PENDU DE LA PIROCHE
Connaissez-vous la Piroche?
Non. Ni moi non plus. Ainsi je n'abuserai pas de ma science pour vous faire une description, d'autant plus, qu'entre nous soit dit, c'est bien ennuyeux, les descriptions. A moins qu'il ne soit question des forêts vierges de l'Amérique comme dans Cooper, ou du Meschacebé, comme dans Chateaubriand, c'est-àdire de pays qu'on n*a pas sous la main, et à propos desquels l'imagination pour s'en représenter les détails, a besoin d'être aidée par les voyageurs poètes qui
les ont visités, en général les descriptions ne servent pas à grand'chose, excepté à être passées par le lecteur. La littérature a beau avoir sur la peinture, la statuaire et la musique, le triple avantage de pouvoir faire toute seule un tableau avec une épithète, une statue avec une phrase, une mélodie avec une page, il ne faut pas qu'elle abuse de ce privilège, et Ton doit un peu laisser aux arts spéciaux les droits de leur spécialité. J'avoue donc que, pour ma part, et sauf meilleur avis, quand je me trouve avoir à décrire un pays que tout le monde peut avoir vu ou que tout le monde peut voir, soit qu'il soit proche, soit qu'il ne diffère pas du nôtre, je préfère laisser au lecteur le plaisir de se le rappeler s'ill'a vu,oude se le figurer s'il ne le connaît pas encore. Le lecteur aime assez qu'on lui laisse sa part à faire d'une œuvre qu'il lit. Cela le flatte , et lui fait croire qu'il pourrait faire le reste. Or, c'est une bonne chose de flatter son lecteur. Puis, en réalité, tout le monde sait ce que c'est que la mer, une plaine, une forêt, un ciel bleu, un effet de soleil, un effet de lune et un effet d'orage. A quoi bon s'appesantir là-dessus? Il vaut bien mieux tracer le paysage d'un seul coup de pinceau , comme Rubens oU Delacroix, ceci soit dit sans comparaison, et gar-
der toute la valeur de sa palette pour les personnages qu'on veut animer. Quand on noircira des pages entières à décrire, on ne donnera pas au lecteur une impression égale à celle qu'éprouve le plus naïf bourgeois qui se promène par une belle journée d'avril dans le bois de Vincennes, ou la plus ignorante fille qui traverse, en juin, au bras d'un fiancé quelconque et à onze heures du soir, les allées ombreuses du bois de Romain ville ou du parc d'Enghien.
Nous avons tous dans l'esprit et dans le cœur une galerie de paysages faits de nos souvenirs et qui peuvent servir de fonds à toutes les histoires du monde. Il n'y a qu'un mot à dire : jour ou nuit, hiver ou printemps, calme ou orage, bois ou plaine, pour que nous évoquions aussitôt le paysage le plus complet.
Ainsi je n'ai qu'à vous dire: qu'au moment où l'histoire que je vais vous conter commence, il est midi, qu'on est en mai, que la route dans laquelle nous allons entrer est bordée à droite par des genêts, à gauche par la mer ; vous savez tout de suite ce que je ne vous dis pas, c'est-à-dire que les genêts sont verts, que la mer est bruyante, que le ciel est bleu, que le soleil est chaud et qu'il y a de la poussière sur la route.
Je n'aurai plus qu'à ajouter que cette route qui se déroule sur la côte de Bretagne va de la Poterie à la Piioclie, que la Piioche est un village que je ne connais pas, mais qui doit être fait comme tous les villages, que nous sommes en plein quinzième siècle, en 1418, et que deux hommes, l'un plus âgé que l'autre, l'un père de l'autre, paysans tous deux, suivent cette route, montés sur deux biquets trottinant une allure assez agréable pour des biquets qui sont sous des paysans.
— Arrivei'ons-nous à temps? disait le lils.
— Oui, ce n'est que pour deux heures, répondit le père, et le soleil ne marque que midi et un quart.
— C'est que je suis curieux de voir cela.
— Je le crois bien.
— - Ainsi il sera pendu avec l'armure qu'il a volée.
— Oui.
— Comment diable peut-on avoir l'idée de voler une armure !
— Ce qui est difficile à avoir ce n'est pas l'idée.
— C'est l'armure, interrompit le fils, qui voulait avoir fait la moitié de cette plaisanterie.
— Aussi ne l'a-t-il pas eue.
— Cette armure était-elle belle ?
— Magnifique, dit-on, toute rehaussée d'or.
— Et il a été pris comme il l'emportait.
— Oui. Tu comprends bien que cette armure ne se laissait pas emporter sans faire un vacarme horrible. Elle ne voulait pas quitter son véritable maître.
— Et puis elle était en fer.
— On s'est réveillé dans le château au bruit qu'on entendait.
— Et on a arrêté l'homme.
— Pas tout de suite. On a commencé par avoir peur.
— Naturellement, c'est toujours par là que commencent les gens volés quand ils sont en présence des voleurs, sans quoi il n'y aurait aucun bénéfice à être voleur.
— Ni aucune émotion à être volé. Mais ces braves gens ne croyaient pas avoir affaire à un voleur.
— A qui donc alors ?
— A un revenant. Ce misérable, très-vigoureux, portait l'armure devant lui, tenant sa tête à la hauteur des reins de ladite armure, si bien qu'elle acquérait des proportions gigantesques dans le corridor où il passait. Joins à cela un bruit rauque que le malin faisait par derrière, et tu comprendras l'effroi des valets. Malheureusement pour lui, on a
été réveiller le seigneur de la Piroclie, qui, lui, n'a
peur ni des vivants ni des morts, qui a simplement et à lui tout seul arrêté le voleur et se l'est livré tout garrotté à sa propre justice.
— Et sa propre justice?
— L'a condamné à être pendu, revêtu de Parmure.
— Pourquoi cette clause dans la condamnation?
— Parce que le seigneur de la Piroche est nonseulement un brave capitaine, mais un homme de sens et d'esprit qui veut tirer de cette condamnation juste un exemple pour les autres et un profit pour lui. Or, ne sais-tu pas que ce qui a touché un pendu devient un talisman pour qui le possède? Le seigneur de la Piroche a donc ordonné que le criminel serait revêtu de son armure, afin de la reprendre quand il serait mort et d'avoir ainsi un talisman dans nos prochaines guerres.
— C'est très-ingénieux !
-— Je le crois bien.
— Hâtons-nous alors, car je tiens à voir pendre ce pauvre homme.
— Nous avons bien le temps ! ne fatiguons pas nos bêtes ; nous ne restons pas à la Piroche, il faut que nous fassions une lieue en dehors et que nous revenions à la Poterie.
— Oui, mais nos cUevaux se reposeront cinq ou
six heures, puisque nous ne reviendrons que dans la soirée.
Le père et le lils continuaient leur route tout en causant, et une demi-heure après ils arrivaient à la Pi roche.
Comme l'avait dit le père, ils arrivaient à temps. Les pères auront-ils donc toujours le privilège d'avoir raison?
Il y avait un immense concours de peuple sur la grande place qui faisait face au château, car c'était là que réchafaud avait été dressé, une fort belle potence, ma foi, en superbe bois de chêne, peu haute, il était vrai, car c'était pour un vil et obscur criminel qu'elle était là, mais assez haute cependant pour que la mort pût faire son œuvre entre le sol et le bout de la corde, laquelle se tortillait au vent frais de la mer comme une anguille pendue par la queue.
Le condamné était sûr d'avoir une belle vue au moment de sa mort, car il allait mourir la face tournée vers l'Océan. Tant mieux si cette vue pouvait lui être une consolation, mais pour ma part j'en doute.
Cependant la mer était bleue, et de temps en temps entre l'azur du ciel et celui de la mer glissait à l'horizon une voile blanche, semblable à un ange se
dirigeant vers Dieu, mais dont la longue robe louchei'ait encore le monde qu'il quitterait.
Les deux compagnons s'approchèrent le plus possible de l'échafaud afin de ne rien perdre de ce qui allait se passer, et comme tout le monde, ils attendirent, ayant sur les autres cet avantage d'être montés sur deux bêtes et de voir mieux en se fatiguant moins.
L'attente ne fut pas longue.
A deux heures moins un quart la porte du château s'ouvrit et le condamné parut précédé des gardes du seigneur de la Piroche et suivi de l'exécuteur.
Le voleur était revêtu de l'ai'mure volée et monté au rebours sur un âne sans selle. Il portait la visière baissée et la tête basse. On lui avait lié les mains derrière le dos, et si l'on veut avoir notre conviction à son endroit, nous dirons sans plus hésiter, qu'à en juger par sa tournure, sinon par son visage qu'on ne voyait pas, il devait être mal à son aise et faire en ce moment les plus tristes réflexions.
On amena le condamné auprès de l'échafaud, et un tableau peu agréable pour lui commença à se décalquer sur l'azur.
Le bourreau venait d'appliquer son échelle à la potence, et le chapelain du seigneur de la Piroche,
monte sur une estrade préparée, faisait la lecture (lu jugement.
Le condamné ne bougeait pas. On eût dit qu'il avait fait aux spectateurs la niclie de mourir avant d'être pendu.
On lui cria de descendre de son âne et de se livrer au bourreau.
Il ne bougea point. Nous comprenons son hésitation.
Alors le bourreau le prit par les coudes, l'enleva de son âne et le posa tout debout sur le sol.
Quel gaillard que ce bourreau !
Quand nous disons qu'il le posa tout debout, nous ne mentons pas. Mais nous mentirions en disant qu'il resta comme on l'avait posé. Il avait, en deux minutes, franchi les deux tiers de l'alphabet, ce qui veut dire en langue vulgaire, qu'au lieu de rester droit comme un I il était en zigzag comme un Z.
Pendant ce temps, le chapelain avait fini de lire la sentence.
— A vez-vous quelque choseà demander? demandat-il alors au patient.
— Oui, répondit le malheureux d'une voix triste et voilée.
— Que demandez- vous ?
— Je demande ma grâce !
Je ne sais pas si le mot farceur était inventé dans ce temps-là, mais c'était là ou jamais l'occasion de l'inventer et de le dire.
Le seigneur de la Piroche haussa les épaules et ordonna au bourreau de se mettre à l'œuvre.
Celui-ci se disposa à monter son échelle appuyée contre ce gibet qui, impassible, allait tirer, à bras tendu, uneâmed'un corps, et il essaya défaire monter le condamné devant lui, mais ce n'était pas chose facile. On en saurait croire combien, en général, les condamnés à mort font de difficultés pour mourir.
Le bourreau et celui-là avaient l'air de se faire des politesses. C'était à qui ne passerait pas le premier.
Le bourreau, pour le faire monter sur son échelle, en revint au moyen qu'il avait employé pour le faire descendre de son âne; il le prit par le milieu du corps, le posa sur le troisième échelon, et se mit à le pousser de bas en haut.
— Bravo ! cria la foule.
Il fallut bien monter.
Alors l'exécuteur passa adroitement le nœud coulant qui ornait le bout de la corde autour du cou du patient, et, donnant à celui-ci un vigoureux coup de
pied dans le dos, il le jeta dans l'espace, qui ressemblait fort à l'éternité.
Une immense clameur accueillit ce dénouement prévu et un frémissement courut dans la foule. Quelque crime qu'il ait commis, un homme qui meurt est toujours, pendant un instant, plus grand que ceux qui le voient mourir.
Le pendu se balança deux ou trois minutes au bout de sa corde, comme c'était son droit, gigotta, se tortilla, puis resta immobile et raide.
Le Z était redevenu un L
On regarda encore quelques instants le patient dont l'armure dorée brillait au soleil, et les spectateurs se divisèrent peu à peu en groupes, puis reprirent le chemin de leurs maisons en causant de l'événement.
— Pouah ! la vilaine mort, disait le fils du paysan qui continuait sa route avec son père.
— Ma foi, être pendu pour n'avoir pas pu voler une armure, c'est cher. Qu'en penses-tu ?
— Je me demande, moi, ce qu'on lui aurait fait s'il avait réellement volé l'armure.
— On ne lui aurait rien fait, car s'il avait réellement volé l'armure, il aurait pu se sauver du châ-
teau. Alors, il est bien probable qu'il ne fût pas revenu se faire arrêter.
— Donc il est plus puni pour un crime qu'il n'a pas commis qu'il ne l'eût été s'il avait commis le crime.
— Mais il avait intention de le commettre.
— Et l'intention étant réputée pour le fait...
— Il devait être puni comme il l'a été.
— C'est parfaitement juste.
— Mais ce n'est pas beau à voir.
Et comme ils se trouvaient sur une hauteur, les deux compagnons se retournèrent pour contempler une dernière fois la silhouette du malheureux.
Vingt minutes après ils entraient dans ce petit bourg où, Dieu me pardonne, ils allaient recevoir de l'argent et qu'ils devaient quitter le soir afin d'être de retour chez eux la nuit même.
Le lendemain, dès le point du jour, deux gardes sortirent du château de la Piroche pour venir décrocher le cadavre du pendu, auquel ils devaient reprendre l'armure de leur seigneur; mais ils trouvèrent une chose à laquelle ils étaient loin de s'attendre, c'est-à-dire que la potence et la corde étaient toujours là, mais que le pendu n'y était plus.
Les deux gardes se frottèrent les yeux croyant
rêver; mais la chose était bien réelle. Plus de pendu et naturellement plus d'armure.
Et ce qui était extraordinaire, c'est que lacorde n'était ni rompue ni coupée, mais juste dans l'état où elle était avant de recevoir le condamné.
Les deux gardes vinrent annoncer cette nouvelle au seigneur de la Piroche. Il ne voulut pas les croire et tint à s'assurer par lui-même de la vérité du fait. C'était un seigneur si puissant, qu'il était convaincu que pour lui le pendu allait se retrouver là ; mais il vit ce que les autres avaient vu.
Qu'était devenu le mort ? car le condamné était bien mort, la veille, aux yeux de tout le village.
Un autre voleur aurait-il profité de la nuit pour s'emparer de l'armure qui couvrait le corps ?
Peut-être; mais en prenant l'armure il eût évidemment laissé le cadavre dont il n'avait que faire.
Des amis ou les parents du patient avaient-ils voulu lui donner une sépulture chrétienne?
Rien d'impossible à cela, si ce n'est que le patient n'avait ni ami ni parent et que des gens qui eussent eu des sentiments si religieux eussent pris le cadavre et laissé l'armure.
Ce n'était donc pas encore cela qu'il fallait croire. Que fallait-il donc croire?
Le seigneur de la Piroche se désolait. 11 en était pour son armure. Il fit promettre une récompense de dix écus d'or à celui qui livrerait le coupable, vêtu comme il l'était en mourant.
Personne ne se présenta.
On fouilla les maisons, on ne trouva rien.
On fit venir un savant de la ville de Rennes, et on lui posa cette question :
— Comment un pendu mort peut-il faire pour se sauver de la corde qui le retient en l'air par le cou ?
Le savant demanda à réfléchir huit jours, au bout desquels il répondit :
— Il ne le peut pas.
Alors on lui posa cette seconde question :
— Un voleur n'ayant pas pu voler de son vivant et ayant été condamné à mort pour vol, peut-il voler après sa mort?
Le savant répondit : Oui.
On lui demanda comment cela pouvait se faire. Il répondit qu'il n'en savait rien.
C'était le plus grand savant de l'époque.
On le renvoya, et l'on se contenta de croire, car c'était le temps des sorcelleries, que le voleur était sorcier.
Alors on dit des messes pour conjurer ce mauvais esprit qui sans aucun doute allait se venger du seigneur qui avait ordonné sa mort et de ceux qui étaient venus le voir mourir.
Un mois se passa en recherches infructueuses.
La potence était toujours là, humiliée, triste et méprisée. Jamais gibetn'avait commis un pareil abus de confiance.
Le seigneur de laPiroche continuait à redemander son' armure, aux hommes, à Dieu et au diable.
Rien.
Enfin, il allait sans aucun doute prendre son parti de cet étrange événement et de la perte qui en avait été le résultat, quand un matin, en se réveillant, il entendit un grand bruit sur la place où l'exécution avait eu lieu.
Il se préparait à s'informer de ce qui se passait, quand son chapelain entra dans sa chambre.
— Monseigneur, lui dit-il, savez-vous ce qui arrive?
— Non, mais je vais le demander.
— Je puis vous le dire, moi.
— Qu'est-ce donc?
— Un miracle de Dieu !
— Vraiment !
— Le pendu...
— Eh bien ?
— Il est là.
— Où?
— A la potence.
— Pendu ?
— Oui, monseigneur.
— Avec son armure.
— Avec votre armure ?
— C'est juste, puisqu'elle est à moi.
— Et il est mort ?
— Parfaitement mort. Seulement...
— Seulement quoi?
— Avait-il des éperons quand on l'a pendu ?
— Non.
— Eh bien, monseigneur, il en a, etau lieu d'avoir le casque sur la tête, il l'a déposé avec soin au pied de la potence et se trouve pendu tête nue.
— Allons voir cela, messire chapelain, allons voir cela bien vite.
Le seigneur de la Piroche courut sur la place encombrée de curieux. Le cou du pendu était repassé dans le nœud coulant, et le corps était bien au bout du cou, et l'armure était bien sur le corps.
C'était prodigieux. Aussi criait-on au miracle.
— Il s'est repenti, disait l'un, et il est venu se rependre.
— Il a toujours été là, disait l'autre ; seulement nous ne le voyions pas.
— Mais pourquoi a-t-il des éperons? demandait un troisième.
— Sans doute parce qu'il revient de loin et qu'il a voulu revenir vite.
— Je sais bien, moi, que de loin ou de près, je n'eusse pas eu besoin de mettre des éperons, car je ne serais pas revenu.
Et l'on riait, et l'on regardait la vilaine grimace que faisait le mort.
Quant au seigneur de la Piroche, il ne pensait qu'à s'assurer que le voleur était bien mort et à reprendre son armure.
On détacha le cadavre et on le dépouilla, puis, une fois dépouillé on le rependit, et les corbeaux s'y mirent si bien qu'au bout de deux jours il était tout déchiqueté, qu'au bout de huit jours il n'avait plus l'air que d'une loque, et qu'au bout de quinze, il n'avait plus l'air de tien du tout; car s'il ressemblait encore à quelque chose, ce n'était plus qu'à ces pendus impossibles que nous dessinions quand nous étions au collège, sur la première page de nos livres
d'étude et au-dessous desquels nous écrivions ce
quatrain amphibie , moitié latin , moitié français :
Aspice Pierrot pendu Qui hune librum n'a pas rendu, Si hune librum reddidisset Pierrot pendu non fuisset.
Mais qu'avait fait ce pendu pendant son mois d*ab-
scence? comment se faisait-il qu'ayant été pendu il
se fût sauvé, et que s*étant sauvé il se fût rependu?
Nous allons là-dessus donner les trois versions qui
nous ont été faites.
Un enchanteur, élève de Merlin, déclara que si au moment de mourir le patient avait eu la volonté de disparaître et avait pu absorber son corps dans sa volonté, la volonté étant une chose immatérielle, invisible et impalpable, le corps qui se trouvait absorbé par elle et caché en elle par conséquent, devenait par cela même impalpable, immatériel et invisible, et que si celui du voleur avait reparu au bout d'un mois et au bout de la corde, c'est qu'à ce moment suprême sa volonté, troublée par la crainte, n'avait pas eu assez de force pour une absorption éternelle.
Ce n'est peut-être pas là une bonne version, mais c'en est une.
Les théologiens affirmèrent que le patient était parvenu à s'échapper, mais que poursuivi par sé«
remords et ayant hâte de se réconcilier avec Dieu, il n'avaitpu supporter la vie qu'un mois, et, plein de repentir, était venu se faire à lui-même la justice à laquelle il avait échappé la première fois.
Ce n'est peut-être pas là la vérité, mais c'est toujours une raison chrétienne, et comme chrétien nous ne la repoussons pas entièrement.
Enfin on racontait que nos deux paysans en revenant le soir chez eux et passant près du gibet avaient entendu des plaintes, des râles et commeune prière, qu'ils s'étaient dévotement signés et avaient demandé ce que c'était; qu'on ne leur avait pas répondu, mais les plaintes avaient continué, et il leur avait semblé qu'elles venaient du cadavre qui était au-dessus de leur tête. Alors ils avaient pris l'échelle que le bourreau avait laissée au pied du gibet, l'avaient appuyée aubras de la potence, et le fils étant monté jusqu'au niveau du condamné, lui avait dit :
— Est-ce vous qui vous plaignez, mon pauvre homme?
Le condamné avait réuni toutes ses forces et avait dit:
— Oui.
— Vous vivez donc encore ?
— Oui.
— Vous repentez-vous de votre crime ?
— Oui.
— Alors je vais vous détacher, et comme l'Évangile ordonne de secourir ceux qui souffrent et que vous souffrez, je vais vous secourir et vous faire vivre pour vous ramener au bien. Dieu préfère une âme qui se repent à un corps qui expie.
Le père et le fils détachèrent alors le mourant et comprirent comment il se faisait qu'il vécût encore. La corde au lieu de serrer le cou du voleur serrait la naissance du casque si bien que le patient était suspendu, mais non étranglé, et que prenant avec sa tête une espèce de point d'appui dans l'intérieur du casque, il était parvenu à respirer et à vivre jusqu'au moment où nous deux compagnons avaient passé.
Ceux-ci le détachèrent et le transportèrent chez eux, où il fut confié aux soins de la mère et de la jeune fille.
Mais qui a volé volera.
Il n'y avait que deux choses à voler chez le paysan, car l'argent qu'il avait rapporté n'était pas à lui. Ces deux choses étaient son cheval et sa fille, blonde vierge de seize ans.
L'ex-pendu résolut de voler l'un et l'autre, car il
avait envie du cheval et s'était rendu amoureux de la fille.
Un soir donc il sella le cheval, mit des éperons pour le faire marcher plus vite, et vint prendre la jeune fille endormie pour l'enlever en croupe.
Mais la jeune fille se réveilla et cria.
Le père et le fils accoururent. Le voleur voulut se sauver, mais il était trop tard. La jeune fille raconta la tentative du pendu ; et son père et son frère voyant bien qu'il n'y avait pas de repentir à attendre d'un pareil homme, résolurent de se faire justice, mais mieux que le seigneur de la Piroche ne se Tétait faite. Ils attachèrent le larron au cheval qu'il s'était sellé lui-même, l'amenèrent sur la place de la Piroche et le rependirent là où il avait été pendu, mais en déposant son casque à terre pour être bien sûrs qu'il n'en réchapperait point, puis ils rentrèrent tranquillement chez eux.
Voilà la troisième version. Je ne sais pas pourquoi je me figure que c'est la plus vraisemblable, et que vous ferez bien, comme moi, de lui donner la préférence sur les deux autres.
Quant au seigneur de la Piroche, comme il avait un talisman sûr, il partit avec joie pour la guerre, où il fut tué le premier.
CE QIE Vm VOIT TOIS LES JOIRS.
CE QOE L'ON von MSIES JOURS.
On ne voit pas tous les jours un commerçant honnête, une femme fidèle, un ministre intègre, un gouvernement juste, un fils respectueux, un Anglais sobre, un journal incorruptible, un beefteak bien cuit et des œufs bien frais.
Mais il y a des choses que Ton voit tous les jours.
Ainsi l'on voit tous les jours une femme qui trompe son mari ou un mari qui ti'ompe sa femme, un être
intelligent amoureux d'une fille stupide, des chiens
plus heureux que des hommes et des hommes plus bêtes que des chiens.
Mais, avant toutes choses, ce que l'on est sûr de voir tous les jours, c'est ce que nous allons voir ensemble.
Un soir de l'année dernière, qui pourrait aussi bien être un soir de cette année, l'histoire que nous allons conter étant de celles qui arrivent tous les soirs, un homme de vingt-sept à vingt-huit ans se promenait sur le boulevard, de la rue du Helder à la rue Grange-Batelière, et vice versa.
Cet homme était vêtu comme un homme qui a douze ou quinze mille livres de rentes, et qui se promène par une belle soirée du mois d'août.
Il avait l'air distingué, mais il avait Surtout l'air triste.
Il fumait et marchait nonchalamment, tenant son cigare d'une main et sa canne de l'autre.
Il était seul.
Il se promenait évidemment sans but, car de temps en temps il s'arrêtait devant la boutique d'un marchand de tableaux ou d'un bijoutier, regardait quelques instants les bijoux et les toiles et reprenait sa promenade.
En vain vous lui eussiez demandé ce qu'il venait
de voir. Il avait regardé, il n'avait pas vu. Cette boutique lui avait été un prétexte pour s'arrêter et pour substituer momentanément l'immobilité à la marche. Mais de là à pouvoir distraire l'ennui du promeneur, il y avait trop loin, et trois minutes après cette station, si on lui eût dit qu'il venait de regarder des tableaux et des bijoux, il eût été fort étonné.
Bref, il se promenait comme un homme ennuyé et qui ne sait que faire.
Si vous voulez savoir son nom, donnez-lui le nom que vous voudrez: Henri, Jules ou Edouard. Edouard vous va-t-il ? Va pour Edouard.
Notre homme s'appelait donc Edouard.
Nous ferons remarquer encore une fois au lecteur que nous lui racontons en ce moment une histoire qui a le double mérite d'avoir été vraie dans le temps où elle s'est passée et d'être vraie tous les jours, hier comme aujourd'hui, aujourd'hi comme demain.
Quand le lecteur la connaîtra, il aura acquis l'avantage de pouvoir se dire à chaque instant du jour ou de la nuit si cela l'amuse :
— A l'heure qu'il est, l'histoire que j'ai lue se passe quelque part.
Edouard se promenait donc sans raison, sans besoins sanb plaisir.
Il avait peut-être été cinq ou six fois ainsi de la rue du Helder à la rue Grange-Batelière et de la rue Grange-Batelière à la rue du Helder, quand il s'arrêta de nouveau, et regarda l'heure à sa montre.
Il était neuf heures.
Edouard, pour varier ses distractions, s'approcha d'une chaise et s'assit avec tous les gens qui s'asseyent, l'été, devant le café de Paris, et qui forment deux haies au milieu desquelles monte et descend le flot des promeneurs oisifs.
Quand il fut assis, il mit une autre chaise devant lui, posa ses deux pieds sur un des bâtons, et se dandina, tout en continuant de fumer.
De temps en temps il voyait passer un ami, lui faisait un salut de la main ou portait cette main à son chapeau, selon le degré d'intimité où il était avec le passant, après quoi il continuait à se dandiner.
Cette existence, comme vous le voyez, manquait d'émotions, ou du moins d'émotions extérieures, car, en l'examinant bien, on eût vu qu'Edouard était préoccupé, et que quelque chose veillait encore dans cette espèce de lanterne éteinte qu'on appelle un homme qui s'ennuie.
