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UN PAQUET DE LETTRES

JULIEN A LYDIE

«Lyon le 18

» Il est six heures du soir. Je viens d'arriver à Lyon. Vous devinez avec quelles pensées, n'est-ce pas? Tandis que mes compagnons de route dînent à la table d'Iiôte, moi, enfermé dans une des chambres de l'hôtel, dans une de ces chambres sombres et froides, sur les murs desquelles on dirait que chaque voyageur a laissé en passant une partie de sa tristesse et de son isolement, je pense à vous et je vous écris.

» J'ai voyagé souvent, laissant comme tout le monde derrière moi une personne aimée, un parent, un ami, une habitude, quelqu'un ou quelque chose enfm dont le cœur ne saurait se séparer sans un déchirement; mais presque toujours le but du voyage devait

ne faire oublier l'émotion du départ et la tristesse de la route. Ce n'était jamais, comme cette fois, mon cœur tout entier que je laissais en arrière.

» Pauvre chère amie, est-ce bien moi qui vous écris de pareilles choses, et tout ce que je vous écris est-il bien réel? Est-il bien réel que nous soyons séparés éternellement, nous qui avions juré de ne nous quitter jamais, nous qui nous aimons encore comme au premier jour, et ne dois-je pas douter de mes yeux, de mes oreilles, de ma mémoire, de ma raison, de tous mes sens, quand je me rappelle que c'est vous qui m'avez ordonné ce voyage, sachant le résultat qu'il doit avoir ? Ah ! tenez ! il y a des moments oii mon esprit s'arrête comme pétrifié en face de cette étrange résolution. Alors j'ouvre de grands yeux et je regarde les objets dont je suis entouré, ces objets inanimés, stupides, qui ne sauraient rien prendre de notre douleur, et ne sauraient nous donner rien de leur insensibilité dont nous aurions quelquefois un si grand besoin.

» Je me demande donc si je vis, et pourquoi, vivant, je me condamne volontairement à un malheur certain.

» Quand je songe combien la vie est courte, que je puis mourir dans un an, dans un mois, demain, je me dis : Pourquoi raisonner ma vie! Poni'tjiioi

m'occuper de l'avenir ! qu'en restera-t-il un jour ? que d'hommes sont à cette heure couchés à tout jamais sous la terre et dans la pose ridicule du tombeau, qui eux aussi ont sacrifié leur cœur à une nécessité, et, à l'heure de la mort, en face du néant de toutes choses, se sont assurément repentis du sacrifice qu'ils avaient fait !

» Et c'est vous, vous que j'aime le plus au monde, vous qui emplissez à ce point ma pensée que fussiez-vous, comme vous êtes en ce moment, à cent lieues de moi, il me semble que vous répondriez à ma parole, si je vous parlais; c'est vous dont j'ai les lettres là, sur ma poitrine, comme un second battement de mon cœur; c'est vous qui m'aimez, qui me l'avez dit, qui me l'avez prouvé ; c'est vous qui faites de notre séparation une preuve de votre amour.

» Dites-moi par quelle effroyable logique, l'esprit peut faire passer le cœur pour qu'il en arrive à dire : « C'est vrai, » devant une si douloureuse invraisemblance !

» Eh bien ! chose étrange ! il y a une volupté dans cettedouleurmême. Si l'on me disait : — « Veux-tu oublier? » — je ne le voudrais pas. — Pourquoi ? — C'est que la douleur est encore la preuve de la vie et de l'intelligence.

» Et puis, vous oublier ? ne plus souffrir en pensant que je suis loin de vous ! vous revoir un jour sans courir la chance d'en mourir ! ce serait d'une ingratitude infâme, ce serait l'anéantissement de tout ce qu'il y a d'honorable et de bon en moi. La consolation de ma douleur est dans sa durée, dans sa perpétuité même. Je veux qu'à chaque heure du jour nous puissions, dans quelque lieu que nous soyons, nous dire chacun de notre côté que nous souffrons l'un pour l'autre.

