‹ Contes et légendes de l’Inde ancienne Summer MaryChapitre 7 sur 8 · LE MEURTRIER PAR AMOUR FILIAL · texte numérisé non relu

LE MEURTRIER PAR AMOUR FILIAL

C'était un soir, à l’heure où le soleil s’abaïsse derrière la montagne et où la nuit étoilée remplace une journée brülante. Les pasteurs revenaient à la hâte, les épaules chargées de cordes, et comptaient leurs troupeaux ; les paons engourdis relevaient la tête, agitant leur plumage semblable à une gerbe d’émeraudes. Au milieu des étangs, les nymphéas rouges et blancs entrouvraient leurs calices fermés durant le jour.

Aussi beau que l’amour, ce compagnon du printemps, un voyageur suivait à pas lents la route qui conduisait à Mithila. Ses membres robustes paraissaient épuisés de fatigue et des gouttes de sueur perlaient sur le léger duvet de sa joue. Il s’assit ou plutôt se laissa tomber sous la véranda d’un petit temple bâti aux portes de la ville. Une vieille anachorète se montra sur le champ. « Ah ! bonne mère, dit le jeune homme, un peu d’eau par pitié ! »

Tandis qu’il buvait, la pieuse femme le considérait attentivement. Certes elle n’était plus accessible aux enthousiasmes exagérés de son sexe et la beauté du voyageur n’entrait pour rien dans l’émotion qu’elle ne cherchait point à déguiser. C’était une ombre, un fantôme de femme ; les vétements religieux flottaient autour de son corps comme la voile qui s’abat sur un mât quand la brise cesse de souffler ; ses cheveux, rattachés sous un bandeau de mousseline noire

à la manière des veuves, s’échappaient rudes et grisonnants, ainsi que des cordes blanchies sous la rosée ; on eût dit qu’à force d’avoir pleuré, il ne lui était resté dans les yeux, à la place des prunelles, que deux gouttes de sang et ses lèvres pâles semblaient desséchées par le feu des soupirs.

— « Noble étranger, dit-elle, vous paraissez étonné de voir une créature aussi misérable que moi et vous vous demandez, sans doute, si ce sont les austérités ou les chagrins qui m'ont réduite à cet état. Apprenez que je vivais à la cour de celui qui fut jadis le roi de Mithila; j'avais l’honneur d’être la nourrice de son fils Oupahara, le plus bel enfant qu’ait jamais mis au monde une mortelle. Nous étions tous heureux lorsque le roi du Malava s’avisa de déclarer la guerre à son voisin du Mithila. Vous connaissez le dicton populaire : « Les mouches cherchent les ulcères, les méchants cherchent les querelles, les rois cherchent la guerre. » Ces tyrans capricieux, plongés dans les voluptés du harem, ne retrouvent un peu d’énergie que pour guerroyer les uns contre les autres et s’arracher un lambeau de territoire. Que de fois déjà les discordes ont ensanglanté nos contrées fertiles ! mais jamais guerre n’eut des résultats plus funestes que celle dont je vous parle : l’armée mise en déroute, les trésors de l’État pillés, mes augustes maîtres traînés, les fers aux pieds, à la suite du vainqueur et jetés dans une prison où ils languissent encore ; moi, fuyant éperdue à travers les forêts, le royal nourrisson suspendu à mon sein, et poursuivie tantôt par les tigres affamés, tantôt par les sauvages habitants de la montagne. Deux jours je marchaï à l’aventure ; une panthère, sortie d’un taillis, me barra tout à coup le chemin ; elle se jeta sur moi ; au contact de sa griffe, je m’évanouis ; l’enfant échappe à mes bras et roule à terre. Quand je revins à moi, j'étais couchée dans la hutte d’un berger ; la flèche d’un Bhil-

la! avait abattu la bête féroce et m'avait sauvé la vie. La vie ! quelle dérision ! qu’en avais-je besoin désormais ? Le dépôt si cher, que j'aurais dû garder jusqu’à la mort, m'était enlevé ; les femmes des Bhillas avaient emporté l’enfant dans la montagne. Qu'est-il devenu ? L’a-t-on laissé vivre et grandir comme la plante Soma*? à l’ombre des bois ? Il aurait ton âge, mon fils, et, si les prières, les mortifications, les larmes d’une pauvre ascète pouvaient lui mériter les faveurs du destin, il serait aujourd’hui le plus puissant des hommes.