La Fontaine aditqu'un poltron trouve toujours un plus poltron que soi. Il en est de même des gens
ennuyés, ils trouvent toujours un homme qui s'ennuie plus qu'eux.
C'était peut-être pour cela qu'Edouard attendait.
Alors il ne fut pas trompé dans son attente, car au bout d'une demi-heure un de ses amis, qui se promenait tout seul, l'ayant reconnu, s'approcha de lui et lui tendit la main.
— Comment vas-tu ? dit le nouveau venu.
— Bien, et toi?
— Moi aussi.
C'est ordinairement ainsi que les conversations commencent, et nos deux personnages n'étaient pas gens à commencer d'une façon plus originale.
Car n'allez pas croire que vous ayez affaire à un liomme exceptionnel. Edouard doit être rangé dans la catégorie des hommes ordinaires, dans ce qu'on nomme le commun des martyrs. Quant à son ami, il n'avait rien de plus remarquable que lui. D'ail leurs il n'est qu'un accident dans cette histoire.
Il peut s'appeler Jules si vous le voulez bien.
— Que fais-tu ici? reprit Jules.
— Je fume.
— Et toi?
— Moi, je me promène. Veux-tu te promener avec moi?
— Assieds-toi plutôt.
— Ma foi non î j'aime mieux marcher.
— Tu vas quelque part?
— Non. Que fais-tu ce soir?
— Rien, tu le. vois.
— Où est... Madame?
— Elle est chez elle.
— Vous êtes toujours bien ensemble ?
— Toujours.
Tout cela était dit avec le ton indifférent de deux hommes qui n'ajoutent aucune importance à ce qu'ils disent.
Jules tira sa montre.
— Huit heures trois quarts, dit-il, je te quitte.
— Où vas-tu donc?
— Ma foi, je vais un instant au Cirque.
— Eh bien ! je t'accompagne.
Jules ouvrit la portière d'un coupé vide qui staonnait là, et sur le siège duquel le cocher dormait.
— Cocher, fit le jeune homme en secouant le manteau de l'homme, qui se réveilla à cette secousse, au Cirque et vite.
La voiture partit lentement.
Les deux amis fumaient sans mot dire.
— Que diable as-tu donc ce soir? demanda Jules
après quelques instants de silence, tu as l'air de t'ennuyer horriblement,
— En effet, je m'ennuie.
— Pourquoi ?
— Parce que je m'ennuie. Si je savais pourquoi je m'ennuie, dans une heure je ne m'ennuierais plus.
— Tu es amoureux ?
— Certes non.
— Des ennuis de ménage ?
— Justement.
— Pourquoi ne romps-tu pas?
— Avec cela que c'est facile.
— Si c'était moi !
— Ah ! pardieu ! on dit toujours : si c'était moi, et quand on y est pincé, on ne sait plus comment faire. Je voudrais bien t'y voir, toi, qui dis : Si c'était moi ! Moi aussi j'ai dit à d'autres: Si c'était moi, — et aujourd'hui!...
— On s'en va tout bonnement.
— Est-ce que c'est possible?
— Qui te retient?
— Sait-on par quoi on est retenu ? voit-on seulement les fils qui vous attachent les pattes ? On veut s'en aller, on sent qu'il faut que l'on s'en aille, la raison, les relations, l'expérience, tout l'exige. On
n'aime plus la femme et l'on ne s'en va pas. Pourquoi ? Demande-le à d'autres. Quant à moi, je ne le sais pas.
— Depuis combien de temps vis-tu avec elle ?
— Depuis trois ans.
— Et elle t'aime toujours?
— Elle le dit.
— Et toi ?
— Oh ! moi, je ne l'aime plus.
— Et tu n'as rien à lui reprocher?
— Rien.
— Elle ne t'a jamais trompé?
— Jamais.
— Tu en es sûr?
— Oh ! quant à cela, oui, j'en suis sûr.
Voilà une vanité qui n'abandonne jamais les hommes, même lorsqu'ils sont laids, même lorsqu'ils | sont vieux, même lorsqu'ils sont trompés, surtout lorsqu'ils sont trompés.
Ce que j'en dis n'est pas pour porter atteinte à la vertu de la maîtresse d'Edouard. Depuis trois ans on n'avait pas fait un cancan sur elle. Avait-elle été fidèle, c'est ce dont personne n'eût pu répondre ; mais en tous cas, elle passait pour l'avoir été.
— S'apercoit-elle que cette vie-là t'ennuie? reprit
Jules.
— Il faudrait qu'elle fût aveugle pour ne pas le voir.
— Que dit-elle?
— Elle pleure.
— Comme c'est gai !'
— Ne m'en parle pas, mon clier; il y a des moments où j'ai envie de me jeter à l'eau, ma parole d'honneur, ou de me brûler la cervelle. Ali ! ne fais jamais la folie de vivre maritalement avec une femme.
— Dis-lui que tu es forcé de partir.
— Elle ne me croira pas. Elle sait bien que lien ne m'appelle hors de Paris. Elle connaît mieux mes affaires que moi.
— Trompe-la.
— C'est ce que j'ai fait.
— L'a-t-elle su?
— Parfaitement.
— Qu'a-i-elle dit?
— Elle m'a fait des scènes d'nboii], (luis elle n'a plus rien dit; mais elle a tant pleuré que j'ai eu i)ilié d'elle et que je ne la trompe plus.
— Alors tu l'aimes encore ?
— Non, je ne l'aime plus ; mais, après tout, je n'ai pas le droit de lui faire du mal à cette femme qui ne m'a jamais rien fait. Que veux-tu qu'elle devienne si je la quitte?
— Elle prendra un autre amant.
— Tu ne la connais pas. Elle est capable d'en mourir.
— Est-ce que les femmes meurent de cela?
— Je sais bien ce que je dis. Un jour, fatigué de ces scènes de jalousie, abruti par cette vie incompatible avec mon âge et mon caractère, je m'en suis allé. J'ai pris une chambre dans un hôtel. C'était l'hiver. Toute la nuit elle est restée assise et grelottant sur une borne à ma porte, et le lendemain elle a recommencé. Le troisième jour elle était dans son lit avec la fièvre et se mourait, littéralement. Est-ce que je pouvais laisser cette malheureuse créature dans cet étal-là?
— Tu y es retourné alors?
— Oui.
— Elle a guéri?
— Certainement.
— Elle eût aussi bien guéri sans toi. Il fallait profiter de l'occasion pour partir, et aujourd'hui, tu en
serais débarrassé. Avoue que tu l'aimes toujours, ou bien que tu te refuses à l'idée qu'elle ait un autre amant, non pas parce que c'est impossible, mais parce que tu sens que cela te ferait de la peine qu'elle dît à un autre homme ce qu'elle t'a dit pendant trois ans et ce que tu crois qu'elle ne peut plus dire qu'à toi maintenant.
Edouard ne répondit rien.
— Cela est si vrai, reprit Jules, que si, dans ce moment, au lieu d'être convaincu qu'elle se lamente de ton absence et qu'elle t'attend en pleurant, tu croyais qu'elle fait des coquetteries avec un de tes amis, tu rebrousserais chemin et tu rentrerais chez toi. Les hommes ne sont confiants que par vanité, mon cher, et si les femmes étaient bien imbues de ce principe, au lieu de faire des scènes à Thomme qui veut les quitter, elles n'auraient pour le retenir qu'à avoir l'air de consentir à ce qu'il parte et à être prêtes à le remplacer même avant son départ. Heureusement pour nous, toutes ne savent pas cela. Qui Anaïs avait-elle pour amant avant toi ?
— Est-ce que je le sais?
— Certainement tu le sais, puisque c'est chez son amantquetul'as connue. Un petit brun, et pardieu ! je ne connais que ce nom-là ; le comte de... le comte
de... enfin, le nom n'y fait rien; eh bien ! mon cher ami, quand il a voulu la quitter, elle a fait les cent coups, elle l'a suivi, elle a donné des soufflets à sa nouvelle maîtresse; elle a voulu lui brûler la cervelle à ce pauvre garçon, elle l'eût empoisonné, que saisie, moi. Il a tenu bon, il l'a quittée, et elle t'a pris, et elle est prête à faire aujourd'hui contre toi ce qu'elle a déjà fait contre lui. Tu es bien bon de te gêner.
Soit que ce que Jules disait fût vrai et qu'Edouard ne trouvât rien à répondre, soit que, ce qui est plus vraisemblable, il fût contrarié des souvenirs que son ami venait d'évoquer, Edouard ne répondit pas une syllabe.
Jules de son côté craignit d'avoir été trop loin, etr pour changer la conversation brusquement, il cria au cocher :
— Allons, cocher, plus vite; vous ne marchez pas, mon brave homme!
La voiture se mit à rouler un peu plus rapidement, el, s'arrêta quelques instants après devant le Cirque, sans que les deux amis se fussent adressé la parole depuis les derniers mots quefnous venons de rappoj'ter !
Ils prirent leurs billets et entrèrent.
Le Cirque était plein.
Edouard et Jules restèrent debout du cote où les chevaux entrent, et où se tiennent ordinairement ceux qui croient se poser en causant avec les écuyères, et en leur adressant des compliments lorsqu'elles entrent dans le cirque ou lorsqu'elles en sortent.
Le spectacle touchait à sa lin.
Edouard ne disait rien. Il regardait sans curiosité ce que l'on faisait, et jouait avec sa canne.
.Jules lorgnait les femmes.
— Est-ce que cela t'amuse? demanda Edouard à Jules, un quart d'heure après qu'ils étaient entrés.
— Non, aussi ne suis-je venu ici que pour trouver avec qui souper.
— Alors, jem'en vais, moi.
— Tu ne veux pas souper ?
— Non. Je rentre.
— Tu as peur d'être grondé.
— Non, mais je ne veux pas souper,
— Attends au moins la fm du spectacle. Edouard s'accouda et attendit.
Cinq minutes après, Jules reprit :
— Dis donc, Edouard.
— Quoi?
— Vois-tu ces deux petites femmes qui sont làbas?
— Où?
— Sur le second rang. Il y en a une avec un chapeau de paille et une autre avec un chapeau de crêpe. Un manteletbleu et un mantelet gris. îVoistu?
— Oui.
— Si tu veux nous irons souper avec elles. -— Tu les connais ?
— Beaucoup.
— Elles sont jolies ?
— Oui. Allons-nous leur parler.
— - Non, décidément il faut que je rentre.
— Tu as donc quelque chose à faire chez toi ?
— Viens donc, Anaïs ne te dira rien.
— Ce n'est pas pour cela, mais sérieusement il faut que je rentre de bonne heure.
— Adieu alors, mais je vais offrir à souper à mes deux amies. Sans rancune.
— De quoi ?
— De ce que je t'ai dit en venant.
— Es-tu fou?
Les deux amis échangèrent une poignée de main.
Jules alla rejoindre les deux femmes qui venaient de le reconnaître, et qui lui avaient fait de l'œil un signe qui voulait certainement dire : venez nous parler.
Quant à Edouard il avait quitté le théâtre et marchait rapidement vers le boulevard.
Il demeurait rue Laffitte.
Nous prévenons le lecteur qu'Edouard était sorti avec la ferme intention de ne rentrer que le plus tard possible.
Pourquoi avait-il si subitement changé d'avis?
S'était-il en effet rappelé qu'il eût besoin de rentrer chez lui ?
Non.
Mais si le lecteur a quelque peu la connaissance du cœur humain, il a déjà deviné pourquoi Edouard tenait tant à revoir Anaïs plus tôt qu'il n'y comptait en sortant.
S'il n'a pas cette importante science, qu'il lise attentivement le chapitre suivant, il saura à quoi s'en tenir sur la subite résolution que venait de prendre notre héros, héros vulgaire s'il en fut.
Nous faisons ici une étude de détails invisibles a l'œil nu de ceux qui ne sont pas de sérieux observateurs de ce qu'on appelle le cœur humain.
Tout le monde comprendra la vérité de ce que nous écrivons ; mais dix personnes seulement sur cent ont pu être appelées à jouer un rôle complet dans cette histoire déjà vieille et toujours jeune, qui, comme le monde, recommence tous lès matins.
A quoi Edouard pensait-il en revenant chez lui ou plutôt chez eux? Il ne le savait pas. Ce qu'il allait
dire et faire en entrant, il eût été incapable de le dire, et cependant il marchait plus vite que s'il eût été appelé par la plus importante des affaires. Il arriva enfin.
— Madame est-elle sortie? demanda-t-il au portier.
— Non, monsieur.
Edouard monta trois étages et sonna. La femme de chambre vint lui ouvrir la porte.
Une lampe à demi baissée avait été déposée dans l'antichambre, pour éclairer Edouard, dans le cas où il serait rentré après le coucher de la femme de chambre.
- Edouard prit cette lampe, traversa la salle à manger, un élégant salon plein de tableaux, de fleurs et de chinoiseries, et ouvrit brusquement la porte de la chambre à coucher.
— Vous m'avez fait peur, dit avec un petit cri une femme appuyée sur le balcon de la fenêtre.
— Ne m'attendiez-vous pas ? répondit sèchement Edouard.
— Je ne vous attendais pas si tôt, mon ami.
— Pourquoi donc ?
— P8'':e qu'ordinairement vous rentrez plus tard.
— Encore des reproches.
— Je ne vous fais pas de reproches. Je vous dis
seulement que j'ai été un peu saisie par le bruit que vous avez fait en ouvrant cette porte, parce que ordinairement vous ne rentrez pas de si bonne heure.
— Je rentre à l'heure où il me plaît de rentrer. C'est bien mon droit, je pense.
— Je ne le conteste pas, et je ne sais pas pourquoi vous me cherchez querelle pour ce cri bien involontaire.
Pendant ce temps, Edouard avait posé la lampe sur la cheminée, avait ôté son chapeau, s'était assis sur le canapé et passait ses mains dans ses cheveux, en poussant un soupir d'ennui.
—Voulez-vous que je ferme la fenêtre? reprit Anaïs.
— Fermez-la si vous voulez.
— Vous n'avez pas froid ?
— On n'a pas froid au mois d'août à onze heures du soir.
Anaïs ne répondit rien, et s'approchant de la cheminée, elle prit une lime et se mit à arranger ses ongles. Anaïs était jolie. Elle avait de grands yeux noirs, le teint blanc, la bouche petite, les dents blanches. Ses bandeaux noirs dénotaient une nature ardente. Ses épaules étaient belles sou5 la transparence de sa robe de mouseline. Sa taille' était fine, ses bras bien faits, ses pieds mignons.
Enfin, c'était ce qu'on appelle une jolie femme, mais voilà tout. Sa beauté manquait de finesse, sinon de distinction, et il y avait dans cette tête séduisante, au premier abord, un côté commun et maladroit. On sentait que cette femme devait se tromper souvent et manquer de toutes les ressources de ce sentiment intelligent qui fait la véritable supériorité des femmes sur nous.
La conversation avait été commencée de telle façon, que ni Edouard ni Anaïs ne semblaient avoir envie de la continuer.
Quiconque eut pensé cela se fut trompé.
Tous deux désiraient la reprendre, mais aucun des deux n'osait ou plutôt ne voulait adresser la parole à l'autre.
Alors il arriva ce qui arrive toujours dans ces caslà. Au bout de dix minutes de silence, Edouard et Anaïs, pris en même temps de la crainte qu'il ne se prolongeât, ouvrirent la bouche en même temps pour dire quelque chose.
Tous deux s'arrêtèrent.
— Vous alliez dire ? demanda Anaïs.
— Parlez, parlez, fit Edouard en s'inclinant.
— Oh ! je n'avais rien de bien intéressant à vous communiquer.
— Ni moi non plus.
Nouveau silence.
Cependant il est évident pour nous, qui connaissons Edouard, qu'il désirait que la conversation se rétablît, car il méditait certainement quelque cJiose. Seuloment il voulait que ce fût Anaïs qui attaquât.
Charmante chose que la fin d'une liaison où ceux qui quelque temps auparavant s'aimaient et ne pouvaient vivre l'un sans l'autre, en arrivent à se traiter en ennemis, et à se surveiller mutuellement jusque dans leurs paroles.
— Voyons, Edouard, fît Anaïs en s'approchant de son amant, en prenant sa main et en s'asseyant à côté de lui ; voyons, qu'avez-vous encore ce soir?
— Mais je n'ai rien, je vous assure.
— Vous paraissez triste, contrarié. Est-ce encore moi qui en suis cause?
— En aucune façon.
— Je vous ennuie, n'est-ce pas?
— Je ne dis pas cela.
— Mais vous le pensez. Est-ce ma faute si vous ne m'aimez plus?
— Je vous aime toujours.
— Comme vous me dites cela !
— Comment voulez-vous que je vous le dise? Quand
011 vit depuis trois ans avec une femme, ou ne peut passer sa vie à lai dire qu'on l'aime. Elle le sait, cela suffit.
— C'est juste.
Anaïs retira sa main de la main d'Edouard, se leva, s'appuya sur le velours de la cheminée, et se mit à jouer avec la chaîne d'un lorgnon qui se trouvait là.
— Qu'est-ce que vous avez encore? fit Edouard, voilà que vous faites la moue.
— Moi, je ne vous dis rien.
— Vous ne me dites rien, mais vous faites une figure!...
— Quelle figure voulez-vous que je fasse? Je vois que je vous ennuie, je me lève et je ne vous dis plus rien. On ne peut pas au contraire être plus aimable.
— Tenez, Anaïs, cette vie-là n'est pas tenable, s'écria Edouard en se levant à son tour, en mettant ses mains dans ses poches, et en se promenant de long en large dans la chambre. Il faut en finir.
— Je ne sais vraiment pas ce que vous avez ce soir, vous rentrez de mauvaise humeur, vous me maltraitez parce que j'ai peur en vous entendant venir, je m'approche de vous, je vous prends la main, je veux vous embrasser, je vous demande ce que vous avez, et vous me recevez comme un chien.
Est-ce ma faute si vous avez vu ce soir des gens qui vous ont contrarié?
— Je n'ai vu personne qu'un de mes amis !
— • Je ne vous demande pas compte de votre soirée.
— C'est extraordinaire. C'est ordinairement la première chose que vous faites quand je rentre.
— Vous allez recommencer à me dire des impertinences comme hier, comme tous les jours depuis un mois.
~ Quelle impertinence y a-t-il dans ce que je vous dis?
— Je vois bien où vous voulez en venir, Edouard. Et Anaïs porta son mouchoir à ses yeux, car elle fi'avait pu retenir ses larmes.
— Allons, bien ! voilà les larmes maintenant ! s'écria Edouard. Adieu.
En même temps il prenait son chapeau et ouvrait la porte.
Anaïs essuya ses yeux à la hâte, et, la voix toute tremblante encore, elle dit en courant après Edouard:
— Vous sortez?
— Oui.
— Où allez-vous ?
— Je vais me promener.
— Pourquoi?
— Parce qu'il ne m'amuse pas de vous voir pleurer.
— Je ne pleure pas.
— Vous ne pleurez pas?
— Non, mon ami.
— Pourquoi avez- vous les yeux rouges, alors?
— Parce que j'ai pleuré toute la soirée.
— Quelle vie ! quelle vie 1 mon Dieu ! s'écria Edouard en fermant les poings et en se laissant tomber sur un fauteuil du salon.
Anaïs courut se mettre à genoux devant lui et s'essuyant les yeux une dernière fois, elle ajouta d'un ton suppliant :
— Allons, ne te mets pas en colère. Que veux-tu ! c'est plus fort que moi. Je ne puis pas m'empêcher de pleurer quand tu n'es pas là. Pardonne-moi.
Edouard fit un geste d'impatience,
— Voyons, reprit-elle, embrasse-moi, je ne pleurerai plus.
— Vous croyez donc qu'il est drôle de ne pas pouvoir sortir sans se dire qu'on laisse derrière soi une femme qui va pleurer tout le temps qu'on sera dehors. En vérité, c'est de la tyrannie. Je ne peux pas passer la soirée avec un de mes amis sans vous trou-
ver en larmes quand je rentre. Que diable! il y a assez d'occcasions de pleurer dans la vie, sans s'en créer encore, et surtout pour de pareilles futilités.
— Eh bien ! ce sera aujourd'hui la dernière fois, je te le promets.
— Vous dites la morne chose, tous les jours.
— Cela prouve que je vous ainie, voilà tout.
—On prouve aux gens qu'on les aime en leur rendant la vie heureuse, et non en pleurant du matin au soir.
— Voyons, embrasse-moi, je ne pleurerai plus. Tu feras tout ce que tout voudras et je ne dirai plus rien. Est-ce bien?
— Je ne vous en demande pas tant. Je vous demande seulement de ne pas voir autre chose que ce qui est. Je sors, je rencontre un ami, je rentre, c'est bien simple, je crois.
•— N'en parlons plus. Tu m'aimes toujours?
— Vous le savez bien.
— Alors pourquoi me dis-tu : vous?
— Tu le sais bien. /
Anaïs sauta au cou d'Edouard, et l'embrassa à plusieurs reprises. Elle lui ôta son chapeau, le posa sur une chaise et s'assit sur les genoux de son amant.
— Est-il venu quelqu'un ce soir ? reprit Edouard.
— Oui.
— Qui donc?
— Le tapissier.
— Qu'est-ce qu'il veut?
— Il veut de l'argent.
— Combien lui doit-on encore?
— Trois mille francs.
— Que le diable l'emporte, lui et ses meubles. Anaïs baissa la tête.
— Si j'avais su, dit-elle, je ne te l'aurais pas dit qu'il était venu.
— On ne voit que des créanciers ici.
— Ce n'est pas moi qui ai fait les dettes, je pense.
— Ce n'est pas pour moi que je les ai faites en tous cas.
Anaïs se leva.
— Où allez-vous? fit Edouard.
— Je vais me coucher.
— Qu'est-ce que vous avez encore?
— Rien. Vous vous fâchez à propos de tout.
— Je ne puis donc pas faire une observation, maintenant?
— Vous êtes libre.
En même temps, Anaïs ôtait sa ceinture, et commençait à se déshabiller.
Edouard resta seul dans le salon.
— Quand donc en fini rai -je avec cette vie-là? murmura4-il. Des larmes, des scènes, des créanciers! c'est à n'y pas tenir.
— Venez par ici, dit Anaïs, de sa chambre à coucher et de sa voix la plus douce.
Edouard se leva et rentra dans l'autre chambre, toujours les mains dans ses poches et avec une figure sépulcrale.
Anaïs défaisait son corset, et malgré lui, Edouard considérait sa maîtresse.
— Si cela te gêne de payer ce tapissier en ce moment, dit celle-ci qui employait tous les moyens pour dérider son amant, et qui essayait de chasser une à une les causes de sa mauvaise humeur : si cela te gêne de payer M. Ridel, il paraît que le tapissier s'appelait Ridel, je vendrai des bijoux et nous le payerons.
— Qui est-ce qui vous prie de vendre vos bijoux? répliqua aigrement Edouard, est-ce que j'ai l'habitude de payer mes dettes avec les bijoux des femmes ? Vous moquez-vous de moi?
— C'est vous qui m'avez donné ces bijoux! vous êtes bien libre d'en disposer.
— Est-ce que je reprends ce que je donne ? Vous ne savez dire que des impertinences, en voilà assez. Vous me confondez avec quelque autre de vos anciens amants sans doute.
Ce mot blessa Anaïs, qui venait de s'égratigner la main avec la baleine de son corset, et qui répliqua :
— Mes anciens amants vous valaient bien, mon cher ami.
— Retournez avec eux, alors.
■— Si je l'avais voulu, cela n'eût dépendu que de moi.
— Veuillez-le donc une bonne fois, et que je n'entende plus parler devons, car, ma parole d'honneur, j'en ai par-dessus les épaules.
Anaïs sonna.
— Qu'est-ce que vous voulez? fit Edouard.
— Je veux ma femme de chambre.
— Pourquoi faire?
— Pour qu'elle aille me chercher une voiture.
— Vous allez sortir?
— Oui.
— Sortez î
En ce moment la femme de chambre parut.
— Allez me chercher un fiacre, lui dit Anaïs. La femme de chambre sortit.
Anaïs relaça son corset, passa sa robe, se jeta un cachemire sur les épaules, mit son chapeau, s'adossa à la cheminée et attendit.
Edouard ne disait plus rien.
-— On ne torture pas ainsi une femme, murmura Anaïs presque avec le ton de la menace.
Edouard ne répondit pas.
— Il n'y a pas que vous au monde, Dieu merci, et je ne souffrirai pas plus longtemps de vos impertinences.
Même silence de la part d'Edouard.
— Traiter ainsi une femme, continua Anaïs, une femme qui se sacrifie depuis trois ans pour vous, c'est trop fort ! Mais cette fois c'est bien fini, je vous en réponds.
Edouard n'avait pas l'air d'entendre. Il dandinait sa jambe gauche qu'il avait passée par-dessus sa jambe droite.
La femme de chambre reparut.
— Le fiacre que Madame a demandé est en bas, dit-elle.
— C'est bien, fit Anaïs; descendez avec moi, vous m'accompagnerez.
Elle fit un salut de la tête à Edouard et passa.
Edouard ne bougea point .
Anaïs sortit et ferma violemment la porte du carré.
Edouard resta seul, se leva, s'approcha de la glace, passa la main dans ses cheveux en se regardant, vint à la fenêtre, la ferma avec bruit au moment où Anaïs montait dans son fiacre, ôta son habit, ouvrit un livre, et s'assit sur le canapé dans la position d'un homme qui lit.
Nous devons à la vérité de dire qu'il ne lisait pas.
11 écouta si la voiture s'éloignait, il n'entendit rien.
Quelques instants après on frappa à la porte de la chambre.
— Entrez, dit-il .
C'était la femme de chambre, Rosalie.
— Madame a oublié ses gants, elle m'envoie les chercher, dit cette fille.
Un imperceptible sourire de doute se dessina sur les lèvres d'Edouard.
— Cherchez , dit-il.
La femme de chambre cliercha pendant cinq minutes sans rien trouver et sans qu'Edouard lui adressât la parole, après quoi elle redescendit.
Le silence de la rue se continua. Le fiacre ne faisait pas un mouvement.
Cinq minutes s'écoulèrent encore.
On frappa de nouveau .
— Entrez, dit Edouard.
C'était encore la femme de chambre.
— Monsieur, dit-elle, Madame désire vous parler. Voulez-vous descendre ?
— Si Madame veut me parler qu'elle monte ; nous serons mieux ici qu'en bas.
— Elle ne veut pas monter.
— Et moi, je ne veux pas descendre.
La femme de chambre alla porter cette réponse à sa maîtresse.
Edouard entendit le bruit du fiacre qui s'en allait.
— Elle s'en va pour tout de bon, pensa-t-il.
Et il s'apprêta à ouvrir la fenêtre, afin de voir quelle direction prenait la voiture .