» Et quand on pense que cette douleur si vraie, si intense, si durable, n'est qu'une chose volontaire ! Rien n'est changé dans ce qui nous entoure ; le monde marche comme auparavant, vous vivez, je vis; vous m'aimez, je vous aime ; nous avons de longues années à nous donner encore. D'où vient que nous souffrons l'un par l'autre ? D'où vient même que nous souffrons? Des paroles ont été dites par vous, et voilà deux âmes dans le désespoir par suite de ces paroles, c'est-à-dire de sons vides de sens, si elles eussent été prononcées devant un homme d'un autre pays, ou même devant un indifférent. Où sont-elles, ces paroles? Que sont-elles devenues? Qui les prouve? Ont-elles été dites ? Qui en a gardé la trace, excepté ma pensée ? Avaient-elles bien le sens que je leur ai

donné? Comment se fait-il qu'unecliose immatérielle, que l'air emporte, qu'un mot, enfin, prononcé d'une certaine façon, puisse plus sûrement briser une âme, qu'un boulet de canon ne brise un corps, et les mêmes lettres de ce mot^ placées dans un sens différent, donneraient peut-être la joie à un autre individu.

» Tenez, je suis à peine à moitié de ma route et me voilà déjà au bout de mes forces. Au nom du ciel ! rappelez-moi. Écrivez-moi que tout ce qui se passe n'est qu'un rêve, que vous voulez me revoir, que vous avez voulu m'éprouver ; car j'en suis à me demander comment il se fait que je vous ai obéi. Que m'importe l'avenir ! mon avenir, n'est-ce pas vous ? Souvenez-vous de nos bonnes soirées et de nos gais entretiens, quand vous arriviez cbez moi, que vous allongiez vos petits pieds devant le feu et que je me couchais par terre, les prenant tous les deux dans ma main comme des oiseaux frileux qu'on réchauffe. Alors il n'était pas question de se séparer; alors, éclairés seulement par la flamme du foyer, nous restions des heures entières à nous regarder et à nous sourire, sans avoir besoin de nous dire ce que nous pensions, tant nous le savions à l'avance. Et votre présence emplissait à ce point ma vie, que le lendemain, quand je vous revoyais, il me

semblait que vous ne m'aviez pas quitté un instant. » Hélas ! je ne vous entendrai plus me conter votre beau rêve de la veille ! je ne vous verrai plus lisser vos cheveux devant ma glace! je ne vous sentirai plus V0U5 appuyer sur mon épaule, et trouver encore, après l'adieu, une lieure de causerie sur le seuil de ma porte !

» Non, un pareil amour ne s'efface pas en un instant du passé d'un homme ; non, un pareil rêve a acquis le droit de réalité, et c'est un infanticide de tuer aussi froidement ce qui est né de notre cœur. D'ailleurs, est-ce moi qui vous ai parlé des volontés de mon père? N'est-ce pas vous qui les avez surprises dans cette lettre que je vous cachais ? Qu'est-ce que jetais ici, je vous le demande? Vous m'avez menacé de partir et de ne plus me revoir si je ne partais pas et si je vous revoyais. Vous m'avez promis votre amitié éternelle, si je vous obéissais. Eh bien ! j'ai fait ce que j'ai })u, mais je tombe brisé au début même du chemin, et je vous demande grâce. N'est-ce pas qu'à ^l'heure oii vous recevi-ez cette lettre, vous aussi vous vous serez aperçue que le sacrifice est audessus de vos forces? N'est-ce pas que de votre côté vous m'écrirez de revenir? Voyez- vous d'ici l'embrassemenl du retour. Comprenez-vous cette joie de

se revoir quand on s'est cru séparés pour jamais? Comme nous rirons de notre folie ! comme nous nous aimerons ! Un mot, un seul mot et j'accours ! Je vous ai obéi, je vous obéis encore ; mais le reste est audessus de mes forces. Ohl dites-moi que vous m'aimez toujours et que vous m'attendez. Moi, je vous aime plus que tout au monde, et j'attends.

» Ma vie est à vous.

«Julien. »

LYDIE A JULIEN

« Paris, le...,. 18

» Le mot que vous me demandez, mon ami, je ne vous l'écrirai pas. Le premier pas decelte épreuve difficile est fait : nous devons aller j usqu'au bout. Croyezvous que je ne souffre pas autant que vous de cette séparation? Mais soyons forts, et un jour, si nous nous retrouvons, vous me remercierez. Oui, tout ce qui s'est passé est bien réel. Oui, nous aimant, nous nous séparons. Mais la vie a ses exigences terribles, et les mots que je vous ai dits, tout vides qu'ils sont, renferment de sérieuses réalités. Il m'a fallu bien du courage pour vous les dire, car c'était mon bon-

heur que j'allais sacrifier au votre. Mais raisonnons, écoulez-moi, et relisez cette lettre quand votre courage se heurtera contre de nouvelles hésitations.