— « Embrasse-le donc bien vite, ma mère, car il est devant toi, ce nourrisson tant pleuré. »

— « Mon cœur me l’avait déjà dit, s’écria la religieuse, en serrant le jeune homme contre sa poitrine et, le baïsant sur la tête et les cheveux comme autrefois, riant, pleurant, poussant mille exclamations joyeuses et folles. »

Lorsque ses premiers transports furent un peu calmés, le prince reprit :

— « En effet, on ne t’avait pas trompée ; je fus pris par les Bhillas, mais un ermite qui habitait sur la montagne se chargea de m'’élever et de m'instruire. Depuis longtemps je connais la triste histoire de ma famille et je suis venu ici conduit par la vengeance. C’est écrit sur mon front, je déli-

31 Tribu sauvage de montagnards.

32 L’asclépiade acide dont le jus servait dans les sacrifices védiques.

33 Les Indiens sont persuadés que le destin de tout être humain est écrit sur son front de la même main de Brahma.

vrerai mon père et ma mère, j'écraserai le monstre qui opprime ce royaume ; personne ne soupçonne mon existence ; j'userai de ruse ; je travaillerai seul dans le silence. »

— « Ah! mon fils, la faveur de Bhagavat** t’ouvre ses trésors ; c’est ton étoile qui t’a conduit ; depuis longtemps le peuple irrité, écrasé d'impôts, le peuple qui n’a cessé de regretter son souverain légitime, est prêt à se révolter, et, grâce à toi, nous achèverons de traverser cet océan de chagrins que je croyais, hélas ! sans rivages. En attendant, mon fils, demeure ici dans ce temple où nul ne s’avisera de venir te chercher. »

Le prince accepta la modeste hospitalité qu’on lui offrait, et, après un frugal repas, il se coucha dans un coin du temple sur un lit de feuilles. Il ne dormit guère et réfléchit beaucoup. Le lendemain, sitôt qu’il eut satisfait aux devoirs religieux du matin, il s’approcha de sa nourrice :

— « Mère, j'ai absolument besoin de savoir ce qui se passe dans le gynécée du cruel Vikatavarma : pour parvenir à mes fins, il faut, avant tout, m’assurer un appui dans le sérail. »

— « Que les dieux soient loués ! l’humble ascète a justement les moyens de te servir ; ma fille, ta sœur de lait, est au service de la reine Soundari. Pouchparika, ajouta la religieuse en se tournant vers une jeune femme qui se tenait à l'écart, viens baiser les pieds de notre maître et l’assurer de ton zèle. »

34 Épithète du dieu Krishna, employée souvent seule pour le designer. (Krichna, dans l’édition originale. BNR.)

— « Voilà vraiment une chance favorable ; ma sœur a sans doute, à toute heure, ses entrées dans le sérail et elle en connaît les mystères les plus intimes. »

— « Les reines n’ont rien de caché pour leurs suivantes, Soundari m’honore de sa confiance. »

— « Tant mieux; jalousies, regrets, haiïines, affections, nous utiliserons tout sans scrupule. Dis-moi, la reine est-elle fidèle à son époux ? »

— « Gardée à vue, nuit et jour, par les officiers du palais, il lui serait difficile de ne pas l’être ; mais, sous les caresses du roi, ma maîtresse reste aussi froide que la neige de l'Himalaya. »

— « Le sérail est-il nombreux ? La belle Soundari a-t-elle des rivales ? »

— « Elle en a mille, seigneur ; les tyrans sont remplis de caprices voluptueux, et, l’autre nuit, au grand scandale des reines, une danseuse, venue on ne sait d’où, a été introduite dans le gynécée. »

— « À merveille ! aie sans cesse l’œil aux aguets ; tâche de surprendre de nouvelles infidélités du roi et empresse-toi de les révéler à la reine. Irrite son orgueil ; c’est une corde qui vibre toujours chez les femmes ; représente-lui son mariage comme une mésalliance et son mari comme un monstre difforme qui l’outrage. Retourne au palais ; tu viendras chaque jour me tenir au courant de ce qui s’y passe. »

La nourrice promit de se mêler aussi de la chose ; les religieuses indiennes ne perdaient jamais une occasion de s'occuper des affaires d’autrui. Quelques jours après, la pieuse femme revint enchantée :

— « Tout marche à souhaït : j'ai parlé moi-même à la reine ; je lui ai persuadé qu’elle était la plus infortunée des créatures, tandis qu’il y avait de par le monde une foule de princesses, qui ne la valaient pas, unies à des princes jeunes et charmants. Maintenant elle maudit le joug qui l’enchaîne et déteste son époux. »

