, » répondent en chœur les ermites, et, soudain, les feux consacrés, les cabanes, et jusqu’à la rivière qui coulait à travers la prairie, tout disparaît. Est-ce un rêve ? Est-ce un mirage qui s’évanouit ? La fugitive se retrouve seule dans la forêt. Elle erre encore quelques jours au bout desquels elle aperçoit une caravane qui cherche un gué pour traverser un fleuve. L’œil égaré, pâle, amaigrie, ses vêtements en lambeaux, sa chevelure souillée de poussière, Damayanti s’approche. Son aspect n’est pas fait pour inspirer la confiance ; plusieurs voyageurs se sauvent en criant. Mieux avisé, le chef de la caravane devine dans cette mendiante une femme d’un rang élevé.

— «Es-tu la déesse de ces bois ou l’épouse de ce fleuve, » lui demande-t-il.

À cette question, la fille de Bhima répond par une autre question :

— « Homme vénérable, as-tu vu un guerrier aussi majestueux que le lion qui secoue sa crinière ? C’est le roi Nala, mon époux, que je cherche nuit et jour. »

Le chef de la troupe répond qu’il n’a rencontré sur sa route que les animaux de la forêt.

Depuis longtemps, la caravane est en marche, mais elle touche au terme de sa course, et bientôt elle arrivera à Chedi, capitale des États du roi Soubahou. Damayanti obtient la permission de se joindre aux voyageurs.

Un soir, ils campaient sur les bords d’un lac tout parfumé de lotus. Là se trouvaient en abondance du bois pour se chauffer ; des eaux fraîches pour étancher la soif ; de grasses prairies pour le bétail, des fruits et du gibier pour les hommes. Tandis que la caravane fatiguée s’endormait après

un bon repas, un troupeau d’éléphants sauvages accourt pour boire dans le lac. De loin, ils sentent la présence de leurs pareils attachés avec des cordes; entraînés par l'instinct, ils se précipitent sur eux ivres de fureur et d'amour. Quel choc impétueux ! On dirait les pics détachés d’une montagne qui s’écrouleraient du sommet à la base. Des clameurs s’élèvent de toutes parts. Les hommes, jeunes et vieux, les enfants et les femmes, encore engourdis par le sommeil, fuient au hasard, se frappant le front contre les arbres ou s’abîmant dans des trous. Les chameaux affolés se heurtent les uns contre les autres ; les sacs de marchandises éventrés laissent échapper l'or et les pierreries ; le feu qui vient de prendre achève le tumulte. Au comble de la rage, les éléphants brisent tout avec leur trompe et leurs défenses, broiïent sous leurs pieds hommes, bêtes, marchandises, et piétinent dans une boue sanglante. Quand le danger est passé, on se compte les uns les autres ; ceux qui survivent ont perdu leur fortune et leurs parents ; « Quoi, se disent-ils, les planètes nous étaient favorables ; qui a pu causer un tel désastre ? Bien certainement c’est cette grande femme à l’œil égaré qui nous a jeté un sort ; c’est une Rakshasi, il faut la tuer à coups de pierre. ».

Cachée derrière un arbre, Damayanti entend ces menaces et elle se sauve à travers la forêt. «Ils ont raison, s’écrie-t-elle ; je porte malheur à tous ceux qui m’approchent. Quelle faute ai-je donc commise pour être en butte à tant de misères ? Serait-ce une vengeance des dieux que

j'ai refusés de choisir pour épouser Nala ? »

Un soir enfin, la fugitive arrive dans la ville de Chedi. Les habitants sont réunis sur les places publiques pour prendre le frais ; ils regardent passer avec étonnement cette femme aux vêtements déchirés, aux cheveux épars, qui

marche comme une insensée; les enfants se mettent à l’injurier et à la poursuivre. De la terrasse du palais la mère du roi a vu ce divertissement cruel, et elle envoie sa nourrice pour arracher la pauvre femme aux persécutions de la foule. Damayanti est introduite dans le palais.

— « Ô toi, lui dit la reine, qui as les yeux aussi grands que ceux d’une déesse et qui, sous tes haïllons, brille comme l'éclair au milieu des nuages, dis-moi, n’es-tu pas une immortelle ? »

Instruite par l’expérience, Damayanti juge prudent de dissimuler sa haute naissance.