» Vous avez vingt-cinq ans, j'en ai trente, c'est-càdire que j'ai le double de votre âge ; car dans dix ans vous serez encore un homme jeune, et moi j'aurai atteint l'époque où pour une femme l'amour est un ridicule, un malheur ou un vice. Je ne suis pas libre, j'appartiens à ma famille, au monde, à l'opinion, et, dois-je le dire? à mon mari. Tout en vous aimant, je le respecte, car nous autres femmes, combattues trop souvent par des sentiments que nous ne pouvons vaincre, et par le devoir que nous avons accepté légèrement ou qu'on nous a imposé, il nous arrive de passer des transactions subtiles avec notre conscience, et quelquefois nous nous abusons jusqu'à nous trouver quittes , quand en aimant un autre homme que notre époux, nous gardons pour celui-ci des sentiments sérieux, dont nous ne distrayons rien, tels que le dévouement et l'estime.

» Je n'aurais donc jamais quitté mon mari pour vous suivre, bien que mon amour pour vous soit immense. Jamais je n'aurais payé par le scandale et la honte publique la tendresse qu'a pour moi le père mon enfant, tendresse dont mon âme ne se contente

pas, mais qu'il croit, lui, dans sa confiance et clans son habitude, égale aux affections les plus délicates et les plus nécessaires aux femmes. Tl ne m'aime pas comme vous m'aimez; il n'y a en lui ni votre jeunesse, ni votre enthousiasme, ni votre jalousie ; mais si je le quittais, il mourrait lentement, tristement, comme ces arbres qu'un ver ronge à leur racine. Si demain il fallait ma vie pour sauver la sienne, je la donnerais pour lui, en pensant à vous.

» Tl aurait mon dévouement jusqu'à sa dernière expression; vous auriez mon souvenir jusqu'au dernier battement de mon cœur.

« Quant aux remords, si j'en ai, le long martyre dans lequel j'entre en me condamnant à ne plus vous voir, les expiera peut-être. La vie matérielle continuée dans la mort morale est évidemment, n'estce pas, la plus flagrante preuve de repentir qu'on puisse donner à Dieu ?

)) Nous étions donc séparés en ce monde, et jamais notre amour n'aurait pu se manifester à la face de tous, car mon mari est encore jeune, car, grâce au ciel, il a de longues années devant lui, et jamais le souhait de ma liberté ne m'est venu, même aux heures où je regrettais le plus de n'être pas entièrement à vous. Je suis riche et vous êtes pauvre, ou du

inoins vous avez besoin de vous faire une position indépendante. Je ne suis pas de ces femmes qui disent à l'homme qu'elles aiment : « Vous pouvez accepter de moi. » Vous n'êtes pas non plus homme à accepter d'une femme autre chose que son amour.

» Or, cette irrégularité de position n'est rien quand on est jeune, et la chambre, si modeste qu'elle soit, où elle voit l'homme qu'elle aime est le plus somptueux palais où une femme puisse entrer. iMais avec les années augmentent les besoins de la vie.

» Vous avez un beau talent, mais qui a besoin de calme et de bien-être pour se développer. Il ne faut pas que vous soyez forcé de produire vite, si vous voulez produire bien. Je veux que vous vous fassiez un nom. Je veux être fière de vous dans la solitude de ma vie, et je veux que vous deviez tout à des moyens honorables.

» Vous avez une famille à laquelle vous devez bien quelque chose, en échange des sacrifices qu'elle a faits pour vous.

» Enfin, mon ami, vous auriez été étonné un jour du changement de vos idées, et vous vous seriez demandé d'où vous venait un besoin tout nouveau que je ne pouvais satisfaire d'afTections légitimes, de repos domestique et de travail indépendant.

Alors nous aurions souffert tous deux de mon insuffisance à combler le vide de votre âme. Dieu sait ce qui fût advenu ! Des reproches de votre part , des regrets de la mienne.

