‹ Contes et légendesChapitre 5 sur 13 · MIEUX QUE CELA · texte numérisé non relu

MIEUX QUE CELA

seul, je ne vous gênerai pas beaucoup, et je tiens à préserver de la pluie mon uniforme neuf,"

François Joseph invita le soldat à prendre place à côté de lui, et quelques minutes après ils s'entretenaient comme de bons amis. Le soldat, qui était très communicatif, s'empressa de raconter à l'empereur qu'il avait passé la journée à la campagne, chez un ami, qui était garde-chasse de Sa Majesté l'empereur, et ajouta : " Et j'y ai fameusement bien dmê ! "

L'empereur, que la conversation amusait, demanda:

" Qu'avez- vous mangé de si bon ? "

" Devinez," répondit le soldat d'un air malicieux.

" Une soupe aux choux ? " fit l'empereur.

"Ah, bien oui, une soupe aux choux," s'écria le soldat d'un ton de mépris. " Mieux que cela ! Devinez de nouveau! "

" Une tête de veau," continua l'empereur.

" Mieux que cela ! "

" Une bonne tranche de jambon ! "

" Ah mieux, bien mieux que cela," dit le soldat d'un air de triomphe. " J'ai mangé un rôti, un rôti de faisan! Un faisan que j'ai tué moi-même, dans la forêt de Sa Majesté l'empereur, et qui était délicieux, je vous en réponds ! "

L'empereur ne parut faire aucune attention à ce que le soldat disait; la conversation continua gaiement, la pluie cessa, et quand ils arrivèrent à la ville, il se tourna vers son compagnon, lui demanda son nom, et

son adresse, et proposa de le conduire chez lui. Le soldat, charmé de cette politesse, l'accepta avec plaisir, et demanda à qui il devait ses remercîments.

L'empereur le regarda un instant en souriant, puis il dit d'un ton rieur : " A votre tour maintenant, devinez qui je suis."

Le soldat le regarda fixement et dit: "Monsieur est sans doute militaire."

" Oui," répondit l'empereur.

" Soldat ? " fit l'homme.

"Mieux que cela."

''Lieutenant?" demanda le soldat.

"Mieux que cela."

"Colonel?"

" Mieux que cela, vous dis-je ! "

Le soldat, surpris, dit timidement :

" Peut-être que monsieur est général ! "

"Mieux que cela."

"Alors monsieur est le maréchal," dit le soldat de plus en plus embarrassé.

"Mieux que cela."

"Mon Dieu !" s'écria le soldat avec terreur, "c'est l'empereur !" et il commença à se confondre en excuses, et pria l'empereur de s'arrêter afin qu'il pût descendre de voiture. Mais l'empereur insista pour le conduire jusqu'à sa porte, et le quitta en lui recommandant amicalement de ne plus tuer de faisans dans ses forêts sans avoir obtenu sa permission.

Il y avait une fois un pauvre journalier qui gagnait bien peu et qui avait sept enfants à nourrir et à élever. Il n'avait pas toujours de l'ouvrage et quand il chômait, ses enfants avaient faim et leurs larmes lui déchiraient le cœur.

"Ah," disait-il bien souvent, "je suis bien malheureux. Si la maladie me surprend, ou si je ne trouve pas d'ouvrage, mes pauvres enfants mourront tous de faim ! " Oppressé par cette pensée, il s'assit un jour au bord du chemin, la tête entre les mains. Un médecin de la ville, qui était aussi charitable que riche, vint à passer. Il vit le pauvre homme et craignant qu'il ne fût malade il s'arrêta et dit : " Qu'avez-vous, mon brave homme? Vous semblez souffrir."

Ainsi encouragé, le malheureux confia toutes ses peines au bon médecin, qui lui dit : " Si l'on ne tue pas le chagrin, le chagrin tue. Venez avec moi et je vous donnerai un remède souverain."

Le pauvre homme monta donc dans la voiture du médecin charitable, et l'accompagna chez lui. Arrivé dans un cabinet tout plein de livres, le médecin prit un objet placé sous un grand globe de cristal.