— « Grande reine, répond-elle, je suis une humble ouvrière qui, depuis plusieurs mois, erre dans la forêt, me nourrissant de fruits sauvages et reposant ma tête où la nuit vient me surprendre. J’avais un époux que j'aimais tendrement. Possédé de la passion du jeu, il perdit tout notre avoir et s’est enfui au loin pour cacher sa confusion. Depuis ce moment, je n’ai pas pris un jour de repos et je cours le monde pour retrouver celui qui m’a délaissée. »

La bonne princesse, tout attendrie, embrasse Damayant1 :

— « Sèche tes larmes ; tu resteras avec nous. Ma fille Sounanda a ton âge, et tu seras sa compagne. Ne désespère pas de l’avenir ; nous enverrons partout des messagers pour découvrir la retraite de ton époux. »

La jeune femme accepte avec empressement ces offres inespérées. La voilà désormais à l’abri de tout danger. Revenons à Nala que nous avons laissé au comble du désespoir.

Peu après avoir quitté Damayanti il vit devant lui une forêt embrasée ; chose étrange, du milieu des flammes une voix criait : « Nala ! Nala ! » Le héros entre résolument au cœur de l'incendie et aussitôt un énorme serpent bleu lui dit :

— « Que les dieux soient loués pour t'avoir amené en ces lieux, auguste prince. Apprends que je suis le roi des serpents. Je fus maudit, jadis, pour avoir manqué d’égards envers l’ascète Narada et condamné à rester ici immobile pendant des milliers d’années jusqu’au jour où tu viendrais me délivrer. Pour te prouver ma reconnaissance, guerrier magnanime, je t’indiquerai les moyens de chasser le démon qui te possède. Rends-toi à la ville d’Ayodhya, auprès du roi Rituparna*. Présente-toi à lui comme un cocher habile dans l’art de conduire les chevaux ; tâche de t’insinuer dans les bonnes grâces du souverain et, en échange de tes services, il t’apprendra la science des dés qui n’a plus de secrets pour lui. Tu pourras alors regagner ton royaume à l’indigne Poushkara et goûter encore le bonheur auprès de ta bienaimée. Mais, avant tout, tu vas, par l’effet de ma puissance, changer de forme ; regarde-toi dans cette source, tu n’es plus le héros Nala, aux longs bras et à la vaste poitrine ; tu es le cocher Vahouka*? aux membres grêles et difformes. Ne t’en inquiète pas : voici une couple d’habits célestes ; tu n’auras

56 Ritouparna, dans l’édition originale. (BNR.)

‘7 Les cochers, très estimés à la cour des princes indiens, remplissaient aussi parfois les fonctions d’écuyer. Dans la mythologie indienne, Matali, le cocher d’Indra, est considéré comme un très grand personnage.

qu’à les revêtir quand tu voudras reprendre ta forme primitive.

Et, sur ces mots, le serpent disparaît dans les broussailles. Huït jours après, Nala, fidèle aux instructions reçues, se présenta devant Rituparna et fut accepté sans difficulté pour diriger les écuries royales. Plus malheureux que Damayanti, il éprouvait un chagrin grandi par le remords. La nuit, à l’heure où d’habitude il s’endormait auprès de sa compagne, ses gémissements redoublaient et il dépeignaïit sa douleur dans des shlokas‘® harmonieux.

— « Pauvre fou que je suis, coupable envers une épouse dévouée, le sommeil fuit ma paupière, sans cesse je me rappelle ma bien-aimée si douce et si belle, dont le corps délicat a peut-être été broyé sous la dent des animaux féroces. »

Cependant, le roi Bhima avait promis une récompense de mille vaches à celui qui retrouverait son gendre et sa fille. Les Brahmanes saisissant avec empressement une occasion de s’enrichir, partent en grand nombre pour les pays étrangers, et l’un d’eux, favorisé par le hasard, va dans la ville de Chedi. Reçu au palais, il reconnaît immédiatement, dans la suivante de l’une des princesses, la fille de son souverain ; un signe rouge qui s’épanouit entre les deux sourcils, sur le front pâle de Damayanti, ne peut laisser aucun doute au Brahmane ; il proclame devant tous le rang de cette inconnue si bien accueillie à la cour.