« La femme qui aime ne raisonne pas ainsi, » me direz- vous. Au contraire, mon ami, c'est ainsi que raisonne la femme quand son amour n'est pas de l'égoïsme, quand elle n'aime pas pour elle seule. Dieu a mis en nous, créatures faibles, une force invincible d'abnégation, un besoin insatiable de dévouement. Nous avons toutes notre calvaire. Il n'est pas une seule de nous qui n'ait vu mettre en croix une de ses affections les plus chères, un de ses rêves les plus doux.

» Voilà ce que je me disais souvent en pensant à vous : voilà ce qui me faisait ces heures si tristes, dont vous me demandiez la raison , sans que je pusse vous la donner. C'est au milieu de toutes ces agitations qu'est arrivée la lettre de votre père. Vous aussi, vous êtes devenu rêveur et soucieux pendant quelques jours, comme il arrive à l'homme qui voit surgir la réalité au milieu de ses illusions. J'ai remarqué votre tristesse comme vous aviez remarqué la mienne; pas une ombre ne pouvait passer sur un amour comme le nôtre sans qu'il la reflétât à l'instant

même. Vous n'avez pas voulu me dire la vérité, c'était tout naturel, et moi, me trompant à votre rêverie, comme vous vous êtes sans doute trompé à la mienne, je me suis mise à croire que vous ne m'aimiez plus ; j'ai été jalouse, j'ai fait une chose excusable seulement chez la femme qui aime : j'ai violé le secret de vos papiers, et j'ai trouvé la lettre de votre père, cette lettre où il vous disait d'aller le rejoindre à Marseille, où il vous parlait d'un mariage projeté pour vous ; mariage qui devait faire votre bonheur et celui de votre famille, assurer votre avenir et vous donner enfin tout ce que vous ne pouviez trouver en moi. Votre refus, c'eût été le désespoir de votre père et la ruine de votre avenir. Voyons, une fois initiée, que devais-je faire ? Ce que j'ai fait : vous montrer toute la vérité que vous n'aviez fait qu'entrevoir , vous faire un courage avec le mien, et vous aimer jusqu'à vous laisser croire que je ne vous aimais pas.

» Par quelle efTroyable logique êtes-vous arrivée à ce résultat ? » me demandez-vous. Eh ! mon Dieu ! par la simple logique des choses. Le sacrifice était si nécessaire, qu'il n'y avait qu'à l'indiquer pour le rendre indispensable. Je vous ai dit : « Mon ami, il faut obéir à votre père ; il faut avoir

une famille, une femme qui vous aime, en ayant le droit de vous aimer, et que vous aimerez un jour, car, quoi qu'on en dise, le cœur n'aime pas qu'une fois. »

» Je vous ai promis de rester votre amie si vous m'obéissiez. Je vous ai menacé de partir si vous ne partiez pas. Nous avons bien longtemps pleuré ensemble, mais il paraît que j'avais raison, puisque vous êtes parti.

» Maintenant, vous voilà en route, et vous demandez à revenir. Non. Continuez votre chemin. Vous vous repentiriez un jour d'être revenu plus que vous ne vous repentez à cette heure d'être parti. Faisons noblement, franchement et loyalement les choses, comme deux cœurs élevés, comme deux âmes supérieures. Nous ne nous séparons pas comme d'ordinaire les amants se séparent; il n'y a entre nous ni reproches ni amertumes. Nous ne pouvons faire autrement que de continuer à nous aimer longtemps, à nous aimer toujours. Nous obéissons à une nécessité qui à une chose heureuse donne un dénoûment honorable. Deux ans, nous nous sommes aimés, sans qu'un seul nuage obscurcît notre amour. A quelque distance que nous soyons désormais l'un de l'autre, une chaîne invisible, une chaîne indissoluble nous

lie : c'est le souvenir mutuel de notre amour, c'est notre estime réciproque, c'est la satisfaction commune d'un devoir accompli.

» Adieu donc, mon ami. Courage. Écrivez-moi souvent, dites-moi toutes vos pensées, toutes vos impressions. Vous verrez que le bonheur vous sera facile.

» Quoi qu'il arrive, vous le savez, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.

» Lydie. »

JULIEN A LYDIE

« Lyon, 8 heures du soir.

» Vous ne m'aimez pas, Lydie, vous ne m'avez jamais aimé ; sans quoi vous n'eussiez pas écrit une pareille lettre. Il est impossible de raisonner plus froidement, plus utilement les nécessités de la vie et les exigences du monde. Où avez-vous pris cette cendre froide que vous jetez si tranquillement sur le feu de votre âme ? Vous dites que c'est un service que vous me rendez? Merci donc, et que votre volonté soit faite 1 Je pars.