— « Reçois mes compliments ; pour une ascète vieillie dans la pénitence, tu ne t’entends pas mal à l'intrigue. De mon côté, je n’ai pas perdu de temps ; avec du bétel, de la noix d’arek, du camphre pilé, du cardamone et du bois de corail, j’ai fait mon portrait que je crois ressemblant. Aujourd’hui même tu présenteras cette peinture à la reine et tu verras ce qu’elle en dira. »

— « Ce n’est pas difficile à deviner ; l’amour la frappera immédiatement d’une de ses flèches de fleur“. »

— « Eh bien ! alors, sans doute, elle te demandera : Un tel homme existe-t-il ? Certainement, répliqueras-tu ; mais en quoi cela peut-il intéresser Votre Majesté ? Ne manque pas de venir me rapporter la réponse faite à cette question insidieuse. De là dépend le succès de notre entreprise. »

Le soir même, la religieuse accourait au temple :

«— Ah ! mon fils, tout marche au gré de nos désirs ; qu’il faut peu de chose pour bouleverser la cervelle d’une femme qui s’ennuie ! Cette reine si hautaine, je l’ai vue se

35 Kâma, le dieu de l’amour, est armé de cinq flèches dont les pointes sont des fleurs. Aidé des cinq sens, il blesse les cœurs avec ces flèches.

troubler, frissonner et pâlir ; la tête penchée, elle tenait ton portrait en le considérant d’un air passionné. »

Puis, s’efforçant de paraître calme :

« — Qui donc a fait ce portrait ? Je ne connais aucun artiste dans cette ville capable d'exécuter une telle œuvre. »

«— Votre Majesté sait apprécier le talent ; mais ce portrait a surtout le mérite de la ressemblance. »

«— Quoi! ce n’est pas une figure de fantaisie ? Cette tête merveilleuse appartient à un mortel ? Réponds vite. »

« — Grande reine, s’il existait un jeune homme de noble famille, doué de pareille beauté, versé dans les sciences sacrées et profanes et du caractère le plus élevé, que lui donnerait-on ? »

«— Ce qu’on lui donnerait ? Mais sa personne, son cœur, sa vie ! Et encore tout cela serait indigne de lui ! »

« Était-ce bien la fière Soundari qui parlait ainsi ? Que les conquêtes de l’Amour sont rapides ! Il est plus puissant, à lui seul, que les dieux réunis. Le coup était porté ; je n’avais qu’à continuer : « J’apprendrai en confidence à la reine que le fils d’un roi voyage en ce moment incognito. Votre Majesté est tombée, par hasard, sur le chemin de ses yeux, le jour de la fête du printemps, dans le bocage qui est aux portes de la ville. Depuis cet instant, le cœur du jeune homme est devenu une cible percée de mille flèches échappées de vos regards, et c’est lui qui, de sa propre main, a peint ce portrait pour l’offrir à la reine. Si Votre Majesté tient à se convaincre que je n’ai rien exagéré, qu'elle fixe un rendez-vous pour aujourd’hui, pour demain, pour le jour qui lui plaira, et elle verra celui dont je suis l’humble messagère. »

« Soundari rougit ; elle craignait de s’être trop avancée ; la nature féminine reprenaïit le dessus :

— « Au moins, tu es sûre qu’il m'aime ?

Le voir aujourd’hui ce serait bien prompt ; demain peutêtre. Sais-tu, Vénérable, que je fus jadis fiancée au fils du roi de Mithila ; nos mères étaient liées d’une tendre amitié ; une guerre funeste vint détruire ces projets d’union. Le prince Oupahara fut enlevé, dit-on, des bras de sa nourrice et assassiné dans la montagne ; j’'épousai le roi Vikatavarma, cet homme odieux chez lequel aucune qualité morale ne rachète les disgrâces physiques. Il se targue de sa bravoure ; c’est un soudard vaniteux et méchant peu habile à l’étude et maladroit, je t’assure, dans l’art de plaire. Ces jours derniers, il m'a gravement offensée ; devant ta fille Pouchparika, il n’a pas craint de badiner avec une danseuse, plaçant lui-même des fleurs dans la chevelure de cette folle qui ose être jalouse de moi, et se croit l’égale d’une reine parce qu’elle a passé une nuit dans le sérail. Vivre avec un époux qu’on méprise et qu’on déteste, c’est intolérable. Décidément, je consens à voir demain ce jeune homme, à la tombée de la nuit, sous le berceau d’ashokas qui est au centre du jardin des femmes. »

« Voilà, mon fils, ce que j'avais hâte de t’apprendre. Aije eu tort d’assurer à la reine que tu étais amoureux d'elle ? En la voyant, tu ne regretteras pas l’aventure. »