" Regardez," dit-il au journalier ; " voici un lingot d'or, que mon père m'a légué. Mon père était bien

1 A philosophical taie adapted from " Le Magasin Pittoresque."

pauvre, mais malgré sa misère il a épargné un sou chaque jour, et au bout de cinquante ans il avait épargné le petit trésor que vous voyez là. Moi aussi j'étais bien pauvre quand mon père est mort en me laissant ce lingot, mais, à force de travail et d'économie, j'ai réussi à amasser une jolie fortune. Je n'ai jamais entamé le lihgot, mais la pensée qu'il était là m'a souvent donné du courage. Maintenant, mon avenir est assuré, je ne crains plus la misère, aussi je vais vous donner ce lingot, et j'espère bien que vous n'aurez pas à vous en servir, mais que la possession de ce petit trésor vous mettra l'âme en repos."

Le pauvre homme accepta le lingot avec mille remercîments, et' courut tout joyeux chez lui pour le montrer à sa femme.

"Maintenant nous pouvons dormir sans craindre le lendemain," dit-il, " et si je ne trouve pas d'ouvrage aujourd'hui, les enfants n'iront pas se coucher à jeun." Il décida cependant qu'il n'entamerait pas le trésor à moins que ce ne fût absolument nécessaire, et alla l'enterrer dans la cave avant d'aller chercher de l'ouvrage.

Sa ngure franche et joyeuse attira l'attention d'un fermier qui lui donna à faire, et comme il mettait tout son cœur à satisfaire son maître, on le paya bien, et on l'engagea à revenir le lendemain. Le gain de chaque jour suffisait aux besoins de la famille, et la femme, qui ne passait plus des heures à pleurer, cultivait son petit jardin, vendait des légumes, et rivalisant d'économie

avec le père du médecin, elle aussi épargnait un sou tous les jours.

De temps en temps l'ouvrage manquait et il fallait parfois entamer les petites économies de la mère, mais le lingot d'or resta intact dans le trou de la cave, car l'homme était resté ferme et avait déclaré qu'il le fondrait seulement à la dernière extrémité.

Les années se passèrent ainsi, les enfants grandirent, et suivant l'exemple de leurs parents ils furent gais et actifs. Ils commencèrent bientôt à gagner, et furent de bonne heure indépendants. Le journalier et sa femme se trouvèrent de plus en plus riches, et quand ils furent vieux ils ne manquaient de rien.

Un jour un pauvre mendiant frappa à leur porte, et en réponse à leurs questions, il leur raconta tous ses malheurs, et finit par leur demander comment ils avaient fait pour élever une grande famille sans s'abîmer de travail et d'inquiétude.

Le journalier lui raconta son histoire à son tour, et dit: "Maintenant je n'ai plus besoin du lingot d'or, vu que j'ai fait assez d'économies pour me mettre à l'abri du besoin, je vais donc vous donner ce trésor, et j'espère bien qu'il vous portera bonheur aussi."

En disant ces mots il alla déterrer le trésor, et le donna au mendiant. Celui-ci, qui avait reçu une fort bonne éducation, et qui s'y entendait, examina le lingot avec soin, et dit :

"Ce n'est pas de l'or, ce n'est que du cuivre."

La femme, qui ne voulait pas le croire, frotta le lingot vigoureusement, pour lui montrer comme il brillait, et l'homme s'aperçut alors qu'il portait une inscription. Ni lui ni sa femme ne savaient lire; ils prièrent donc le mendiant de leur expliquer la signification de ces lettres mystérieuses.

Le mendiant lut alors : " C'est moins la privation, que la crainte du lendemain, qui fait le malheur du pauvre. Marche donc sans peur dans le chemin de la vie ; n'es-tu pas sûr d'arriver à la fin? "

Alors se tournant vers ses hôtes, il leur dit que les enseignements gravés sur ce cuivre valaient plus qu'une grande somme d'argent, et déclara qu'il valait mieux suivre un bon conseil que de trouver un lingot d'or.

Il y avait une fois un roi qui avait douze fils, dont le plus jeune insistait à courir le monde pour y chercher des aventures. Les parents le laissèrent partir à regret, et il voyagea longtemps. Il arriva enfin à un pays lointain. Il entra dans le château royal, se présenta devant le roi, qui paraissait bien affligé, et lui offrit ses services. Le roi, voyant que le jeune homme était grand et fort, l'accepta immédiatement, et lui dit qu'il était si triste

1 A Norwegian fairy story adapted from Asbjœrnsen's u Noyske Folkeeventyr."

parce que la princesse, sa fille unique, avait été enlevée par un gnome.

Le roi avait promis la moitié de son royaume et la main de sa fille à quiconque la délivrerait, mais bien que bon nombre de jeunes gens eussent tente l'aventure aucun n'avait encore réussi.