» Quoi que vous en disiez, j'ignore si je vais être heureux; j'en doute même. Pour vous, je n'ai pas

à vous souhaiter le bonheur : quand vous ne l'aurez plus dans votre cœur, vous le retrouverez dans votre raison.

» Adieu l

» Julien. »

LE MEaiE A LA MEME.

« Sur le bateau à vapeur, 5 heures du matin.

» PardoJi, mille fois pardon de la lettre que je vous ai écrite hier. Je vous aime tant, qu'il y a des moments où je ne sais plus ce que je fais, où je suis capable de vous faire du mal. Vous m'avez déjà pardonné, n'est-ce pas? N'aurais-je pas dû comprendre ce que vous aviez soufïert en écrivant ce que vous m'avez écrit ! Comment, moi qui vous connais, n'aije pas lu, à côté des mots tracés pas vous, toute votre douleur en les traçant 1 Je n'abuserai pas de cet aveu. Mais au nom du ciel, avouez-moi que vous

vous imposez un dur sacrifice ; dites-moi que vous m'aimez toujours, que vous souffrez, que votre cœur n'a aucune complicité avec la logique de vos paroles, et qu'il vous crie à chaque instant de me rappeler.

» Oh ! je suis bien malheureux!

» Ainsi, je ne vous reverrai plus ! Ainsi je vais arrivera Marseille, on va me présentera une famille que je ne connais pas, à une jeune fille que je n'ai jamais vue, qui ne peut m'aimer, qui aime peut-être un autre homme, et qu'on va unir à moi pour l'éternité ! Mais n'est-ce pas une mauvaise action que je vais commettre là? de quel droit vais-je faire cette double infamie de me séparer de vous et de m'unir à elle ? Ses parents en ont décidé ainsi, mais son cœur a-t-il accepté cette décision étrange? Cet inconnu que vous aimez ne va-t-il pas être pour elle ce que votre mari est pour vous? Je ne l'aime pas, cette jeune fille ; je ne l'aimerai jamais, je le sais à l'avance. Je la plains, voilà tout. Si elle pouvait me traiter comme un frère, me prendre la main et me dire : « Je vous en prie, ne m'épousez pas ! » que je serais heureux! Alors il n'> aurait pas de ma faute, alors vous me laisseriez revenir à vous, n'est-ce pas ? Si cela pouvait arriver, c'est là ma dernière espérance? mais si, obéissant à un devoir, comme j'obéis, moi.

à une nécessité, elle devient ma femme et qu'un jour, elle me trompe, la société me donnera le droit de la punir ! quelle injustice î Quand moi, je ne lui porte que mon nom, quand mon cœur reste en dehors de cette union, il faut qu'elle m'apporte, elle, la virginité de son corps, la fidélité de sa pensée, la preuve incessante d'un amour que je demande à Dieu qu'elle ne ressente jamais, car si elle allait m'aimer, ce serait bien pis encore, et je serais cruellement puni. Et si je ferme les yeux, si je la laisse chercher autre part le bonheur qu'elle ne peut trouver en moi, je deviens un sot ou un malhonnête homme aux yeux du monde. En vérité, les lois sociales sont étranges. Que m'a-t-elle fait, cette pauvre créature, pour qu'on la condamne à un être tout plein d'une autre? Elle aura ma vieillesse, si îj'y arrive. Quand mon cœur se sera usé lui-même dans le souvenir et le regret, quand aux déceptions morales qui auront fatigué mon esprit se joindront les infirmités physiques , il lui sera permis de soigner cet homme qui aura enterré sa jeunesse toute vivante.

» Et cependant, à l'heure qu'il est, ignorante du sort qui l'attend, elle s'entretient curieusementpeutêtre, avec une compagne, de ce fiancé qui lui arrive de Paris. Qui sait les rêves qu'elle fait et que je vais

tromper! Vous le voyez bien, Lydie, sinon pournous, sinon pour moi, du moins pour cette pauvre enfant, vous eussiez dû me rappeler.

» Et j'entends autour de moi, sur le bateau à vapeur, des gens qui jouent aux dominos, qui ronflent ou qui parlent de l'impôt du sel.

» Voilà les véritablement heureux, si le bonheur est dans l'insensibilité.

