‹ Contes et nouvellesChapitre 6 sur 9 · CONTE FANTASTIQUE · texte numérisé non relu

CONTE FANTASTIQUE

On peut voir, à six lieues de Paris, sur la route du Nord, un château ravissant, construction de Louis XIII, ce qui dit murs de briques, tourelles aux angles , aux toits d'ardoises allongés en forme d'éteignoir et surmontés de bouquets de fleurs en fer ciselé d'un goût très-heureux. Ce château, qui a commencé par être un couvent, a tout le confortable que certaines communautés monacales savaient donner, bien avant l'influence anglaise, à ce qu'elles appelaient leur humble retraite, si bien que le premier acquéreur de ce bâtiment n'a pas eu beaucoup de

peine à eu faire une des plus agréables résidences qui se puissent imaginer. Les cellules du premier étage sont devenues de belles chambres d'amis ; Tescalier de pierre à rampe sculptée s'est simplement réchauffé d'un tapis, et les réfectoires et parloirs du rez-de-chaussée se sont aisément transformés en salon, salle de billard et salle à manger. Quant aux cuisines, elles étaient dans des conditions telles qu'elles ne pouvaient que perdre aux modifications : aussi les a-t-on respectées comme elles le méritaient. J'ignore si les premiers hôtes de cette demeure étaient hospitaliers, mais s'ils ont laissé un arriéré de ce côté-là, le propriétaire actuel l'a liquidé depuis longtemps, car il est impossible d'inviter avec plus de goût, de noblesse et d'affabilité. Malheureusement ce n'est pas, comme je le voudrais, du châtelain actuel que j'aurai à vous entretenir ; sa modestie me fait un devoir de taire tout ce que je pense et tout ce que j'ai vu, mais je puis vous raconter une histoire dont une partie s'est passée dans cette maison, du temps du propriétaire antérieur.

Un jour d'un des mois de septembre qui se sont écoulés depuis cinquante ans (inutile, comme vous le verrez, d'assigner une date précise à une histoire du genre de celle que vous allez lire), plusieurs per-

sonnes étaient réunies au salon de ce château : une dame de quarante-cinq ans environ, veuve, mais supportant assez philosophiquement le veuvage, grâce à une grande fortune et à de nombreux amis, ayant été belle, étant encore bien, marquise pardessus le marché, voilà pour cette dame, qui n'était autre que la châtelaine. A côté d'elle, une jeune femme, la baronne d'Ange ; un joli nom, n'est-ce pas? et une jolie personne, je vous en réponds. Cependant, ne comptez pas sur une description de beauté, palette connue, invariable, qui donne le blanc, le bleu, le rose pour premiers tons, et pour comparaisons l'azur du ciel, la perle des mers, l'or des blés, l'éclat de la neige, le noir comme l'ébène et le blanc comme le lis. Aimez-vous les brunes ? Eh bien, représentez-vous votre idéal de brun dans une jeune femme. Préférez-vous les blondes ? A votre aise ! je vous dirai que ma baronne était blonde. Vous voyez que je suis conciliant. C'est que je tiens avant tout à ce qu'elle vous plaise, d'autant plus que je ne sais vraiment pas si elle était blonde ou brune. Du reste, peu importe. La grâce peut être blonde ou brune, le charme brun ou blond, et la baronne était kl glace et le charme incarnés. Ou est son mari? Ou est son amant? me direz-vous, car, pauvres his-

toriens du cœur que nous sommes, dès que nous mettons une jeune et jolie femme en scène, tout de suite il nous faut dire qu'elle aime et qui elle aime, comment, pourquoi, et de là entrer dans les différentes péripéties de l'amour, jusqu'à ce que nous la laissions heureuse ou morte dans la dernière ligne de notre livre. Eh bien! soyez désappointés. La baronne n'a ni mari ni amant, et j'ajouterai qu'elle ne se sent pas plus de goût pour l'un que pour l'autre. Cependant, elle ne répond pas de l'avenir. En attendant, elle est veuve comme la marquise.

Il y a encore trois autres personnages dans le salon : un médecin de trente-cinq ans à peu près, du nom de Claudin, un vieux général du nom de Saint- Brun, et un riche banquier qu'au dix-huitième siècle j'eusse été forcé d'appeler Mondor, mais dont le nom véritable était Carillac.

Je crois, moi, que le général voudrait épouser la marquise, que e banquier voudrait épouser la baronne, et que le médecin, si cela arrivait, voudrait soigner la femme du banquier ; mais ceci ne nous regarde pas.

— Messieurs, le temps est superbe, disait la marquise; vous ferez une belle chasse demain.

—Qui attendez-vous encore ? demanda M. Claudin.

— M. de Montidy.

— Charmant jeune homme, fit le généraL

— Qui devrait être ici depuis une bonne heure, ajouta M°*^ d'Ange, car voici que cinq heures vont sonner.

— C'est étonnant, il n'est jamais en retard. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé.

— Comment vient-il ?

— Toujours à cheval.

— Il n'y a pas de danger, la route est superbe.

— Et il estfortbon cavalier.

— Il aura été retenu par quelque affaire.

— Voulez-vous que nous fassions une promenade en l'attendant ?

— Oui, certes.

— Joseph, dit la marquise à un domestique en mettant le pied sur le sable fin de la grande allée de son parc, si M. de Montidy vient, vous lui direz que nous sommes du côté de la faisanderie.

Les promeneurs s'éloignèrent en deux groupes. Ils étaient de retour à six heures et demie. Pas de M. de Montidy.

On commença à s'inquiéter. A sept heures, rien encore.

— Il ne viendra pas aujourd'hui, dit la marquise.

On venait de s'asseoir à table, car on dînait à sept heures au château, quand un laquais ouvrit la porte de la salle à manger et annonça :

— M. Julien de Montidy.

— Ah! c'est bien heureux, s'écria la baronne, et vous arrivez à temps !

M. de Montidy serra la main que la marquise lui tendait, baisa celle deM™'^ d'Ange, dit familièrement bonjour au docteur, s'inclina respectueusement devant le général et salua le banquier, qu'il ne connaissait pas ; puis il vint s'asseoir à la place qui l'attendait.

M. de Montidy était un jeune homme assez élégant, assez riche, assez beau, assez bon.

— Maintenant expliquez un peu comment il se l'ait que vous soyez en retard de trois heures» lui demanda la marquise.

— Oh ! ce n'est pas de ma faute. Regardez-moi.

— Le fait est que vous êtes un peu pâle.

— C'est mon excuse.

— Vous avez été malade ?

— Non, pas tout à fait.

— Qu'est-il donc arrivé ?

— Peu s'en est fallu que je ne vinsse ni aujourd'hui ni jamais.

— E\pliqiiez-\oub.

— Après dîner. Je ne veux couper l'apjiélil de personne.

— C'est donc bien dramatique ?

— Oui.

— Soit; mais si l'excuse n'est pas bonne, noub n'en serons que plus sévères.

On dîna gaiement comme on dîne entre amis, a la campagne, et, le dîner achevé, on passa de nouveau dans le salon.

— Voyons l'excuse, dit la marquise.

— Quesupposiez-vousenne me voyant pas venii V ~ Que vous l'aviez oublié, fit la baronne.