— « Non, assurément ; ce n’est pas à vingt ans, lorsque la jeunesse vous entraîne, qu’on fuirait devant la belle Soundari. Si c’est une mauvaise action de séduire la femme d'autrui, ici le but justifie les moyens : je veux briser les chaînes de mon père. Dis-moi ce qu’il faut faire pour m'introduire dans le gynécée. »

Là-dessus, la bonne nourrice ne tarit pas; elle entra dans les détails les plus minutieux, expliquant au prince à quelles places se tenaient les officiers chargés de la surveillance des bocages, et comment il devait s’y prendre pour les éviter. Pour pénétrer dans l’enceinte des jardins, il lui faudrait traverser un fossé, à l’aide d’une tige de bambou, escalader un mur et se diriger, à travers un labyrinthe, jusqu’au carrefour des sept allées où s’élevait le berceau d’ashokas.

Oupahara attendit la fin du jour suivant avec impatience ; bien des fois les récits de la religieuse se présentèrent à son imagination ; déjà, il pensait moins à ce pauvre roi, qui languissait en prison, qu’à cette reine impressionnable à laquelle une union disproportionnée avait fait deviner, sans les lui faire goûter, les douceurs d’un amour partagé.

À l’heure dite, le prince était devant le fossé qui entourait la demeure royale. Une tige de bambou, apporté d'avance par la suivante Pouchparika, servit au jeune homme pour traverser, dans les ténèbres, les eaux profondes ; il passa vivement sur ce pont mobile. Aussi leste qu’un léopard, il sauta sur le grand portail ; une échelle, oubliée à dessein par un jardinier, lui servit à descendre commodément ; il était au cœur de Ia forteresse. Un instant il s'arrêta ; un cri plaintif se faisait entendre ; ce n’était qu’un couple de ramiers qui se faisaient de tendres aveux sur le bord d’un étang.

Suivant les conseils de la religieuse, Oupahara, dirigeant ses pas vers le nord, s’avança entre deux rangées de champakas, si élevés et si touffus qu’on eût dit une rue, bordée de hautes maisons, dont il était possible de toucher les deux côtés en étendant les bras. Puis, tournant brusquement à

gauche, il s’enfonça dans une allée sablée, ombragée de banians.

Sous les rayons de la lune, il vit de loin briller le sabre recourbé d’un chambellan qui prenait le frais. Vite, il se jeta dans une interminable avenue de manguiers qui bordaïit un lac. Quel instinct et quelle connaissance des lieux il fallait pour se diriger dans ces bocages pleins de pièges et de mystères ! Heureusement, la patience est une des qualités indiennes. Le prince aperçut enfin le berceau d’ashokas, terme de sa course. Des lanternes de couleur l’éclairaient tout à l’entour ; il écarta doucement les tiges fleuries qui masquaient l’entrée et pénétra dans l’intérieur ; la reine n’était pas encore arrivée.

Tout était pour le mieux ; quand on a un rendez-vous avec une reine, c’est bien le moins qu’on l’attende. Le prince s’assit un instant pour reprendre haleine et regarder autour de lui. On devinait le lieu de prédilection d’une femme élégante. Au long du berceau un lit de fleurs fraîches cueillies ; des feuilles de lotus, servant d’assiettes, couvertes de miel et de fruits ; sur un coussin de soie brodé, un éventail d’ivoire et une ombrelle de soie blanche ; à côté une aiguière remplie d’eaux de senteur, toutes ces choses exquises qui sont les complices de l’amour.

Soudain Oupahara distingua au loin des pas furtifs ; il se cacha derrière le tronc du gros ashoka qui formait le berceau. Il voulait, invisible, surprendre d’un premier coup d’œil celle qui venait à lui pleine de confiance. Apparemment elle avait bravé, en route, bien des dangers, car elle se précipita tout éperdue dans le bosquet et les noupouras qui entouraient sa jambe résonnèrent joyeusement. Elle ne vit per-

sonne et de ses lèvres, comme d’un luth plaintif, s’échappa un gémissement.

— « Hélas ! dit-elle, on m’a trompée ! Mon cœur, pourquoi avez-vous cru à une chose impossible ? »

Comment la nourrice pouvait-elle parler avec si peu d'enthousiasme d’une beauté semblable ? Il fallait être bien refroidie par la vieillesse et la pénitence. Quel peintre, quel poète eût été digne de retracer tant de perfections : la liane gracieuse des sourcils qui semblait badiner en suivant le chemin des yeux, ces grands yeux dont l’amour avivait encore la flamme ; la joue pâle comme la tige d’un roseau ; la bouche fleurie qui s’ouvrait pour laisser passage à une haleine aussi pure que la brise du Malaya“*f, et les cheveux, gerbe odorante qu’une course rapide avait précipités sur les épaules. Mais surtout que dire de sa taille mince, de son sein relevé, de sa démarche superbe, un peu appesantie par l’ampleur des hanches.