» Ces gens-là on peut-être soufl'ert comme moi, et leur insensibilité n'est peut-être qu'une conséquence du passé. Puissé-je arriver un jour à cette mort vivante, à cette vie morte !

» Julien. »

tYDIE A JULIEN.

« Paris, le....

)) Mon ami, je yoii.s avais pardonné votre lettre avant que vous m'en demandassiez pardon, avant même de l'avoir reçue, pour ainsi dire. En effet, croyez-vous que lorsque j'ai pris la résolution du conseil que je vous ai donné, je n'ai pas été préparée d'avance à toutes les réactions, àtoutes les injustices, à toutes les aigreurs d'un amour blessé? Que serait votre amour sans la colère ? Que serait le mien sans le pardon ?

y> Votre seconde lettre m'a fait du bien, cependant. Courage, ami ! couraoo pondant quelque temps en-

core, et vous verrez que l'épreuve est plus facile que vous ne le croyez. Le cœur de l'homme est destiné à des métamorphoses nécessaires, inévitables. Le monde est plein de douleui's semblables à notre douleur.

» Certes, il y a dans une situation comme la nôtre une heure de découragement. Quand on reporte sa pensée sur la quantité de gens qui ont souffert comme nous, et qui sont morts comme nous mourrons, tandis que le monde continuera sa marche sans se souvenir de nous, on se dit, comme nous l'avons fait : « A quoi bon? » Mot lâche et terrible, qui mènerait au crime ou au suicide, si l'on écoutait la fausse pliilosophie derrière laquelle il se cache, car rien ne serait plus sacré ici-bas, et l'on ne se soucierait pas plus de la vied'autruique de la sienne propre. Le moins dangereux résultat qu'il puisse avoir, c'est l'insensibilité personnelle, et celui-là, vous devez l'éviter encore. Non, c'est dans un autre sens qu'il faut prendre son parti de la vie. C'est dans le sens de la résignation. Il faut voir, non pas le dénouement uniforme et fatal vers lequel nous marchons, mais lesjoies que Dieu nous donne pour nous y mener, et les franches illusions dont il le voile.

» La vie est couriel raison de plus pour profiler

de ce qu'elle a de vrai, pour la bien employer. Voyez autour de vous vos parents, c'est-à-dire le passé ; votre femme, c'est-à-dire le présent; vos enfants, c'est-à-dire l'avenir. Croyez-moi, ne vous préoccupez que d'une pensée, celle de faire heureux et honnêtes ceux qui vous entourent. Vous comprendrez alors que votre vie est bonne à quelque chose. Vous ne soupçonnez pas encordes joies et les consolations, je puis le dire, qu'il y a dans la famille.

» Oui, je vous aimais, et il a fallu que je vous aimasse bien, pour ne pas me retenir sur la pente qui m'a entraînée vers vous, ayant à mon service cette raison dont vous m'avez fait un crime et dont je vous donne une nouvelle preuve aujourd'hui.

» Oui, mon amour vous a rendu bien heureux, je le crois.

» Eh bien, mon ami, ce souvenir sera peut-être bien peu de chose pour vous, à côté de celui que vous laissera le premier aveu de cette jeune fille que vous ne connaissez pas et que vous voudriez ne pas connaître. Quand cette belle enfant, car je sais qu'elle est belle, dont le cœur n'a encore battu à la vue d'aucun homme, vierge et rougissante, s'abandonnera à vous, n'eût-elle pas la passion qu'un amour longtemps combattu avait mise en moi, votre

cœurs'emplirad'une noble extase, d'un juste orgueil, et vous oublierez tout ce que jusque-là vous aurez appelé le bonheur. Ce sera à vous à faire de ce moment la source de vos félicités à venir, d'en ménager les émotions, de les enfermer précieusement dans votre cœur, d'en tirer une protection sûre pour votre compagne, un appui définitif pour vous. Puis, quand cet amour légitime aura eu pour résultat un enfant, vous verrez comme ses petites mains vous tireront facilement hors du cercle où vous croyez maintenant pouvoir vous renfermer.