— Ceci est invraisemblable.

— Qu'il vous était arrivé un accident.

— A la bonne heure !

— Serait-ce vrai ?

-— Vous brûlez, comme on dit aux jeux innocents.

— Mais le danger est passé?

— Oui.

— Allons, on vous écoute.

— Avez-vous jamais vu quelqu'un tomber d'un quatrième étage ?

— Jamais, heureusement.

— Eh bien ( j'ai vu cela, moi, aujourd'hui.

— Où donc ?

— RueSaint-Honoré.

— Ah ! mon Dieu ! un homme ou une femme ?

— Une femme.

— Jeune?

— De vingt ans.

— La pauvre créature ! Est-ce un accident ou un suicide?

— Un suicide.

— Elle est tombée près de vous ?

— Un pas de plus, j'étais dessous. Elle est tombée à mes pieds.

— C'est affreux !

— Je vous en réponds !

— Elle s'est tuée ?

— Sur le coup.

— Et sait-on pourquoi elle s'est jetée par la fenêtre?

— Non. On faisait toutes sortes de commentaires autour de ce pauvre corps , mais vous comprenez bien que je ne me suis pas amusé à les entendre.

— C'est en venant que vous avez vu cela?

— Non. Je rentrais chez moi prendre mon cheval pour venir ici. J'étais avec un de mes amis. Nous

marchions assez vite. Tout à coup une chose tombe devant nous avec un grand bruit et un cri déchirant. C'était une femme. On s'empressa autour d'elle. Quant à moi, je n'en eus pas la force, je me sentis évanouir, je fus forcé de m'appuyer a-u mur pour ne pas tomber et je me détournai pour ne pas voir. J'avais un tremblement nerveux, et de retour chez moi, je suis resté deux heures à étouffer.

— Et votre ami ?

-- Oh ! mon ami était bien calme, lui !

— Comment, bien calme? Ce qu'il a vu là ne lui a rien fait ?

— Rien du tout.

— C'est impossible !

— C'est comme je vous le dis. Mais il est ainsi fait, rien ne l'émeut. C'est lui qui a ramassé le cadavre. Tandis que les uns fuyaient, que les autres accouraient curieux, mais inutiles, que les femmes criaient, que personne n'osait toucher à cette malheureuse femme, et que moi, je buvais un^verre d'eau pour me remettre, luise baissait tranquillement, relevait ce corps tout brisé, le prenait dans ses bras, sur lesquels ruisselait le sang, et le déposait dans une boutique, en disant: Si elle en revient, elle aura du bonheur. Puis, il m'a rejoint, et comme si

rien ne s'était passé, il a continué de me narrer une aventure qu'il me racontait quand révénement a eu lieu. Il n'avait même pas changé de couleur.

— Il y a des hommes conmie cela!

— Il n'y en a qu'un, je crois; et j'ai mis hi main dessus, à ce qu'il paraît;

— Et vous l'appelez votre ami ?

— Pourquoi pas?

— Mais cet homme est indigne d'amitié !

— Mais il n'a pas de cœur !

— Quel âge a-t-il?

— Ha mon âge.

— C'est le bourreau !

— Je ne crois pas.

— Que lui avez-vous dit, vous ?

— Rien. Je l'ai toujours vu aussi tranquille dans des circonstances où tout le monde était ému.

— C'est là une nature eiïroyahle.

— Et il a vingt-deux ans ?

— C'est impossible !

— Nous sommes rentrés chez moi. Il s'est fait servir à déjeuner, et il n mangé du plus parfail appétit.

— C'est un Iranc-macon !

Julien se mit à rire.

— Enfin, reprit-il, voilà ce qu'il a fait, tandis que moi je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes, et je me crois aussi brave que qui que ce soit.

— Aussi n'est-ce pas une preuve de courage qu'il a donnée, dit M. de Saint-Brun, qui se connaissait en courage.

— C'est une preuve d'insensibilité dont moi je serais incapable, quoique médecin, dit M. Claudin.

— Et j'affirme, moi, qu'il y aurait moyen d'émouvoir cet insensible, ajouta M. Carillac, qui parlait comme un homme qui croit qu'il y a de l'or dans ses paroles.

Il y a des émotions auxquelles on n'échappe pas, continua M""^ d'Ange. Votre ami s'amuse de vous ; c'est ce qu'on appelle un poseur, en termes communs.

— C'est possible, reprit Julien, mais alors c'est bien joué.

— Je parierais bien l'émouvoir, ce monsieur.

— Je ne crois pas.

— Est-il riche? demanda le financier.

— Non.

— S'est-il battu ? interrogea le militaire.

— Jamais.

—- A-t-il aimé ? dit à son tour la jeune femme.

— Personne.

— C'est un enfant, reprit le richard ; je demande deux heures pour le mettre hors de lui.

— Et moi, cinq minutes pour le faire évanouir.

— Et moi deux mots pour le faire pleurer.

— Eh bien ! fit Julien, il y a une chose à faire.

— Laquelle ?

— Si madame la marquise le permet, je vais lui écrire de venir chasser avec nous.

— Oui, je vous le permets. Eh bien?

— Eh bien ! chacun fera une épreuve sur lui, et s'il est ému un instant, si son cœur bat une fois, je perds le pari. Est-ce convenu ?

— Vous ne le préviendrez de rien ?

— De rien.

— Chacun fera son épreuve comme il l'entendra?

— Bien entendu.

— Mais acceptera-t-il l'invitation ?

— Il n'a rien à faire.

— Et il viendra ?

— Dès demain.

— Soit!

Julien prit une plume et écrivit aussitôt à son ami. Il remit a lettre a un domestique, chargé de la por-

ter le soir même, afin que le jeune homme pût être à la campagne le lendemain à midi.

On passa le reste de la soirée à questionner Julien sur cet étrange personnage.

— Est-il beau? Est-il petit ? Est-il grand? Est-il brun? Est-il blond? Est-il pale?

Questions auxquelles Julien se contentait de répondre :

— Je ne veux rien dire. Vous verrez.

Chacun put donc à son aise se figurer comme il l'entendait celui qui faisait la préoccupation générale, et d'après les suppositions qu'on se communiqua, il fut à peu près convenu qu'il devait être grand, mince, pâle, vêtu de noir, avec des yeux brillants, des dents blanches, des cheveux longs rejetés en arrière, et une démarche fantastique propre aux créatures d'HolTmann.

Le lendemain à midi tout le monde était réuni au salon, et l'on attendait curieusement, quand un domestique ouvrit la porte et annonça:

— Monsieur le chevalier d'Ilo.

A cette époque-là, il y avait encore des chevaliers.