D’un coup d’œil, Oupahara embrassa toutes ces merveilles, et, sortant de sa cachette :

— « Ayez pitié de moi, femme charmante, s’écria-t-il, faites-moi vivre en attachant sur moi, qu’a mordu le serpent de l’Amour, ces longs yeux qui peuvent seuls fermer ma blessure. »

Prière superflue ! Soundari n’éprouvait ni le besoin d’être persuadée ni l’envie de se défendre. Il faut songer à ce qu'avait été la vie de cette esclave couronnée et pardonner à

36 Montagne de l’ouest de l’Inde, où croît le meilleur bois de santal.

une imagination développée par l’oisiveté du sérail ; à des nerfs sans cesse en éveil sous un climat qui les excitait ou les brisait tour à tour ; à un sang généreux où le soleil d'Orient avait allumé des passions redoutables.

Rien ne troublait le silence du bosquet ; les espions qui veillaient d’ordinaire semblaient s’être endormis ; la nuit prêétait aux deux amants ses complaisances mystérieuses. Le prince se jeta à genoux ; il était bien près de commander en maître.

— « Ah ! murmura-t-il, avant d’être à ce tyran odieux tu m'appartenais déjà, Soundari; nous étions destinés l’un à l’autre ; je suis ton fiancé, le fils du roi de Mithila ! »

Ce fut le mot de la fin.

Le kokila chanta tout à coup l’hymne matinale. Le prince fit un mouvement d'inquiétude.

— « Vishnou*’, ma bien-aimée, nous a protégés cette nuit ; il faut nous séparer. »

Mais l’indienne se révoltait ; comme un enfant mutin, elle se pendait au cou du bel Oupahara et de ses bras parfumés lui faisait un étroit collier.

— « Si tu pars, dit-elle d’une voix lente et grave, maître de mon âme, compte que ma vie s’en ira avec toi. Emmènemoi, sinon il n’y a plus moyen d’exister pour ton esclave !

— « Chère insensée, nous perdrions tout par une conduite si imprudente; il faut avoir un peu de patience.

37 Vischnou, dans le texte original. (BNR.)

Puisque tu m'aimes véritablement, écoute-moi. Nul n’est plus crédule que ton époux ; il croit aux incantations magiques et aux œuvres des sorciers. Montre-lui le portrait que je t’ai envoyé ; persuade lui que c’est un talisman qui a le don de métamorphoser et que la beauté dont cette image présente le modèle peut échoir à celui qui offrira un sacrifice en observant certains rites que je vais t’indiquer.

« Dis au roi qu’il devra jeûner le sixième jour de la lune ; la nuit venue, une cloche, suspendue aux branches de cet ashoka, l’avertira de se rendre dans l’enclos des bocages, au carrefour où se croisent les sept allées ; qu’il vienne seul, sans astrologue ni chambellan ; insiste sur ce point ; il récitera les mantras*® d’usage devant le feu allumé par la main du Purohita*° et alimenté avec du camphre, du santal, de l’aloëès, du beurre clarifié et une victime égorgée préalablement. Quand la grasse fumée s’élèvera vers le ciel en colonnes épaisses, le moment de la transformation approchera ; une dernière invocation aux éléments et aux divinités propitiatoires, et le roi revêtira la forme désirée. Vis-à-vis de ton époux, tu seras censée mettre la cloche en branle et, sous ce berceau, assister, invisible, à la cérémonie ; mais en réalité, c’est moi qui prendrai ta place dans cette circonstance ; ne m'en demande pas davantage, le reste me regarde. Je compte sur toi, ma belle ; tu sauras, dans le silence du sérail, murmurer à l’oreille de cet imbécile les contes qui doivent l’attirer dans le piège ; cela ne te coûtera guère ; le men-

38 Prières ou formules employées par les Brahmanes dans les cérémonies religieuses et les incantations.

2 Chapelain attaché, dans l'Inde, à toutes les grandes familles.

songe, n'est-ce pas le lac aux eaux troublées au milieu duquel les femmes nagent si volontiers ? »

En parlant ainsi, l’œil d’Oupahara brillait du désir de la vengeance. Soundari devina que les desseins de son amant n'étaient pas d’une bienveillance extrême à l’endroit du roi, mais, tout entière à son amour, peu lui importait. Elle s’arracha, en soupirant, des bras du prince et regagna le palais du roi.