» La vérité est là, mon ami. J'en ai une preuve par moi-même. Depuis que vous êtes parti, je ne vis qu'avec mon fils, et c'est en lui que je puise la force que je vous envoie. Pauvre cher enfant ! Vous rappelez-vous comme vous étiez jaloux de lui! J'avais quelquefois de la peine à empêcher vos deux affections de se blesser, en cherchant à s'envahir l'une l'autre. La sienne était rebelle par instinct, car cet enfant devinait en vous un rival. Votre amour s'inquiétait, de son côté, de cette tendresse naturelle, antérieure à la vôtre, inhérente à moi, née de mon sein, inséparable de ma vie. Vous ne voyiez dans ce cher petit être que le fils d'un autre homme. J'étais forcée de sépai'er mon cœur en deux et de

vous faire à chacun votre part, quand j'aurais voulu vous associer dans un sentiment commun. Telle est la première punition des amours illégitimes. Heureux ceux qui peuvent trouver l'amour dans le devoir ! Il faut que vous soyez de ces heureux-là, mon ami, maintenant, vous ne pouvez plus être jaloux de cet enfant, qui, de son côte', s'aperçoit que je suis triste, et ne voit qu'une chose, c'est que j'ai besoin d'être aimée davantage. Il est rempli pour moi de tendresses nouvelles et intelligentes. « Ma » bonne petite mère, tu es triste, me disait-il tout à » l'heure, tu pleures ; essuie tes yeux : il ne faut » pas que papa le sache ! »

» Cher petit ange! il dort maintenant. C'est cà côté de son lit que je vous écris. J'ai besoin de sa présence pour m'enti'etenir de loin avec vous, pour y puiser le courage que je m'efforce de vous communiquer.

» Et puis, j'ai à combler un arriéré de cœur avec lui, car, hélas ! l'amour que je ne pouvais avoir pour le père, c'est sur le fils seul que j'aurais dû le reverser.

» Maintenant, mon ami, laissez-moi vous dire une chose que ma nouvelle position vis-à-vis de vous, que le rôle quasi maternel que je prends me permet

— socle vous dire. Quand vous recevrez cette lettre, vous serez déjà arrivé à Marseille, vous aurez déjà vu votre fiancée. Sa famille et la vôtre ont hâte de conclure le mai'inge. Prouvez -moi que vous me gardez une petite place dans votre bonheur en me permettant de m'en mêler, en m'abandonnant les détails que l'amitié a le droit de se réserver. Me comprenez-vous? Utilisez-moi. Je serais si heureuse que vous pussiez retrouver dans votre ménage un peu de ce que je pourrai y mettre. Tous les petits présents que vous allez avoir à faire à votre femme, voulez-vous bien que je me charge de vous les envoyer? Je suis femme, vous me faisiez quelquefois compliment de ce que vous appeliez mon goût : il me sei'a doux de penser que vous retrouverez à chaque instant, autour de vous, une chose inanimée qui vous parlera chastement de moi.

> Hier, je suis sortie un peu. J'avais besoin de communiquer avec les autres, quand ce n'eût été que pour me prouver que je n'étais pas tout à fait morte. Il faisait un beau temps d'automne; j'ai visité avec intention nos plus élégants magasins; j'ai revu tous ces objets inutiles pour moi, mais plein de charme, de nouveauté, de tentation pour la jeune fille qui entre dans la vie, et j'ai composé d'avance vos cadeaux

— sodé noce, cadeaux plus importants que vous ne croyez. Ne me refusez pas ce que je vous demande; vous me feriez beaucoup de peine, et vous n'avez aucune raison de m'en faire.

» Lydie. »

JULIEN A LYDIE

« Marseilles, 6...

» Il n'y a pas à discuter avee un cœur comme le vôtre. L'abnégation y est si prompte et si facile, le raisonnement si fort, le dévouement si brûlai, qu'il faut se soumettre et ne pas laisser voir ce qu'on souffre. Je n'ai même plus la consolation de verser en vous la confidence de la douleur que j'emporte. Soit ! chargez-vous de mon bonheur, dans le sens étrange où vous entendez ce mot, et faites de ma vie ce que bon vous semblera.

» Mais vous me permettrez bien de ne pas vous donner a^ec enthousiasme le récit des événements

dans lesquels vous me jetez. Je suis arrivé avant-Jiier soir à Marseille. La joie qu'en toute autre circonstance j'eusse éprouvée à revoir mes parents, n'a pas plus diminué ma tristesse, que celle qu'ils ont manifestée en me revoyant.