58 Stance de deux vers s’adaptant à toutes les mesures.

Slôkas, dans la version originale. (BNR.)

— « C'était un pressentiment, s’écrie la reine, en serrant la jeune femme contre sa poitrine, ta mère est ma sœur, nous sommes les filles du roi Soudâman, et je t’ai vue enfant dans le palais de mon père. Tout ce que nous possédons est à toi. »

La princesse remercie, mais elle ne demande qu’une chose : c’est d’être reconduite chez les Vidarbhains. Elle part, et son voyage est moins accidenté que celui qu’elle a fait à travers la forêt. En vain ses parents la reçoivent avec joie ; en vain ses jeunes amies s’empressent autour d'elle, rien ne peut la distraire, elle pleure nuit et jour. Si elle pouvait oublier Nala, les deux enfants, qui sont l’image vivante du héros, le lui rappelleraient sans cesse.

D’après son désir, de nouveaux messagers s’en vont de tous côtés visitant les palais, les cabanes, les ermitages ; ils ne viennent à bout de rien découvrir. L’un d’eux, pourtant, raconte qu’il s’est entretenu avec le cocher du roi Rituparna et que cet homme semble s’être ému au nom de Nala. C’est un bien faible indice, maïs le cœur de Damayanti s’y rattache avec énergie.

— Retourne dans la ville d’Ayodhya, dit-elle au messager, annonce qu’un nouveau Swayambara aura bientôt lieu, et que la princesse Damayanti, ne sachant si Nala vit encore, veut choisir un second époux.

Le Brahmane obéit. En apprenant la nouvelle, Rituparna fait appeler son cocher et lui demande s’il peut le conduire en vingt-quatre heures chez les Vidharbains. Le roi aspire à la main de la princesse et n’en fait pas mystère à Vahouka. Peut-il se douter qu’il a devant lui un rival qui a le droit d’être jaloux ? La punition de Nala est terrible. Il s’efforce de cacher les angoisses qui le déchirent.

— Misérable que je suis ! pense-t-il. Le chagrin a-t-il donc égaré l’esprit de ma bien-aimée ? Est-ce un moyen qu’elle emploie pour me ramener à elle ? ou bien, hélas ! la nature des femmes est si inconstante, mon offense a-t-elle détruit son amour et veut-elle chercher dans d’autres liens le bonheur que je lui ai ravi ? En tout cas, je profiterai du désir de Rituparna ; j'irai dans la capitale du Vidharbha et je saurai déméêler la vérité.

Sans perdre un instant, il entra dans l’écurie, il choisit quatre chevaux de race, nés sur les bords de l’Indus, pleins de vigueur et de feu. Il les attèle, les flatte doucement avec la main, et, sitôt que Rituparna est monté dans le char, il les lance à travers l’espace. Les coursiers traversent les montagnes, les forêts, comme des oiseaux qui fendent l’air. Le roi stupéfait se demande si cette vulgaire enveloppe de Vahouka ne cache pas Matali, le cocher d’Indra. Vers le soir, Nala arrête un instant le char pour laisser souffler les chevaux. Le royal voyageur prend patience en examinant un arbre de l’espèce Vibhitaka.

— Mon ami, dit-il à son cocher, personne n’est plus habile calculateur que ton maître. Tu vois cet arbre, mais tu es incapable de distinguer à l’instant le nombre de fruits qu’il porte. Eh bien, moi, je te le dirai sans hésiter ; il y a, sur les branches principales, et sur les rameaux qui les accompagnent, deux mille cent fruits moins cinq.

— Afin de vérifier cet étonnant calcul, permets-moi, seigneur, d’arracher l’arbre pour compter plus à l’aise. Qu’Indra me protège ! C’est merveilleux, le compte est juste : pas un de plus, pas un de moins !

— Et que dirais-tu si tu me voyais engager une partie de dés ? Rien ne résiste à la puissance de mes combinaisons ; je

sais déjouer les ruses des adversaires les plus adroits et gagner sans la moindre peine.