Tousles yeux se tournèrent vers la porte et l'on vit entrer un jeune homme de taille moyenne, blond, souriant, joufflu, et dont l'œil bleu, limpide, ouvert,

accompagna d'un regard plein de douceur et de grâce le salut qu'il fit en entrant. Petits pieds, jolies mains, dents blanches , lèvres merveilles, air de santé, teint rose, costume élégant, barbe à peine naissante, tout faisait du chevalier un être sympathique au premier abord. Il avait l'aspect d'un garçon bien nourri, d'un Apollon grassouillet, sans conséquence et bon à embrasser. C'était le vivant démenti de l'âme qu'on lui supposait. On se regarda avec étonnement ; quelques sourires dédaigneux s'échangèrent, et la conviction universelle fut que M. de Montidy s'était moqué de toutlemonde. Julien, à qui l'effet inattendu que produisait son ami ne pouvait échapper, se leva, vint au-devant de lui, et l'amena vers la marquise, à qui il dit :

— Permettez-moi, madame, de vous présenter un de mes bons amis, M. le chevalier d'Ilo, qui pourra vous dire que mon retard d'hier a été complètement indépendant de ma volonté.

— C'est vrai, madame, fit le chevalier, et Julien mérite toute indulgence, surtout s'il veut bien en réclamer un peu pour moi, qui n'ai d'autre titre que son amitié à la gracieuse invitation que vous avez bien voulu me faire.

— C'en est un suffisant, monsieur, auquel, il faut

>ous l'avouer, se joignait une certaine curiosité.

Et en même temps la marquise, se faisant l'écho du désir de tous en abordant franchement la question, faisait signe au chevalier de s'asseoir, ce que celui-ci faisait avec une habitude parfaite du monde le plus scrupuleux.

Madame d'Ange ne le quittait pas des yeux. Quant au chevaUer, il ne se doutait pas de l'intérêt qu'il excitait.

— Oui, reprit la marquise, M. Julien nous a raconté l'événement auquel vous avez assisté avec lui, et nous étions tous curieux d'en apprendre la suite

— Mon Dieu, madame, je l'ignore complètement ; mais elle ne peut pas être bien intéressante, puisque la jeune fille était morte.

— Et c'est vous qui l'avez relevée, monsieur ?

— Oui, madame, répondit M. d'Ilo du ton le plus naturel.

— Elle avait le crâne brisé?

— Entièrement ouvert, et la cervelle s'en répandait comme l'eau d'un vase.

— Pardonnez-moi, fit la maniuise en pâlissant malgré elle devant cette tranquille comparaison, par-

donnez-moi si, dès votre arrivée, je vous entretiens de ce fait ; mais depuis hier au soir, il n'est pas question d'autre chose ici et du sang-froid que vous avez eu le bonheur de conserver et qui est si peu en rapport avec votre âge.

— Oui, madame, heureusement, j'ai assez de sangfroid.

— Mais la véritable raison pour laquelle vous êtes ici, monsieur, c'est que nous aimons tous M. de Montidy, qu'il vous aime et que ses amis sont les nôtres. Vous nous donnerez autant de temps que lui, n'est-ce pas ?

~ Disposez de moi, madame.

— C'est bien. Vous êtes chasseur ?

— Un peu.

Julien présenta personnellement son ami aux autres personnes qui se trouvaient là, et dix minutes après son entrée dans le salon, M. d'Ilo y avait l'aisance d'un ancien familier.

La journée était belle. On commença la promenade dans le parc.

La chasse était pour le lendemain.

Pendant cette promenade, on laissa M. d'Ilo causer avec le médecin et le général. Le banquier et la

jeune dame que nous connaissons^, prenant la marquise et Julien à part, leur dirent :

— Il s'agit d'un pari ; tous les moyens sont autorisés?

— Tous.

— A une condition, objecta la marquise, c'est que, les épreuves faites, que M. d'Ilo succombe ou non, on lui dira la vérité, et, s'il y a lieu, on lui fera les excuses qu'on lui devra.

— C'est bien convenu.

— Est-ce que vous vous le figuriez tel qu'il est, marquise?

— Certes, non.

— Et vous tenez toujours le pari^, Julien?

— Je le double, si vous voulez.

La marquise, Julien et les trois autres personnes rejoignirent le chevalier et le médecin. Madame d*Ange l'aborda franchement.

— De quoi causez-vous là, docteur, avec monsieur le chevalier? demanda-t-elle.

— De l'âme, répondit M. d'Ilo.

— Y croyez-vous, monsieur?

— Oui, madame, surtout quand je vois une personne dont la beauté ne serait rien si l'âme ne s'épanouissait sur elle comme un parfum.

— Voilà de la poésie, Dieu me pardonne.

— Du sentiment tout au plus.

— Et sans doute, monsieur le chevalier, il y a quelque part une âme qui vous inspire plus que les autres?

— Non, madame.

— N'aimeriez-vous rien, ni personne ?

Le chevalier regarda madame d'Ange sans lui répondre.

— Pourquoi me regardez- vous ainsi?

— C'est votre question qui m'étonne, madame.

— En quoi ?

^ — En ce qu'elle me demande une confidence sérieuse qu'en vous faisant je ne ferais qu'à de la curiosité et non à de l'intérêt, puisqu'il n'yaque dix minutes que j'ai l'honneur de vous connaître. Madame d'Ange rougit un peu.

— Comment, reprit-elle, quelque chose vous étonne, monsieur?

— Pourquoi pas, madame ?

— Je croyais que rien ne pouvait plus avoir d'effet sur vous.

— Et qui a dit cela, grand Dieu '

— Je le supposais, d'après ce que j'ai entendu

raconter de vous, d'après cette aventure d'hier, devant laquelle vous êtes resté si impassible.

— Quoi d'étonnant à cette impassibilité?

— C'est pourtant assez émouvant de voir une femme se briser la tête sur le pavé.

— Devant un accident arrivant à une personne que l'on ne connaît pas du tout, il y a deux choses à faire : ou s'émouvoir, ce qui est inutile et commun, ou lui porter secours, ce qui est charitable et utile. J'ai relevé cette femme et je l'ai retirée à la curiosité stupide des passants. Je crois avoir fait ce que je devais. Maintenant, fallait-il verser des larmes ou me trouver mal, parce qu'il avait plu à cette femme de se jeter par la fenêtre et qu'elle avait failli me tuer en tombant? C'eûtété ridicule. Si elle s'est jetée par la fenêtre, c'est que la mort était un bonheur poui' elle. Elle était morte, donc elle était heureuse. La charité m'ordonnait de me réjouir. Je remarque dans le monde cette incroyable habitude d'être bien plus ému par un fait physique que par un fait moral. Les os brisés, la vue du sang, font évanouir des gens qui riraient d'une douleur sérieuse de l'âme. Je ne suis pas comme ces gens-là, voilà tout.

— Vous avez une grande force sur vous-même; mais je vous plains.

— Pourquoi, madame?

— Parce que cette force et ce raisonnement doivent vous mettre au-dessus des joies vulgaires, et que ce sont les plus douces.

— Ai-je Pair bien malheureux, madame ?

— Non. Le fait est que si la santé est le bonheur, vous devez être très-heureux. C'est à donner envie d'être égoïste.

— Veuillez me dire ce que c'est qu'un égoïste, madame.

— C'est un être inaccessible à toute douleur qui ne lui est pas personnelle, c'est un être qui, en dehors de lui, ne s'inquiète de rien.

— Oui, voilà une des mille définitions qu'on peut donner de ce vice. N'est-ce pas de ce nom que le monde jflétrit l'égoïsme ?

— Et il a raison.

— Eh bien ! madame, j'accepte cette définition et j'admets que je sois un égoïste, car c'est cela que vous avez voulu dire. A qui ce vice fait-il du mal?