Au moment où il mettait la main sur l'espagnolette, la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Anaïs pâle, la bouche irritée, entra en ôtant les gants que la femme de chambre était venue chercher et qu'elle n'avait pas trouvés.
— C'est une infamie ! murmura Anaïs.
— Quoi donc? demanda Edouard.
— Ce que vous venez de faire.
— Qu'ai-je fait?
— Laisser ainsi une femme toute 'seule dans la rue cà minuit; c'est une lâcheté; mais je me vengerai.
Et tout en disant cela, Anaïs ôtait son châle et son chapeau, et la femme de chambre les emportait.
— C'est vous qui avez voulu sortir, dit Edouard, qui, ayant le sang- froid de son côté, se sentait le plus fort. Pourquoi n'êtes- vous pas sortie?
— Parce que je suis ici chez moi, et que je serais bien bonne de m'en aller. Si cela ne vous convient pas, allez-vous-en.
— Ma foi non, il est trop tard ce soir.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Anaïs, dont les dents claquaient de fièvre et de colère et en pleurant à chaudes larmes, qu'est-ce que j'ai fait au ciel pour être si malheureuse?
Et, se jetant sur son lit, elle cachait sa tête dans ses mains pour étouffer ses sanglots, et ses mains crispées déchiraient en même temps les dentelles des malheureuses taies d'oreiller.
J'ai remarqué que dans ces scènes-là, les étoffes et les dentelles souffrent beaucoup.
— Voilà maintenant les grincements de dents et les attaques de nerfs, murmura Edouard. C'est tous les jours la même chose.
— Faut-il que vous soyez lâche pour insulter une femme qui ne peut pas se défendre ! Si j'étais homme, vous n'agiriez pas ainsi.
Il arrive toujours un moment, dans ces sortes de querelles, oii la femme, quand elle est de la nature et de l'espèce d'Anaïs, bien entendu, c'est-à-dire quand elle ne peut appeler à son secours ni l'éducation ni la dignité, ne recule devant aucune des épithètes que peuvent se donner entre eux deux charretiers qui se disputent, ou deux harangèresqni s'en veulent.
Edouard était habitué à cette dernière péripétie.
— Très-bien, dit-il, passons aux grossièretés. Et il alla ouvrir la porte.
— Rosalie I cria-t-il.
— Monsieur ! répondit la femme de chambre.
— Venez désliabiller madame qui est souffrante et veut se coucher.
La femme de chambre et la maîtresse restèrent seules dans la chambre à coucher.
Edouard revint dans le salon et s'assit en se disant :
— Quand on pense qu'il y a des gens qui voudraient être à ma place.
Il mit ses coudes sur ses genoux et laissa tomber sa tête dans ses mains.
De temps en temps il entendait, au milieu des menaces et des paroles entrecoupées d'Anais, Rosalie qui lui disait :
— Voyons, madame, calmez-vous, ne vous faites pas de mal. Ce ne sera rien.
Anaïs se coucha.
Quand elle fut couchée, Rosalie vint trouver Edouard dans le salon :
— Monsieur, lui dit-elle, allez, je vous en prie, auprès de Madame, elle pleure, elle a le frisson, elle est malade.
Edouard se leva comme un homme qui se résigne et passa dans la chambre à coucber.
Deux heures après, Anaïs et Edouard dormaient.
Maintenant, le lecteur a-t-il deviné pourquoi Edouard avait fait une scène à sa maîtresse sans que celle-ci l'y eût excité par quoi que ce fût?
S'il ne l'a pas deviné, nous allons le lui dire.
Edouard avait cherché querelle à Anaïs parce que Jules lui avait dit qu'elle avait fait autrefois pour le comte dont il ne s'était plus rappelé le nom, ce qu'elle faisait aujourd'hui pour lui, et Edouard avait, comme la plupart des hommes, comme tous les
hommes même, la jalousie rétrospective, cette terrible jalousie qui demande toujours compte du passé, et qui ne le pardonne pas; jalousie d'autant plus difficile à combattre qu'elle est sûre de ce qu'elle dit, et qu'elle ne peut pas douter, puisqu'elle a toujours devant les yeux le fait accompli et connu de plusieurs, ce qui pis est.
Le lendemain se passa comme tous les lendemains de ces sortes scènes.
La femme est abattue, l'homme se repent parce qu'il sent dans le fond de son âme qu'il a eu tort et qu'il a abusé de la supériorité qu'a, dans une liaison, l'homme sur la femme, l'homme qui n'aime plus, bien entendu.
11 y a toujours un moment où l'homme, se rappelant les preuves d'amour que sa maîtresse lui adonnées et les détails de l'intimité heureuse, a regret du chagrin qu'il lui cause. La femme qui a la nuit
devant elle pour tout réparer, connaît et saisit ce moment de repentir, en profite avec cette adresse féline qui la caractérise, et l'aurore retrouve amoureux ceux que la nuit avait laissés ennemis.
Tout le monde a passé par ce chemin-là.
Mais il y a en cela réaction comme en toul, c'est-àdire qu'il faut que la femme soit bien adroite pour que cette nouvelle lune de miel dure vingt-quatre heures, et pour que l'homme qui, la veille, regrettait d'avoir été trop méchant, ne regrette pas le lendemain d'avoir été trop bon.
Décidément l'amour est une lutte.
Le lendemain donc tout alla assez bien.
Au point du jour, dans un embrassement matinal, Edouard et A nais s'étaient promis, l'un d'être plus souvent chez lui désormais^ l'autre d'être moins exigeante; tous deux de s'aimer toujours.
Il faisait beau.
Ils déjeunèrent assez gaiement.
De temps en temps Anaïs allait chercher la main d'Edouard sous ia table, lui souriait et lui tendait ses lèvres.
Le repas s'interrompait de baisers comme un vrai repas de raccommodement.
A une heure Anaïs commença à s'habiller.
— Veux-tu que nous sortions? dit-elle à Edouard.
— Volontiers.
— Nous irons faire un tour au bois.
— C'est cela.
Elle se mit à sauter comme un enfant.
La femme de chambre devant qui toutes ces scènes se passaient, scènes de brouille et de raccommodement, ne pouvait s'empêcher de sourire.
— Quelle robe veux-tu que je mette? disait Anaïs.
— Mets une robe rose et le mantelet pareil.
— Avec un chapeau de paille.
— Parfaitement.
— Tu m'aimes bien ?
— As-tu besoin de le demander?
— Me trouves-tu toujours un peu jolie ?
Pour toute réponse, Edouard embrassait encore sa maîtresse.
— Nous allons au bois?
— Et puis delà?
— Où veux-tu aller?
— J'ai une envie.
— Laquelle?
— C'est de dîner aujourd'hui dehors et d'aller ce
soir au spectacle.
— Eh bien ! nous dînerons dehors et nous irons au spectacle ensuite.
C'est par toutes ces petites concessions faites le lendemain d'une scène comme celle qui avait eu la veille, qu'une femme comprend son empire sur son amant et arrive maladroitement à en abuser.
Les femmes sont pour leurs amants ce que sont les rois pour leurs peuples, humbles d'abord, tyrans ensuite. Oh! que je viens de faire là une comparaison commune !
La promenade et le dîner eurent lieu. Dire qu'Edouard s'y amusa, ce serait mentir. Il éprouvait ce qu'éprouve toujours un homme qui veut rompre avec sa maîtresse et qui se voit retomber de nouveau sans défense entre ses mains, après avoir laissé échapper une occasion de rupture. Aussi malgré toutes ces prévenances et peut-être même à cause de toutes ces prévenances d'Anaïs, notre héros étaitil redevenu quelque peu maussade, et quand il entra avec elle au théâtre du Palais-Royal, il était tout prêt à lui chercher une mauvaise querelle au moindre prétexte qu'elle lui fournirait.
Ils avaient pris une petite loge de rez-de-chaussée.
Edouard fit passer Anaïs devant lui et s'assit dans le fond de la loge.
— Mets-toi sur le devant, à côté de moi, lui dit Anaïs.
— C'est inutile, je suis bien là.
— Tu ne verras rien.
— Qu'est-ce que cela fait ?
— ïu as peur qu'on ne te voie avec moi.
— Tu vas recommencer tes suppositions et tes méchancetés.
— Te voilà encore de mauvaise humeur.
— Je ne suis pas de mauvaise humeur, seulement je suis bien libre de ne pas me mettre sur le devant de la loge. D'ailleurs ce qu'on joue ne m'amuse pas.
— Pourquoi es-tu venu alors?
— Pour t' accompagner.
— Tu sais bien que je ne m'amuse pas quand tu t'ennuies.
— Je ne te dis pas que je m'ennuie, je te dis seulement que j'aime mieux rester dans le fond de la loge.
Anaïs haussa les épaules, prit la lorgnette et se mit à lorgner dans la salle.
Elle salua quelqu'un.
— Qui salues-tu? demanda Edouard.
— Je salue Jules.
— Oii est-il donc ?
— Dans une loge de face avec deux l'enimes.
— Les deux femmes d'hier, sans doute.
— Quelles femmes d'hier?
— Deux femmes qui étaient au Cirque.
— Tu as donc été hier au Cirque?
~ Oui.
— Tu ne me l'avais pas dit.
— Est-ce qu'il fallait ahsolumeni que je te le disse?
— Tu me fais toujours des cachottei'ies. Quelles sont ces femmes?
— Je ne les connais pas.
— Tu ne les connais pas et tu viens de les reconnaître, comment cela se fait- il?
— Jl me semble cependant que c'est clair, reprit Edouard avec le ton de Timpatience.
— Oh ! ne t'emporte pas.
— Veux- tu m'écouter?
— Parle.
— Hier je suis allé au Cirque.
— Bien.
-— J'y ai vu Jules qui m'a demandé si je voulais aller souper avec lui et ces deux femmes qu'il connaît.
— Tu as refusé.
— Tu le sais bien puisque je suis rentic à onze heures.
— Tu aurais pu avoir soupe auparavant.
— Puisque je te dis que je n'ai pas soupe. Quelles raisons ai-je de te mentir?
— Depuis quelque temps tu me mens souvent.
— Quand on pense que nous ne pouvons pas passer une soirée sans nous quereller, lit Edouard en se croisant les bras avec impatience.
— Ab ! que tu es maussade.
— Tiens, je vais fumer un cigare, sans quoi nous nous disputerons encore.
— Tu me laisses seule?
— As-tu peur qu'on t'enlève? Je reviens dans un quart d'heure.
— Tu ne vas que là, bien sûr ?
Pour toute réponse, Edouard ouvrit la loge et sortit.
— L'insipide créature ! murmura-t-il, quand il fut dans le corridor.
Anaïs en prit son parti, et se mit à écouter la pièce que l'on jouait.
Edouard descendit, alluma un cigare, et se i)romeiia de long en large dans le jardin.
Quand il eut fini son cigare il remonta.
C'était pendant un entr'acte, En regagnant sa loge, il rencontra un avocat de ses amis, ou plutôt de ses connaissances, un de ces hommes graves à trente ans, et qui vivent complètement étrangers au monde que voyait Edouard.
Ces gens-là, quand ils rencontrent des jeunes gens comme Edouard, auxquels ils sont supérieurs en tout, n'en sont pas moins émus pour ainsi dire. Ce sont de ces gens qui dans ces circonstances-là, disent : vous devez savoir telle ou telle chose, vous quiètes un lion.
Ces gens que l'étude isole, regardent comme des dieux ceux qui vivent dans ce cercle d'oisifs qu'on appelle tantôt des merveilleux, tantôt des dandys, tantôt des fashionables, tantôt des lions. Eux qui n'ont pour maîtresse qu'une petite ouvrière en chapeaux ou en robes, ou la femme de quelqu'un de leurs clients, bourgeoise sentimentale et prétentieuse, ils regardent avec admiration ceux qui comptent leurs maîtesses par douzaines , et les prennent dans ce monde féerique, fermé pour eux, qu'habitent les actrices et les femmes entretenues.
Ce sont enfm des gens qu'un homme comme Edouard est heureux de rencontrer pour les ébouriffer, mot nouveau dont nous recommandons l'usage
dans cette extension morale, en leur parlant femmes, chevaux et modes .
Edouard ne manqua pas cette bonne fortune.
— Que diable regardez-vous là, mon cher Paul, par la lucarne de cette loge ? lui dit notre héros en l'abordant.
— Ah ! c'est vous, cher ami, répondit l'avocat en rougissant un peu. Je regarde une bien jolie femme, que vous devez connaître, vous qui êtes un lion.
— Où donc ? demanda Edouard, flatté de cette supposition, car chacun a l'amour-propre de sa spécialité.
— Tenez, là-bas, fit l'avocat en faisant hausser Edouard sur ses pieds, et en lui montrant la loge d'Anaïs, cette petite femme brune dans la loge qui touche à la scène.
— Je crois bien , que je la connais , répondit Edouard avec un mouvement d'orgueil et de joie que nous ne saurions décrire, et qu'il cacha le mieux qu'il put sous un ton indifTérent.
— Vous la connaissez î
— Beaucoup.
— Pourquoi riez-vous ?
— Parce qu'on ne peut la connaître plus que moi.
— C'est votre maîtresse ?
— Justement !
Paul considéra Edouard avec admiration .
— Ah ! ah ! c'est une bien jolie personne, reprit-il.
— Oui, elle est assez gentille.
— Dites qu'elle est charmante, mon ami. Je n'ai jamais vu une aussi jolie femme. — Ainsi elle est votre maîtresse ?
Paul avait l'air de douter et continuait à regarder Edouard.
— Vous en avez comme cela vingt par an ? demanda-t-il à Edouard .
— Non, voilà trois ans que je suis avec celle-là.
— Et vous êtes toujours bien ensemble ?
— Toujours.
— Oh ! la jolie personne! reprit une seconde fois Paul, elle a l'air distingué. A-t-elle de Tesprit?
— Beaucoup .
— Quel gaillard vous faites !
— Voulez-vous que je vous présente à elle ?
— Bien volontiers; mais je l'ennuierai peut-être?
— Point du tout.
— Le fait est que je serai bien heureux de faire sa connaissance.
^ A quelle place êtes-vous ?
— Je suis à l'orchestre,
— Seul.
— Tout seul. J'ai dîné dans ce quartier-ci. Je ne savais que faire après mon dîner, je me suis dit : je vais aller au Palais-Royal. C'est le théâtre qui m'amuse le plus. Sainville est adorable.
Tout en causant ainsi, Edouard et l'avocat étaient arrivés à la loge d'Anaïs.
— Je te présente M. Paul Cournon, avocat, un de mes bons amis que j'ai trouvé, dit Edouard, en admiration de toi h l'autre bout de la salle.
Paul salua trois fois avec sa tête, avec son corps et avec son chapeau qu'il tenait à deux mains.
— Edouard a raison, Madame, dit- il en rougissant je vous admirais de loin sans me douter que j'aurais le bonheur de vous admirer de près.
Paul se tira assez bien de sa phrase.
— Vous êtes beaucoup trop bon, répliqua Anaïs avec un gracieux sourire, tel qu'une femme en adresse à l'homme dont elle voit que l'opinion la fait vnloir dans l'esprit de son amant, et j'espère, continua-t-elle, que vous ne vous en tiendrez pas à cette \isite.
Paul salua une quatrième fois et s'assit.
— Justement !
Paul considéra Edouard avec admiration .
— Ah ! ah ! c'est une hien jolie personne, reprit-il.
— Oui, elle est assez gentille.
— Dites qu'elle est charmante, mon ami. Je n'ai jamais vu une aussi jolie femme. — Ainsi elle est votre maîtresse ?
— Oui.
Paul avait l'air de douter et continuait à regarder Edouard.
— Vous en avez comme cela vingt par an ? demanda-t-il à Edouard .
— Non, voilà trois ans que je suis avec celle-là.
— Et vous êtes toujours bien ensemble ?
— Toujours.
— Oh ! la jolie personne ! reprit une seconde fois Paul, elle a l'air distingué. A-t-elle de Tesprit?
— Beaucoup .
— Quel gaillard vous faites !
— Voulez-vous que je vous présente à elle ?
— Bien volontiers; mais je l'ennuierai peut-être?
— Point du tout.
— Le fait est que je serai bien heureux de faire sa connaissance.
'- A quelle place êtes-vous ?
— Je suis à l'orchestre,
— Seul.
— Tout seul. J'ai dîne dans ce quartier-ci. Je ne savais que faire après mon dîner, je me suis dit : je vais aller au Palais-Royal. C'est le théâtre qui m'amuse le plus. Sainville est adorable.
Tout en causant ainsi, Edouard et l'avocat étaient arrivés à la loge d'Anaïs.
— Je te présente M. Paul Cournon, avocat, un de mes bons amis que j'ai trouvé, dit Edouard, en admiration de toi à l'autre bout de la salle.
Paul salua trois fois avec sa tête, avec son corps et avec son chapeau qu'il tenait à deux mains.
— Edouard a raison, Madame, dit-il en rougissant je vous admirais de loin sans me douter que j'aurais le bonheur de vous admirer de près.
Paul se tira assez bien de sa phrase.
— Vous êtes beaucoup trop bon, répliqua Anaïs avec un gracieux sourire, tel qu'une femme en adresse à l'homme dont elle voit que l'opinion la fait vnloir dans l'esprit de son amant, et j'espère, continua-t-elle, que vous ne vous en tiendrez pas à cette \isile.
Paul salua une quatrième fois et s'assit.
Anaïs tendit la main à Edouard. En ce moment elle savait ce qu'elle faisait.
Edouard prit la main et la baisa.
— Qu'est-ce que vous faites ce soir? demanda-t-il à Paul.
— Rien.
— Voulez-vous venir souper avec nous après le spectacle ?
— Cela ne gênera pas madame?
—Au contraire, monsieur, je vous en prie, fit Anaïs.
— Alors j'accepte.
Après le spectacle on soupa.
Jamais souper ne fut plus gai, jamais amant et maîtresse ne furent plus amoureux.
En descendant de chez Véry, Paul dit à Edouard pendant qu' Anaïs montait en voiture :
— Mon cher, je vous fais encore mon compliment; vous avez là une maîtresse adorable. Si j'avais une femme comme celle-là, j'en serais fou !
Pendant trois jours, il n'y eut pas une querelle entre Edouard et Anaïs, et celle-ci put commencer à croire qu'elle avait à jamais reconquis le cœur de son amant, et que leur amour venait de passer un nouveau bail.
A quoi tient l'amour dans le cœur de- l'homme!
Cependant tout s'use, même l'influence que peut avoir sur le cœur d'un amant l'admiration qu'un ami a pour sa maîtresse.
Quand une liaison en est arrivée où en était celle d'Edouard et d'Anaïs, il en est d'elle comme des monuments dont la base est pourrie. On peut replâtrer la façade et redorer l'intérieur, rien n'empêchera l'édifice de trembler quand il fera du vent, et de s'écrouler un beau jour en entraînant les locataires avec lui.
Quand une fois un homme qui vit avec une femme
a acquis cette conviction douloureuse, que non-seulement il ne l'aime plus, mais qu'encore elle l'ennuie, elleaura beau faire, il aura beau évoquer les souvenirs heureux, il n'emplira plus son cœur avec le passé, il aura beau se dire qu'il est de sa délicatesse de garder la femme qui lui a sacrifié plusieurs années de sa vie, le besoin de liberté ou de changement reprendra le dessus, et il se débattra dans les événements avec toute l'énergie de sa jeunesse comme un homme qui se sent étouffer dans une foule, se débat avec toutes ses forces et toute sa volonté, au risque d'étouffer son voisin pour se conserver lui-même. Nous ne parlons pas ici de l'homme qui vit avec une femme et qui est amoureux d'une autre. Celuilà ne quittera peut-être pas la maîtresse qu'il a depuis longtemps pour celle qu'il n'a pas encore. Ce ne sera pas l'égoïsme, ce sera au contraire un bon sentiment qui le fera agir. Bien qu'elle ne connaisse pas cet amour nouveau, dans sa conscience il sent qu'il lui doit une compensation à ce qu'il lui reprend de son cœur et de sa pensée. Il arrive même quelquefois, qu'ayant trouvé une déception là où il allait, l'homme revient plus amoureux à sa première maîtresse, qui ne s'explique pas toujours cette recrudescence d'amour. De là souvent ces liaisons deve-
nues indissolubles par l'aveuglement volontaire de la femme. En effet, quand une femme se sait trompée par son amant, et qu'ayant un intérêt de position ou un intérêt de cœur à rester avec lui, elle ferme les yeux sur ses infidélités, paraît ne se douter de rien et a la force de le bien recevoir quand il reparaît, cette femme acquiert sur son amant une influence telle, que quoi qu'il fasse, il ne pourra jamais la quitter.
On a vu des gens vivre toute leur vie ensemble, parce qu'aucun des deux ne voulait donner à l'autre le plaisir de prendre l'initiative, et de pouvoir dire après :
— C'est moi qui ai rompu.
Il y aurait des volumes entiers et fort intéressants à écrire sur cet inépuisable sujet.
Comme nous l'avons déjà vu, Anaïs et Edouard vivaient depuis trois ans ensemble... Quelles raisons avaient amené cette vie maritale ? Il est presque inutile de le dire. Un moment de passion qu'il avait eu pour elle, le bonheur de triompher des autres, l'habitude rapidement contractée, une certaine jalousie d'amour-propre. Quant à Anaïs, nous n'affirmerons pas qu'elle eut pour Edouard une passion bien extraordinaire. Elle se connaissait en amours.
sons dans lesquelles il entrait pour lui échapper, et le mettant ainsi dans cet état d'exaspération où l'on tuerait comme un chien la femme qu'on a cru aimer.
De temps en temps il y avait un repos , comme au milieu d'un combat il y a souvent une trêve entre les deux armées, puis la guerre recommençait de plus belle, à propos de tout, — à propos de rien.
Enfin la maison était devenue un véritable enfer, et Edouard qui , épuisé, abruti même par ses scandaleuses émotions, n'avait plus le courage de s'en aller sans raison, se créa une nécessité de partir. Il écrivit à son frère, qui habitait la province avec sa famille, de lui écrire que son père était très-malade, et il lui expliqua toutes les raisons qui le forçaient à implorer ce mensonge.
La lettre arriva.
Edouard, fort de cet auxiliaire, entra dans la chambre d'Anaïs , et lui remettant la lettre qu'il venait de recevoir, il lui dit :
— Lisez.
Elle lut.
— Cette lettre est un mensonge, dit-elle en reje* tant le papier à son amant ; votre père n'est pas malade.
— Quoi qu'il en soit je partirai ce soir même.
— Et moi aussi.
— Et vous irez ?
— Où vous allez.
— Je vous le défends bien.
— C'est ce que nous verrons. Suis -je pas libre d'aller où je veux?
—Prenez garde, fit Edouard pâlissant à cette raison qui avait le malheur d'en être une.
— Vous allez me battre... encore. Ah ! mon cher, vous m'avez fait trop de mal depuis deux mois pour que je ne vous en fasse pas à mon tour. Vous irez chez votre père, eh bien ! moi aussi , j'irai chez lui, et nous verrons s'il me fera jeter à la porte quand je lui aurai dit la façon lâche et infâme dont vous vous conduisez avec moi.
On a assassiné des gens qui le méritaient moins qu'Anaïs.
Edouard se contint et sonna.
— Rosalie, dit-il à la femme de chambre, donnezmoi ma malle.
— Rosalie, vous êtes ici chez moi, fit Anaïs, et vous ne devez obéir qu'à moi. Je vous défends de donner cette malle.
— Allez dire qu'on m'en apporte une, fit Édouar d.
— Je vous défends de sortir, cria Anais.
— Alors j'y vais aller moi-même, dit tranquillement Edouard, qui avait fini par comprendre que le moment suprême était venu , et qui avait pris la résolution, pour conserver ce que cette vie lui laissait encore de dignité, d'opposer le sang-froid aux emportements de sa maîtresse et de mettre ainsi le beau rôle de son côté , si tant il y a qu'il pût y avoir un beau rôle de part ou d'autre.
— Allez, fit Anaïs.
Edouard prit son chapeau et descendit.
Il n'avait pas fait dix pas dans la rue qu'Anaïs était derrière lui.
Il la vit, mais il ne voulut pas se tenir pour battu. Il entra che^ un layetier, elle entra avec lui.
— Que désirez-vous, madame? dit le marchand, ne soupçonnant pas que cette femme qui ne disait rien et qui ne lui donnait pas le bras fût avec Edouard.
— J'accompagne monsieur, dit-elle.
Edouard acheta sa malle, la paya et sortit. Quand il fut dans la rue :
— Écoutez, dit-il à Anaïs, malgré tout ce que vous ferez, je partirai, et cela aujourd'hui même ; ainsi rentrez chez vous, ce sera plus raisonnable.
— Je ne vous empêche pas de partir.
— Vous allez continuer de me suivre ?
— Je ne vous suis pas, je me promène.
— Vous ne voulez pas rentrer chez vous?
— Non.
— A votre aise.
Edouard se mit à marcher pendant un quart d'heure environ, ne sachant vraiment pas ce qu'il devait faire.
Quant à Anaïs, si on lui eut demandé pourquoi elle agissait ainsi et quel résultat elle espérait, il lui eut été impossible de le dire.
Un cabriolet vide passait, Edouard distança de quelques pas Anaïs qui ne se doutait de rien et sauta dans le cabriolet.
— Tout droit devant vous, dit-il au cocher, et le plus vite que vous pourrez.
Et en même temps il faisait un signe d'adieu à sa maîtresse.
Peindre la figure de celle-ci serait une chose embarrassante.
Quand Edouard fut sûr de n'être pas suivi, il se fit conduire rue du Bouloy, à l'administration des diligences .
— Avez-vous une place pour Limoges ? dit-il à l'homme du bureau.
— Il m'en resle deux, répondit cet lioiniiie; une dans l'intérieur, une dans le coupé.
— Je prends celle du coupé, dit Anaïs, pouvant à peine parler tant elle était essoufflée.
C'est maintenant la figure d'Edouard qu'il serait difTicile de peindre.
Anaïs savait que quand Edouard allait voir son père, il prenait toujours la diligence de la rue du Bouloy, et convaincue qu'il prendrait encore la même, d'autant plus qu'il ne se croyait pas suivi, elle avait couru à ces messageries et elle était arrivée presque en même temps que lui.
Cependant Edouard se remit bien vite, et lui dit comme s'il ne l'eût pas connue :
— Je vous demande pardon, Madame, mais, j'étais ici avant vous et je prends les deux places.
L'homme du bureau fit un signe de tête qui voulait dire : Monsieur est dans son droit.
Deux larmes de colère et d'impuissance brillèrent dans les yeux d' Anaïs.
— Je partirai, murmura-t-elle en pâlissant, et elle disparut.
Ce premier triomphe enhardit Edouard. 11 était content de lui.