— Je t’en supplie, grand roi, donne-moi la science des dés et, en échange, je te donnerai celle des chevaux.

— J'y consens, mais tu me jures que demain, avant le coucher du soleil, nous serons chez le roi Bhima.

— Par les seize grands royaumes du Jambudvipa*”, je te le jure, Vahouka tiendra sa parole.

La leçon commence ; l’élève prête une oreille attentive et profite si bien de l’enseignement du roi que le démon Käli se sent vaincu et prend le parti de quitter le corps de Nala. Le faux-cocher remonte vivement sur son siège ; la fièvre et l'oppression qui le tourmentaient ont disparu; il est sûr maintenant de regagner son royaume quand il le voudra. Le char vole de nouveau et, le lendemain, à l’heure dite, il entre dans la cour du palais avec un bruit pareil à celui du tonnerre. La foule accourt enthousiasmée ; il n’est pas jusqu’aux paons perchés sur les toits ou aux éléphants dans les écuries, qui ne poussent des cris joyeux comme si les nuages apportaient la pluie. Du fond de son appartement, Damayanti distingue ces clameurs ; elle tressaille ; on dirait qu’elle devine l'approche du bien-aimé. Nala seul, pense-t-elle, savait ainsi faire rouler un char ; et elle envoie aux informations sa fidèle suivante Kécini.

59 Selon les légendes, les seize principaux royaumes de l’Inde ancienne.

Djamboudvipa, dans l’édition originale. (BNR.)

En ce moment Nala remplissait ses fonctions en conscience ; il venait de dételer ses chevaux, de les panser suivant la règle, et, après leur avoir rendu la vigueur, il s’occupait à faire son lit sur le siège du char remisé sous un vaste hangar.

Une suivante n’est jamais embarrassée pour lier conversation :

— La princesse désirerait connaître le motif qui amène les illustres voyageurs.

Nala, en garde contre tous les pièges, répond froidement que le roi Riturparna est venu pour le Swayambara de la fille de Bhima. Et, sans plus s’occuper de celle qui le considère avec une curiosité mal déguisée, il va prendre de l’eau dans les urnes pour laver le char. Kécini ne se décourage pas :

— N'y a-t-il pas chez le roi votre maître un cocher qui avait été au service de Nala et qui semblait connaître ce qu'était devenu l’époux de Damayanti ?

— On t’a trompée, jeune fille. Nala erre inconnu dans le monde ; personne ne peut savoir où il se cache.

— Pourtant le Brahmane Soudeva est digne de foi. À l’en croire, cet homme disait que la princesse ne devait pas s'irriter contre son époux, mais, au contraire, le plaindre d’être tombé dans une pareille infortune. N’essaie pas de le nier : cet homme c'était toi, Vahouka ; suis-moi et viens répéter à ma noble maîtresse les paroles que tu as prononcées devant le Brahmane.

À cette proposition, le flegme de Nala s’ébranle et d’une voix étouffée par les larmes, il répond :

— Eh bien, si je l’ai dit, je le répète : abandonnée de son époux, une femme de haute naissance ne se livre pas à la colère ; les épreuves de la vie sont le triomphe de sa vertu et Nala était assez frappé sans que le sort lui réservât cette douleur suprême d’être trahi par celle qu’il avait choisie devant le feu sacré à la face des dieux.

Kécini s’empresse de rapporter fidèlement cet entretien à sa maîtresse. Le cœur de Damayanti flotte entre le doute et l'espérance.

— Tentons, dit-elle, une nouvelle épreuve. Dans le malheur un homme peut feindre la joie ; il peut sourire aux insultes, garder un visage calme au milieu des tortures, mais présentez à un père les enfants qu'il n’a pas vus depuis longtemps, il se trahira toujours. Conduis mes deux enfants au cocher Vahouka.

La princesse était bien inspirée. En reconnaissant les deux petites créatures qui lui tendent les bras, un cri spontané, irrésistible, s’échappe de la poitrine de Nala. Confus de s’être ainsi laissé surprendre il se tourne vers la suivante :

— Je t’en prie, laisse venir sur mes genoux ces enfants qui ressemblent trait pour trait à ceux que j’ai perdus.