— A tous ceux que vous pourriez aider, secourir, aimer, et dont vous ne vous occupez pas.

— Où sont-ils ceux-là ? Veuillez me les nommer. "— Je ne les connais pas, c'est l'humanité tout

entière.

— Croyez-vous qu'elle s'occupe plus de moi que je ne m'occupe d'elle ?

— Vous ne le mériteriez pas, avouez-le.

— Donc elle se soucie peu de moi. Quelle condition plus heureuse que celle de l'homme dont personne ne s'occupe?

— Celle de l'homme du bonheur duquel le monde entier s'occuperait.

— Cet homme n'existe pas ; existât-il, je mets en lait qu'il serait le plus infortuné de tous les mortels. Chacun voudrait lui donner un bonheur selon sa propre fantaisie, et bien certainement ce ne serait pas celui qu'il aurait voulu avoir, l'idée sur le bonheur variant selon les différentes organisations. Or, puisque le bonheur est une chose tout individuelle, il vaut mieux laisser chaque individu le comprendre et se l'appliquer à sa façon. ^

— Mais, pour se l'appliquer, l'individu a souvent besoin du concours d'un ou de plusieurs, et si ce concours lui est refusé, il restera malheureux.

— Probablement parce qu'il demandera aux autres un concours qui contrariera leurs intérêts, leurs passions, leurs habitudes, leurs projets. Puis, entre nous, l'homme qui a besoin des autres pour être heureux est un sot. L'admirable organisation de l'homme

reiifcniic tout ce qu'il lui faut pour toute sa vie. C'est à lui de limiter ses désirs au lieu d'étendre ses ambitions. Néanmoins, il faut l'avouer, il y a des hommes qui obligent leurs semblables à leur première ré" quisition, et leur rendent ainsi neuf fois sur dix un service desplus dangereux. Outre qu'ilsfontnaîtrel'ingratitude dans un cœur qui, en échange d'un refus, n'eût engendré qu'une rancune passagère, ils aident presque toujours à des passions inutiles, pernicieuses, qui se fussent éteintes sans cet aliment étranger. Sans compter que rendre un service est encore quelquefois faire preuve d'égoïsme. Que de gens ne veulent pas prendre la peine de refuser et trouvent plus facile et plus vite fait d'accorder ce qu'on leur demande ! Croyez-le bien, madame, il y a une raison d'égoïsme à tout, et c'est si vrai que notre civilisation a été forcée de faire des métiers des différentes assistances nécessaires, indispensables, que les hommes se doivent les uns aux autres, et que ces métiers s'exercent avec le plus grand sang-froid. Un chirurgien nous coupe la jambe sans nous plaindre, un avocat nous défend sans nous connaître, une nourrice nous allaite sans nous aimer.

L'habitude peut naître de ces relations fortuites et l'afTection réciproque sortir de cette habitude; mais

c'est bien rare, et il vaut mieux que cela ne soit pas. Les plus pures afïections elles-mêmes reposent sur régoïsme. Les passions les plus grandes de deux individus l'un pour l'autre ne sont que les exigences de leurs deux égoïsmes mis en contact. Dans l'union de deux personnes, soit parle mariage, soit par Tamoui', qu'est-ce qu'il y a ? Dans le premier cas, il n'y a souvent qu'une communion d'intérêts, de positions ou de fortunes; dans le second cas, il y a toujours le besoin de posséder une affection qui aide au bonheuitel qu'on le rêve. Or, tout ce que la créature humaine, vous l'avez dit vous-même, madame, veut se procurer pour son bonheur personnel, résulte de l'égoïsme. Que d'égoïsme dans l'amour, qui au premier abord semble la preuve la plus évidente de toutes les générosités de l'âme ! D'abord il faut que l'homme soit tout entier à la femme, que la femme soit tout entière à l'homme; ils se doivent compte de leurs actions mot pour mot, minute par minute. Qu'on dise à rhommele meilleur : « Votre unique ami va mourir, mais il vivra si vous voulez lui donner, un jour seulement, la femme que vous aimez. » Que fera cet homme ! il laissera mourir son ami. Dites à la femme la meilleure : « L'homme que vous aimez a un moment de passion fatale pour une autre femme que

vous ; il en mourra s'il ne cède à cette passion, mais il faut votre consentement. » Que répondra-t-elle ? ((jj'aime mieux le voir mort qu'à une autre. ))Savezvous quelle différence il y a entre l'amour et l'égoïsme? L'égoïsme c'est l'amour à soi tout seul, et l'amour, c'est l'égoïsme à deux.

— Ainsi, vous êtes parvenu à vous mettre au-dessus de toutes ces aberrations humaines ?

— Oui, madame.

— Vous n'aimez rien ?

— Rien.

— Que vous ?

— Pas même moi.

— Autant mourir alors !

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis heureux.

— L'état oii vous dites être et vous plaire n'a qu'une excuse, c'est une grande douleur dans le passé.

— Peut-être, madame ; mais en tout cas, je suis parvenu à me faire insensible, parce que c'a été ma façon d'envisager le bonheur sur la terre. J'ai réduit la vie aux besoins physiques, j'ai annihilé l'âme, et par là je suis devenu le plus inofïensif et le moins dangereux des hommes.

— Comment cela ?

— Certainement. Au nom de leur âme, les hommes se croient tout permis. C'est Tâmc qui a inventé les passions ; le corps n'a inventé que les vices et les défauts. Les vices et les défaut? ne font de tort qu'à l'individu qui les a, tandis que les passions d'un seul peuvent et doivent nuire à une foule d'individus. Les vices de mon corps, c'est la paresse, c'est l'intempérance, c'est le sensualisme enfin. Si je bois trop, si je mange trop, si je cède trop à mes sens, moi seul en souffre, et personne n'a rien à me dire. Les passions de l'âme, les plus nobles, c'est l'ambition, c'est l'amour. L'ambitieux est impitoyable : il marchera sur les cadavres de vingt peuples pour arriver à son but : il fera de grandes choses peut-être; mais que de victimes innocentes il laissera sur son chemin ! Quant à l'homme qui aime, il est terrible, il faut le fuir. Son amour lui sert d'excuse éternelle et lui donne le droit de commettre mille infamies. S'il aime ma femme et qu'il soit aimé d'elle, il faut que j'en souffre, moi qui ne lui ai rien fait, il faut que je me batte avec lui, ou bien que je sois ridicule. S'il me tue, il dira : « Que voulez-vous ? cette passion était plus forte que moi. » Et cependant, cet homme qui peut faire tant de mal, vous

l'estimerez parce qu'il aura dans les autres relations de la vie des expansions faciles, étincelles de son grand foyer d'amour, tandis que moi qu'on peut toujours voir venir sans danger, moi à qui le mari peut confier sa femme, la mère sa fille, le frère sa sœur, parce que n'aimant rien, je ne songerai pas à les séduire, vous m'appellerez égoïste et me fuirez. — Ainsi, vous ne faites jamais la cour à une femme?