A partir de ce moiuenl, Anaïs était vaincue. Edouard revint rue Laffitte.
— A-t-on apporté une malle ? dit-il à Rosalie-
— Oui, monsieur.
— Où est-elle ?
— Dans votre chambre.
Edouard trouva en effet sa malle dans sa chambre; seulement, la serrure était brisée, et le cuir avait été haché en morceaux avec un rasoir.
Il reconnut la main d' Anaïs.
Tous ces petits moyens ne servaient qu'à faire dépenser un peu plus d'argent à Edouard. Il se dit qu'il trouverait toujours une malle, et il ouvrit son armoire pour préparer ses effets.
Pantalons, chemises, redingotes, tout, comme la malle, avait été déchiré, haché, brûlé, foulé aux pieds.
On ne saurait croire comme cette dernière péripétie acheva de perdre Anaïs dans l'esprit d'Edouard et le détacha violemment des scrupules qu'il pouvait encore avoir.
Il remit son chapeau et s'apprêta à sortir
— Monsieur, lui dit Rosalie en entrant, madame, veut vous parler.
— Je n'ai rien à dire à madame, répondit-il, et il se dirigea vers la porte.
Au moment où il mettait la main sur la serrure, Anaïs, toute en larmes, se jetait entre la porte et lui.
— Vous partez! cria-t-elle avec la voix d'une femme au bout de ses forces et de ses ressources, et qui ne compte plus que sur sa douleur.
— Oui, répondit froidement Edouard.
— Au nom du ciel, ne partez pas.
— Il le faut.
— Pourquoi ?
— Parce que je le veux.
— Que vous ai-je fait ?
— Vous le demandez?
— Edouard ! fit Anaïs en se mettant à ses genoux, en joignant les mains et en le regardant d'un air suppliant, je vous en supplie, ne partez pas.
— Que vous importe puisque vous partez aussi ? -— Vous savez bien que c'est impossible.
— Pourquoi m'en avez-vous menacé alors?
— Pourquoi? pourquoi? Est-ce qu'on sait ce que l'on fait dans ces circonstances-là? J'avais la tête perdue. Je vous aime tant, Edouard.
Edouard haussa les épaules.
— Aurais-je fait tout cela, reprit Anaïs, si je ne vous aimais pas ?
— Allons, en voilà assez, laissez-moi sortir.
— Ne partez que demain, fit Anaïs en se relevant et en passant ses bras autour du col de son amant.
— Je pars ce soir.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'est-ce que je vais devenir ? s'écriait-elle en fondant en larmes et en se couvrant le visage de ses deux mains.
Edouard la repoussa un peu pour pouvoir sortir.
— Vous vous repentirez un jour, lui dit-elle, d'avoir ainsi fait souffrir une pauvre femme qui ne vous avait rien fait.
— C'est bon. Adieu !
— Vous partez ?
-— Je pars !
— Décidément?
— Décidément.
— Je vous promets de faire tout ce que vous voudrez, mon ami ; de ne jamais rien vous dire; de ne plus être jalouse : voulez-vous rester?
— Non, mille fois non, il est trop tard. Et Edouard entr'ouvrit la porte.
Anaïs comprit que tout était inutile, et qu'elle avait poussé son amant à bout.
— Quand reviendrez-vous? lui dit-elle.
Disons que dans ces sortes de scène, quand l'homme se sent le plus fort, il abuse de sa force.
— Je n'en sais rien, fit Edouard.
-— M'écrirez-vous ?
— Nous verrons.
En même temps il ouvrait la porte et sortait. Anaïs le laissa sortir.
Ou nous nous trompons fort, ou nous pouvons affirmer qu'Edouard fut facile qu'Anaïs ne le retînt pas davantage.
— Edouard! lui cria-t-elle dans l'escalier, mais il ne répondit pas .
Il alla chez son tailleur, chez son chemisier, se fit remplir une malle d'effets neufs et envoya celte malle aux diligences.
Il entra chez un restaurateur et y dîna après avoir pris une feuille de papier et avoir écrit à Anaïs une longue lettre, dans laquelle il lui détaillait toutes les nécessités d'une rupture. Sans les lui reprocher, il lui rappelait les scènes qui avaient eu lieu depuis trois mois, et terminait en lui faisant part des mesures qu'il allait prendre pour qu'elle n'eût besoin
de rien, et en l'assurant de son amitié et de son dévouement.
C'était la lettre d'un honnête homme qui a fait la part du bien et du mal, et qui ne veut pas que la femme qu'il quitte ait le droit de se plaindre de lui.
Il envoya cette lettre à Anaïs par un commissionnaire une demi-heure avant de monter en diligence.
La voiture allait partir quand Rosalie accourut remettre à Edouard un billet de sa maîtresse.
Dans ce billet elle le suppliait de ne pas partir, ajoutant que s'il partait, elle quitterait Paris et s'expatrierait à tout jamais.
— Revenez, monsieur, dit Rosalie; madame est comme folle, et si vous ne revenez pas, je ne sais pas ce qui arrivera. Madame est capable de se tuer.
Edouard glissa cinq louis dans la main de Rosalie et partit.
Edouard alla voir son père à Limoges, puis de là, ne voulant pas encore revenir à Paris , il partit pour l'Italie. Plusieurs fois, en se disant qu'après tout Anaïs était peut-être très-malheureuse de son absence, il lui écrivit avec une grande douceur et en revenant encore sur les impossibilités d'une plus longue liaison.
Six mois après il revint à Paris , et n'osa se présenter chez Anaïs.
Il craignait les larmes, les récriminations, il craignait surtout qu'elle ne cherchât à le reprendre comme autrefois, et qu'elle ne l'aimât encore trop. Bref, il craignait une trop grande secousse de part et d'autre s'il la voyait.
Le fat !
Un mois après son retour, il passait sur le boulevard, quand il vit une>oiture s'arrêter et une petite main lui faire signe de venir lui parler. Celle qui l'appelait ainsi avait son voile baissé, de sorte qu'il ne la reconnut pas.
Il s'approcha de la portière du coupé , la jeune femme leva son voile. C'était Anaïs.
Elle était élégamment vêtue et avait pour ainsi dire un air nouveau.
— Eh bien I lui dit-elle, vous voilà donc de retour?
— Oui, balbutia-t-il.
— Depuis combien de temps?
— Depuis un mois.
— Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir?
— Je craignais...
— Vous savez bien que vous serez toujours trèsbien reçu chez moi.
— Vous demeurez encore rue Laffitte ?
— Oui. Et vous?
— Rue Richelieu, hôtel de Paris.
— Je vous demande cela pour vous renvoyer des papiers que j'ai retrouvés et dont vous avez peut-être besoin.
— Merci.
— Vous avez fait un bon voyage ?
— Très-bon. Et vous, qu'avez-vous fait?
— Oh ! mon cher, c'est toute une histoire. Je suis maintenant avec le baron de**^ C'est lui qui m'a donné cette voiture. Il n'est plus tout jeune, mais il est très-bon pour moi. Venez me voir, je vous conterai tout cela. Adieu.
C'était bien la peine de faire tout ce que nous avons raconté.
CÉSAKIISE.
Quiconque a vu S une fois se rappelle avoir
vu une affreuse ville. Elle est bâtie sur une hauteur et l'on n'y arrive que par des rues étroites et mal pavées. Quant aux habitants, on garde d'eux un aussi lâcheux souvenir que de leur ville. Il semble qu'ils aient été faits exprès pour elle, ou que la ville ait été faite exprès pour eux. Ils sont curieux, cancanniers, prétentieux, avares. Ils espionnent, jacassent, supposent, inventent. On dirait un nid de pies et de corbeaux.
Si vous êtes forcé d'habiter cette ville, non pas que vous ayez fait choix de cette résidence pour charmer vos vieux jours, car une pareille idée ne pourrait venir à personne, mais si vos affaires, votre position, votre famille vous forcent à venir habiter ce chef-lieu, et que vous ayez gardé quelques traditions de la capitale, prenez garde à vous.
Si votre femme a plus de deux robes de soie par an, elle sera peu considérée; si elle donne autre chose que de l'eau sucrée à ses soirées, elle sera montrée au doigt; si elle a de l'esprit, elle sera mise à l'index.
Vous êtes prévenu.
Maintenant passons au récit de la bien naïve et bien véridique histoire dont S fut le théâtre.
Il est bon de vous dire que, malgré ce dont je viens de vous faire part, il y a eu quelquefois, et il y a encore de temps en temps à S.»... de braves gens et de jolies femmes qui ne tiennent pas trop compte des préjugés stupides de leurs compatriotes , et vivent là à peu près comme ils vivraient autre part, en s'y ennuyant un peu plus, voilà tout. Seulement chaque fois qu'il arrive une distraction, ces gens se précipitent les premiers dessus, niïnmés qu'ils sont
de plaisir, et ils la dévorent jusqu'à la dernière bouchée.
Les courses de Chantilly, qui se trouve à deux
lieues de S , sont les principales compensations
que le printemps et l'automne offrent à la ville souspréfectorale. Aussi dès le matin des courses ne rencontre -t-on sur la route que chars -à -bancs, tapissières , cabriolets , voitures de toutes sortes, voyageurs de tous genres, les uns à pied, les autres à cheval. De temps en temps une calèche passe emportée par deux beaux chevaux, et suivie des regards envieux de ceux qu'elle laisse derrière elle. Ce qu'il y a de plus humiliant pour ce malheureux chef -lieu, c'est que ses environs sont adorables. Outre Chantilly, il y a Ermenonville, Mortefontaine, Pontarmé, c'est-à-dire des pelouses, des
étangs et des bois magnifiques qui font à S une
ceinture de parfum, d'ombre et de chants qui, malheureusement, n'arrivent pas jusqu'à elle.
Cependant je vais dire des habitations ce que j'ai dit des gens.
Si vous sortez de S par la porte de Soissons, et que vous suiviez à gauche un petit chemin orné de deux rangées d'arbres et bordé d'un côté de blés et de labours, et de l'autre d'artichauts sans
nombre dressant fièrement leurs casques à piques, si vous suivez une petite rivière, ou pour mieux dire un ruisseau nommé la Nonnette, et où les chiens seuls peuvent se baigner, vous arriverez à un ravissant château qu'on nomme Valgenceuse, et qui est une miniature du paradis terrestre.
Valgenceuse a ses péristyles, ses bois, ses étangs, ses escaliers, ses saules, ses oiseaux tout comme un château royal : Valgenceuse a ses compagnies de perdreaux, ses lapins et ses cailles au mois de septembre, et cependant Valgenceuse n'a pas vingt arpents de tour. Valgenceuse a ses ruines, ni plus ni moins qu'un édifice du moyen âge, et cependant Valgenceuse n'a pas cinquante ans d'existence.
Quel est le solitaire , l'artiste, l'amoureux qui a fait bâtir ce château ? Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'il appartient aujourd'hui à la marquise de G..., qui en fait si gracieusement les honneurs qu'on a complètement oublié le propriétaire auquel elle a succédé. Personne ne se le rappelle, excepté moi peut-être. Je profiterai donc de cette supériorité que j'ai sur les autres pour vous raconter ce qui se passait à Valgenceuse au mois de mai 1838, c'est-àdire il y a juste dix ans.
11 était huit heures du soir.
Dans la vaste salle à manger du rez-de-chaussée, des domestiques en grande livrée desservaient une table élégamment servie, sur laquelle s'étalaient les plus beaux fruits de la saison, et qu'éclairaient deux candélabres à huit ou dix branches chacun.
Les convives étaient descendus au jardin pour profiter des derniers rayons du jour, et ils se promenaient dans une magnifique allée, semée de gazon, doux au pied conmie un tapis de haute laine, et au bout de laquelle se trouve un escalier de pierre qui, se contournant dans toute la largeur du jardin, sert de limite à l'étang dont nous parhons tout à l'heure.
On n'eût pas été étonné de voir tout à coup descendre de cet escalier ou apparaître sous les arbres quelques grandes marquises à la Watteau et quelques bergers vêtus de soie, murmurant des mots frivoles à l'oreille des belles promeneuses. Les horizons semblaient faits pour ces personnages. Malheureusement, les horizons seuls avaient survécu au temps, et les robes à queue, à brassière et à ramages avaient disparu.
Néanmoins plusieurs groupes qui semblaient trèsconsolés de vivre à cette époque, s'étaient formés dansTalléeprincipale et devisaientpresque gaiement.
Ces groupes se composaient de la maîtresse de
la maison et des invités, tous voisins de campagne.
Ces invités étaient le jeune baron de Pérange et la baronne sa femme, une des plus charmantes fleurs coloniales que la civilisation ait transplantées dans le nord. C'étaient la vieil le comtesse de Curdy et son mari, petit homme aux vieilles traditions, aux anciennes habitudes, aux bonnes manières, prenant du tabac, que son nez partageait fraternellement avec son jabot, et ressemblant si bien, comme langage, comme usages, aux petits vieux du règne de Louis XV, que son habit de drap noir semblait un anachronisme, et que l'on était tout étonné de ne pas le voir en habit brodé, en culotte courte, avec une petite épée aux basques de son habit.
Ce dernier couple s'était, dès la première année de son mariage , enrichi d'une fille , âgée de dixhuit ans à répoque où nous commençons ce récit et avec laquelle nous allons bientôt faire connaissance.
Un jeune homme élégant se promenait avec les quatre personnages que nous venons d'indiquer.
Ce jeune homme avait vingt-cinq ans, les yeux noirs, les cheveux noirs, les dents blanches. Il était pâle, causait assez bien, montait admirablement à cheval, était orphelin depuis dix ans.
La suite nous dira ce qu'il venait faire dans cette maison.
La dernière personne de ce groupe que nous ayons à signaler, était madame de Beauzée. Madame de Beauzée était la propriétaire du château de Valgenceuse. Elle avait quarante ans, trente mille livres de rente, était veuve et possédait une fille, charmante enfant de dix-sept ans à peu près, etqui, dans une autre allée du jardin, causait avec la iîUe du comte de Curdy.
Si vous le voulez bien, nous allons suivre les deux jeunes filles, qui sont de l'autre coté de l'étang, et qui se promènent, tout en causant et en cueillant des petites Heurs bleues, sur le bord de la Nonnette. Ce ruisseau côtoie la propriété, au milieu d'immenses peupliers frémissants et harmonieux quand se lèvent les brises du soir.
Pour que vous n'ayez aucun regret de quitter si vite les grands parents, je vous dirai qu'ils parlaient politique et que leur conversation ne vous eût intéressé en aucune façon; et la preuve, c'est que ce jeune homme qui s'y trouvait mêlé n'y prenait part que par sa présence et que sa pensée semblait être bien loin de là, du moins à en croire ses yeux, qui
de temps en temps sondaient l'épaisseur du jar-
din du côté où se trouvaient les deux jeunes filles. La plus grande des deux se nommait Cécile de Curdy.
L'autre se nommait Juliette, et madame de Beauzée était sa mère.
La première était brune, jolie ; elle semblait insoucieuse et gaie. La seconde était blonde et portait ses cheveux à l'anglaise, ce qui ajoutait à la finesse et au charme de sa physionomie ; elle paraissait un peu plus rêveuse que son amie.
Ses yeux étaient bleus, grands, avec l'air étonné des grands yeux ; sa peau était rose et transparente, et ses lèvres légèrement colorées prouvaient que le sang circulait déjà avec exigence dans ce beau corps qu'emprisonnait mal une robe de mousseline; le corsage ne voilait qu'imparfaitement sous ses plis nombreux une poitrine ferme comme le marbre, blanche comme le lait, et dont les deux seins, quand la jeune fille se déshabillait le soir, devaient ressembler à ces beaux fruits dorés et arrondis de l'automne avec l'un desquels Eve a tenté Adam.
Quelle merveilleuse chose à voir qu'une jeune fille, quand aucun nuage n'a encore assombri ce printemps, quand aucune douleur n'a encore effleuré ce front, quand aucune main n'a défloré ce beau finit !
Vous êtes-vous amusé quelquefois à en contempler une, pendant des heures, comme vous eussiez contemplé un tableau? seulement, le tableau, si beau, si expressif, si vrai qu'il soit, est insuffisant à faire naître dans l'âme les sensations et les voix qu'y fait éclore la vue d'une belle vierge de seize ans, à qui la nature révèle déjà qu'il y a au monde autre chose à aimer que son père, sa mère et ses sœurs, qui se sent prise de tressaillements nouveaux, agitée de sensations ignorées jusque-là, poursuivie d'insomnies étranges et dont, avec sa seule imagination, elle ne peut se rendre compte. Alors elle interroge tout, et demande une réponse à tout ce qui Tenvironne. Alors, comme elle ne sait à quelle source désaltérer cette soif ardente des choses inconnues, elle se reporte violemment vers Dieu, et il lui semble que ce n'est que dans l'amour infini qu'inspire le Créateur qu'elle pourra s'abreuver et obéir aux ordres mystérieux de son âme.
Il est rare que de quinze à dix-sept ans une jeune fille n'ait pas la tentation de se faire religieuse.
Vous êtes-vous dit en regardant une jeune fille, belle de formes, vierge de cœur, pure d'impressions :
— Il y aura un homme qui fera battre ce cœur, à qui ce beau corps appartiendra et qui aura cet in-
elfable bonlieur de lui révéler le premier secret de cet amour terrestre si puissant que , ne sachant comment l'assouvir, elle croit que Dieu seul peut le lui expliquer. Heureux sera cet homme, et quelque douleur que lui garde l'avenir, il aura eu dans sa vie un jour qui en sera l'éternelle compensation.
Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, puis un an ou deux ans après, vous revoyiez cette jeune fille, mais mariée. Le secret que sa chaste ignorance lui cachait, lui avait été révélé, et n'était plus pour elle qu'une banalité. Sa curiosité était satisfaite, son amour était assouvi et son rôle de femme et de mère commençait avec son prosaïsme et sa réalité.
Le premier mot de cette révélation avait été une douleur, et elle s'était aperçue qu'elle n'était que l'instrument de l'impitoyable nature.
Rêvez, jeunes filles ! si belle que soit la vérité, elle ne vaudra jamais votre rêve.
Cécile et Juliette se promenaient donc.
— Tu sais, disait mademoiselle de Beauzée, combien je suis superstitieuse; eh bien ! je me souviens toujours que c'est un vendredi que je l'ai vu pour la première fois, et malgré moi je crois que cela me portera malheur.
— Tu es folle. Que t'a-t-il dit aujourd'hui ?
— Rien ; il m'a beaucoup regardée, voilà tout Et en même temps Juliette se retournait pour s'assurer que personne ne pouvait l'entendre, excepté Cécile.
■' — Ainsi il ne t'a pas dit un mot?
— Il m'a parlé, mais il ne m'a parlé que de choses insignifiantes.
— Pauvre garçon !
— Tu le plains ?
— Certes. Vois un peu comme la vie est drôle ment faite. Ce jeune homme t'aime, tu l'aimes aussi, et peut-être seras-tu mariée à un autre homme, et lui, épousera-t-il une autre femme.
-— Qui te dit cela?
— Vous vous aimez l'un et l'autre sans vous le dire,
— D'abord je ne suis pas sûre de l'aimer, moi. Ainsi il y a des jours où je ne pense pas du tout à lui.
— Eh quels sont ces jours-là ?
— Ceux où il est ici. Tl est vrai qu'une fois qu'il n'y est plus, je me demande où il peut être, ce qu'il peut faire I
— Donc tu l'aimes ; et lui ?
— Lui, vient quelquefois jusqu'à deux heures du matin rêver sous mes fenêtres.
— - Et toi, pendant ce temps, que fais-tu ?
— Je le regarde à travers la persienne.
— Et jamais il n'a su que tu le voyais, j'espère bien.
— Jamais.
— A la bonne heure. Et ta mère?
— Ma mère, je crois qu'elle se doute de quelque chose. Elle me surveille, m'interroge du regard bien plus que de la parole.
— Et si elle te demandait tes intentions, que lui répondrais-tu ?
— Ma foi, je n'en sais rien, et je voudrais bien savoir décidément à quoi m'en tenir sur moi-même.
— Ecoute, dit Cécile tout bas, j'ai trouvé un moyen,
— Lequel ?
— Tu sais que depuis deux jours il y a fête à S....;
— Oui, à l'occasion des courses de Chantilly.
— Il y a une femme qui dit la bonne aventure. Juliette regarda son amie et partit d'un éclat de rire.
— Et tu y crois? dit-elle.
— Parfaitement.
— Et tu veux que j'aille consulter cette femme?
— Oui.
— Je te dirai ce que tu me disais tout à l'heure : tu es folle.
— En aucune façon .
— Tu l'as consultée peut-être ?
— Justement.
— Et elle t'a dit la vérité ?
— Mieux encore, elle me Ta fait voir.
— A toi-même ?
— A moi-même.
— Ah ! voilà ce que je ne crois pas.
— Assure-t'en.
— Elle me dira qui je suis ?
— Oui.
— Ce que je dois faire ?
— Avec des cartes ?
— Non.
— Avec quoi alors.
— Viens et tu verras.
— Comment veux-tu que j'y aille ?
— Avec moi et ma gouvernante.
— Mais, ma chère amie, nous ne pouvons pas aller en plein jour au milieu de tous ces gens-là.
— Allons-y le matin, de bonne heure, quand il n'y a encore personne.
— Et elle répondra à tout ce que je lui demanderai ?
— Oui, oui, trois fois oui.
— Alors c'est une sorcière.
— Selon toutes probabilités.
— Vieille?
— Jeune.
— Laide?
— Jolie.
— Et que fait-elle outre cela?
— Elle dompte des animaux féroces.
— Des vrais animaux féroces ?
— Des tigres et des panthères.
— Elle est sur le cours ?
— Oui, dans une baraque, avec une toile peinte, des musiciens et un Jocrisse.
— Et tu es entrée là-dedans, toi ?
— Oui.
— Eh bien, j'irai aussi alors. Je vais demandera ma mère si elle veut me le permettre.
Les deux jeunes filles allèrent rejoindre les autres personnes qui se trouvaient dans le jardin, et Juliette s'adressant à sa mère, lui dit :
— Tu ne sais pas ce que je viens te demander?
— Non.
— Cécile vient de me dire qu'il y a à la fête de
S une véritable sorcière et je voudrais l'aller
consulter.
— Enfant.
— Veux-tu me le permettre?
— Avec qui iras-tu ?
— Avec Cécile et sa gouvernante.
— Autorisez-vous , chère amie ? dit madame de Beauzée à la comtesse.
— Oui, mais à quelle heure irez-vous, mes enfants ?
— Le matin, pour être seules.
— Eh bien, dit la comtesse, demain à huit heures Jeanne et Cécile viendront vous prendre.
— Puis-je vous demander, mademoiselle, le nom de cette sorcière? dit le jeune homme à. Cécile, car je voudrais savoir aussi quelque chose; et en même temps il regardait Juliette, qui, pour se soustraire à ce regard, laissait tomber son mouchoir et le ramassait.
— Je ne sais pas. son nom, répondit Cécile en riant, mais il est facile de la reconnaître. La baraque qu'elle habite a pour enseigne une panthère sur la tête de laquelle une femme pose le pied.
Une demi-heure après, le jeune homme quittait Valgenceuse.
—Où donc est M. d'Ermenon? demanda madame de Beauzée.
— Je viens de le voir sortir, répondit le comte.
-^ Il va revenir sans doute, fit la mère de Juliette, car il m'avait promis de passer la soirée entière avec nous, et il n'est encore que neuf heures.
Henri d'Ermenon suivit la route qui menait à S
Après vingt minutes de marche environ il arrivait sur le Cours où se tenait la fête.
C'était un vacarme à briser les oreilles, car c'est surtout le soir que les gens curieux de ces sortes de spectacles afiluentet que les saltimbanques emploient pour les attirer les moyens qui devraient au contraire les faire fuir. L'air était infecté de l'odeur des lam-
pions, des saucisses et des différentes exhalaisons qui émanent de ces boutiques malsaines et de ces baraques nauséabondes.
Les bourgeois se promenaient gravement au milieu de ce tohu-bohu de cris, de voix, d'instruments, de détonations, car, comme on le pense bien, le tir au pigeon faisait sa partie dans ce sinistre concert.
Henri chercha l'enseigne de la panthère et ne tarda pas à la trouver. Une espèce de musique intérieure, les tréteaux du devant abandonnés, prouvaient qu'en ce moment la représentation avait lieu.
Henri monta les gradins, donna au contrôle les trois sous qui étaient le prix demandé, souleva une espèce de toile à matelas qui formait portière et entra dans ce qui servait Je salle aux spectateurs.
Une jeune fille, vêtue d'un corsage de velours noir, d'une basquine jaune à bordure rouge, qui ne venait que jusqu'aux genoux et laissait voir des jambes assez bien faites, couvertes de bas à peu près blancs, était en train d'arracher de la gueule d'une panthère couchée sur le dos un morceau de viande crue qu'elle venait de lui donner ; ce que la bête, à la honte de l'espèce et à l'éloge de la femme, se laissait faire avec une indifférence admirable.
Elle fut saluée d'applaudissements enthousiastes et les badauds se retirèrent.
Henri se mit à la file, et au moment où le dernier spectateur soulevait la portière de la baraque, M. d'Ermenon s'approcha de la jeune fille.
— Mademoiselle, lui dit-il, j'ai à vous parler.
— Je vous écoute, monsieur.
— Mais n'auriez-vous pas un autre endroit que cette salle?
— Ce que vous avez à me dire est donc bien important?
— Oui.
— Alors suivez-moi.
La jeune saltimbanque enjamba les bancs déserts, et, suivie d'Henri, elle se dirigea vers une petite porte, fermée au loquet.
Elle ouvrit cette porte et passa dans une espèce de chenil où se trouvaient des malles, des matelas et tout un attirail de cuisine ambulante. Un quinquet enfumé éclairait ce réduit.
Mademoiselle Césarine, ainsi se nommait la jeune fille, fit signe à Henri de s'asseoir sur les matelas, s'il voulait s'asseoir, et resta devant lui, appuyée contre une mauvaise table, et jouant avec sa cravache.
— Vous dites Tavenir, mademoiselle? demanda M. d'Ermenon d'un ton railleur.
— Oui, monsieur, répondit Césarine d'un ton convaincu.
— Eh bien ! une personne viendra vous consulter demain et il vous faudra prédire à cette personne l'avenir que je vais vous dicter.
— Vous prendriez une peine inutile, monsieur; je ne suivrais pas vos ordres.
— Pour aucun prix? fit le jeune homme en tirant de sa poche quelques pièces d'or qui brillèrent à la clarté du quinquet.
Césarine regarda les louis et répondit cependant :
— Pour aucun prix.
-— Et puis-je savoir la raison de ce refus ?
— La raison est bien simple, monsieur. Je crois à ma science et ne veux tromper personne.