En retournant à la chapelle de l’anachorète, Oupahara ne rencontra sur son chemin qu’un lézard vert, excellent présage pour les mariages et les affaires de cœur.

Peu de jours après, un bruit étrange se répandit dans les villes et les campagnes : grâce à la vertu d’un talisman que possédait la reine, le roi, disait-on, allait changer de forme et devenir aussi beau qu’il était laid. Le peuple, les ministres, tout le monde se réjouissait ; au lieu d’un petit monstre on était flatté d’avoir un bel homme pour souverain. On s’extasiait sur la puissance des mantras et on attendait impatiemment le résultat de l’opération. La ruse, toute grossière qu’elle fut, avait réussi. En ce monde, il ne faut qu’un peu d’audace pour tromper les peuples ; on leur a souvent fait accroire des choses moins innocentes que la transformation d’un Vikatavarma.

Le sixième jour de la lune, la nourrice vint de la part de Soundari avertir le prince que, cette nuit même, le roi se rendrait, sans escorte, dans les bosquets du gynécée. Plus exact encore au rendez-vous de la vengeance qu’à celui de l'amour, Oupahara se blottit sous le berceau bien avant l'heure convenue. Quand il vit le prêtre de famille s’éloigner,

après avoir mis le feu aux piles de bois, le jeune homme agita la cloche“ qui devait, messagère de la mort, appeler la victime. Elle résonna au milieu des jardins solitaires. Bientôt Oupahara aperçut le naïin couronné qui s’avançait de toute la vitesse de ses petites jambes. En approchant du lieu du sacrifice, il ralentit le pas ; au dernier moment, un soupçon semblait s’être emparé de son esprit ; il s’arrêta devant le bûcher qui flambait magnifiquement et regarda autour de lui avec méfiance ; les despotes orientaux vivent dans des transes perpétuelles !

— « Soundari, es-tu là?» murmura-t-il d’une voix un peu émue.

— « Certainement ; j'y étais bien avant toi, répondit-on de dessous le bosquet. »

Oupahara s’efforçait d’imiter la voix de la reine et, pensant avoir réussi de façon à produire l'illusion, il reprit avec plus d’assurance :

— « Cher époux, je t’avoue que j’ai réfléchi et que je me repens de mes folles promesses. Cette beauté obtenue, grâce à ma bienveillance, ne servira qu’à faire le bonheur de mes rivales. Ingrat ! tu es inconstant comme l'abeille qui butine en tous lieux, et plus que jamais, tu vas délaisser la triste Soundari. »

— « Ne crains rien, séduisante créature ; mes transports, au contraire, ne feront qu’augmenter. Pardonne les infidélités que j’ai commises ; désormais je ne veux regarder d’autre

40 Dans l’Inde, de temps immémorial, les cloches ont été un des accessoires du culte.

femme que ma reine, ne fut-ce qu’en pensée ; hâte-toi, je t’en supplie, d'accomplir l’œuvre désirée. »

« Eh bien ! j’y consens ; par la vertu du talisman que je tiens dans ma main, les formes charmantes que tu as admirées vont passer en ta personne. Mais, auparavant, tu dois faire une confession à haute voix et décharger ta conscience de tous les secrets qui l’oppresse. Prends garde ; pas de restriction : de ton entière franchise dépend le succès de l'opération. »

« Soit ; peut-être la chose n’est-elle pas aussi nécessaire que tu le prétends, mais, en échange de la beauté que tu vas me donner, je veux bien satisfaire ta curiosité. Mes secrets ne sont pas nombreux et mes projets sont des plus simples : faire étrangler quelques parents qui me gênent, déclarer, sous un prétexte fallacieux, la guerre à mon voisin, le souverain du Behar, lever un nouvel impôt, dévaliser un riche négociant qui possède le plus beau diamant connu, faire assassiner, dans un soulèvement, le chef de bourgade Katahali, très influent parmi les agriculteurs, mais trop enclin à censurer ma conduite. « Ah ! j'oubliais : le frère de mon père, le roi de Mithila que j’ai détrôné....… »

— « Qu'en veux-tu faire ? »

— « Parbleu! m'en débarrasser. Le pauvre homme s'ennuie depuis tant d'années dans sa prison ; il faut en finir ; mes ministres et moi nous avons décidé qu’on le ferait mourir avec des mets empoisonnés, et, pour ne pas mécontenter le peuple, nous répandrons le bruit que sa mort est le résultat d’une indigestion. Es-tu satisfaite ? »

Oupahara bondit hors du bosquet :

— « Monstre, dit-il, c’est une action bénie des dieux que de trancher une pareille vie. Va dans un chemin digne de tes œuvres ! »

Et, d’un coup de cimeterre, il perça le corps du misérable. Le bûcher, activé par des flots de beurre clarifié, reçut le cadavre qui fut bientôt méconnaissable. Être brûlé de la sorte, c'était encore avoir les funérailles d’un roi, un peu précipitées, il est vrai.