— Jamais ! à quoi bon d'ailleurs ? Il arrive toujours un moment où toutes les femmes se ressemblent. Ouvrez les phrases les plus sentimentales, les périphrases les plus adroites qu'un homme dit à une femme à qui il fait la cour, phrases et périphrases voudront toujours dire : « Madame, je voudrais bien être votre amant. » Nous décorons nos fantaisies du nom de passions, de sentiments, d'amour; mais quand ces fantaisies sont passées, l'homme le plus poétique est tout étonné de ne plus voir dans la femme qui les faisait naître qu'une femme comme les autres, moins l'inconnu. Il est même des moments oii la femme la plus aimée se ferait haïr de son amant, si elle lui parlait de cet amour dont il faisait son ambition.

— Voilà d'étranges théories et que je suis tout étonnée d'entendre. Où vous mèneront-elles, chevalier ?

— Où les vôtres vous mèneront, madame, où la vie mène tout le monde ; à cette chose que les philosophes appellent le repos, que le vulgaire appelle la mort, que les croyants appellent l'éternité, que les sceptiques appellent le néant, et que moi j'appelle la fin.

— Savez-vous, chevalier, qu'une femme qui vous aimerait serait bien malheureuse ?

— Je le crois; mais je crois aussi qu'une ienimc n'aurait pas l'idée de m'aimer.

— Qui sait? fit madame d'Ange, en jetant sur M. d'Ilo un regard plein de langueur.

— Vous avez de beaux yeux, madame, lui dit le chevalier.

— Chevalier...

— Madame ?

— Il est impossible que ce que vous m'avez dit soit complètement vrai.

— Vous en doutez ?

— Je ne veux pas y croire.

— Libre à vous, madame.

— Et si cela est, je veux vous transl'oriner, je veux faire tomber votre désenchantement, votre [)liilosophie, votre égoïsme, vos théories enfin !

— N'essayez pas, madame, vous perdriez votre temps.

— J'ai du temps à perdre.

— Vous n'aimez donc personne, non plus, madame? •— Personne. Mais moi, je ne suis pas libre de ne

pas aimer, malgré ce que vous m'avez dit, surtout depuis ce que vous m'avez dit. Nous reprendrons donc cette conversation, et nous verrons qui de nous deux convaincra l'autre. Mais il faut que rien ne nous distraie, tandis qu'ici nous pouvons être à chaque instant interrompus. Ce soir, je vous attendrai.

— Bien, madame.

Le visage du chevalier n'exprima pas l'ombre de l'étonnement.

— Tousserez discret? reprit la baronne.

— Je ne dis jamais rien.

— A minuit, vous quitterez votre chambre.

— A minuit, soit.

— Et vous viendrez dans mon appartement.

— Oui, madame. .

Madame d'Ange serra la main du jeune homme. Cette main était parfaitement calme et froide.

Les autres promeneurs avaient rejoint nos deux interlocuteurs.

— Eh bien? dit le général tout bas à la baronne.

— Eh bien! c'est un homme extraordinaire, s'il est ce qu'il dit être.

— Vous renoncez, alors ?

— Non pas. Oh ! je vaincrai cette nature. Je suis femme. A onze heures et demie, ce soir, venez tous chez moi : vous pourrez tout entendre ; prévenez la marquise, le docteur, M. de Montidy et notre gros Crésus.

A onze heures et demie, en effet, tout le monde était réuni chez la baronne, et celle-ci, exaltée, défiée par la conversation qu'elle avait eue avec le chevalier, était prête à employer toutes les ressources que son esprit, sa beauté et, comme elle l'avait dit, sa qualité de femme mettaient à sa disposition. Il s'agissait de se faire aimer, ne fût-ce qu'une minute. De quoi n'est pas capable une femme quand son amour-propre est en jeu ! La baronne était dans le costume le plus coquet. Assise dans sa causeuse, vêtue d'un long peignoir blanc à manches larges qui laissaient voir presque jusqu'au coude un bras ferme et rond, chaussée de pantoufles ou plutôt de mules retenues seulement par le bout du pied, les cheveux roulés et dégageant l'ovale de sa gracieuse tête, elle attendait, sûre de vaincre.

Onze heures et demie sonnèrent.

On passa vingt-cinq minutes à causer tout bas, de façon à ne pas être entendu et à entendre dans le cas peu probable où le chevalier serait en avance sur l'heure du rendez-vous. A minuit moins cinq minutes, on laissa la baronne seule, et l'on se retira sans bruit dans la chambre voisine.

L'horloge du château tinta minuit.

Personne encore, mais il eût été exigeant de demander tant d'e5|^tude, et l'on devait s'attendre à un peu de retard, en raison des précautions à prendre pour cacher cette visite tardive.

Un quart d'heure se passa.

La baronne commença à froncer le sourcil.

Le général rouvrit doucement la porte.

— Eh bien? demanda-t-il d'un air un peu étonné, un peu railleur même.

— Vous voyez, je suis seule.

— Il n'ose pas venir sans doute.

— Il s'assure que tout le monde dort.

Le général referma la porte et entra dans le salon.

Il sembla à la baronne que l'on y riait et chuchotait.

A minuit et demi, elle se leva, et ce fut elle à son tour qui vint retrouver ses amis. Son dépit se lisait

— Il sera venu, dit-elle, il aura entendu des voix et se sera retiré.

— Probablement. Éloignons-nous alors ; il guette sans doute. Quand il nous aura entendus partir, il paraîtra.

On se retira sur la pointe du pied.

Il fallait passer devant la chambre de M. d'ilo.

— Attendez, dit Julien à ses compagnons, je vais entrer doucement chez lui, voir ce qu'il fait.

Et, tenant une bougie à la main, M. de Montidy entra chez le chevalier en laissant la porte ouverte. On le vit, marchant à pas de loup, s'approcher du lit et presque aussitôt faire signe qu'on vînt le rejoindre avec précaution.

Tout le monde entra.

— Tenez, dit Julien à voix basse, regardez.

Et levant la lumière au-dessus de sa tête pour qu'on vît mieux, il montra le chevalier couché, dormant du plus profond sommeil.

Le lendemain à dix heures, tout le monde était réuni au salon, en costume de chasse.

Le chevalier ne s'apercevait pas de l'attention dont il était l'objet; il avait l'attitude d'un homme qui a bien dormi ei qui mangera bien. Il ne laissait pas paraître le moindre embarras ; il avait l'air d'ignorer

qu'il avait, la veilîe, commis une impolitesse en manquant au rendez- vous donné. Pour madame d'Ange, c'était même plus qu'une impolitesse, mais je ne trouve pas le mot. Dire qu'elle ne se promettait pas de s'en venger, ce serait mentir. Quelle femme saurait pardonner à un homme de l'avoir rendue ridicule, et en soj^me, la baronne l'avait été un instant aux yeux de ses amis. Cependant elle avait ri en apprenant le sommeil bruyant de M. d'Ilo, mais il n'eût pas fallu se fier à ce rire-là.

Après le déjeuner, auquel le chevalier fit largement honneur, on se disposa à se mettre en chasse. La marquise, la baronne et le docteur, qui ne chassait pas, devaient accompagner les chasseurs et assister aux premiers exploits qu'ils promettaient de faire, car le terroir était excellent.

La baronne s'isola un instant dans l'espérance que M. d'Ilo viendrait s'excuser. En effet, il s'approcha d'elle et lui demanda comment elle avait passé la nuit.