— Ainsi, vous croyez que vos prédictions se réalisent?
— J'en suis sûre.
— Pourquoi alors, douée d'une telle vertu, ne vous en servez-vous pas pour faire votre fortune, au lieu de jouer avec des animaux abrutis?
— Parce que le public ne croit et ne paie que ce qu'il voit, et que j'userais inutilement une faculté
merveilleuse, et dont peut-être raoi seule ai le secret et l'exploitation aujourd'hui.
— Enfin, que cette faculté soit vraie ou fausse, reprit Henri, elle peut me servir, c'est pour cela que je viens vous trouver. Une jeune fille est venue vous consulter hier ?
— C'est vrai.
— Vous la connaissez ?
— Non.
— Vous lui avez dit son passé, cependant.
— Le passé d'une femme de son âge et dans sa position n'est pas difficile à deviner. Si c'était le mien, par exemple, ce serait moins commode.
— Bref, elle est sortie émerveillée d'ici et a parlé de cette visite à une de ses amies, laquelle doit, à son tour, venir vous visiter demain matin.
— Seule?
— Non, avec la personne que vous connaissez déjà et une vieille gouvernante.
— Eh bien ?
— Eh bien ! ce n'est pas seulement le passé qu'il faudra lui raconter, mais l'avenir qu'il faudra lui prédire.
— Je lui dirai tout ce qu'elle me demandera.
— Elle vous consultera sans doute sur ses impres-
sions les plus secrètes, car elle est superstitieuse et vous aurez vite gagné sa confiance.
— Je lui dirai toute la vérité.
Henri regarda cette saltimbanque aussi sure de son inlaillibilité que la Sibylle antique.
~ Cette jeune fille, reprit-il, aime quelqu'un qui l'aime aussi. Il faudra lui dire qu'elle a raison d'aimer ce quelqu'un.
— Ce quelqu'un, c'est donc vous?
— Peut-être.
— Écoutez, monsieur, je lui répondrai selon le^. questions qu'elle me fera; voilà tout ce que je puis vous dire.
— Mais comment saurai -je vos réponses?
— Vous les lui demanderez.
— Elle ne me les dira pas, et cependant je voudrais être témoin de ses impressions quand elle vous questionnera sur son amour et sur ce qu'elle doit faire.
— Il y a un moyen.
— Lequel?
En ce moment la porte s'ouvrit, et un grand gaillard en costume d'athlète, c'est-à-dire couvert d'un maillot couleur de chair et d'un caleçon de velours
noir à franges d'argent, dit d'une voix éraillée, en regardant sa camarade :
— Que diable fais-tu ici, toi?
— Je suis en affaires, va-t'en.
— Et la représentation ?
— Fais l'annonce; imbécile, tu.sais bien qu'il n'y a pas foule.
Le colosse referma la porte et disparut.
— Quel est ce moyen ? reprit Henri.
— Il est bien simple : venez demain avant cette jeune fille. Je vous cacherai dans le cabinet où nous sommes et d'où vous pourrez tout entendre. Vous serez libre, après, de faire votre profit de ce que vous aurez entendu.
— Je viendrai. A demain.
— A demain, monsieur.
Au moment où Césarine ouvrait la porte pour faire sortir Henri, celui-ci lui mit deux pièces d'or dans la main.
— Merci, dit la jeune fille en souriant.
Et elle jeta les deux louis dans une petite boîte qu'elle referma à clef et qu'elle cacha au fond du tiroir de la table.
Au moment où Henri sortait, les curieux étaient
déjà amassés devant les magnifiques promesses que faisait l'Hercule aux franges d'argent.
Il traversa la foule et regagna Valgenceuse.
Il avait été absent une heure environ.
Quand il revint, les convives étaient rentrés dans le salon, et Juliette chantait en s'accompagnant sur le piano.
Après la musique discordante qu'il venait d'entendre, celle que faisait la jeune fille devait lui paraître une mélodie céleste. Il est vrai de dire que Juliette avait une voix charmante et sympathique qui se voila cependant un peu lorsque Henri rentra.
Il s'approcha de madame de Beauzée et des quatre autres personnages que nous connaissons déjà, lesquels formaient un groupe et causaient dans l'un des angles du salon, tout en écoutant la romance de Juliette, assise à côté de Cécile, qui avait échangé un regard confidentiel avec elle au moment où Henri avait ouvert la porte.
Aussi, la romance finie, Juliette n'en avait-elle pas recommencé une autre, et s'était-elle contentée de faire courir ses doigts sur l'instrument et de faire assez de bruit pour que l'on ne pût entendre ce qu'elle disait à Cécile.
Les deux jeunes filles se demandaient d'où pouvait venir celui qui, toute la soirée, avait été le sujet de leur entretien.
Le baron et sa femme, le comte et la comtesse continuaient à parler politique, assaisonnant leur conversation de ces saillies froides qui font sourire la politesse des gens bien élevés.
Henri et madame de Beauzée causaient à part, et le jeune homme semblait subir un interrogatoire de suppositions auxquelles sa disparition avait donné lieu.
Les questions de la mère de Juliette n'étaient qu'un chemin détourné pour arriver sur le terrain d'une conversation sérieuse. En effet, madame de Beauzée n'avait pas été sans s'apercevoir qu'Henri n'était pas indifférent à sa fille et que sa fille plaisait à Henri. En mère bonne et prévoyante, elle voulait savoir à quoi s'en tenir définitivement sur les intentions du jeune homme. C'était pour cela qu'elle l'avait prié de rester toute la soirée avec elle, espérant surprendre un moment favorable pour obtenir de lui l'explication qu'elle désirait.
Elle allait sans doute en arriver à ses fins, quand un domestique vint lui dire que M. Hector Grandin désirait lui parler.
— Faites entrer M. Hector Grandin, dit madame de Beauzée.
M. Hector Grandin était le fils de son notaire.
Un jeune homme vêtu d'un habit noir, d'un pantalon noir, d'un gilet noir et d'une cravate blanche, parut alors, tenant à la main un rouleau de papiers.
M. Hector avait une figure douce et affable. Les bons sentiments seuls avaient leurs lignes sur son visage. H était de taille moyenne, semblait d'un caractère doux et d'une grande timidité. Ses allures étaient un peu provinciales, raidies par une certaine gaucherie que lui donnaient l'inexpérience du monde et le caractère officiel dont il était presque toujours revêtu, son père le chargeant des affaires dont il n'avait pas le temps de s'occuper lui-même.
M. Hector n'était pas un joli garçon, mais c'était un brave et loyal cœur. H n'eût pu inspirer une passion à première vue, mais une fois qu'on le connaissait, on ressentait une réelle sympathie pour lui.
Madame de Beauzée, reconnaissant en lui toutes sortes de bonnes qualités, le traitait avec affection.
Quand il vit que madame de Beauzée n'était pas seule, il fut embarrassé ; il hésita même s'il ne se retirerait pas. Il rougit et n'osa pas avancer.
— Entrez donc, monsieur Hector, lui dit la châtelaine, et M. Grandin fils, un peu rassuré, referma la porte, salua tant bien que mal les personnes qui se trouvaient là, et après avoir jeté un regard. furtif sur Juliette, qui ne s'était même pas retournée en entendant son nom, il vint s'asseoir auprès de madame de Beauzée.
Henri profita de cette visite pour s'approcher de Cécile et de Juliette, et pour causer avec les deux jeunes filles.
— Qui me procure votre visite si tard, mon cder monsieur Hector? dit madame de Beauzée avec un sourire. Est-ce pour moi ce gros rouleau de papiers?
— Oui, madame, et comme il fallait absolument que vous l'eussiez avant demain, répondit le jeune homme, je me suis permis de vous l'apporter ce soir. Je savais que vous receviez, et j'ai pensé ne pas être indiscret en venant même à dix heures.
— Vous n'êtes jamais indiscret, mon cher monsieur Grandin. Quels sont ces papiers?
— Ce sont les pièces relatives à vos derniers placements de fonds, et pour lesquelles il faudrait à mon père de nouveaux pouvoirs.
Madame de Beauzée prit les papiers et les ouvrit.
— Vous regarderez tout cela à loisir , madame,
reprit Hector, et j'aurai l'honneur de venir reprendre le tout demain.
— C'est cela.
— Vous permettez que j'aille présenter mes bornages à mademoiselle Juliette ?
— Allez, monsieur Hector, allez.
M. Hector se leva et s'approcha de la jeune iille qui, les yeux fixés sur une page de musique pour se donner une contenance, causait avec Cécile et Henri.
— Mademoiselle, dit M. Grandin fils en rougissant et d'une voix légèrement émue, votre santé a-t-elle toujours été bonne depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir ?
— Oui, monsieur Grandin, reprit Juliette en tournant sur son tabouret de piano, et la vôtre ?
— Je vous remercie, mademoiselle; et le jeune homme, en contemplation devant la iille de madame de Beauzée, ne sut qu'ajouter à ce qu'il venait de dire.
Pendant ce temps, Henri le regardait d'un air ironique.
M. Hector devina plutôt qu'il ne vit ce regard, et comprit qu'il lui fallait absolument dire quelque chose, car Juhette gardait un impitoyable silence, et, se dandinant sur son tabouret, semblait dire :
— Est-ce pour cela que vous avez interrompu notre conversation ?
— Il a fait bien beau aujourd'hui, dit M. Grandin.
— C'est vrai ; la soirée était magnifique.
— Vous n'êtes pas allée à la fête, mademoiselle ?
— Non, monsieur.
— Vous chantiez, je crois, quand je suis entré ?
— J'avais fini.
— Et vous ne recommencez pas ?
— Non, nous causions.
— De sorte que je vous ai dérangée au milieu de votre causerie ; pardonnez-le-moi, mademoiselle , mais je ne voulais pas m'en aller sans m'être informé de votre santé et sans vous avoir présenté mes devoirs.
La jeune fille s'inclina sans répondre.
Cécile réprimait difficilement une envie de rire causée par l'embarras oii s'était mis U. Hector.
Henri battait une mesure lente sur le piano.
M. Grandin fils comprit qu'il était de trop et que plus il resterait de temps, plus il serait ridicule; il salua donc mademoiselle de Beauzée, s'approcha une dernière fois de sa mère, et sortit en se cognant le genou, ce qui fit éclater le rire qu'avait si longtemps contenu Cécile.
— Ce monsieur n'est pas amusant, dit Henri.
— C'est selon comment on l'envisage, fit Cécile.
— N'en disons pas trop de mal, interrompit Juliette ; ma mère l'adore.
Pendant ce temps, Hector Grandin avait franchi la grille du château, et regardant les persiennes du salon qu'il venait de quitter et à travers lesquelles perçait la lumière, il s'écria les larmes dans les yeux :
— Je l'aime de toute mon âme, et elle ne m'aimera jamais !
Et il reprit instinctivemeut la route qui menait à l'étude de son père.
Une heure après, les convives de madame deBeauzée prenaient congé d'elle, et elle disait à Henri qui la saluait le dernier :
— J'aurais bien voulu vous parler ce soir, mais nous n'avons pas eu un moment à nous. Venez demain, dans la journée.
Henri s'éloigna après avoir promis de ne pas manquer de revenir, et Juliette cria une dernière fois à Cécile . • — N'oublie pas, demain matin avant neuf heures
— Sois tranquille, je serai ici avant que tu sois levée.
Quand M. d'Ennenon fut sur la route, il s'arrêta à peu près à la place où s'était arrêté Hector quelques instants auparavant, et il se dit en regardant, les fenêtres de Juliette :
— Décidément, c'est une jolie fille, et je serais bien étonné qu'elle ne m'aimât point.
Quand madame de Beauzée fut seule avec Juliette, elle la fit approcher d'elle et lui prenant la main, elle lui dit :
— Mon enfant, j'ai cru m'apercevoir d'une chose.
— De laquelle? répondit la jeune fille qui, dans le premier regard de sa mère, avait vu qu'il allait être question de ce qui la préoccupait.
— C'est que depuis quelque temps tu n'es plus la même.
— T'ai-je déplu en quoi que ce soit?
. — Enfant, il ne s'agit pas de cela, tu le sais bien ; mais tu es préoccupée, inquiète, enlin tu as un secret pour moi.
La jeune fille baissa les yeux et ne répondit pas.
— Je vais donc aborder franchement la questioUj reprit madame de Beauzée. Tu es en âge de te marier, Juliette. As-tu quelquefois songé au mariage?
— Oui, ma mère.
— Et qu'en penses-tu ?
-— Je pense que c'est une douce et sainte chose, car je ne t'ai jamais vu qu'une grande douleur, et c'a été le jour où mon père est mort.
— C'est vrai. Eh bien ! si demain un homme te demandait en mariage, accepterais-tu ?
— C'est selon.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire qu'il y en a dont je ne voudrais pas.
— Alors il doit y en avoir un que tu accepterais ?
— Peut-être.
— Tu n'en es pas bien sûre ?
— Si tu me le défendais.
— Et pourquoi te le défendrais -je, mon enfant, si cet homme est honorable, s'il t'aime, si sa position
est en rapport avec la tienne, s'il a enfin toutes les conditions d'un bon mari?
— Il doit les avoir
— Et son nom ? demanda madame de Beauzée avec un souriie qui signifiait qu'elle ne demandait ce nom que pour la forme et qu'elle le savait aussi bien que sa fille.
Juliette regarda sa mère et hésita.
— Eh bien?
— Eh bien I c'est M. Henri. Mais, se hâta d'ajouter la jeune fille, je ne dis pas que je l'aime, je dis seulement que de tous ceux que je connais, c'est lui qui me paraît réunir le mieux les conditions que tu demandes.
— Mais, crois-tu qu'il t'aime, lui ?
— Je le crois.
— Il te l'a dit peut-être ?
— Jamais, ma mère.
— Très-bien. Maintenant, il n'y a pas que lui qui t'aime.
— Il y en a un autre ?
— Oui.
— Qui donc ?
— Cherche.
— Je ne sais.
— M. Hector.
Juliette partit d'un éclat de rire.
— Lui! s'écria-t-elle. Qui t'a dit cela?
— Je l'ai vu.
— Ah ! le pauvre garçon ! mais il est très-ennuyeux et très-gauche. J'espère bien que tu ne veux pas me le faire épouser ?
— Je ne dis pas cela, seulement il se désole. Je rétudiais ce soir, il était visiblement malheureux.
— Que veux-tu que j'y fasse? D'ailleurs, ce n'est que le fils de ton notaire.
— Qu'importe ! mon enfant, M. Grandin est un honnête homme, Hector est un honnête garçon, il a de la fortune et il pourrait faire le bonheur d'une femme aussi bien qu'un autre. Comme toutes les jeunes filles, tu te laisses prendre aux qualités extérieures. Crois-en mon expérience, chère enfant, les plus jolis garçons ne sont pas les meilleurs maris. Tu réfléchiras.
— Oh! ma mère î répliqua Juliette d'un petit ton boudeur, je n'ai pas besoin de réfléchir longtemps, je n'épouserai jamais M. Hector.
— C'est bien, n'en parlons plus. Tu sais que j'ai promis à ton père mourant de ne jamais te contrarier et de faire tes volontés, toutes les fois que tes
volontés ne seraient préjudiciables ni à ton bonheur ni à ton avenir, et je tiendrai ma promesse comme je l'ai toujours tenue jusqu'à présent. Je voulais avoir cette conversation avec toi, ma chère enfant, car tu es d'âge à la comprendre. Maintenant attendons les événements, et si tu t'aperçois que tu f es trompée dans le choix que tu as fait, viens me le dire franchement. Bien des femmes ont été malheureuses en ménage parce qu'elles ont manqué de franchise avec leur mère. Ainsi c'est convenu.
— Oui, ma bonne mère.
— Embrasse-moi et va te mettre au lit, car je crois que demain tu te lèves de bonne heure pour aller consulter une sorcière, m'as-tu dit? ajouta madame de Beauzée en riant.
— Mais je t'assure que c'est une véritable sorcière. Si tu savais toutes les merveilles que Cécile m'a racontées.
— Chère folle ! Et quel est le grand secret sur lequel tu veux la consulter ?
— Qui sait? elle me dira peut-être ce qu'il faut faire à propos de ce dont tu me parlais tout à l'heure.
— Comment! tu pousserais la confiance jusqu'à la consulter là-dessus ?
— Si je vois qu'elle me dit le passé, je la consulterai sur l'avenir.
— Sois prudente.
— Sois tranquille.
— Bonsoir, enfant.
— Bonne nuit, ma mère.
Madame de Beauzée embrassa sa fille et s'enferma dans son appartement,
Juliette se retira dans le sien.
Pendant ce temps Hector était arrivé chez lui, er en rentrant il était venu rendre compte à son père, qui écrivait encore devant son bureau , de la visite qu'il venait de faire à Valgenceuse, puis il s'était assis auprès de M. Grandin, et, la tête inclinée sur sa main, il n'avait plus dit une parole.
Le notaire avait continué son travail pendant quelque temps ; ensuite il avait machinalement tourné les yeux du côté de son fils, et le voyant rêveur, il l'avait examiné un peu, et lui avait dit :
—Je ne t'enverrai plus chez madame de Beauzée.
— Pourquoi, mon père? répondit le jeune homme presque avec effroi.
— Parce que toutes les fois que tu y vas tu en reviens triste.
— C'est vrai, muumura le jeune homme, et il tendit la main au notaire, qui ajouta :
— Tu l'aimes donc bien, cette petite fille ?
— Hélas! oui.
— Eh bien ! je la demanderai à sa mère pour toi.
— Et sa mère vous la refusera. .
— Pourquoi cela ?
— Parce que je ne suis pas un assez bon parti pour elle, et que d'ailleurs elle ne m'aime pas.
— Elle t'aimera, pardieu ! Puis, comme parti, madame de Beauzée n'en trouvera guère de meilleur. Sa fortune est compromise, tandis que la nôtre augmente tous les jours. Quand elle aura pris connaissance des papiers que tu lui as portés ce soir, elle verra que les choses sont plus graves qu'elle ne le croyait et que je ne l'aurais cru moi-même. Aie bon espoir, mon cher Hector, tu sais qu'aucun sacrifice ne me coûtera pour assurer ton repos.
— Je le sais, mon bon père, mais je ne voudrais pas devoir la main de Juliette à un calcul.
— Fais-lui la cour alors.
— Je n'ose ; vous savez comme je suis timide, puis il y a là un M. Henri d'Ermenon qui ne la quitte jamais, qui est beau garçon, élégant, qui lui
dit mille fadaises, et qui finira par l'emporter, j'en suis bien sûr.
— Eh bien ! tu te consoleras et tu en épouseras une autre. Il ne manque pas de belles lilles dans le département, et si tu ne les trouves pas assezbienici, tu iras à Paris en chercher une. Courage, mon cher Hector, ne te désespère pas ainsi pour une petite fille que tu oublieras bien vite, et que tu seras peutêtre heureux un jour de ne pas avoir épousée. Tu me promets d'être moins triste à l'avenir?
— Oui, mon bon père.
— Quand dois-tu retournera Valgenceuse?
— Demain.
— A quelle heure?
— A midi.
— M. d'Ermenon n'y sera sans doute pas à ce moment-là, profites-en et fais tacour aussi, mordieu ! Si l'on avait dit à ta pauvre mère que tu aimerais une femme et que tu n'en serais pas aimé, elle n'aurait jamais voulu le croire ; elle qui ne trouvait rien d'aussi beau que toi sur la terre. Allons, va prendre un peu de repos et ne fais pas de mauvais rêves. Tu es jeune, bien portant, ton père t'aime, tu as une bonne et belle fortune, que diable ! tu as le moyen
d'être philosophe.
Le père et le fils s'embrassèrent et Hector monta se coucher.
M. Grandin rangea ses papiers, referma son bureau, essuya se lunettes, les remit dans leur étui, et prenant la lampe, il gagna sa chambre en pensant à son fils et en cherchant le moyen infaillible de lui faire obtenir la main de mademoiselle de Beauzée, moyen qu'il n'avait pas encore trouvé quand il s'endormit.
Quant à Henri, il était revenu à S , et arrivé
devant une petite maison de la grande rue, maison de deux otages, située en face de l'Jiôtel du Grand Cerf et qui avait un jardin en terrasse, il s'était arrêté, avait tiré une clef de sa poche, avait ouvert la porte, était entré, avait repoussé la porte, et après avoir pris un flambeau tout allumé qui l'attendait sur une planche, il avait monté le petit escalier qui se trouvait au fond du vestibule.
Quand il avait été au premier, une voix lui avait crié :
— Est-ce toi, Henri ?
— Oui, mon oncle.
— Entre donc un peu.
M. d'Ermenon aidait ouvert une porte sur laquelle
se trouvait la clef, et il était entré dans la chambre de son oncle, M. Gabriel d'Ermenon.
M. Gabriel d'Ermenon était couché et lisait pour la centième fois, peut-être, leSophUy de M. Crébillon iils, son auteur favori. Il était maigre comme Don Quichotte, sa peau jaunie était mate comme la cire et lustrée comme l'ivoire. Ses mains étaient sèches, mais blanches et distinguées. M. Gabriel d'Ermenon avait été un beau sous l'empire et sous la restauration. Il avait été forcé d'émigrer pendant la révolution, car sa grande aristocratie était connue et lui eût joué quelque mauvais tour. L'Empereur lui avait rendu une partie de sa fortune, et M. d'Ermenon lui en avait toujours été reconnaissant, à sa façon; ainsi il disait souvent en parlant de l'Empereur:
— Eh bien ! je vous assure que ce petit Bonaparte avait du bon.
M. d'Ermenon avait perdu son frère cadet et il avait été nommé tuteur d'Henri, quand celui-ci avait quatre ans à peine. Son nom de Gabriel lui venait de sa mère, femme pieuse et dévote, qui étant restée longtemps sans avoir d'enfants, avait souvent imploré Gabriel, l'ange de la Visitation, et avait fait vœu de donner au premier enfant qui lui naîtrait, le nom de l'Annonciateur divin. Tant que l'enfant avait
été enfant, ce nom de Gabriel lui avait été à ravir, car il était blond, rose, joli enfin ; tant qu'il avait été jeune homme, ce doux nom avait plu aux femmes, car il allait admirablement avec ses sentimentales allures, ses moustaches blondes et ses yeux bleus ; mais quand la peau s'était plombée par suite des excès de tous genres, quand les cheveux étaient devenus gris, ce nom était devenu ridicule et l'on ne pouvait l'entendre prononcer sans sourire à la vue de l'être qu'il représentait.
Mais l'oncle n'avait pas pris son parti sur ce sujetlà. Il tenait à son nom de baptême qui lui rappelait tant de bonnes fortunes et de galants exploits, si bien qu'il faisait tout au monde pour être toujours l'homme de son nom. 11 se teignait les cheveux, il portait de fausses dents, il s'inondait de parfums, il se couvrait la figure de pâtes et d'onguents, et arrivait par tous ces moyens à avoir Tair d'une momie à ressorts.
Il se mettait avec recherche et croyait toujours avoir les cent mille livres de rentes qu'il avait eues, de sorte qu'il jouait gros jeu, achetait des chevaux et mangeait quelque peu son capital.
Vous me demanderez pourquoi il demeurait à
S el surtout pourquoi Henri y demeurait avec
lui.
Vous allez le savoir en deux mots.
A Paris, M. Gabriel d'Ermenon n'était qu'un des plus ridicules parmi les plus ridicules. En province, il était le seul de son espèce et jouissait naturellement d'une sorte de spécialité. A Paris, les femmes ne voulaient plus de lui ; en province, il y avait encore de vieilles coquettes qui le prenaient au sérieux et auxquelles il faisait le genou entre deux parties de trictrac ; à Paris, il ne pouvait faire figure avec les huit mille livres de rentes qui lui restaient, quand il l'avait quitté; en province, en dépensant adroitement son argent, il pouvait se faire une répution de fortune et de prodigalité.
Enfin, il avait choisi S parce que c'était là
qu'habitait la marquise de Draney, espèce de conserve brune, âgée de quarante-neuf ans, et qui con" tinuait à avoir des bontés pour le vieux Gabriel, ce qui lui faisait grand honneur, car bien des jeunes gens de la ville la recherchaient.
Henri.quiconnaissait les défauts et même les vices de son oncle, vivait cependant avec lui, parce qu'élevé par lui, il l'avait, malgré tout, en grandeamitié. 11 devait à monsieur Gabriel une éducation tant soit
peu voltairienne et des principes passablement débauchés ; mais il n'avait pu oublier les preuves réelles d'affection que son oncle lui avait données, et il n'avait osé lui refuser d'aller vivre avec lui à S , d'autant plus que madame de Beauzée habitait Valgenceuse huit mois de l'année, et avait une fille charmante que nous connaissons, et dont Henri n'avait pas tardé à devenir amoureux.
Du reste, l'appartement de M. Gabriel d'Ermenon était bien en rapport avec son caractère. Sans voir le vieux galant on l'eût connu en entrant dans sa chambre. En effet, tout y rappelait les habitudes d'une vieille coquette. Les murs étaient tendus d'une soie bleue, qui avait toujours été minutieusement soignée par le domestique du baron, et qui cependant commençait à se lustrer un peu en certains endroits. Au fond du lit se trouvait une glace à bordure de soie plissée, retenue par des patères de pa-
lissandre. Les rideaux étaient de même étoffe que la tenture. Un canapé, deux petits fauteuils et une grande chaufïeuse, complétaient avec une table de bois de rose, l'ameublement de cette chambre. Un portrait de femme entouré d'une bordure de velours violet était accroché près de la glace. Des étagères supportant des figurines de Saxe et des tasses de Sèvres, étaient appliquées au mur. Une bibliothèque de cent cinquante volumes au plus renfermait Parny, Voltaire, le chevalier de Boufflers, Grécourt, les contes de La Fontaine et Crébillon fils. Jetez une odeur d'ambre et de cassolettes sur tout cela, mettez un tapis sur le parquet, des lettres éparses et entr'ouvertes sur la cheminée, un certain désordre affecté dans le reste, et vous aurez la chambre où venait d'entrer Henri d'Ermenon.
Le vieillard était couché , comme nous l'avons dit.
Il avait un foulard sur la tête, et portait une grande chemise de batiste à manchettes plissées.
La physionomie de cet homme était bonne. C'était le type des restes du débauché. Si ce vieillard avait voulu avoir son âge et en subir les exigences, il eût été un vieillard charmant et spirituel ; car sa nature
était élégante, son éducation distinguée, son esprit original.
— Tu montais sans me dire bonsoir? lit M. d'Ernienon, quand il vit entrer son neveu.
— Je vous croyais endormi, mon oncle.
— Tu sais bien que je ne m'endors jamais avant une heure du matin. Eh bien! que me diras-tu de neuf ?
— Rien, mon oncle.
— Madame de Beauzée?
— Va bien; elle a été désolée de ne i)as \ous voir.