Entrant immédiatement dans le personnage du défunt, le prince courut vers le palais.

Appuyée contre la vasque d’un jet d’eau, qui s’élevait au centre d’un parterre, Soundari attendait, pâle, inquiète.

— « Tu n’as plus désormais d’autre époux que moi, » lui dit Oupahara. La veuve se contenta de cette courte phrase et n’essaya pas de verser des larmes hypocrites.

Sur l’escalier d'honneur, les poètes, les panégyristes, les astrologues, les médecins, les chambellans, étaient groupés pour saluer leur maître. Le premier médecin osa féliciter Sa Majesté du changement favorable qui s’était opéré en elle, quoique, se hâta-t-il d’ajouter, la personne royale fut loin d’être défectueuse auparavant. Restait à prendre possession du sérail ; le roi y entra, tenant par la main sa première épouse.

Une lampe, aussi étincelante de pierreries que celle d’Aladin, éclairait faiblement la principale pièce du gynécée ; les œils-de-bœuf, treillissés d’or, laissaient pénétrer, par de larges ouvertures, la fraîcheur de la nuït ; de jeunes esclaves agitaient les grands éventails suspendus au plafond, où brülaient des parfums dans des cassolettes d’argent ; d’autres allaient et venaient doucement, dans la demi-obscurité, por-

tant des urnes remplies de camphre, d’oucira“! et de poudre de santal pour les baïns du lendemain. Les tuniques légères en soie de Chine ou les frais corsets tissés avec des filaments de lotus gisaient à terre. Enroulées, comme des chattes, sous leurs couvertures bariolées, les femmes du sérail dormaient déjà. Le collyre et le fard, détrempé par la moiteur du sommeil, glissaient sur leurs joues, mais elles avaient gardé tout l’attirail de la coquetterie : pendants d’oreilles, colliers, bracelets, ceintures et noupouras.

En un instant, la ruche fut sur pied. Ces dames, que la transformation du roi intéressait plus que personne, ouvraient des yeux de gazelles effarées : « Que notre seigneur est rajeuni et embelli, ma chère, se disaient-elles tout bas ; nous n’avons pas perdu au change ; mais, c’est égal, on le retrouve tout de même. »

Le défunt distribuait équitablement ses galanteries. Pour limiter, Oupahara fut obligé d’être poli et de trouver un mot aimable à dire à chacune de ces dames. Au fond, il avait hâte de se retrouver seul avec sa bien-aimée Soundari, et ce fut avec elle qu’il passa fort agréablement cette première nuit d’avènement au trône.

Le lendemain, c’était jour de conseil ; les ministres arrivèrent avec mille génuflexions et mille compliments.

— « Messieurs, fit le roi, mes idées ont changé avec ma personne ; vous savez que je n’avais pas de très bonnes intentions à l’égard de mon oncle, l’ex souverain de Mithila.

#1 Espèce de gazon odorant avec la racine duquel on fait un onguent rafraîchissant.

Maintenant, je prétends qu'il soit libre, qu’on lui restitue ce royaume, qui est le sien, et que nous lui obéissions comme à un père. »

Les ministres firent la grimace, insinuant qu’en politique la générosité était d’une habileté contestable. Sans les écouter, le prince reprit :

— « Je voulais aussi envahir le territoire du Behar. Après mûre réflexion, j'y renonce ; l'instant n’est pas favorable ; des soldats massacrés, des récoltes dévastées, des ennemis acharnés, voilà tout ce que j’y gagnerais. Il vaut toujours mieux se laisser déclarer la guerre que de la déclarer soimême. »

Sur ces entrefaites, on vint annoncer au roi que le propriétaire du fameux diamant demandait à lui parler. Le négociant entra tout tremblant ; il s’attendait à être dépouillé et de recevoir la bastonnade en guise de paiement. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque le roi lui dit d’un ton affable :

— « Depuis longtemps, je désirais posséder ton diamant et, comme il ne me convient pas d’acheter une chose si précieuse au-dessous de sa valeur, nous ferons estimer cette pierre par des hommes expérimentés. »