Et il couvre de baisers son fils et sa fille, mettant son langage à leur portée, riant, pleurant, et se livrant à tous ces enfantillages qui font le bonheur des pères.

— Plus de doute, madame, s’écrie Kécini en retournant auprès de la princesse ; sous les traits du cocher Vahouka se cache le héros Nala; si vous aviez entendu le cri que l'émotion lui a arraché, si vous aviez vu les caresses qu’il prodiguait à vos enfants !

Pour toute réponse la tremblante Damayanti donne l’ordre d’aller chercher le cocher de Rituparna et de l’introduire immédiatement.

Qu'il est parfois difficile de feindre ! Tandis que Vahouka baisse la tête et garde l’attitude respectueuse d’un subalterne mis en présence d’une grande dame, la fille de Bhima tâche de se composer un visage calme. Pendant un instant les deux époux s’examinent douloureusement ; leur silence est plus expressif que bien des paroles. Si Damayanti écoutait son cœur elle serait déjà aux pieds de celui auquel elle a tant à pardonner, mais elle veut tenter une nouvelle épreuve et, d’une voix qu’elle s’efforce de raffermir :

— Vahouka, as-tu jamais vu un homme connaissant le devoir abandonner la nuit au milieu d’une forêt déserte la mère de ses enfants, l’épouse innocente et dévouée qui l’avait choisi entre tous à la face des dieux ?

Devant cette terrible accusation, Nala oublie son rôle.

— Attends pour me juger, s’écrie-t-il ; si j'ai perdu aux dés mon royaume, si je t’ai délaissée c’est qu’une malédiction pesait sur ma tête, c’est que j'étais possédé du méchant démon Kâli. Mais toi qui avais ton libre arbitre, toi que rien n’aveuglait, tu as voulu briser nos liens ; tes envoyés ont proclamé par toute la terre que la princesse Damayanti allait choisir un second époux. Rituparna accourait ici plein d'espérance ; demain les princes de l'Orient viendront comme jadis, se disputer ta main. Femme vindicative, tu t’es bien vengée du misérable qui n’a cessé de t’aimer !

N'est-ce pas là le caractère des hommes d’oublier qu’ils sont coupables pour devenir accusateurs ? L’orgueil de Nala s’emporte sur l’ombre même d’un soupçon, mais, dans cette

injustice, Damayanti ne voit que la jalousie qui lui prouve encore l’amour.

— Ah ! dit-elle, tu es toujours celui que j’ai préféré aux dieux, et ce Swayambara qui t’irrite n’était imaginé que pour te ramener à moi. Tout à l’heure, si j'ai osé parler avec l'accent du reproche, c'était pour que tu te trahisses enfin ; pardonne : c’est la première fois qu’une plainte s’exhale de mes lèvres. Que le vent qui erre dans le monde, que l’astre aux rayons chauds qui féconde la terre, que l’astre aux rayons froids qui éclaire la nuit brisent à l’instant ma vie si jamais j’ai commis une action indigne de toi. Ô divinités qui toutes trois soutenez le monde, je vous invoque ; levez-vous comme des témoins ; dites que c’est la vérité qui sort de ma bouche ou abandonnez-moi sans retour.

Cet appel désespéré venait d’être jeté au ciel, lorsqu'une voix s’éleva dans les airs :

— Nala, ne conserve aucun soupçon à l’égard de Damayanti ; le trésor de sa vertu fut bien défendu ; pendant trois ans nous avons été les témoins et les gardes de cette épouse fidèle. La fille de Bhima est digne de ton amour ; unis-toi à elle comme par le passé et aime-la davantage s’il est possible.

La voix divine parlait encore et une pluie de fleurs tombait du ciel ; les tambours des dieux résonnaient en signe d’allégresse ; Nala, revêtant la robe immaculée, don du Nâga, reprenait possession de sa forme naturelle et venait tomber entre les bras de sa compagne. Le lendemain la cité s’éveillait tout en fête comme au jour du mariage de Nala, les rues étaient jonchées de fleurs et les maisons pavoisées d’étendards.