— Tu lui as dis dit que j'avais une invitation à laquelle je n'avais pu me soustraire?
— Oui, mon oncle.
— Et sa fille ?
— Est toujours charmante.
— Et toi ?
— Je suis toujours amoui'eux.
— Assieds-toi donc un peu sur mon lit et causons de tout cela.
Le jeune homme déposa son chapeau sur le canapé et revint s'asseoir sur le lit du baron.
— La mère t'a-t-elle parlé? demanda celui-ci.
— Non.
— Elle m'avait dit qu'elle te parlerait.
— A propos de Juliette ?
— Justement.
— En effet, elle m'a dit qu'elle avait quelque chose à me dire, qu'elle n'avait pu me dire aujourd'hui devant tout le monde qui se trouvait là. Saitelle que j'aime sa fille ?
— Oui, fit le baron avec un sourire malin.
— Qui le lui a dit ?
— Moi.
— Et pourquoi lui avez-vousdit-cela, mon oncle?
— Parce qu'il fallait bien que tôt ou tard elle le sût, et qu'il est temps que tu te maries pour toi et moi.
— Je ne comprends pas.
— Mon cher ami, nos affaires vont mal. Je n'avais que huit mille livres de rentes, tu le sais; toi tu n'en avais que dix. Heureusement j'étais ton tuteur. Il en résulte que je me suis sacrifié, que mes huit mille livres de rentes n'existent plus et que tes dix sont fort endommagées.
— Comment cela se fait-il ? Je n'ai jamais emprunté un sou sur le capital.
— Oui, mais moi j'ai emprunté.
— Pour vous alors.
— Et certainement pour moi. Cette marquise de Draney mangerait un galion.
— Mais, mon oncle, si j'avais su que les pouvoirs que vous me demandiez étaient pour emprunter de l'argent en mon nom et le donner à la marquise, je vous eusse refusé ces pouvoirs. Je n'ai aucune raison de soutenir la maison de cette dame.
— Pour une soixantaine de mille francs, voilà une belle affaire !
— Soixante mille francs sur une fortune de deux cent mille livres, c'est plus du quart, et en admettant que vous continuiez de la sorte, je n'en ai pas pour trois ans. Je vous l'ai déjà dit, je vous aime et je vous respecte, je serais désolé de me brouiller avec vous, mais nous en arriverons là si vous persistez dans vos folies. Vous n'avez pas le moyen de soutenir la vie que vous menez. Résignez-vous, que diantre ! Si madame de Beauzée savait ce qui se passe, elle me refuserait sa fille, et je n'ai pas envie d'être malheureux toute ma vie pour la marquise de Draney.
Le baron baissa le nez sur son lit et ne répondit rien.
— Ne m'en veuillez pas de ce que je vous dis, reprit le jeune homme, réfléchissez seulement. La marquise a quarante- cinq ans, elle et son mari
vivent à vos dépens. Non-seulement vous vous ruinez, mais vous jouez un rôle ridicule. Une femme qui a un fils de vingt-quatre ans, sous-lieutenant en Afrique !
— La marquise a une sincère affection pour moi, répliqua M. Gabriel.
— Elle se moque de vous.
Le baron releva le nez à ce mot, mais il eut l'esprit (le ne pas y répondre.
— Je t'avoue que je ne m'attendais pas à t'en tendre me reprocher une bagatelle comme celle que je l'ai empruntée,;dit-il. J'ai mangé un million dans m.q vie, mes amis m'en ont mangé un bon quart, et jamais, au grand jamais, je ne leur ai dit la centième partie de ce que tu viens de me dire. Je te rendrai tes soixante mille francs.
— Avec quoi ?
— Avec ma terre de Bourgogne.
— Elle est hypothéquée, saisie, que sais-je !
— Je vendrai tout ce qui me reste.
— Vous savez bien que ce n'est pas cela que je vous demande, mon oncle; si vous vous en tenez là, cène sera qu'un petit malheur, très-réparable ; mais vous n'êtes pas homme à vous corriger maintenant,
et l'avenir m'effraye, quand nous aurons mangé les cent cinquante mille francs qui me restent, qu'est-ce que nous ferons?
— Nous nous rallierons à la branche cadette.
— Mon oncle, fit le jeune homme avec un sourire méprisant, votre opinion est-elle donc une marchandise?
— Eh! mon cher! tout ce qui s'achète est bon à vendre.
Le jeune homme reprit son chapeau.
— Où vas-tu? lui dit M. d'Ermenon.
— Je vais me coucher.
— Pourquoi ?
— Parce que vous avez envie de dormir. Vous ne savez plus ce que vous dites.
—J'ai tort, voyons, reprit l'oncle Gabriel, donne-moi la main et ne parlons plus de cela ; tu sais bien queje ne fais pas ce que je dis; que veux-lu? Je suis amoureux de la marquise, mais je te promets de lue ranger.
Henri tendit la main au vieillard, car au fond il adorait son oncle.
— Comprenez, reprit le jeune homme, qu'avec sept ou huit mille livres de rentes qui me restent, nous ne pouvons pas faire aller notre maison et une
autre.
— C'est convenu. Revenons-en à ton mariage; tu aimes la petite ?
— Beaucoup.
— Et elle t'aime?
, — Je le crois.
— Alors la chose ira toute seule.
— Qui sait !
— Rien ne peut l'empêcher.
— Vos folies peut-être.
— Tl faut bien que jeunesse se passe.
— C'est pour vous que vous dites cela?
— Oui.
Henri ne put s'empêcher de sourire. ^
— Juliette sera fière de toi, reprit l'oncle. Les « d'Ermenon, diable! c'est une vieille famille, c'est un beau nom.
— Oui, mais une imprudence suffit pour me la faire refuser. J'ai un concurrent.
— Lequel?
— Hector Grandin !
— Le fils du notaire ?
— Justement.
— Un petit robin en concurrencé avec un d'Ermenon. Tu rêves.
— Il se peut que je rêve, mais ce petit robin aura quarante bonnes mille livres de rentes un jour.
— Cela ne fait rien à la petite, si elle t'aime. D'ailleurs elle en aura bien une trentaine, elle.
— Cela ne fait rien à la fille, mais ce n'est peutêtre pas indifférent à la mère, d'autant plus...
— D'autant plus? quoi?
— D'autant plus que tous les notaires se connaissent et se voient, et que si le vôtre est indiscret, M. Grandin abusera de son indiscrétion au profit de M. Hector.
— Qui t'a dit qu'Hector aimât mademoiselle de Beauzée?
— Je l'ai, pardieu î bien vu.
— Eh bien ! si la mère te refuse, tu l'adresseras directement à la fille.
— Que voulez-vous dire?
— Tu aimes l'héritière et elle t'aime?
— Oui.
— On te la refuse, tu ne peux vivre sans elle, tu l'enlèves, et la mère alors est bien forcée de te la donner.
— Moyen de roman 1
— Roman tant que tu voudras, c'est comme cela que j'ai épousé ma première femme. H est vrai que
ce n'était pas pour sa fortune. Elle n'a eu que vingt mille écus à la mort de sa mère.
— Ce qu'il y a de mieux, mon oncle, croyez-moi, c'est de ne pas me faire refuser.
— C'est entendu. Une fois marié, tu me garderas chez toi.
— Vous le savez bien. Est-ce que je peux vivre sans vous?
— Et tu auras raison. Je te donnerai de bons conseils.
— J'y compte. Bonsoir, mon oncle.
— Tu vas déjà te coucher ?
— Il est minuit.
— Reste encore quelques instants.
— Non. Il faut que je sorte demain de grand matin.
— Pour aller ?
— Ah ! ceci est mon secret.
Henri embrassa lilialement le vieillard et quitta sa chambre après lui avoir dit une dernière fois adieu du regard et de la main.
— C'est un fou, mais c'est un bon cœur, murmura le jeune iiomme en remontant chez lui.
— C'est un brave garçon, pensa l'oncle quand il
fut seul; mais ça ne sait pas vivre. C'est égal, j'ai bien fait de n'accuser que soixante mille francs.
Et le baron ne put s'empêcher de sourire en songeant à la figure qu'aurait faite son neveu s'il avait appris toute la vérité.
Le lendemain, à six heures du matin, Henri était debout. Le soleil entrait à pleins rayons dans sa chambre, car pour être réveillé de bonne heure, il avait eu soin de ne pas fermer ses persiennes.
Le jeune homme ouvrit sa fenêtre, et vint dans le jardin aspirer cet air embaumé des matinées de printemps. La nature se réveillait avec des chants et des arômes nouveaux.
Elle se réveille toujours ainsi pour les gens qui approchent d'un bonheur.
De sa fenêtre, Henri pouvait voir la place où avait en lieu la fête, et elle était complètement déserte à cette heure.
Cependant, comme il savait que Juliette était impatiente de consulter la saltimbanque, il s'habilla et se rendit à la baraque de Césarine.
Quand il entra, celle-ci préparait une table et des chaises entre les bancs destinés aux spectateurs et les tréteaux sur lesquels se trouvait l'espèce de théâtre où mademoiselle Césarine faisait ses exercices.
— Vous voyez, dit-elle à Henri, je vous attendais; et elle appela :
— Bourdaloue !
L'Hercule au caleçon de velours parut alors,tenant un morceau de pain et de viande d'une main, un couteau de l'autre. Il était vêtu d'une espèce de robe de chambre d'indienne, destinée à protéger son maillot rose.
— Tu vas aller sur l'estrade, et quand tu verras deux jeunes filles et une vieille femme, c'est bien cela, n'est-ce pas? ajouta Césarine en regardant Henri qui fit un signe affîrmatif; quand tu verras, dis-je, deux jeunes filles et une vieille femme se di-
liger de ce coté et s'approcher de notre théâtre, ta viendras nous le dire. As-tu compris ?
— Oui, mais il me semhle...
— File, et pas d'observations.
Le géant obéit à sa camarade, et, toujours mangeant, alla se mettre en vedette sur les planches du devant.
— Pourquoi appelez -vous cet homme Bourdaloue? demanda Henri à la bohémienne, quand il fui seul avec elle.
— C'est le vieux qui l'a baptisé de ce nom-là.
— Qu'est-ce que c'est que le vieux?
— C'était le chef de la troupe. Il est mort.
— Et pourquoi appelait-il cet homme Bourdaloue ?
— Parce qu'Alcide raisonnait toujours, et le vieux disait comme cela : Tu raisonnes comme Bourdaloue ; et le nom a hni par lui rester. Et puis il y avait encore une raison.
— Laquelle?
— C'est que c'est Alcide qui m'endort ou me magnétise, si vous aimez mieux, quand on vient me consulter, et qu'il paraît que ce Bourdaloue endormait tout le monde.
— Le vieux était un farceur alors.
— Oh ! oui, et un fameux encore.
— C'est lui qui vous a donné la science de devination que vous avez?
— Oui.
— Et comment l'avait-il acquise, lui?
— Dans des gros livres qu'il lisait toujours et auxquels je n'ai jamais rien compris quand j'ai voulu les lire.
— Ainsi il était savant.
— Très-savant. Vous me croirez si vous voulez, monsieur, il y avait des jours où je croyais que c'était le diable. Ainsi, la première fois qu'il m'a fait voir ce que je vais faire voir à cette demoiselle, moi qui n'ai pas peur de grand chose, je me suis trouvée mal.
— Mais il n'y a pas de danger pour cette jeune fille, vous m'en répondez? dit Henri.
— N'ayez aucune crainte.
En ce moment Bourdaloue souleva la portière et dit avec cette voix enrouée que nous lui connaissons ;
— Les voilà.
— Ferme ta robe de chambre et fais-les entrer poliment, si tu peux, dit Césarine.
— Quant à vous, reprit-elle en s'adressant àHenri,
cachez-vous là.
Et en même temps elle ouvrait la porte du cabinet
où elle avait, la veille, causé avec le jeune homme, et lui montrait une chaise sur laquelle il s'assit immédiatement.
— Entendez-vous ma voix? dit Césarine quand Henri eut refermé la porte du cabinet.
— Très-bien.
— Silence ! les voici.
En effet les deux jeunes filles et la vieille Jeanne, introduites par Bourdaloue, entrèrent dans la baraque.
Césarine alla au-devant d'elles.
— Que voulez-vous, mesdames? leur dit-elle de sa voix la plus douce.
Juliette regarda Cécile, car elle n'osait dire à la saltimbanque ce qu'elle venait faire chez elle. Cécile à son tour regarda Césarine.
— Vous ne me reconnaissez pas?
— Si fait, mademoiselle, c'est vous qui êtes venue l'autre jour.
— Eh bien ! mademoiselle veut vous consulter aujourd'hui.
— Vous avez donc été contente de moi ?
— J'ai été plus que contente, j'ai été émerveillée. Juliette regardait autour d'elle avec étonnement. -— Mademoiselle, dit alors Césarine après avoir
fait asseoir les trois visiteuses et en s'adressant à Juliette, avez-vous quelquefois consulté des bohémiennes?
— Jamais.
— Croyez- vous à la seconde vue, croyez-vous à la possibilité de prédire la destinée et de lire dans l'avenir?
Juliette ne répondit pas.
— Vous doutez alors ?
— Un peu, fit la jeune fille en souriant.
— Doutez-vous de vous-même ?
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que si je vous fais voir à vous-même dans l'avenir et dans le passé vous ne douterez plus?
— Non, mais je crains bien que vous ne réussissiez pas, répliqua la jeune fille qui s'enhardissait peu à peu.
. — Nous allons essayer. Bourdaloue !
L'artiste parut grave et solennel comme il l'était toujours.
— Donne-moi une carafe pleine d'eau et un verre. Alcide obéit et vint déposer sur la table ce qu'on
lui avait demandé, puis il attendit.
— Maintenant laisse-nous, lui dit Césarine. L'acrobate se retira, et une odeur de tabac qui se
lépandit quelques instants apiès dans la baraque prouva qu'il se livrait à la consolation de la pipe. Césarine prit le verre et l'emplit d'eau.
— Vous voyez, dit-elle à Juliette, que c'est de l'eau pure.
— Du reste, mademoiselle, avec qui j'ai fait cette expérience, peut vous dire qu'elle est d'une simplicité parfaite.
— C'est vrai, dit Cécile.
— Vous n'avez pas peur? reprit Césarine.
— Peur de quoi?
— Du mystérieux. C'est que vous allez voir des choses étranges, si étranges que peut-être refuserezvous de croire que vous les avez vues.
— Je n'aurai pas peur, répondit Juliette avec un sourire d'incrédulité.
— Vous croyez sans doute que je fais précéder l'expérience de tous ces détails pour vous influencer. Détrompez-vous, il n'y a aucun charlatanisme dans ce que je vais faire. Je le fais, je vous l'avoue, sans pouvoir l'expliquer; c'est de la sorcellerie par ignorance.
En disant cela, Césarine approchait le verre rempli d'eau de Juliette, et lui disait :
— Regardez attentivement dans ce verre et ditesmoi ce que vous y voyez.
Et en même temps les yeux de Césarine dardaient l'eau du verre.
Juliette essaya de retenir son sérieux, mais elle ne put y arriver, et regardant Cécile en dessous, elle partit d'un éclat de rire.
— Riez, mademoiselle, fit Césarine, c'est toujours ainsi que cela commence. Maintenant voulez- vous regarder ?
Juliette se contint et fixa ses yeux sur le milieu du verre.
— Que voyez-vous ? demanda Césarine, dont les yeux ouverts et fixes jetaient un regard étrange sur l'eau.
— Je ne vois rien.
— Regardez attentivement.
— Ah 1 dit la jeune fille après un moment d'attention, l'eau change de couleur ! On dirait une opale liquide.
— Très-bien. Ensuite?
— Ensuite, elle semble bouillir un peu.
— C'est cela. Que distinguez-vous ?
— C'est curieux. Je vois des arbres et une maison.
— Connaissez-vous cette maison et ces arbres ?
— Parfaitement. C'est Valgenceuse, la maison de ma mère. Tiens, regarde, dit Juliette en approchant le verre de Cécile.
— Mademoiselle ne verra rien, interrompit Césanne, vous seule pouvez voir.
— C'est étrange, murmura Juliette qui n'avait plu;? envie de rire et dont toute l'âme semblait être passée dans les yeux.
— Qu'y a-t-il ?
— Je vois ma mère.
— Comment est-elle vêtue ?
— Elle a un peignoir bleu et un grand chapeau de paille ; elle se promène dans les plates-bandes; d'une main elle tient des papiers, de l'autre elle émonde des fleurs.
— Avez-vous vu madame votre mère, ce matin?
— Non.
— Eh bien, en rentrant, vous verrez si ce costume est exact et vous lui demanderez ce qu'elle a fait.
— - Tout disparaît, dit Juliette, et je ne vois plus rien.
— Regardez toujours.
— Je vois une chambre, reprit mademoiselle de
Beauzée après quelques secondes, une chambre faiblement éclairée, il y a un lit dedans, et un homme est dans ce ht. Une femme est auprès de lui et un enfant est auprès de cette femme. Cet homme, c'est mon père; cette femme est ma mère; l'enfant, c'est moi. Oui, continua la jeune fille, c'est bien cela. Je pleure et ma mère prie. Mon père nous bénit toutes deux et meurt !
Et une larme tomba des yeux de la jeune hlle dans le verre qu'elle regardait. Elle s'essuya les yeux à la hâte, et fixant Césarine, elle lui dit :
— Le tableau est exact, mademoiselle, et ce que vous m'avez fait voir est merveilleux.
— Ainsi, vous croyez ?
— Fermement.
— Voyons l'avenir maintenant.
— Juliette hésita.
— Vous avez peur, n'est-ce pas, mademoiselle? lui dit Césarine en souriant.
— Je l'avoue.
— Eh bien ! voulez-vous que je vous prédise cet avenir sans vous le faire voir ?
— J'aime mieux cela.
— Etes-vous décidée à faire ce que je vous dirai ?
— Oui.
— Bourdaloue ! cria Césarine.
Le raisonneur parut.
— Donne-moi l'anneau, dit la bohémienne. L'homme fouilla dans sa poche, y prit un anneau
en 1er, le pressa quelques instants dans ses mains et s'approchant de Césarine, il le lui passa au doigt au moment où elle s'asseyait.
La bohémienne tressaillit, ferma les yeux et resta dans l'attitude d'une femme endormie.
Elle dormait en effet.
Juliette regardait tout cela avec étonnement, presque avec effroi.
— Maintenant, lui dit Bourdaloue, donnez votre main à Césarine, mademoiselle, et questionnez-la. Moi, je me retire.
Juliette mit sa main blanche et délicate dans la main rude de la saltimbanque, mais elle ne trouva rien à lui dire.
— Que voulez-vous savoir ? demanda Césarine.
— Dites-moi à quoi je pense.
— Puis-je parler tout haut devant les deux personnes qui sont là?
— Oui.
— Vous pensez à un jeune homme, mademoiselle.
Juliette lit un mouvement.
— Voulez-vous que je me taise? dit Césaiine.
— Non, parlez.
— Vous aimez ce jeune homme, est-ce vrai? Mademoiselle de Beauzée murmura une réponse,
mais si bas, que nul ne l'entendit excepté la sonuiambule.
Nous n'avons pas besoin de dire que pendant ce temps Henri collait son oreille à la porte du cabinet dans lequel il était caché.
— Un autre homme vous aime, reprit Césarine.
— Son nom ?
— Hector. Est-ce bien cela ?
— Oui.
— Lequel des deux m'aime le plus?
— Le dernier.
— Vous en êtes sûre ?
— Parf aitemen t su re .
Juliette tressaillit.
— Mais vous, reprit Césarine, vous ne l'aimez pas?
— C'est vrai.
— Ce qui le rend bien malheureux.
— Vous le voyez donc?
— Très -bien.
— Votre mère vous a parlé de lui hier"au soir.
— Oui. Continuez.
— Vous vous marierez bientôt.
— Qui épouserai-je ? demanda Juliette à voix basse.
— Je ne peux pas vous le dire, mais je puis vous dire qui vous devriez épouser»
— Dites.
— Oh! je lis dans votre avenir comme dans un livre. Vous serez malheureuse, mademoiselle, et par votre faute à moins que vous ne me juriez de croire et de faire ce que je vous dirai.
— Pourquoi ce serment?
— Parce que vous ne pouvez être heureuse qu'à la condition de m'obéir.
— Je vous obéirai, fit Juliette, curieuse d'apprendre ce que la somnambule avait encore à lui dire.
— Vous allez rentrer chez vous, ou plutôt chez votre mère. Elle va vous parler dans le même sens qu'hier au soir.
— Vous savez donc ce qu'elle ma dit?
— Parfaitement. Voulez-vous que je vous le répète ?
— C'est inutile.
— Le premier homme que vous verrez, que vous
verrez, entendez-vous bien, après la conversation que vous aurez eue avec votre mère, est celui que vous devrez choisir pour mari, quels que soient les penchants de votre cœur pour un autre; sinon, je ne réponds de rien.
— C'est bien, dit Juliette, émue malgré elle par tout ce qu'elle entendait, c'est bien. En voilà assez.
Et, jetant une pièce d'or sur la table, elle sortit de la baraque avec son amie et la gouvernante.
— Que penses-tu de cela? dit Cécile à mademoiselle de Beauzée.
— Je pense que je suis heureuse d'être à l'air. Cette femme a lu au plus profond de mon cœur.
— Feras-tu ce qu'elle t'a dit ?
— Je n'en sais rien. Que ferais-tu à ma place ?
— J'obéirais.
— Tu obéirais ?
— Nous verrons alors.
Et toute rêveuse, Juliette reprit le chemin du château.
Quand Bourdaloue avait vu sortir les trois femmes il était rentré, et retirant du doigt de Césarine l'anneau de fer à l'aide duquel il l'avait endormie, il l'avait éveillée.
Quand Césarine reprit ses sens, la première chose qu'elle fit fut de délivrer M. d'Ermenon, qui ayant entendu tout cequi venait de se passer, ne put s'empêcher de regarder avec étonnementla saltimbanque somnambule.
— Ainsi, dit-il à Césarine, ce que vous venez de prédire arrivera.
— J'ai prédit quelque chose?
— Oui, ne vous le rappelez -vous pas ?
— Non, une fois réveillée je ne me souviens de
rien de ce que j'ai dit pendant mon sommeil, mais ce que j'ai dit se réalisera. L'avez-vous entendu?
— Parfaitement.
— Est-ce facile à faire?
— Très-facile. Vous avez dit à cette jeune fille d'aimer et d'épouser le premier homme qui se présentera à elle après l'entretien qu'elle aura eu avec sa mère.
— Il ne s'agit plus pour vous que d'être ce premier homme.
— Aussi, je pars immédiatement. Adieu Césarine.
— Adieu, monsieur.
— Voici pour vous et pour Bourdaloue.
— Merci, mon gentilhomme, fit l'athlète qui entrait en ce moment et qui prit les deux nouveaux louis que M. d'Ermenon venait de jeter sur la table- Pendant ce temps, .Juliette et Cécile revenaient à
Valgenceuse.
Juliette était rêveuse. Ce dont elle venait d'être témoin l'avait frappée. Elle avait hâte de revoir sa mère pour lui demander ce qu'elle avait fait pendant son absence et pour s'assurer si la toi-
lette qu'elle avait mise était celle que lui avait fait voir Césarine.
— Que t'avais-je dit? ne cessait de répéter Cécile.
— C'est merveilleux, reprenait mademoiselle de Beauzée; j'ai vu mon père comme je te vois ; pas un détail de sa mort ne manquait au tableau que j'avais sous les yeux. Que t'a-t-elle fait voir, à toi, lorsque tu es venue?
— Tout mon passé.
— Sans erreur ?
— Sans erreur.
— Et l'avenir?
— Je n'ai pas osé le demander.
— J'aurais peut-être mieux fait de faire comme loi.
— Peut-être.
— Le premier homme qui se présentera à moi après l'entretien que j'aurai eu avec ma mère, murmurait Cécile avec un sourire. Sais-tu que c'est effrayant celai Si cet homme allait être bossu, vieux ou laid.
— Si cet homme allait ne pas être M. Henri, dit tout bas Cécile à Juliette, voilà surtout ce qui est le plus à craindre.
— J'ai une peur affreuse. Écoute ; tout cela peut être le résultat du hasard.
— Voilà déjà que tu doutes.
— Je ne doute pas, mais c'est assez sérieux pour que je prenne mes précautions. Voici donc ce que je ferai. Si ma mère a fait ce matin ce que j'ai vu, si elle a une robe bleue, un chapeau de paille et si elle s'est promenée dans le jardin en tenant des papiers d'une main et des fleurs de l'autre...
— Eh bien?
— Eh bien ! j'obéirai à la prédiction de mademoiselle Césarine, et quel qu'il soit j'épouserai le premier homme que je verrai après avoir causé avec ma mère.
— Dépêchons-nous alors.
Les jeunes filles doublèrent le pas et arrivèrent bientôt à Valgenceuse.
— Où est ma mère? dit Juliette en entrant.
— Dans le salon du rez-de-chaussée, mademoiselle, répondit le domestique qui était venu ouvrir la grille.
Juliette et Cécile coururent au salon.
Madame de Beauzée, vêtue d'une robe bleue, un chapeau de paille déposé à côté d'elle, lisait attentivement les papiers que lui avait remis la veille M. Grandin fils.
— C'est bien le costume, s'écria Juliette avec une réelle émotion.
— Ahl vous voilà, chères enfants, dit madame de Beauzée.
— Maman, qu'as-tu fait ce matin? dit la jeune fille en embrassant sa mère.
— Pourquoi me demandes-tu cela?
— Pour savoir si la sorcière m'a dit vrai.
— Eh bien ! je me suis levée.
— Après.
— Après, je me suis habillée et je suis descendue dans le jardin.
— Avec la robe que tu as là?
— Oui.
— Qu'as-tu fait dans le jardin?
— Je me suis promenée.
— Et qu'avais-tu sur la tête ?
— Ce chapeau que je viens d'ute,' à l'instant; et madame de Beauzée montrait le chapeau de paille qu'elle avait posé près d'elle, sur une chaise.
— En te promenant, que faisais -tu ? reprit Juliette.
— Je cueillais des fleurs.
— Voilà tout?
— Oui.
— Tu ne tenais rien à la main?
— Si fait, ces papiers, au sujet desquels il faut même que je cause avec toi. Ma chère Cécile, voulez-vous me laisser quelques instants avec ma fille? dans un quart d'heure nous vous rejoindrons au jardin.
— Je rentre, dit Cécile ; ma mère m'attend.
— Eh hien ! va prévenir ta mère, fit Juliette , et reviens ici. Je veux que tu sois auprès de moi. Tu sais pourquoi.
— Dans dix minutes je suis de retour.
Cécile sortit.
— Ma chère enfant, dit alors madame de Beauzée, nous perdons beaucoup.