Madame d'Ange le regarda.

— Est-ce une ironie, chevalier ? demanda-t-elle.

— Une ironie, madame ? Je ne comprends pas.

— Eh bien 1 chevalier, j'ai mal passé la nuit. J'ai attendu.

— Quoi donc ?

— Qu'il vous plût de venir au rendez-vous que vous aviez accepté.

— Oh ! c'est vrai, répondit M. d'Ilo du ton le plus naturel. Pardonnez-moi, madame, j'ai complètement oublié cette promesse.

Et le chevalier s'excusa de cet oubli en homme bien élevé, mais comme si cet oubli eût été sans importance; puis il demanda à la baronne la permission de rejoindre les chasseurs.

— Allons ! j'ai perdu, se dit madame d'Ange, car, en vérité, je ne puis faire plus que ce que j'ai fait. Il n'y a rien dans cet homme, pas même un homme.

Et elle suivit du regard le chevalier qui s'éloignait tranquillement. Ce regard était celui d'une femme qui cherche un moyen de prendre une revanche.

La chasse se prolongea jusqu'à cinq heures. Puis on rentra, puis on dîna, et le dîner terminé, madame d'Ange ayant déclaré aux autres parieurs qu'ils pouvaient commencer leurs épreuves, le financier proposa une partie de lansquenet.

Il faut juger un homme au vin et au jeu, dit un proverbe allemand.

— Jouez-vous, chevalier? demanda la marquise.

— Oui, madame, quelquefois.

— Le jeu vous amuse-t-il ?

— Le plaisir du jeu est dans l'émotion qu'il donne, et le jeu ne m'émotionne pas.

— C'est ce que nous allons voir, se dit M. Carillac en faisant un signe aux joueurs déjà assis autour de cet appétissant festin d'or qu'on appelle une table de jeu.

— Ainsi, vous ne ferez pas notre partie? reprit la marquise.

— A moins que cela ne puisse vous faire plaisir, madame,

— Oui, je désire que vous jouiez avec nous.

— Seulement, madame, je vous demanderai la permission de me retirer à dix heures ; j'ai beaucoup marché aujourd'hui.

— Soit, chevalier, à dix heures vous serez. libre. Le chevalier prit place entre la marquise et madame d'Ange.

Le jeu commença. Au bout de dix minutes, il avait atteint des proportions énormes : l'or circulait par poignées ; on eût dit que le Pactole traversait le tapis, un lleuve d'or dans une prairie verte.

Le chevalier causait. Le jeu semblait n'être pour

lui que la distraction de ses mains. Il ne jouait pas, il jouait avec le jeu.

— Perdez-vous, chevalier? lui demanda madame d'Ange.

— Je ne sais pas, madame.

— Le chevalier gagne.

— Combien donc?

— Trois cents louis que je lui dois, répondit le banquier.

— Vous voyez, madame, il paraît que je gagne trois cents louis.

— Quitte ou double, chevalier, si vous voulez?

— Oui, monsieur, répondit M. d'Ilo, qui en ce moment tenait les cartes.

M. Carillacs'était levé; les autres joueurs paraissaient fort attentifs. Trois cents louis sur une carte, c'est assez sérieux.

— Allons, fit le banquier en regardant fixement le chevalier qui venait de tirer la carte qui le faisait gagner, allons, j'ai encore perdu. Cela faittiois cents louis de plus, c'est-à-dire que je vous dois douze mille francs.

— Oui, monsieur.

— Continuons-nous?

— Tant que vous voudrez.

Regardez le joueur le plus exercé, celui qui sait le mieux commander à son visage, le plus beau joueur enfin, capable de ne rien laisser voir de ce qu'il éprouve quand il perd, regardez-le dans le gain : malgré lui sa main aura un léger tremblement au contact de la carte qui le fait gagner. Tout le monde avait les yeux fixés sur le chevalier. On eût dit une statue. Un croupier de maison de jeu n'eût pas retourné des cartes avec plus de tranquillité.

Il gagna encore.

Ce fut le banquier qui commença à s'émouvoir. Non-seulement il ne gagnait pas son pari, mais il perdait son argent,

— Je dois douze cents louis, dit-il. Allons, je les joue, si monsieur le chevalier y consent.

Pour toute réponse, monsieur d'Ilo recommença à tourner les cartes.

Le général surtout ne revenait pas de cette tranquillité, lui dont le cœur battait à tout rompre quand il gagnait un louis. Il est à remarquer, en eiïet, que les hommes les plus braves sur les champs de bataille sont timides devant les étroites émotions d'une table verte. Leur courage ne leur sert plus de rien devant cet impassible adversaire de carton que nien ne peut arrêter dans sa course, devant ce dan-

ger muet que rien ne peut combattre, ni l'intelligence ni la force, et qui déplaçant un instant l'honneur de l'homme, le fait descendre de son cœur dans sa poche.

— Le chevalier gagne encore ! s'écria la marquise, il lui est dû quarante-huit mille francs. C'est là un beau gain, chevalier; passez la main, vous allez reperdre.

— Que décidez-vous, chevalier? demanda le partner.

— Vous me devez quarante-huit mille francs?

— Oui.

— Eh bien I jouons-en cinquante-deux mille ; si je gagne, cela fera un compte rond ; si je perds, au moins vous gagnerez autre chose que votre argent.

Cette phrase fut dite avec une tranquillité inouïe. Cn sphinx de granit qui jouerait aux cartes dans le désert ne serait pas plus calme que l'était le chevalier.

— Soit ! monsieur, va pour cinquante-deux mille francs.

En trois cartes le compte rond était fait. Le chevalier gagnait cinq mille louis.

— J'y renonce, fit le banquier assez pâle, tandis que M. d'Ilo était toujours du même ton rose

qui avait frappé tout le monde, la veille, (luaiid il était arrivé.

Le : J'y renonce du Crésus voulait dire pour le chevalier: ((Reslons-en là, » et pour les spectateurs : (( Décidément rien n'émeut cet homme. Je me reconnais vaincu. «

— A mon tour alors, se dit le général. Alil tu ne sourcilles pas, chevalier; eh bien! je vais te laiie sourciller, moi.

Et le général se levant, dit* au banquier :

— Vous avez raison de ne plus jouer, vous per driez toujours.

— Pourquoi ?

— Parce que M. le chevalier triche.

Et en même temps le général ramassant un paquet de cartes, les jeta au visage de M. d'Ilo.

Les cartes volèrent tout autour du chevalier comme des feuilles autour d'un arbre sous le souffle de l'ouragan; mais comme le tronc de l'arbre, le chevalier resta debout et insensible.

La scène était si inattendue que les femmes poussèrent un cri et que les hommes se levèrent pour se jeter entre le général et celui qu'il venait d'insulter.

Tout le monde y fut trompé : nul ne pouvait se figurer que le général en arriverait à un pareil moyen-

—•Gcnéi'àU lit la marquise d'un ton sé\ère, devenez-vous fou? Et se toujnanl franchement vers M. d'Ilo, elle lui dit :

— Au nom du ciel, clievalier, soyez calme.