Le jeune homme y demeura une année, puis il retourna chez lui en visite, et apprit que ses parents étaient morts, et que ses frères avaient fait le partage de tous leurs biens. Il ne restait donc rien pour lui, excepté douze juments qui paissaient sur la montagne.

Le prince accepta ce partage sans murmure, et alla de suite visiter les juments au pâturage. Il vit en approchant que chacune avait un poulain, et en les examinant de plus près, il remarqua qu'un de ces poulains était d'une beauté étonnante.

"Tu es joli, toi, mon petit poulain," dit-il en le flattant de la main.

"Oui," répondit l'animal, "mais si tu veux vendre tous les autres poulains, afin que je puisse téter toutes les juments, tu verras comme je serai grand au bout d'une année." Le jeune homme suivit ce bon conseil et quand il revint au bout d'une année, le poulain était si grand qu'il pouvait à peine l'enfourcher.

"Laisse-moi ici encore une année," dit le poulain, " vends tous les autres chevaux, afin que j'aie le pâturage pour moi tout seul, et tu verras comme je serai grand et beau dans une année."

Le jeune prince, qui s'était bien trouvé d'avoir suivi le premier conseil du poulain, consentit à le laisser paître pendant une année de plus et quand il le revisita il fut stupéfait de voir sa taille prodigieuse. Monté sur ce coursier sans pareil, le prince partit pour le château du roi, qui admira beaucoup sa monture et qui l'invita à demeurer chez lui.

Les courtisans, voyant que le monarque leur préférait le jeune étranger, en furent si jaloux qu'ils résolurent de le perdre. Ils allèrent donc rapporter au roi que le jeune homme avait déclaré qu'il pouvait facilement sauver la princesse s'il le voulait. Le roi, toujours crédule, le fit donc venir et lui ordonna de sauver la princesse, sous peine de mort, et il ne voulut écouter aucune des protestations du jeune homme. Le pauvre prince sentant qu'il allait mourir, alla à l'écurie pour caresser son cheval une dernière fois, et lui confia la cause de son profond chagrin.

"Ne te décourage pas," dit le cheval, u je t'aiderai et nous viendrons bien à bout de l'entreprise, mais il faut que je sois ferré à neuf avant de commencer."

Le jeune homme, qui avait grande confiance en son cheval, courut au roi et lui dit qu'il irait chercher la princesse si le roi voulait bien faire poser des fers à son cheval. Le roi consentit, et bientôt le jeune homme monta sur son coursier et partit au grand galop.

En arrivant à la montagne où la princesse était retenue captive, il se trouva en face de rochers presque

perpendiculaires. Le cheval essaya deux fois en vain de les gravir, mais au troisième essai il y réussit, et le prince enleva la princesse, avant que le gnome eût le temps de l'en empêcher.

La joie du roi en revoyant sa fille bien-aimée fut très vive, mais, conseillé par ses courtisans, il dit au prince qu'il ne pourrait l'épouser que quand il aurait nivelé une montagne qui empêchait le soleil de luire dans le palais.

Le pauvre prince, tout déconcerté, alla conter ses peines à son cheval, qui le consola en lui disant :

" Fais-moi ferrer à neuf, et nous verrons bien si nous ne pouvons pas niveler cette coquine de montagne."

Le prince demanda au roi de faire ferrer son coursier, et dès que ce fut fait il monta à cheval et gravit rapidement la montagne. Arrivé au sommet, le coursier fit un tel saut que la montagne rentra vingt pieds sous terre, et comme elle s'enfonçait d'autant à chaque nouveau bond, elle se trouva bientôt à ras de terre.

En rentrant au palais le jeune homme demanda sa récompense, mais le roi, qui avait été mal conseillé par ses courtisans, lui dit :

" Certainement, tu auras ma fille, mais comme il ne serait pas convenable qu'elle soit moins bien montée que toi, il faut d'abord que tu lui procures un coursier semblable au tien."

Le prince, au désespoir, se rendit à récurie, conta toute l'affaire au cheval et ajouta : " Il est impossible

de faire ce que le roi exige, car ton pareil n'existe pas."