» Hier ils m'ont présenté chez la mère de ma femme, comme vous appelez déjà cette jeune fille. J'ai trouvé dans cette maison le mauvais goût s'épanouissant en liberté, au sein de cette atmosphère de nullité qui nous est si antipathique, à nous autres artistes. La mère a quarante-cinq ans ; elle est grasse, maniérée, et s'écoute parler avec satisfaction. Le père, mort depuis quatre ans, revit dans un portrait à l'huile, qui a dû coûter cent francs avec le cadre, et qui à ce prix était trop cher encore. Il sourit; il a un jabot, et tient la main dans son gilet. La fille a dix-sept ans, baisse les yeux quand on lui parle, répond par monosyllabes et chante faux des romances de mademoiselle Loïsa Puget. Voilà, madame, le portrait du bonheur que vous m'avez ordonné! Puisse-t-il vous être agréable, et vous convaincre de plus en plus que je suis destiné à être Thomme le plus heureux du monde !

» Cependant, je dois vous avertir qu'en sortant de celte maison, où j'avais étouffé pendant trois heures

.sûus les iiiiiiseries qu'on y débite gravement, entre une mère qui dit : « Ma fille, tiens-toi plus droite ! » et une demoiselle qui répond, toujours sur le même ton : « Oui maman; » je dois vous avertir qu'en sortant de cette maison, d'où j'avais eu vingt 'ibis pendant la soirée l'envie de me sauver à toutes jambes, j'ai déclaré à mon père que je n'épouserais pas mademoiselle Euphémie. L'obéissance a ses bornes. Soyez tranquille : je ne retournerai pas à Paris pour cela ; je n'irai pas vous ennuyer de nouveau d'un amour dont vous devez être déshabituée. Je vivrai ici, je travaillerai, je ferai je ne sais quoi, mais bien certainement je n'associerai pas ma vie d'artiste à cette vie de négociants retirés ; je ne commettrai pas ce suicide moral, d'ensevelir vivante et jeune mon intelligence sous quelques piles d'écus. J'ai poussé Tobéissance à vos ordres jusqu'au bout; j'ai vu et je refuse, non pour revenir à vous, mais pour rester à moimême. J'en aurai le droit désormais. Vous aurez fait votre devoir d'amie, et vous n'aurez pas de repi'ocbes à vous adresser. C'est tout ce que vous pouvez exiger de moi. Je suis curieux de voir ce que, cette fois, vous trouverez à me répondre.

» Julien. »

LYDIE A JULIEN

«Paris, le...

» J'aurais trouvé a vous répondre une chose bien simple, mon ami : c'est qu'arrivant avec un parti pris comme vous l'avez fait, vous avez dû être un bien mauvais juge des qualités de mademoiselle Eupliémie. Sans compter qu'en présence de sa mère et d'un homme qu'elle voit pour la première fois, et qui doit devenir son mari, une jeune fille ne peut être que timide à l'excès. Mais le hasard veut que j'aie une meilleure réponse à vous faire, et cette réponse est une lettre de mademoiselle Euphémie elle-même, qui raconte , elle aussi, à une amie d'enfance,

— Soles impressions de sa première entrevue avec vous.

» Ne vous ai-je pas écrit, en effet, que je savais que cette jeune fille était jolie?

» Je le savais parmadame de *^*, que vous connaissez pour l'avoir vue chez moi, qui sait depuis longtemps mes sentiments pour vous, et dont la fille,mademoiselle Camille, a été en pension avec votre future. Ces deux jeunes filles ont contracté cette douce habitude de correspondance qui est le grand bonheur à cet âge, car c'est là que deux cœurs naïfs versent l'intimité de leurs premières émotions.

» Madame de *^* est venue me voir. Elle m*a parlé de vous dans les termes que vous méritez; elle m'a annoncé que vous étiez arrivé à Marseille et m'a donné la lettre que sa fille avait reçue de mademoiselle Euphémie, en me disant que je pouvais vous l'envoyer, car elle vous serait agréable.

» J'ai lu cette lettre, et je vous l'envoie. Quand vous l'aurez lue à votre tour, vous considérerez mademoiselle Euphémie sous un tout autre aspect, et vous verrez en elle ce qu'il y a : une femme de cœur et d'esprit. Vous serez heureux, mon ami, je vous le promets de nouveau, et ma consolation sera de voiï s avoir imposé ce bonheur,

» Voici la copie textuelle de la lettre de votre future mademoiselle Euphémie :

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