Le chef de bourgade Katahali, mandé également, fut introduit à son tour ; Oupahara alla vers lui :

— « Mon ami, tu m'as, toute ta vie, fait une opposition opiniâtre ; mais les rois sont entourés de tant de flatteurs, qu’ils doivent savoir gré à ceux qui ont le courage de leur faire entendre, par hasard, la vérité. Pour te récompenser, je t’offre une place importante dans mon gouvernement. »

Cette fois, les ministres en prirent leur parti ; ils se déclarèrent transportés d’admiration :

— « Comme c’est bien lui, notre vertueux, notre incomparable souverain, et comme nous le reconnaissons à ce dernier trait de générosité ! »

Ces fonctionnaires, pleins d'indépendance, volèrent à la prison délivrer le vieux roi et la reine. La nourrice se chargea de conter à ses anciens maîtres l’histoire qu’on vient de lire. Au lieu du plus cruel ennemi, ils trouvèrent pour les recevoir le fils le plus tendre. Si Oupahara avait agi un peu légèrement avec la morale, la fin justifiait les moyens. S’effaçant devant le pouvoir paternel, il se contenta d’être le prince héréditaire, mais il resta l’époux de Soundari.

Pour un cœur de vingt ans, l’amour vaut mieux qu’un trône.

Nous réclamons l’indulgence du lecteur pour le tour un peu vif de cette nouvelle ; la faute en est au conteur indien qui s’est laissé souvent entraîner par son ardente imagination. Les Orientaux ont une façon réaliste de peindre l’amour qui peut choquer parfois les susceptibilités européennes. Peut-être trouvera-t-on que nous aurions dû promener davantage les ciseaux de la censure à travers l’œuvre de Dandi, mais nous avons craint de lui faire perdre sa saveur originale.

L'histoire dont il s’agit est empruntée à un recueil de nouvelles qu’on peut facilement détacher l’une de l’autre

quoiqu'elles se relient par un fil comme les perles d’un collier. Dix jeunes princes se retrouvent après une longue séparation et se racontent leurs aventures. C’est un procédé de composition qui a généralement réussi, à commencer par l'Inde ; nous lui devons ces jolis contes avec lesquels Shéhérazade“* sut endormir, pendant mille et une nuits, l’injuste vengeance d’un sultan jaloux. Plus tard, un poète italien a supposé que, lorsque la peste décimait Florence, une troupe joyeuse s’était réfugiée à la campagne et oubliait les malheurs du pays en racontant des histoires un peu légères. Au bout de dix jours le fléau avait cessé, mais le Decameron était né sous la plume de Boccace. À une époque plus rapprochée de nous, une spirituelle princesse fut arrêtée dix jours dans les gorges de Cauterets par un orage qui avait rompu tous les ponts du Gave. Pour prendre patience, les jeunes gens de la cour, assis sous de frais ombrages, improvisaient des historiettes au murmure des torrents. Bientôt les chemins redevenaient libres et les Cent nouvelles de Marguerite de Navarre étaient composées. Dix semble décidément le nombre fatal. Qui sait si Dandi n’a pas fait école ? Peut-être le poète florentin et la reine du pays basque avaient-ils eu quelques notions des recueils de légendes orientales ?

L'histoire d’Oupahara n’est pas d’une moralité inattaquable, mais il faut rendre cette justice à l’auteur qu'il a tout fait pour atténuer les torts de son héros. Eu tuant le tyran qui a ravi le trône et la liberté au roi de Mithila, et qui veut encore lui ravir l’existence, Oupahara peut être considéré comme usant du droit de légitime défense. Et après tout, s’il a séduit la femme de son prochain, le jeune homme n’a fait

42 Sherazade, dans le texte original. (BIVR.)

que reprendre son bien ; Soundari avait été sa fiancée dès l'enfance. Sachons gré à l’auteur qui cherche une excuse à cet amour coupable ; nos romanciers n’y regardent pas de si près. Quant à la pieuse personne qui intervient dans des choses un peu profanes, elle ne déroge en rien aux habitudes que les auteurs indiens prêtent aux religieuses et aux ascètes du sexe féminin.

En résumé, dans cette œuvre légère, qui n’est pas sans analogie avec certains drames de Shakespeare il y a une peinture curieuse et une satire piquante des mœurs intimes du sérail de l’Inde ancienne. L’époque est relativement moderne ; Dandi vivait quelques siècles après J.-C. Sans s’élever aussi haut que Kalidasa, cet auteur est très estimé parmi ses compatriotes et nous avons voulu donner ici un spécimen d’un talent peu connu en France.

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