— Mais je le suis, madame, répondit le jeune homme en accompagnant sa phrase du sourire le plus gracieux et le plus rassurant. Je ne regrette qu'une chose, c'est que me jetant des cartes à la figure, le général ait atteint madame la baronne, qu'il aurait pu blesser.

Et se penchant vers madame d'Ange :

— C'est à moi de vous faire des excuses, madame, lui dit-il, puisque le généralest si ému qu'il ne songe pas à vous en faire.

Puis se tournant vers le général :

— Vous disiez donc, monsieur, que je trichais ? Pendant ce temps, le général a\ait rassuré i)ar un

regard les témoins de cette scène, qui commençaient à comprendre qu'il s'agissait encore du pari.

— Oui, monsieur, je le disais et je le répète.

— Vous l'avez vu?

— Oui, monsieur.

— Alors je ne me permettrai pas de donner un démenti à un homme de votre âge et de votre position,

surtout devant madame la marquise, qui me fait

l'honneur de me recevoir pour la première* fois.

— Ainsi, monsieur, vous avouez ?

— Non, répliqua le chevalier en riant, je ne dis ni que vous avez menti ni que j'ai triché.

— Que dites-vous alors ?

— Je ne dis rien.

— Alors, monsieur, vous êtes un lâche !

— Pourquoi ?

— Parce qu'ayant reçu un affront comme celui que je viens de vousfaire, vous devriez me dire quelque chose.

— Quoi donc ?

— Vous devriez m'en demander raison.

— Et me battre avec vous ?

— Oui, monsieur !

— Ainsi, parce qu'il vous a plu de croire ei de dire que je trichais, de me jeter des cartes au visage et de faire devant des femmes une scène de mauvais goût, il faut absolument que je vous tue ou que vous me tuiez ?

— Oui, monsieur.

— Bien, bien, bien. Je ne demande pas mieux, moi; arrangez cela comme vous l'entendrez.

En ce moment dix heures sonnèrent.

— Vous savez, madame la marquise, dit M. d'Ilo,

que vous m'avez permis de me retirer à dix heures ?

— Oui, chevalier, vous êtes libre.

Le chevalier salua et se retira comme si rien ne s'était passé.

Quand il fut parti :

— Eh bien ! dit Julien, comment le trouvez-vous?

— Je n'ai rien vu d'aussi fort que lui, dit madame d'Ange.

— C'est un beau joueur, dit le banquier.

— Et un grand courage, ajouta le général, mais ce n'est pas fini.

— Que comptez-vous faire ?

— Pousser la chose jusqu'au bout. Un homme reste insensible aux coquetteries d'une femme, dit le général en regardant madame d'Ange, à l'amour de l'or, continua-t-il en regardant le banquier, à l'affront d'une insulte comme celle que je lui ai faite, mais devant la mort, c'est une autre chose.

^- Comment devant la mort ! vous voulez le tuer?

— Non, mais je veux le lui faire croire.

— Il ne bronchera pas, dit Julien.

— Que comptez-vous faire ? demanda la baronne.

— Le docteur va aller trouver le chevalier tout à l'heure.

— Bien.

— Il lui dira (lu'après son départ, pour écarter toute supposition de rencontre dans l'esprit de ces dames, j'ai reconnu mes torts et promis de lui l'aire des excuses.

— Parfaitement.

— Mais que demain matin, à six heures, avant que personne soit levé au château, nous nous rendrons sur le terrain ; M. de Montidy sera son témoin, et le docteur sera le mien. Deux témoins suffiront.

— Parfaitement.

— Que le duel aura lieu au pistolet, à cinq pas, et qu'il n'y aura qu'un seul pistolet chargé.

— A merveille.

— Vous comprenez bien qu'il n'y aura de balle ni dcuis l'un ni dans l'autre des pistolets. Je le ferai lirer le premier, puisqu'il est offensé, et quand il verra le canon de mon arme sur sa ligure, il perdra' sa petite couleur rose, je vous en réponds.

— Allez le trouver tout de suite, docteur, dit le chevalier : dans un quart d'heure il dormirait.

Le docteur quitta le salon.

Cinq minutes après, il était de retoui'.

— Quelle réponse ?

— Il accepte.

— Sans hésitation ?

— Sans la moindre. Il dit seulement qu'il aurait autant aimé se battre à onze heures, parce qu'il a riiabilude de dormir jusqu'à dix

— Allons, à demain.

— A demain.

Le lendemain, à cinq heures du malin, M. deMontidy entra chez le chevalier et le réveilla.

— Nous n'avons pas de temps à perdre, lui dit-il, habille-toi vite.

M. d'Ilo se frotta les \eu\.

— Ah ! je dormais bien, dit-il.

Et sautant à bas de son lit, il s'IudjiUa sans dire uu mot de ce qui le faisait lever si matin.

A cinq heures et demie il quittait le château avec Julien. Il était sur le terrain à six heures moins cinq minutes. Le général arriva presque en même temps que lui, accompagné du docteur.

Le chevalier bâillait, et tandis que les témoins chargeaient ou plutôt faisaient semblant de charger, il s'assit au pied d'un arbre et ferma les yeux comme pour gagner une minute do sommeil.

Personne n'eût pu soupçonner que ce jeune homme venait là pour un duel à mort.

Julien mesura les cinq pas, fit deux raies, et s' approchant de son ami,

— Viens prendre ton pistolet, lui dit-il, et tâche de prendre le bon.

M. d'Ilo se leva et prit au hasard une des deux armes que tenait le docteur. Le général prit l'autre. Le chevalier demanda où il fallait se placer.

— Ici, lui dit Julien, et il le plaça lui-même.

— Qui est-ce qui tire le premier? demanda-t-il

encore.

— C'est vous, monsieur, lui dit le docteur, car

vous êtes l'offensé.

Le chevalier remercia d'un signe de tête et il étendit le bras pour viser, mais il ne put retenir un long

bâillement.

— Je vous demande pardon, messieurs, dit-il, de

bâiller ainsi, mais je tombe de sommeil.

En même temps il lâchait la détente de son pistolet, dont la capsule seule s'enflammait avec un

bruit sec.

— Tiens, dit-il, c'est moi qui ai le mauvais. Et il ferma les yeux comme un homme qui dort

debout.

Le général étendit le bras à son tour.

— Vous allez mourir, monsieur, lui dit-il d'une voix grave.

M. d'Ilo ne répondit rien.

Le général lâcha la détente, le coup partit.

Le chevalier rouvrit les yeux.

— Recommençons-nous, monsieur? demanda-t-il. — Non, dirent les témoins, l'honneur est satisfait.

— Alors je vais me recoucher, fit M. d'Ilo, et il reprit en bâillant plus fort que jamais le chemin du château.

Le docteur, le général et Julien le suivirent.

— Nous avons perdu, dirent les deux premiers à la marquise. Voilà un homme étrange !

Et ils racontèrent ce qui venait de se passer. Après le déjeuner, le général s'approcha du chevalier, et devant tout le monde il lui dit :

— Monsieur, laissez-moi vous faire mes excuses de la scène d'hier et vous expliquer ce qui se passe, ici depuis deux jours. Votre ami nous avait assuré qu'il était impossible de vous donner une émotion. La baronne, M. Carillac et moi, nous avons parié trouver le moyen de vous émouvoir. Nous avons perdu notre pari. Nous vous demandons pardon des moyens que nous avons employés, mais en échange nous vous prions de nous expliquer comment il se

fait qu'à votre âge vous soyez ainsi au-dessus des sensations qui nous agitent encore, nous les vieux.