— Beaucoup de quoi, ma mère?
■— Beaucoup d'argent.
— En vérité?
— Oui, tu ne peux pas encore comprendre tous les papiers de procédures comme moi, sans quoi je te ferais lire ceux-ci et tu verrais que nous perdons près de cent cinquante mille francs.
— Et d'où vient cela ?
— Cela vient de ce que ton père était trop confiant et qu'il a prêté cette somme sur une mauvaise hypothèque qui nous échappe aujourd'hui.
— Eh bien! ma bonne mère nous aurons des robes, des domestiques et des amis de moins, voilà tout.
— Si je te parle de cela, ma chère fille, c'est que tu vas bientôt être intéressée dans cette perte.
— Comment?
— Ta dot va souffrir de cette réduction.
— Est-ce que j'ai bien besoin d'une dot ?
— Le faitest que tu es assez jolie pour t'en passer ; malheureusement celui que tu épouseras ne se contentera peut-être pas de cette raison.
— Oh ! ma mère, M. Henri ne songe pas à l'argent.
— C'est donc décidément M. Henri ?
Juliette fit signe que .oui.
— La sorcière t'a donc encouragée dans ton choix?
— Non, et même elle me jette dans une grande perplexité.
— Pourquoi?
— Parce que d'abord pour être sorcière, elle l'est.
Et Juliette raconta à sa mère l'expérience du verre d'eau, si exacte dans ses moindres détails.
— Puis, continua la jeune fille, elle m'a dit : Vous devrez aimer et épouser le premier homme qui se
présentera à vous après l'entretien que vous allez avoir avec votre mère.
En ce moment la cloche du jardin se fit entendre.
— C'est peut-être lui, s'écria Juliette en se dirigeant vers la fenêtre dont les persiennes étaient fermées.
— Qui, lui? demanda madame de Beauzée.
— M. Henri.
— Eh bien ! que fais-tu?
— Je vais m'en assurer.
— Pourquoi ?
— Pour qu'il soit le premier que j'aurai vu après notre entretien, et pour que de cette façon la prédiction de la sorcière soit d'accord avec mon cœur.
— Et si c'est un autre, et que tu voies cet autre ?
— C'est juste.
— Puis notre entretien n'est pas fini. Ainsi, viens te rasseoir. D'ailleurs, quand on croit aux événements prédits par les sorcières, il faut attendre ces événements et ne pas aller au-devant d'eux, sans quoi on dérange l'ordre dans lequel ils doivent se présenter.
Madame de Beauzée avait dit cette phrase d'un ton qui prouvait que, pour son compte, elle ne croyait guère aux prédictions.
— Du reste, reprit-elle, il y a un moyen de savoir à quoi nous en tenir.
— Lequel?
— C'est de demander qui vient d'entrer. Juliette sonna.
— Qui vient de venir? demanda madame de Beauzée à la femme de chambre qui se présenta.
— C'est M. Henri d'Ermenon.
— Je m'en doutais, murmura Juliette.
— Il est encore là ?
— Oui.
— Priez- le d'attendre un instant.
— C'est ce que je lui ai déjà dit, madame ; mademoiselle Cécile m'ayant prévenue en sortant que madame voulait être seule avec mademoiselle.
— Très-bien ; maintenant, quand je sonnerai, vous entrerez.
— Te voilà rassurée, dit madame de Beauzée, il est là; nous sommes sûres que personne n'entrera ici avant lui maintenant, pas même le domestique.
— Oui; mais qu'as-tu encore à me dire? reprit Juliette, qui paraissait impatiente d'en finir.
— Tu crois donc réellement à cette prédiction ?
— Oh ! ma chère mère, si lu avais vu ce que j'ai vu tu y croirais comme moi.
— Et si un autre homme se présentait à toi avani M. d'Ermenon, tu l'épouserais donc?
— Oui.
— Tu en es bien sûre?
— Oui, ma mère, répondit JuUette qui, convaincue que M. d'Ermenon était là, pensait ne pas trop s'aventurer.
— Alors hâtons notre entretien , de peur qu'il n'arrive un malheur, reprit madame de Beauzée, qui, quoique incrédule, aimait autant concilier la prédiction avec les événements. C'est de M. d'Ermenon que je voulais te parler; tu sais que sa fortune est Tort amoindrie, de même que la nôtre; on m'a dit cela hier. En admettant que tu l'épouses, vous n'aurez pas plus de douze mille livres de rentes à vous deux. C'est bien peu à Paris , tandis qu'au contraire...
Madame de Beauzée hésita et regarda sa fille.
— Au contraire? reprit celle-ci.
— Si tu épousais un autre homme, M. Hector
Grandin, par exemple, qui t'aime, comme je te le
disais hier, tu serais riche, beaucoup plus riche; car
le père Grandin a au moins quarante mille livres de
rente, et quoi qu'on en dise, la fortune n'est pas à dédaigner.
— Me laissez- vous toujours libre de mon choix, ma mère?
— Certes.
— Eh bien, ne parlons plus de M. Hector Grandin; je l'ai en horreur.
— C'est bien, chère enfant. Alors ne perdons pas de temps, sonne.
Juliette sonna.
La femme de chambre parut.
— M. d'Ermenon est toujours là? fit madame de Beauzée.
— Oui, madame.
— Dites-lui qu'il peut entrer.
— Mademoiselle Cécile, qui vient de revenir, peut elle entrer aussi?
— Oui.
La domestique sortit et Cécile entra.
— Eh bien, dit-elle à Julie, il est là, au fond du jardin.
— Je le sais bien.
— Fais la moitié du chemin, allons au-devant de lui, ce sera plus sûr.
— Tu as raison.
Et les trois femmes ouvrirent la porte, Cécile et Juliette évidemment émues, madame de Bauzée souriant à ces enfantillages.
Juliette quitta le bras de son amie ; mais au moment où elle allait descendre dans le jardin, elle poussa un cri.
Elle venait de se trouver face à face avec iM. Hector Grandin.
Quand Henri se présenta, il trouva la jeune 'fille évanouie.
n était aussi pâle qu'elle, car, comme on s'en souvient, il savait à quoi s'en tenir sur la prédiction, et l'état dans lequel était Juliette lui prouvait qu'elle avait pris cette prédiction au sérieux.
vu
Cécile et madame de Beauzée transportèrent Juliette dans la salle qu'elles venaient de quitter.
Hector et Henri restèrent à côté l'un de l'autre sur les marches du perron.
— Allons, il paraît que décidément elle m'aime, se disait M. d'Ermenon ; ce qui ne l'empêchait pas d'être fort irrité contre M. Grandin fils, que le hasard venait jeter ainsi devant lui, et auquel la superstition de Juliette pouvait, malgré l'amour qu'elle avait pour Henri, faire donner la préférence.
Aussi eût-il voulu trouver roccasion de dire une
impertinence à ce lils de notaire dont la seule apparition causait un si grand bouleversement dans la maison.
Quant à Hectoi', qui ne savait à quoi attribuer le cri et l'évanouissement de la jeune lille malgré l'antipathie qu'il avait pour M. d'Ermenon, il s'approcha de lui en disant :
— Qu'est-il arrivé, monsieur? Mademoiselle Juliette se serait-elle blessée ?
— Il y a, répondit Henri d'un ton impertinent en regardant de haut en bas M. Grandin fils, il y a qu'il est tellement désagréable à mademoiselle Juliette de vous voir qu'elle s'est trouvée mal en vous voyant.
Hector pâlit à cette réponse et fit de visibles efforts pour se contenir.
En ce moment, la femme de chambre que madame de Beauzée venait de sonner, mettait le pied sur la première marche du perron.
— Mademoiselle, lui dit Hector, voudriez-vous dire à madame de Beauzée que je la prie de vous remettre les papiers que je lui ai apportés hier et lui demander de ma part des nouvelles de mademoiselle Juhette?
Pendant ce temps Henri se promenait de long en large, tandis qu'Hector, toujours à la même place,
— 39Zi —
attendait la femme de chambre. On eût dit que rien ne s'était passé entre les deux jeunes gens et que c'était la première fois qu'ils se trouvaient ensemble. Quand la domestique entra dans le salon, Juliette venait de reprendre ses sens.
— Eh bien î chère enfant, lui disait madame de Beauzée, comment te trouves-tu ?
— Bien, ma mère, ce n'est rien. Tu sais combien je suis impressionnable, et j'ai élé si étonnée en me trouvant face à face avec M. Grandin, car j'avoue que je ne m'y attendais pas, que je me suis trouvée mal- Mais c'est fini maintenant.
Juliette embrassait sa mère et tendait sa main à Cécile.
— Aussi pourquoi t'ai-je laissé aller consulter cette maudite femme? c'est elle qui est cause de ce qui arrive.
— Voyons, cela ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe plus longtemps. Où sont ces messieurs?
-— Ils sont dans le jardin, répondit la femme de chambre , et M. Grandin m'a chargé de demander des papiers à madame et de lui reporter des nouvelles de mademoiselle.
— • Remerciez M. Grandin pour ma fille, dit madame de Beauzée, et remettez-lui ces papiers. Dites-
lui qu'il nous excuse si nous ne le recevons pas en ce moment, n'est-ce pas, Juliette?
— Oui, ma mère, tout ce que vous faites est bien fait.
— Faut-il en dire autant à M. d'Ermenon? demanda la femme de chambre.
Madame de Beauzée interrogea sa fille du regard,
— Non, fit-elle, ne lui dites rien.
— Merci, murmura Juliette en souriant, La femme de chambre sortit.
— Voyons, causons un peu maintenant, dit madame de Beauzée à sa fille, car je viens de te voir si bouleversée que je commence à croire que la prédiction de cette demoiselle Césarine a fait sur toi plus d'impression que je ne l'eusse supposé. Ce qui s'est passé change-t-il quelque chose à ce que nous avonsdithier au soir?
Juliette regarda Cécile.
— Que ferais-tu à ma place? dit-elle à son amie.
— Moi je n'hésiterais pas.
— Que ferais-tu?
— J'obéirais à mademoiselle Césarine.
— Et vous, ma mère?
—Moi, ma chère enfant, j'obéirais à mon cœur, car.
comme je te l'ai déjà dit, je ne crois pas beaucoup à toutes ces sorcelleries-là.
— Que faire, mon Dieu! que faire? répétait Juliette. Je suis sûre que Césarine a raison.
— Eli bien ! épouse M. Hector, dit Cécile.
— Oui, mais je ne l'aime pas, je ne l'aimerai jamais.
— Alors, épouse M. d'Ermenon.
— Et si le hasard voulait que ce mariage ne fût pas heureux, je me repentirais toute ma vie de n'avoir pas suivi le conseil que la Providence m'aurait donné.
— Réfléchis.
— Mais, chère enfant, dit madame de Beauzée en prenant les mains de sa fille, ta petite imagination se met à la torture inutilement. Ni M. Henri, ni M. Hector ne se sont encore expliqués, et tu raisonnes comme s'ils t'avaient demandée tous les deux, et que tu eusses à choisir aujourd'hui même. Peut-être ne songent-ils à toi ni l'un ni l'autre.
— Oh! Henri m'aime, dit Juliette.
— Eh bien ! le mieux est d'attendre. Es-lu de cet avis?
— Je pense toujours comme toi, ma bonne mère, tu le sais bien.
— Et pendant ce temps-là, l'im pression produite par cette expérience de ce matin s'eiïacera, et tu pourras plus tranquillement prendre conseil de tes impressions naturelles et des événements. Tu vois que je te traite comme une grande fille, et que je te laisse ta maîtresse dans les questions les plus sérieuses de la vie.
Madame de Beauzée embrassa Juliette en ajoutant :
— Maintenant, viens faire un tour dans le jardin. Juliette prit le bras de Cécile, et sortit du salon
avec sa mère.
Henri était toujours sur le perron.
— Il est peut-être indiscret à moi, dit-il on s'approchant de madame de Beauzée, d'être resté ici, mais je ne voulais pas me retirer sans avoir en des nouvelles de mademoiselle.
Et il regardait Juliette qui, les veux baissés, rougissait un peu.
— Je vous remercie, monsieur, fit la jeune fille, je vais très-bien.
— Puis-je savoir, mademoiselle, ce qui a pu vous faire peur ainsi? ajouta Henri, qui, sachant fort bien à quoi s'en tenir sur les causes de cet évanouisse-
ment, voulait voir quelle raison lui donnerait la jeune fille.
— L'orage qu'il y a dans l'air, répondit Juliette en souriant à sa mère, sourire qui n'échappa point à Henri.
— Allons, se dit-il, tout va bien.
— Madame, continua-t-il à haute voix, mais en se rapprochant de madame de Beauzée, et en continuant d'étudier la physionomie de Juliette, mon oncle voulait venir vous voir aujourd'iiui, pour s'excuser de n'avoir pu se rendre hier à votre invitation, et pour vous parler, disait-il, d'une affaire importante. Je me suis donc permis de venir vous demander si ce soir il vous trouverait à Valgenceuse, et si sa visite ne vous importunera pas.
— Dites à votre oncle, mon cher monsieur Henri, qu'il est toujours le bienvenu à Valgenceuse, et que je ne lui fais qu'un reproche, c'est de n'y pas venir plus souvent.
— A propos, mademoiselle, reprit M. d'Ermenon, après s'être incliné devant l'invitation de madame de Beauzée et l'en avoir remerciée du geste, sinon de la voix, avez-vous été consulter votre sorcière?
— Oui, monsieur, répliqua Juliette que la question de Henri avait brusquement tirée de la rêverie
oïl elle était retombée depuis quelques instants, quoi; que pût lui dire son amie.
— Et vous a-t-elle émerveillée autant que vous le promettait mademoiselle Cécile?
— Oui.
— Elle vous a dit le passé?
— Mieux que cela, elle me l'a fait voir.
— Et l'avenir?
— L'avenir, répondit Juliette en échangeant un regard avec sa mère, elle me l'a dit aussi.
— Est-il tel que vous le désiriez ?
— Non, fit la jeune fille qui ne se doutait pas qu'Henri savait tout ce qui s'était passé chez Césarine, et que par conséquent ce non était un aveu.
— Mais, puisque vous voilà prévenue, vous n'avez qu'à aller au-devant des événements prédits, et les forcer à se transformer.
— Que me conseillez-vous?
— C'est bien grave ce que vous me demandez là, répondit Henri, qui ne s'attendait guère à cette question.
— Dites toujours.
Et la jeune fille interrogeait son interlocuteur autant des yeux que de la bouche.
— J'attendrais les événements, répliqua Henri.
— C'est ce que me disait ma mère tout à Theure, mais ce n'est pas cela que je demande. Je répète donc ma question : Si mademoiselle Césarine dont la science est indiscutable, vous avait dit : Deux choses se présentent à vous, l'une que vous désirez, l'autre que vous ne voulez pas ; si vous consentez à la première vous serez malheureuse ; si malgré votre répulsion présente pour la seconde, vous la faites, votre bonheur en résultera, que feriez-vous ?
— Je ferais la seconde, répliqua Henri, curieux de voir l'impression que ce conseil produirait sur la jeune fille, et déjà convaincu que Juliette l'aimait assez pour ne pas suivre cet avis.
— Ah ! vous feriez la seconde, murmura Juliette, qui pâlit à cette réponse.
— Oui certes.
— Sans regrets ?
— Je ne dis pas sans regrets, mais je dis sans hésitation.
— Si vous saviez ce que vous me conseillez, monsieur Henri, peut-être ne parleriez-vous pas ainsi.
— Vous vous trompez, mademoiselle, je dirais parfaitement la même chose.
— Et toi, ma mère, toi qui sais ce dont il s'agit?
— Ma foi, ma chère enfant, répondit madame de
Beauzée, j'avoue que le coaseil de M. d'ErmenoQ me paraît, en passant par sa bouche, un conseil de la Providence et que je pense comme lui.
En entendant cette phrase dont le sens était bien clair pour lui, Henri se repentit de ce petit jeu auquel il venait de se livrer.
Quant à Juliette elle paraissait émue.
— Et toi? dit-elle à Cécile.
— Ohl moi, répondit celle-ci, je t'ai déjà dit mon opinion là-dessus, j'obéirais aveuglément.
— Eh bien ! s'écria mademoiselle de Bauzée avec un petit ton de colère et sans soupçonner le moins du monde qu'il y avait là deux yeux qui avaient tout vu et auxquels ce qu'elle allait dire ouvrirait son cœur comme un livre, eh bien ! il ne sera pas dit qu'une mauvaise saltimbanque, dompteuse de mauvais animaux , m'aura fait faire ce qu'elle aura voulu ; et malgré ce que me disent monsieur, Cécile et ma mère, non-seulement je ne lui obéirai pas, mais je ferai tout l'opposé de ce qu'elle m'a dit de faire.
Un sourire de triomphe et d'amour illumina le visage d'Henri, qui ne put s'empêcher de dire à la jeune fille :
— Et qui sait ! Dieu vous saura peut-être gré de la conhance que vous avez eue en lui.
— Dites à votre oncle que je l'attendrai ce soir et qu'il ne manque pas de venir, lit madame de Beauzée, qui venait de voir, dans la réponse de sa fille, la résolution bien arrêtée d'épouser Henri, et qui était convaincue que de la visite de M. d'Ermenon résulterait la demande de la main de Juliette.
En même temps elle jetait à Henri un regard qui voulait dire :
— J'ai compris, espérez,
— Eh bien ! moi, répéta pour la dixième lois Cécile, j'aurais obéi à Césarine, et ajouta-t-elle tout bas en se penchant à l'oreille de Juliette, j'aurais pris l'autre.
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Pendant que cette conversation avait lieu à Valgenceuse, Hector rentrait à S ; mais au lieu de retourner chez son père, il se rendait chez un de ses amis, et lui racontant ce qui venait de se passer entre lui et M. d'Ermenon, il le priait d'aller, avec un autre de ses camarades, demander des explications à M. Henri, ces explications dussent-elles s'étendre jusqu'au duel.
L'ami fit tout ce qu'il put pour faire renoncer Hector à cette résolution, car il savait le fils du notaire
peu expert en ces sortes de choses, tandis qu'Henri d'Ermenon était connu pour sa force sur les armes ; mais Hector était brave et sa résolution fut inébranlable.
L'ami accepta la mission et M. Grandin lils alla rejoindre son père, qu'il embrassa comme un bon lils embrasse toujours ses parents à la veille d'un danger.
Tout le jour, Hector fut non pas triste, mais soucieux. Ce n'était pas la crainte d'une rencontre qui le préoccupait ainsi; au contraire. 11 sentait que lorsque Juliette allait avoir épousé M. d'Ermenon, comme il ne doutait pas que cela se fît, il sentait, disons-nous, combien sa vie à lui serait désolée, puisque ce mariage emporterait sa plus chère espérance. Alors il souhaitait de se battre avec Henri, d'être blessé grièvement, de façon à ce que pendant quelque temps la douleur physique fît taire en lui la souffrance morale.
Cependant cette préoccupation n'échappa point à M. Grandin, et comme il en cherchait la cause dans l'amour que son lils avait pour mademoiselle de Beauzée, il se promit bien, dès le soir même, d'aller demander la main de la jeune fille à sa mère. A quatre heures environ le témoin d'Hector vint
le trouver et lui rendit compte de sa mission. Ces messieurs s'étaient rendus chez M. Henri d'Ermenon, qui leur avait immédiatement répondu qu'il n'avait aucune explication à donner et que, quelques regrets qu'il eût d'avoir fait une chose, il ne l'avouait jamais et ne faisait jamais d'excuses avant une rencontre. En conséquence, il les priait de monter chez son oncle qui réglerait avec eux les conditions du combat.
M. d'Ermenon, l'oncle, était un homme à qui ces sortes de choses agréaient fort, car elle lui faisaient croire qu'il était encore au beau temps de sa jeunesse, en lui mettant devant les >eux des souvenirs d'uniformes, d'épaulettes et de mauvais lieux.
Les témoins d'Hector expliquèrent à l'oncle d'Henri ce dont il s'agissait, et ledit oncle les recevant et les faisant asseoir avec une politesse exquise, leur dit :
— Ainsi, vous avez vu mon neveu?
— Oui, monsieur.
— Et il ne veut pas faire d'excuses ?
— Aucune,
— Vous savez qu'il tire très-bien ?
— Nous le savons.
— Son adversaire le sait aussi?
— Oui, monsieur.
— Cette considération lui fera peut-être retirer son cartel ?
— Non, monsieur, répondit sèchement un des deux amis de M Grandin fils; Hector est brave et ne recule devant personne.
— C'est un brave jeune homme ; mais entre nous, vous préférez qu'il ne soit pas tué.
— Naturellement.
— Par conséquent, puisqu'il faut qu'il y ait duel, autant que ce duel ne soit point meurtrier, n'est-ce pas? Choisissez donc l'épée, et nous veillerons à ce que l'honneur soit vite satisfait, un petit duel ne peut que bien poser M. Hector Grandin, et il ne faut pas qu'un brave jeune homme se fasse tuer au début de sa carrière pour une vétille. Qu'en pensez-vous?
— C'est notre avis.
— Nous choisissons donc l'épée.
— Va pour l'épée.
— Le plus grand secret, n'est-ce pas?
— Certainement.
— Le marquis de Drancy sera l'autre témoin de mon neveu, et si vous voulez bien me dire où nous vous
trouverons demain, les choses se termineront tout de suite.
— Eh bien! demain à six heures du matin, à l'entrée du bois de Pontarmé.
— C'est dit.
Les deux témoins se retirèrent.
Il fut donc convenu entre eux et Hector que celuici se tiendrait prêt le lendemain à cinq heures et partirait seul de chez lui pour que son père ne soupçonnât rien.
On prend toujours au sérieux son premier duel.
Une fois ses amis partis, Hector s'enferma dans sa chambre, et prévoyant le cas où il serait tué, il écrivit deux lettres, l'une à son père, l'autre à mademoiselle de Beauzée.
Dans la première il consolait à l'avance la douleur paternelle, dans la seconde il avouait à Juliette qu'il l'aimait de toutes les forces de son âme et qu'il mourait en pensant à elle.
Ces deux lettres écrites il les cacheta, les mit dans son tiroir et la clef du tiroir dans sa poche.
Après quoi il redescendit auprès de son père, dîna avec lui le plus gaîment qu'il put et le prévint que le soir il sortirait.
— Cela tombe d'autant mieux, fit M. Grancliii, qu'il faut aussi que je sorte ce soir.
Après le dîner Hector se rendit chez son ami avec lequel il devait faire des armes, car il aimait trop son père pour se laisser tuer sans s'être défendu, malgré tout son découragement. M. Grandin s'achemina vers Valgenceuse.
Quand il y arriva, on le pria d'attendre en lui disant que M"'^ de Beauzée était avec M. d'Ermenon et avait défendu qu'on la dérangeât.
Je fais une démarche inutile^ pensa le père Grandin, et il attendit.
En elïet, pendant qu'il attendait, M. d'Ermenon demandait à M°'^ de Beauzée sa fille pour son neveu.
— Vous savez combien j'aime Juliette, disait M™'' de Beauzée, vous savez que si Juliette était malheureuse je mourrais de désespoir; eh bien! sur votre foi de gentilhomme, me jurez-vous que M. d'Ermenon aime assez ma fille pour la rendre heureuse et que si elle a un malheur à attendre, ce malheur ne viendra jamais de lui?
— Je ne sais et ne puis dire qu'une chose, madame, répondit l'oncle Gabriel, 'qui parlait sérieusement; c'est que si vous lui refusez la main de mademoiselle Juliette , il est capable de devenir fou. Ce
iiuitiii il a provoque le fils de M. Grandin sur le simple soupçon que ce jeune homme aimait votre fille.
— Mais cette provocation n'aura pas de suites, je l'espère bien.
L'oncle Gabriel vit qu'il avait fait une sottise, et il se hâta de répondre.
— Non, soyez tranquille, madame.
— Eh bien! monsieur le baron, vous pouvez dire à votre neveu que ma fille l'aime, et que je lui accorde sa main.
— Mille grâces, madame, pour tout le bonheur que nous vous devrons.
— Il ne restera plus qu'à dresser le contrat.
— Vous avez votre notaire.
— Oui, mais ce notaire est justement M. Grandin, et ce serait un chagrin pour lui que de dresser pour M. Henri ce contrat qu'il eût voulu faire pour son fils. Il est même probable qu'il me refuserait; mais vous avez le vôtre, n'est-ce pas ?
— Oui, madame.
— Eh bien ! ce sera le vôtre qui se chargera de cela.
Madame de Beauzée sonna.
— Dites à ma fille de venir me parler.
— M. Graiidin est là qui désire voir madame.
— Dites-lui que je le prie d'attendre encore un Instant. Je suis à lui tout de suite.
Juliette entra.
— Tu sais, lui dit sa mère, ce que M. le baron venait faire ici ce soir?
— Je m'en doute.
— Ainsi, tu consens?
— Oui, ma mère.
— Tu as bien réfléchi?
— Oui.
— Et la sorcière? dit tout bas, madame de Beauzée.
— Je n'y pense même plus.
En disant cela, Juliette mentait, car elle n'avait pu depuis le matin arriver à faire taire en elle cette voix mystérieuse qui lui disait : tu as tort.
— Eh bien ! mon enfant, à partir d'aujourd'hui, continua madame de Beauzée, tu es la femme de M. Henri d'Ermenon, qui viendra ce soir même me voir, n'est-ce pas, monsieur le baron ? car il faut que je lui parle.
— Je vais vous l'envoyer.
— Sera-t-il chez lui?
— Il attend mon retour impatiemment.
Le baron prit congé de madame de Beauzée et do sa fille, et repartit, le visage rayonnant.
Une demi-heure après. M. Grandin reprenait aussi le chemin de la ville ; mais son visage était aussi triste et aussi altéré qu'était joyeux et confiant celui de l'oncle Gabriel.
Henri passa toute la soirée avec Juliette et madame de Beauzée.
Le père Grandin passa toute la soirée avec son fils. Il ignorait qu'Hector se battît le lendemain, mais il lui avait avoué sa démarche, le peu de succès qu'elle avait eu et le mariage prochain de M. Henri d'Ermenon.
— Si j'allais le tuer ! se disait en souriant Hector, qui jusqu'à ce jour n'avait jamais souri à une mauvaise pensée.
A minuit le père et le fils se séparèrent.
Hector ne dormit pas.
A cinq heures du matin, il entr'ouvrit la porte de la chambre de son père, et le voyant endormi il Teinbrassa sans le réveiller.
Puis il quitta la maison et rejoignit ses deux amis qui l'attendaient au commencement de la route.
— Suis-je en retard, messieurs ? dit Hector.
— Non.
— Marchons vite, cependant
A l'entrée du bois de Pontarmé, les trois amis se retournèrent, car ils ne voyaient personne devant eux, et ils aperçurent Henri el ses deux témoins qui venaient à grands pas.