Rituparna, confus d’avoir traité en subalterne un des plus grands monarques du monde, offrit de nouvelles leçons à Nala qui devint passé maître dans l’art de lancer les dés. Après un mois consacré aux plaisirs, le héros prit congé de Bhima et, suivi de Damayanti, il s’en alla demander une revanche à l’usurpateur Poushkara. Inutile de dire qu’en une seule partie il reconquit son royaume et gagna nonseulement les richesses mais la vie de son adversaire. Plus généreux que Poushkara, il n’abusa pas de sa victoire et renvoya son frère comblé de cadeaux. À dater de cette époque, la fortune sourit constamment à Nala ; il avait payé sa dette au malheur et expié le bonheur d’avoir été préféré aux dieux par Damayanti. Les hommes énergiques, que fuit la prospérité, ne s’abandonnent jamais au désespoir et savent un jour ou l’autre triompher des destins contraires.

La légende de Nala et Damayanti est une des plus célèbres de la littérature indienne et nous avons voulu mettre le lecteur à même d’en juger. Mais, ici, au lieu de développer, comme dans «la Courtisane et le pieux Bouddhiste, » une légende de deux pages, il nous a fallu résumer le tiers environ d’un volume, retranchant, choisissant au milieu des richesses prodiguées par le poète.

L’épisode dont il s’agit est emprunte à une épopée qui ne compte pas moins de deux cent mille vers. Suivant un procédé de composition familier aux Orientaux, le Mahâbhärata se compose d’une foule d'histoires qui viennent se mêler au sujet principal : la guerre civile entre deux branches d’une race souveraine. Les Indiens se plaisent à attribuer à un seul

homme leur poème favori, mais nous croyons que c’est pure fantaisie ; plusieurs auteurs ont dû se réunir pour élever ce monument gigantesque qui personnifie admirablement le génie de l’Inde ancienne et qui remonte un peu moins haut que les œuvres d’'Homère. Mais les deux chefs-d’œuvre, qui s'appellent l’Iliade et l'Odyssée, réunis, forment à peine soixante mille vers ; les héros de la guerre de Troie sont plus près de l’humanité que les Bharatides et l’Olympe, tout brillant que nous l’ai décrit Homère, n’est pas riche en divinités comparé au panthéon indien.

Faisant la part de l’exagération orientale il faut reconnaître que la légende de Nala et Damayanti est pleine de sentiment et de grandeur ; le personnage de l’épouse est sublime et l’on ne peut guère lui opposer que Savitri, une autre héroïne du Mahäâbhäârata, qui poursuit Yama le dieu de la mort pour lui arracher l’âme d’un époux adoré. Que le public ne s’y trompe pas et que les maris d'Occident n’envient pas trop le sort des maris d’Orient ; ces modèles d’affection conjugale existent surtout dans les poèmes. Si les femmes suivaient leur époux sur le bûcher funèbre, c'était pour obéir au respect humain, pour échapper à un sort misérable et non à cause des regrets que le défunt leur inspirait. Dans l’Inde, plus que sous toute autre latitude, ces êtres charmants sont irritables, quinteux, passionnés, fous ; ils ont besoin d’être tenus en tutelle et d’obéir à un joug. Ce joug, ils le subissent, mais naturellement ils le détestent. L’abbé Dubois affirme n’avoir pas rencontré pendant vingt-cinq ans de ministère, à travers ses pérégrinations dans l’Inde, un seul ménage véritablement heureux. La mode européenne est décidément la meilleure, et mieux vaut encore la galanterie chevaleresque du moyen âge que l’égoïsme brutal qui réduit les femmes à la condition d'esclaves.

Ce livre numérique

Lar r V°: 7

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en mai 2023.

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Ont participé à l'élaboration de ce livre numérique : Michèle, Laura C., Françoise.

- Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Summer, Mary, Contes et légendes de l'Inde ancienne, Paris, Ernest Leroux, 1878. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Nala quittant Damayanthi pendant qu’elle dort, huïle sur toile, anonyme, s.d. (Maharaja Fateh Singh Museum, Lakshmi Vilas Palace, Vadodara, Gujarat)

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