" Oh si," dit le coursier, " mais ce ne sera pas facile de s'en emparer, car il est en enfer. Néanmoins essayons toujours. Demande au roi de me faire ferrer à neuf, et de te donner douze sacs d'orge, une barrique de goudron, et la chair de douze bœufs, ainsi que leurs peaux garnies chacune de douze cents clous. Nous aurons besoin de toutes oes choses." »

Le roi aurait eu honte de refuser, et le jeune homme partit bientôt, monté sur son beau cheval qui était ferré à neuf, et qui portait fièrement tout ce qu'il avait fait demander par son maître.

Lorsqu'ils eurent longtemps voyagé le cheval adressa la parole à son maître en disant :

" N'entends-tu rien ? "

" Oui ; j'entends un terrible sifflement dans l'air, et je pense que je vais avoir peur."

"Ce sont tous les oiseaux sauvages des forêts qui sont envoyés pour nous arrêter. Crève les sacs, afin que l'orge se répande à terre. Les oiseaux la béquèteront et ils ne feront plus attention à nous."

Le jeune homme obéit, et les oiseaux, qui arrivaient en bandes, s'abattirent sur le grain et oublièrent complètement le cavalier.

Après avoir parcouru bien du chemin, le coursier demanda de nouveau à son maître s'il n'entendait rien.

" Oui; j'entends de si terribles rugissements par toute la forêt que je crois avoir peur," dit le jeune homme.

" Ce sont les bêtes féroces qui sont envoyées pour nous barrer le passage. Jette-leur la chair des douze bœufs, et elles auront assez à faire sans s'occuper de nous."

Le jeune homme obéit, et pendant qu'il continuait son chemin, les ours, les lions, les loups, et les autres animaux carnassiers se précipitèrent sur leur proie. Comme le coursier allait vite, ils s'éloignèrent bientôt de ces voisins incommodes, et après quelque temps le cheval demanda de nouveau au jeune homme s'il n'entendait rien.

"Oui; j'entends comme le hennissement d'un poulain, loin, bien loin."

Quelques minutes plus tard en réponse à la même question, il dit entendre le hennissement d'un cheval, et quand ils eurent voyagé encore quelques lieues il entendit un autre hennissement si violent, que la montagne semblait en être ébranlée. Alors le cheval lui dit de le couvrir des peaux garnies de clous, de rouler la barrique de goudron au loin, et de monter sur un pin où il serait en sûreté.

Le jeune homme avait à peine fini ces préparatifs, qu'un cheval tout pareil au sien, mais dont les naseaux respiraient le feu, vint attaquer le coursier prodige.

Une flamme tomba bientôt sur la barrique de goudron, qui commença à brûler, et le cheval étranger aveuglé par la lumière, et piqué par les clous dont son adversaire était tout couvert, se déclara vaincu, et devint aussi docile que possible.

Le jeune homme descendit alors de son arbre, brida le cheval, et le conduisit en laisse au roi, auquel il dit : " Si tu ne peux pas distinguer mon cheval de celui que je destine à la princesse, elle sera à moi."

Le roi eut beau examiner les chevaux dans tous les sens, il ne put remarquer aucune différence, et fut obligé de s'avouer vaincu. Cependant, il déclara qu'il fallait que le jeune homme subît une dernière épreuve, et décida que lui et la princesse auraient le droit de se cacher, chacun deux fois, et que s'il la trouvait et qu'elle ne pût pas le trouver, le mariage aurait lieu sans plus de délai.

Le prince était bien un peu indigné d'avoir à subir cette nouvelle épreuve, mais, sachant que son cheval l'aiderait au besoin, il y consentit.

La princesse se cacha la première, et le jeune homme, conseillé par son coursier, fit mine de vouloir tuer une cane qui nageait dans la pièce d'eau près du château. Mais la cane cria aussitôt:

" Ne me tuez pas, cher ami, je suis la princesse," et il la laissa partir pour se cacher une seconde fois. Elle se changea en pain et se plaça sur la table, entre quatre autres miches.

Le prince, toujours conseillé par le cheval, prit son couteau, saisit la miche et allait en couper une croûte, quand la princesse cria : " Ne coupez pas, cher ami, c'est moi."

Maintenant c'était au tour du prince. Il se changea

d'abord en mouche, et se posa sur le naseau de son cheval. Celui-ci fit semblant de vouloir mordre la princesse, qui abandonna enfin la partie.

La seconde fois il se changea en terre et se cacha sous un des pieds du quadrupède, et la princesse ne pouvant le découvrir s'avoua vaincue.