— Prenons cette allée, messieurs, dit Hector; car, si nous rencontrions un gendarme, il se douterait de ce que nous allons faire. Toi, reste ici, et tu diras à ces messieurs que nous les attendons à la première clairière à gauche.
Hector disparut avec son second témoin.
Dix minutes après, tout le monde était sur le terrain.
— Monsieur , dit alors Henri en s'approchant d'Hector, je viens vous exprimer tous mes regrets et vous faire des excuses de la scène qui s'est passée entre nous hier. Veuillez me tendre la main en signe que vous me la pardonnez.
— Que veut dire cela ? fit Hector, étonné de cette rétractation tardive, et ne pouvant, malgré lui, croire que ce fût à un sentiment de peur que son adversaire obéît.
— Cela veut dire, monsieur, qu'en faisant ce que je lais, j'obéis à hi piemièrc volonté de ma femme
mademoiselle Juliette de Beauzée, qui m'a dit hier qu'elle ne voulait pas que je me rencontrasse avec vous autrement que comme avec un ami. J'ajouterai, monsieur, que ce qu'elle a voulu que je lisse, je sentais au fond de mon cœur que je devais le faire.
En disant cela, Henri tendait la main à Hectoi', qui lui tendait la sienne.
— Ainsi, monsieur, tout est oublié?
— Oui, monsieur, répondit Hector.
— Et pour m'en donner le gage, me ferez-vous le plaisir d'assister à mon mariage? dit Henri d'un ton qui prouvait que ce n'était pas un sarcasme qu'il adressait au jeune homme, mais qu'il avait le sincère désir de se faire un ami de ce rival malheureux.
— Cela me sera impossible, répliqua Hector d'une voix émue.
— Pourquoi?
— Parce que ce soir je pars pour une affaire importante, et qui me tiendra absent cinq ou six mois.
Les deux adversaires se saluèrent de nouveau et se séparèrent.
Hector rentra chez lui, brûla les deux lettres qu'il avait écrites, et se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Ma —
Son père le trouva abîmé dans le désespoir.
— Voyons, mon enfant, lui dit M. Grandin, que veux-tu que je devienne si tu souffres toujours ainsi?
— Je me consolerai, mon bon père ; mais pour cela il faut que je parte.
— Fais tout ce que tu voudras, mon ami ; pourvu que je te sache heureux, c'est tout ce qu'il me faut.
Le soir Hector partit pour Paris.
— Tu m'écriras souvent , lui dit le notaire en l'embrassant une dernière fois.
— Sois tranquille, mon père.
Hector arriva à Paris, prit une place dans la malleposte, et s'en alla retrouver à Marseille un parent qu'il y avait, et auprès duquel il s'établit.
Douze jours après le départ d'Hector , Henri épousa .Juliette.
Ce fut une solennité à S , car les mariés étaient
jeunes, beaux, riches, et paraissaient heureux-
Le mariage eut lieu sous les meilleurs auspices, ce qui n'empêcha pas Cécile, qui avait été demoiselle d'honneur, de dire le soir à son amie :
— Tu riras de moi si tu veux; mais, à ta place, j'aurais épousé M. Hector Grandin.
Quant à Césarine, elle avait disparu avec tous les autres bohèmes de la fête, et avait continué avec Bourdaloue ses excursions dans les villages des environs.
Trois ans après les événements que nous venons de raconter, une voiture de voyage s'arrêta devant la porte de la maison où demeurait la mère de Cécile. Une femme de chambre descendit de cette voiture et sonna à la porte. Un domestique vint ouvrir.
— Mademoiselle Cécile de Curdy. demanda la femme de chambre, est- elle ici?
— Mademoiselle est mariée depuis dix-huit mois, répondit le domestique.
— Où demeure-t-elle maintenant?
— A Paris, rue de la Paix, n*'
— Et elle se nomme?
— Madame Grandin.
La femme de chambre remonta dans la voiture et rendit compte de cette nouvelle à sa maîtresse.
La voiture se remit en route, relaya et prit le chemin de Paris.
Trois heures après elle s'arrêtait à la porte d'un hôtel de la rue de Rivoli, et la femme qui se trouvait dedans, vêtue de deuil, prenait un fiacre, abandonnant à sa femme de chambre le soin de faire transporter ses malles dans son appartement.
Arrivée rue de la Paix, au numéro indiqué, elle demanda :
— Madame Grandin ?
— Au second, lui répondit le portier.
Elle monta.
Madame Grandin était chez elle.
— Qui dois-je annoncer ? demanda le domestique a la visiteuse qui lui remit une carte.
A peine le domestique avait-il remis cette carte à sa rûaîtresse, que celle-ci se leva et, courant dans le salon, se jeta dans les bras de celle qui la faisait demander, en s'écriant :
— Comment I c'est toi, ma bonne Juliette I
— Moi-même, chère amie.
— Entre donc dans ma chambre à coucher, que nous puissions causer à notre aise.
Les deux femmes entrèrent dans la chambre voisine, meublée avec beaucoup de luxe et de goût.
— Sais-tu que je te croyais morte, continua Cécile, quand elle eut débarrassé son amie de son chapeau, et qu'elle l'eut embrassée une seconde fois.
— 11 s'en est fallu de bien peu. Mais je trouve bien du changement aussj en toi, ma chère Cécile.
— En efîet.
— Te voilà mariée ?
— Tu sais à qui ?
— A M. Hector?
— Justement.
— Et tu es heureuse?
— Très-heureuse. Toi seule manquais à mon bonheur, et te voilà!
— Ton mari t'aime?
— Oh! pas comme il t'aimait; mais il m'aime bien, fit Cécile en souriant.
— Mais comment es-tu arrivée à l'épouser?
— La prophétie de Césarine me trottait dans la tête. Tu sais (jue le jour même de ton mariage je te
dis que tu avais tort de ne pas suivre le conseil qu'elle t'avait donné. Je me demandais si le bonheur qu'Hector devait te donner, il le donnerait à une autre. Plusieurs partis se présentèrent pour moi. Je les refusai tous. Tu partis de Yalgenceuse. Au moment des courses, au mois d'octobre, c'est-à-dire quatre mois après ton mariage environ, les saltimbanques du mois de mai revinrent. Parmi eux se trouvait Césarine. J'allai la consulter, et comme elle meTlisait qu'elle voyait de grands malheurs te menacer, je lui demandai s'il y avait moyen d'aller au devant de ces maliieurs. Elle me répondit que c'était impossible, ces malheurs ne venant ni de toi, ni de ton mari, mais d'un parent de M. d'Ermenon, dont les erreurs étaient irréparables. Est-ce vrai?
— Hélas ! oui, murmura Juliette.
— Alors, continua Cécile, je lui demandai si Hector épouserait une autre femme et s'il la rendrait heureuse. Elle me dit qu'il serait longtemps à se consoler de sa perte, mais que si je voulais entreprendre saguérison, je la mènerais à bien, et qu'elle ne voyait pas un nuage dans mon avenir.
A partir de ce moment, ma résolution fut bien arrêtée. Hector revint deux mois après ton départ environ. Il était encore d'une grande tristesse, son père
avait vendu son étude, et tous deux venaient souvent chez mes parents. Peu à peu je le consolai, et il prit l'habitude de me voir. Bref, comme je m'étais mis dans la tête que je l'épouserais, il fallut bien qu'il en passât par là, et je dois avouer qu'il ne paraît en aucune façon s'en repentir. Voilà toute monhistoire.
— Et toi, l'aimes-tu?
— Beaucoup. Ce n'est pas une passion, mais c'est une belle et bonne affection, bien sincère, bien vraie, bien dévouée, ce qu'il faut enfin pour un ménage qui â de longues années à vivre.
— Et ton père, et ta mère ?
— Us vont bien ; ils ont, comme tu dois le penser, fait de grandes difficultés pour me laisser épouser Hector. Ils criaient à la mésalliance! ils me présageaient toutes sortes de malheurs. Moi, qui avais toujours ma prophétie en tête, je n'ai rien écoulé, et ils ont fini, comme toujours, par faire ce que je voulais. Maintenant ils en sont enchantés.
— Tu es donc vraiment très-heureuse?
— Très-heureuse.
En ce moment on frappa à la porte.
— Entrez, dit Cécile.
Une bonne entra, tenant une enfant dans ses bras.
— Ah ! j'oubliais ma fille, s'écria madame Grandin en montrant à madame d'Ermenon une charmante enfant qui lui souriait et lui tendait ses petites mains. Vois comme elle est jolie.
Et en même temps Cécile présentait l'enfant à son amie, qui l'embrassait.
— Tu sais comment elle s'appelle?
— Non.
— Juliette, ma chère, comme toi.
— Est-ce par hasard?
— Non pas. Je l'ai bien fait exprès, pour que ce nom lui portât bonheur.
— Pauvre enfant, puisse-t-elle ne pas être aussi malheureuse que moi !
— Tu vas me conter tous tes chagrins, j'espère?
— Ai-je des secrets pour toi? fit Juliette en tendant la main à madame Grandin.
— Eh bien ! Annette, allez promener la petite et ayez bien soin d'elle, dit Cécile à la bonne, qui sortit emportant l'enfant.
— Et d'abord pourquoi encore ce deuil, puisque voilà deux ans que ta mère est morte?
— C'est le deuil de mon mari.
— M. d'Ermenon !
— Est mort il y a six semaines.
— Et tu as fout de suite pensé à moi ! cela est bien a foi. Oh ! mon Dieu, et moi qui fe parle de mon bonheur et qui ne vois pas que tu souiïres; pardonnemoi, ma bonne Juliette, pardonne-moi.
— C'est une consolation pour moi de fe voir lieureuse; car si tu soufïrais aussi , je souffrirais deux fois.
Et Juliette essuya ses yeux, qu'elle avait essuyés bien des fois depuis son mariage, car bien des fois elle avait pleuré.
-- Mais le bonheur que j'ai est un bonheur qui te revenait de droit, répliqua Cécile; pourquoi ne l'astu pas voulu ?
— Ce n'est pas à toi de me le reprocher.
— C'est juste. Voyons, conte-moi toutes tes douleurs.
— Tu sais comment ma mère mourut tout à coup, ma pauvre mère qu i m'aimait tant?
Et de nouvelles larmes couvrirent la voix de madame d'Ermenon.
— Après la mort de ma mère, continua Juliette, mon mari me persuada qu'il fallait quitter la France qui me rappelait ce douloureux souvenir, et voyager
un peu pour me distraire. Tu sais combien j'aimais Henri; je fis tout ce qu'il voulut. En outre il me conseilla de faire vendre Valgenceuse, me disant que cette maison de campagne, après ce qui s'y était passé , ne pourrait jamais être une distraction pour moi. J'étais épuisée par la douleurs, je ne fis aucune résistance. Valgenceuse fut vendu. Nous partîmes pour l'Italie.
Il y avait une chose que je ne savais pas, c'est qu'en partant, Henri abandonnait à son oncle Gabriel une partie de l'argent qu'avait produit la vente. Tu ne peux pas soupçonner ce qu'était cet oncle, ma chère Cécile. Tu t'en douteras cependant quand tu sauras qu'il fut la cause de tous nos malheurs, auxquels heureusement ma pauvre mère n'a pas assisté, et qui l'eussent fait mourir dans le chagrin et le désespoir, tandis qu'elle est morte en croyant à un avenir heureux pour moi. Cet oncle avait mené une vie très-dissolue* D'abord, quand je me mariai et qu'il fut question de nos fortunes respectives , je m'aperçus qu'Henri était bien moins riche qu'on ne le croyait. A peine s'il lui restait six mille livres de rentes. Quant au baron , il ne possédait absolument rien. J'aimais trop M. d'Ermenon pour m'arrêter à de pareils détails. Le mariage se fit. Ma mère se ré-
serva dix mille francs de rentes, nous en abandonna quinze et vint vivre avec nous. Quant aux six mille francs de revenu qu'avait encore Henri, il en fit don à son oncle, sur la promesse formelle que lui fit celui-ci qu'il se rangerait et se contenterait de cette rente.
Pendant un an, nous vécûmes assez heureux, heureux même, quoique de temps en temps Henri eût des inquiétudes qui lui venaient toujours de cet homme, et qu'il me cachait le plus possible, mais que je devinais. Tu sais que lorsqu'une femme aime, elle lit dans le cœur de son mari comme dans un livre ouvert. L'oncle Gabriel venait nous voir de temps en temps à Paris, mais il y avait des scènes entre lui et son neveu presque toutes les fois qu'il venait. Deux ou trois fois j'écoutai à la porte, et toujours le nom de la marquise de Drancy se trouvait mêlé aux réponses qu'Henri faisait à son oncle.
— La marquise de Dranci,*dit Cécile avec étonnement.
— Oui , ma chère amie, la marquise était entretenue par le baron, et voilà ce que M. d'Ermenon reprochait éternellement à son oncle, car tu sais quelles dépenses folles elle faisait.
— Pauvre chère, comme tu devais soullnr de lous ces désordres !
— Mais cela n'était rien. Tu ne peux pas te douter quelle honte me venait au cœur quand j'entendais les reproches que mon mari faisait au baron. Cet homme, à moitié abruti par sa vie passée et par cette dernière passion, car il était amoureux fou de cette femme, m'inspirait un dégoût que je ne puis dire. Ce vieillard, qui avait trois fois l'âge de son neveu, et qui était forcé de rougir devant un jeune homme, me faisait à la fois honte et pitié. J'aurais de la peine à te faire comprendre ce caractère avili. Plus le baron vieillissait, plus les derniers sentiments d'honneur et de loyauté s'éteignaient en lui. Il y avait des jours où Henri me disait :
— Cet homme fera quelque mauvaise action pour se procurer de l'argent, si je ne lui en donne pas.
— Donne-lui-en, mon ami, disais-je toujours. Il se corrigera peut-être.
— Jamais, répondait Henri, et il en avait pour toute une journée de tristesse et de douloureuses confidences.'
Quelquefois je disais à mon mari :
— Fais interdire ton oncle comme fou ; cela ne te sera pas difficile.
— Je ne puis pas, me répondait-il. Entre nous, je peux lui faire tous les reproches possibles, mais je n'aurais jamais le courage de lui faire un affront pnbliCc C'est à lui que mon père m'a confié; c'est lui qui m'a élevé, il m'aime dans le fond de son cœur, je le sais encore, mais il me rend bien malheureux.
Sur ces entrefaites, ma mère mourut, et je vendis Valgenceuse. Henri m'avait caché la véritable raison pour laquelle il quittait la France.
M. d'Ermenon, l'oncle, avait mangé les cent vingt mille francs que mon mari lui avait abandonnés en m'épousant, et il se trouvait de nouveau sans ressources.
Henri fit un dernier sacrifice, lui plaça cinquante mille francs inaliénables, et pour ne plus être témoin de ses désordres sexagénaires, il partit se disant :
— J'ai fait ce que je devais faire, mon oncle deviendra ce qu'il pourra.
Tout cela joint à la mort de ma mère ne me rendait pas fort lieureuse, comme tu penses. Je devenais triste, j'étais quelquefois malade, moi qui ne l'avais jamais été. Henri ne trouvait plus autant de plaisir à rester avec moi. Mon caractère se ressentait de ces
catastrophes inattendues, et, s'il faut te l'avouer, la prédiction de Césarine me repassait souvent dans l'esprit. Pour éviter les fâcheuses nouvelles que nous pressentions, nous n'avions dit à personne où nous allions, pas même à toi, quand un jour, Henri recul une lettre et pâlit aux premiers mots qu'il en lut.
Je m'approchai de lui et lui demandai ce qu'il avait.
Il me tendit la lettre.
Elle était du baron, et voici ce qu'elle contenait :
« Mon cher neveu, quand tu recevras cette lettre, » je serai mort. Je n'ai plus d'argent. La marquise, » sans l'amour de laquelle je ne puis vivre, m'a » chassé de chez elle. Je ne sais plus que deve- » nir, et je ne te dis pas tout. Je t'écris la même » lettre dans toutes les grandes villes d'Italie. Par- » donne-moi tout le chagrin que je t'ai causé» Hélas! » je n'aurai eu qu'un bon moment dans toute ma vie, » c'est ma mort.
» Ton oncle qui t'aimait bien, » G. d'Ermenon. »
— As-tu lu? me dit mon mari.
— Oui, lui dis-je, atterrée par cette nouvelle.
— Écoute, me dit-il tout bas, il faut que nous partions.
— Pourquoi?
— Parce que, me répondit M. d'Ermenon après avoir hésité quelque temps, et en baissant de plus en plus la voix, parce que mon oncle, si ce qu'il m'écrit est vrai, n'en sera pas arrivé là sans avoir fait auparavant quelque infamie.
— Oh ! mon Dieu ! m'écriai-je, partons bien vite. Nous partîmes, nous arrivâmes à S
— Oui, j'ai su cela, fit Cécile.
— Qui te l'a dit? ^
— Ma mère me l'a écrit.
— Alors tu sais ce qui s'était passé.
— Parfaitement; je ne t'en parlais pas la première, parce que je craignais de te faire de la peine. M. d'Ermenon, ruiné pour la dixième fois, n'avait pu se résoudre à n'avoir plus d'argent et surtout à ne pas voir la marquise. Il avait fait des faux.
— Oui, murmura Juliette.
— Et sais-tu entre les mains de qui ces faux se trouvaient ?
— Non ; mon mari n'a jamais voulu me le dire.
— Entre les mains de mon beau-père. La signature était celle d'un commerçant connu. Les effets passèrent sans difficulté ; quelques jours avant l'échéance, M. d'Ermenon vint se jeter aux pieds^de
M. Grandiii et lui avoua tout. M. Grandiii voulait donner suite à l'affaire, car il n'a jamais pardonné à ton mari de l'avoir emporté sur son lils ; mais Hector (it payer à présentation, et l'on n'a jamais su ce qui s'était passé, car ni Hector, ni M. Grandin, sur la prière de son fils, n'en ont parlé. Ton mari est venu, Hector lui a tout conté ; toi, pendant ce temps, tu étais à Paris, est-ce bien cela?
— Parfaitement
— Ton mari a remboursé les lettres de change et est parti immédiatement.
— Oui, mais sans avoir pu résister à un mouvement de colère qui nous a perdus, car l'oncle mort, nous pouvions être heureux. Henri ne put se consoler du déshonneur qui avait failli tacher son nom et de la faute que le baron avait commise. H alla trouver le marquis de Drancy et le souffleta, car cet homme qui spéculait sur l'adultère de sa femme était l'auteur de ce que nous avions eu à craindre et à souffrir.
Le marquis se laissa souffleter et ne dit rien, seulement il écrivit à son fils ce qui venait de se passer, en s'abstenant naturellement de lui donner les raisons de cette scène, et le Ois , qui était officier en Afrique
et brave, demanda un congé et voulut venger l'affront qu'avait reçu son père.
Un matin, il y a de cela deux mois, nous étions à Nice, car toutes ces émotions avaient si fort ébranlé ma santé, que l'air du midi m'était devenu nécessaire, UQ matin donc, le comte de Drancy se présenta chez nous et vint demander raison à mon mari de l'insulte qu'avait reçue son père.
Ils se battirent, et l'on me rapporta mon mari avec une balle dans la poitrine.
Trois jours après ce duel, Henri mourut.
Je fis une maladie horrible; dès que je fus en convalescence, je partis et me voilà; je n'ai pas vingt ans et tu vois ce que j'ai déjà souffert. En admettant la progression, je ne sais pas ce que cela deviendra.
— Maintenant, dit' Cécile en prenant les mains de son amie, tu ne nous quitteras plus.
— Tu es folle.
—Pas du tout, tu vivras avec nous, cela te distraira un peu, tu verras comme Hector est bon et comme il t'aimera ; tu te consoleras. A notre âge on se console de tout ; tu es jeune, tu es belle, tu te remarieras.
— Jamais.
— Ne dis pas cela ; que te reste-t-il de fortune ?
— Cent cinquante mille francs au plus.
— Tu confieras cette somme à Hector, et dans six mois il t'aura doublé ton capital. Oh ! M. Grandin fils est aussi intelligent que son père qui, du reste, a tellement l'habitude de faire |des ventes, des mariages et des affaires de toutes sortes que depuis qu'il a vendu son étude, il en fait plus que jamais. A présent tu vas voir mon mari, ou plutôt notre mari, ajouta Cécile en riant, car si tu m'en avais cru, ce serait le tien.
— Hélas ! j'aurais mieux fait.
— Maintenant, il est un peu tard; si j'avais su ce qui devait arriver, j'aurais attendu et je te l'aurais laissé.
— Tu es donc toujours aussi folle ?
— Toujours, tu le vois bien.
Cécile sonna.
— Priez M. Grandin de venir me parler, dit-elle au valet de chambre.
Hector arriva quelques instants après, ne se doutant pas que Juliette fût là.
— Ma chère amie , fit Cécile , je te présente M. Hector Grandin, mon mari.
Juliette se leva, et le fils du notaire ne put retenir un cri en la reconnaissant.
— Et je t'annonce, continua madame Grandin en se retournant vers son mari, que Juliette, qui est veuve, va rester avec nous. Ah ! maintenant qu'elle est veuve, voilà que tu regrettes dem'avoir épousée. Si tu étais libre, tu mettrais ta fortune, ton amour et ton nom à ses pieds. Console-toi, mon pauvre Hector, cela ne se peut plus.
Cécile interprétait d'une façon si charmante l'émotion toute naturelle que la vue de Juliette avait produite sur son mari, que celui-ci l'embrassasurle front, en tendant sa main à la jeune veuve.
A partir de ce jour, madame d'Ermenon resta dans la maison de M. Grandin. Elle revit tous ceux qu'elle avait connus autrefois, le père et la mère de Cécile, le père d'Hector qui l'aima comme sa fille.
Ce que lui avait dit son amie se réalisa.
Hector doubla la petite fortune de Juliette ; mais, malgré lui, la présence continuelle de cette femme qu'il avait tant aimée et qu'il n'avait pas oubliée tout à fait, le jetait de temps en temps dans des
tristesses soudaines, qui n'échappaient ni à Cécile, ni à M. Grandin père, ni à Juliette.
Celle-ci vint donc trouver son amie et lui fit part de sa résolution de quitter sa maison.
— Je comprends le noble sentiment qui te fait agir, lui répondit Cécile. Tu t'es aperçue de l'effet que tu produis encore sur mon mari, et tu as peur, en restant, de me faire de la peine. Je ne suis pas jalouse d'Hector. J'aime mieux le voir comme il est qu'indifférent, cela me prouve qu'il a du cœur. Reste encore avec nous , chère bonne, achève ta cure. Si tu t'en allais, peut-être te regretterait-il.
Les deux amies s'embrassèrent et Juliette resta encore.
De son côté, l'ex-notaire vint trouver son fils.
— Sois franc avec moi, lui dit-il, tu aimes toujours madame d'Ermenon.
— Non, mon père, je ne l'aime plus comme autrefois; mais, depuis qu'elle est ici , je suis autre que je n'étais.
— Il faut remédier à cela, pour ton repos et pour celui de ta femme.
— Nous ne pouvons renvoyer madame d'Ermenon.
— Non, mais nous pouvons la marier.
— C'est vrai, balbutia le jeune homiiie qui ne s'attendait pas à ce moyen. Cela vaudrait même mieux. Vous avez raison , mon père ; mais qui épouseraitelle?
— Jules d'ivry.
— Il l'aime?
— Oui.
— Et elle?
— Elle ne Taime pas encore, mais elle l'aimera. Il est jeune, riche, beau garçon.
— Oui, elle l'aimera sans aucun doute, murmura Hector, et passant la main sur son front, comme pour en chasser une pensée tenace, il continua :
— Qu'elle l'épouse, ils seront heureux.
— C'est ton avis?
— Oui.
— Alors je vais dire à Cécile d'en parler à Juliette.
— Allez, mon père.
Hector, après cette conversation, s'enferma dans sa chambre. Nous ne savons pas ce qu'il y fit, tout ce que nous pouvons dire, c'est que lorsqu'il en sortit, il avait les yeux rouges comme s'il avait pleuré.
Pendant ce ten^ips, le père Grandin était venu dire à sa bru ce qu'il avait décidé , et il l'avait priée de questionner madame d'Ermenon à ce sujet.
— Je ferai ce que tu voudras, avait répondu Juliette.
— Eh bien ! ne te marie pas encore.
— Pourquoi ?
— Parce que cela ferait trop de peine à Hector.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire qu'il t'aime toujours, et que si tu quittais la maison dans ce moment, c'est moi qui en souffrirais. Je te demande encore six mois pour le guérir tout à fait.
Cécile, dans cette circonstance, n'a-t-elle pas agi en épouse de cœur et femme d'esprit?
Six mois se passèrent, et pendant ces six mois, elle entoura son mari de tant d'amour et de soins, que peu à peu, Hector oublia ce qu'elle tenait à lui faire oublier.
De son côté, M. Jules d'Ivry avait fait sa cour à madame d'Ermenon, et celle-ci attendait presque avec impatience l'autorisation que son amie devait lui donner.
— Tu as mon consentement, lui dit un jour Cécile en lui tendant la main-
— Et M. Hector? fit Juliette, avec un sourire dont madame Grandin pouvait seule comprendre le sens.
— M. Hector consent comme moi.
Le mariage se fit, mais M. d'Ivry est presque toujours malade, tandis que Cécile et son mari sont toujours heureux, sans que rien paraisse devoir mettre obstacle à leur bonheur.
Si vous passez aux Champs-Elysées, un jour de fête, entrez dans la baraque au-dessus de laquelle vous verrez :
Animaux féroces domptés par madem^oiselle Césarine,
Parlez à cette femme de Cécile et de Juliette, et elle vous racontera, si vous y tenez, l'histoire que vous venez de lire, à l'exception de ce qui regarde l'oncle Gabriel.
Cécile ayant retrouvé la baraque de la bohémienne à Tun des anniversaires des journées de juillet, n'a pu s'empêcher de lui dire à quel point sa prédiction s'est réalisée, et Césarine raconte ce fait à qui veut l'entendre.
Si vous avez confiance en elle, interrogez-la sur l'avenir de Juliette, et elle vous dira que son second mariage ne sera guère plus heureux que le premier, que Jules d'Ivry mourra jeune, qu'heureusement il lui laissera un enfant qui la consolera de tout ce
qu'elle aura souffert ; mais que si elle l'avait écoutée et qu'elle eût épousé Hector, elle eût été la femme la plus heureuse du monde, ce qu'est Cécile.
Quant à Bourdaloue, il raisonne toujours, mais ses forces diminuent, et il ne peut plus jongler qu'avec des poids de cinquante livres*
Maintenant, si la prédiction de Césarine ne s'est accomplie que par hasard, avouez que le hasard est curieux.