Comme le roi n'osait plus remettre le mariage de sa fille, les noces furent faites avec une pompe toute royale, et les jeunes gens allèrent faire leur voyage de noce montés sur leurs beaux coursiers.

La ville de Tlemcen était assiégée depuis longtemps par une grande armée, et les habitants étaient réduit* à la dernière extrémité. Ils n'avaient plus de provisions, et la faim et la maladie avaient tué tant de personnes que les vivants étaient très découragés.

Le maire, ou chef, de la ville assembla enfin tous les notables et dit : " Mes amis, nous serons obligés de rendre la ville, nos provisions sont épuisées."

" Non, non ! " dit une vieille femme, nommée Aïcha. "Ne rendez pas la ville. Je suis sûre que l'ennemi

1 Tlemcen is a city in Algeria, one of the Frencb colonies. This is one of the Arab legends. Mahomet is the greav prophet of the Turks and Arabs. A similar story is told of the siège of Carcassonne, in the southern part of France, and of several other cities.

partira bientôt. Le prophète Mahomet nous aidera, j'en réponds. Ne rendez pas la ville, faites ce que je vous dis, et je vous promets que la ville sera sauvée."

Les magistrats consentirent, et la vieille femme dit:

" Premièrement, il me faut un veau."

" Un veau I " dit le chef. " Il sera impossible de trouver un seul veau dans toute la ville, tous les animaux ont été mangés depuis longtemps."

La vieille Aïcha insista, et après avoir cherché longtemps, on trouva un veau dans la maison d'un vieil avare. Cet homme avait caché ce veau. Il espérait le vendre un jour pour une grande somme d'argent. Le magistrat prit le veau, malgré ses remontrances.

" Maintenant," dit la vieille femme, " il me faut du grain ! "

" Impossible de trouver du grain dans cette misérable ville ! " dit le magistrat. Mais la vieille insista tant qu'il envoya chercher dans toutes les maisons. Grain à grain on rassembla enfin une mesure de blé, qu'on apporta en triomphe à la vieille femme. Celle-ci prit le grain, le mouilla pour en augmenter le volume, et le donna à manger au veau.

Quand le magistrat vit ceci il dit: u Oh Aïcha! quelle extravagance ! vous donnez ce bon grain à cette pauvre bête quand il y a tant d'hommes, de femmes et d'enfants dans la ville qui meurent de faim ! "

La vieille femme dit : " Laissez-moi faire, et je vous

promets que l'ennemi abandonnera le siège." Alors elle prit le veau et alla avec lui à la porte de la ville.

" Ouvrez la porte ! " dit-elle à la sentinelle. La sentinelle refusa, mais bientôt le chef arriva, et lui commanda d'obéir à Aïcha, qui avait promis de sauver la

ville.

Quand la porte fut ouverte, Aïcha laissa sortir le veau, qui courut dehors et commença à brouter (manger) l'herbe près de la porte. L'ennemi avait entendu du bruit, et une troupe de soldats arriva en toute hâte. Ils virent le veau, et le menèrent en triomphe au camp.

" Où avez-vous trouvé ce veau? " demanda le roi.

" Près de la porte de la ville ; les habitants l'ont laissé sortir pour brouter."

" Ah ! " dit le roi, " je croyais (pensais) que les habitants de Tlemcen souffraient de faim. C'est impossible, car s'ils avaient faim, ils mangeraient ce veau, bien qu'il ne soit pas bien gras."

Les soldats dirent : " Oui, c'est vrai, ils ont évidemment plus de provisions que nous. Il y a longtemps que nous n'avons mangé de veau frais." "Eh bien! " dit le roi, " tuez cette bête, et vous aurez du veau rôti." Les soldats tuèrent le veau. Quelle ne fut pas leur surprise de trouver une quantité de bon grain dans l'estomac du veau.

Le roi, en apprenant cette nouvelle, dit : " Si les habitants de Tlemcen ont encore tant de grain qu'ils peuvent en nourrir leurs animaux, nous pourrons

rester ici longtemps. Nous mourrons de faim avant eux. Il est inutile de continuer le siège." Le roi donna donc l'ordre de lever le camp, et partit le jour même avec toute son armée.

La ville de Tlemcen était délivrée. Les habitants, heureux et reconnaissants, portèrent la vieille Aïcha en triomphe tout autour de la ville, et ils lui assurèrent une pension, qui lui permit de finir ses jours en paix.

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