— Vous voulez absolument le savoir?

— Oui.

— Vous ne me croirez pas si je vous dis la vérité. — - C'est donc bien incroyable ?

— Moi, je trouve que c'est bien simple, mais tout le monde n'est pas comme moi.

— Voyons, dites.

— Eb bien, général, donnez-moi votre main.

Le général obéit. M. d'Ilo prit la main et la posa sur sa poitrine.

— Que sentez- vous? lui dit-il.

— Rien.

— Mon cœur ne bat pas?

— Non.

— Pas du tout ?

— Pas du tout. Mais d'où cela vient-il ?

— Cela vient tout bonnement, messieurs, de ce que jen*ai plus de cœur.

— Qu'en avez-vous donc fait? demanda la baronne avec une sorte d'efïroi.

— .Te Fai donné, madame.

— A qui?

— A un de mes amis qui n'avait pas assez du sien.

— Vous plaisantez !

— Pas le moins du monde.

— Vous avez donné votre cœur?

— Oui, madame.

— A propos de quoi ?

— A propos d'une grande douleur que j'ai eue autrefois, à la mort de mon père. Je me suis dit alors que l'homme le plus heureux serait celui qui n'aurait pas de cœur, et je me suis fait enlever le mien comme étant un organe dangereux. Depuis ce temps, comme vous l'avez vu, je suis insensible naturellement à tout ce qui fait battre le cœur des autres.

Si le chevalier n'avait parlé avec le plus grand sang-froid, on eût pu croire qu'il était fou.

— Et qui vous a enlevé votre cœur ?

— Un chirurgien très-habile.

— C'est impossible!

— Tenez, madame, voici la cicatrice de l'opération : et découvrant une poitrine blanche, unie et mate comme l'ivoire, M. d'Ilo montra une marque blanche faisant sillon en forme de croix ; après quoi il s'inclina, laf^sant fort ébahis ceux à qui il venait de faire cette confidence inattendue.

Quelques jours après la scène que nous venons

(le raconter, le chevalier, de retour à Paris, était tranquillement assis dans sa chambre et lisait, les pieds étendus vers le feu. Cette chambre toute coquette, tendue d'une étoffe de l'Inde, aux larges bouquets épanouis sur un fond blanc, faisait partie d'un pavillon que le jeune homme habitait rue de l'Ouest, près du Luxembourg, et duquel dépendait un jardin déjà dépouillé par les premiers froids d'automne. La rue de l'Ouest est triste ; elle l'était encore davantage à celte époque. Quant au pavillon, il ne déparait en rien la tristesse de la rue. Composé d'un rez-de-chaussée, d'un premier étage et d'une espèce de belvéder, il ouvrait sur la rue une porte à deux battans verts, deux fenêtres en œil-debœuf au rez-de-chaussée et trois croisées assez hautes au premier. La partie vraiment logeable du rezde-chaussée regardait le jardin. Le temps était gris ce jour-là. De temps en temps, le soleil, qui cherchait à se montrer, éclairait d'un long rayon jaunâtre le brouillai'd d'un ton écru qui enveloppait Paris. Quelques moineaux courant dans les feuilles sèches, une statue en pierre de la Vénus pudique avec deux doigts de moins et le nez cassé, sous un feuillage couleur de rouille, tel était le spectacle que M, d'Ilo trouvait sous ses yeux quand, abandonnant

sa lecture, il lui arrivait de tourner la tête du coté de ce jardin qu'enfermait un mur noirci, sur la crêle duquel la mousse était venue se mêler, aux tessons de bouteilles dont ou l'avait fortifié. Plus loin, de hautes maisons calmes, inanimées, bornaient la vue. Tout cela n'était pas d'une gaieté folle. C'était un de ces jours d'automne qui commencent tard, qui finissent vite et qui cependant durent deux fois plus qu'un long jour d'été. Il pouvait être deux heures. La lecture du chevalier ne l'intéressait que médiocrement. Il l'abandonna tout à fait et se mit à tisonner. Cetie grave occupation servait de cadre et de fond à sa pensée, s'il pensait, quand son domestique lui annonça Julien.

— Ma foi, tu arrives bien, lui dit le chevalier.

— Tu t'ennuyais donc?

■ — A peu près. A quoi dois-je ta visite ?

— Au désir que j'avais de te voir d'abord, puis à un autre motif.

— Je t'écoule.

—- Je viens de chez la baronne d'Ange.

— Elle va bien?

— Très-bien. Comment la trouves-tu?

— Elle m'a paru jolie, mais je t'avoue que je ] ui peu regardée.

— Eli bien ! mou ami, elle parle beaucoup de toi.

— Vraiment?

— Oui.

— L'bistoire que tu lui as racontée à l'endroit de ton cœur l'a fort émue.

— Après?

— Après ? Elle brûle de te revoir.

— Elle m'envoie chercher ?

— Non, elle va faire mieux.

— Quoi donc?

— Elle va venir ici.

— Sous quel prétexte ?

— Sous le prétexte qu'elle est dame de charité, et qu'à l'entrée de l'hiver, elle va quêter pour ses pauvres.

— Et quand viendra-t-elle?

— Demain.

— Elle t'a chargé de me prévenir?

— Non, mais je te préviens pour que tu te trouves chez toi.

— C'est bien. J'y serai.

— Maintenant, ce n'est pas tout.

— C'est vrai. Tu as l'air d'avoir encore quelque chose à me dire, mais tu hésites.

— J'ai une confidence à te faire et un service à réclamer de toi.

— Parle.

— J'aime madame d'Ange.

— Depuis longtemps?

— Depuis deux mois.

— Tu le lui as dit?

— Pas encore.

— Alors tu ne sais pas si elle t'aime?

— Non; mais j'en doute, d'autant plus...

— D'autant plus...

— L'œil de l'homme qui aime voit ce que d'autres ne voient pas... D'autant plus que je crois qu'elle en aime un autre, et cet autre, c'est toi.

— Moi !

— Toi-même.

— Allons donc! elle me connaît trop bien pour faire cette folie.

— C'est peut-être parce que c'est une folie qu'elle est prête à la faire. Chez les femmes, l'amour n'est souvent que l'entêtement. Elles s'exaltent ellesmêmes pour l'homme qui leur résiste, surtout quand, comme la baronne, elles sont dans des conditions de jeunesse, de position et de beauté à devoir ignorer toujours la résistance d'un homme. Elles sont entou-

rées de tant de gens qui les importunent d'assiduités, qu'elles doivent naturellement remarquer l'homme qui ne les remarque pas. Elles regardent cette inattention comme un défi ; leur amour propre s'éveille, et pour que ce sentiment se change en amour, il n'a besoin que de perdre un des deux mots qui composent son nom. La baronne t'a donné un rendez-vous auquel tu n'es pas venu, tu lui as dit ne pas avoir de cœur, tu as prouvé que tu étais insensible à tout ; elle n'entend pas rester sur cette première défaite, et comme tu le vois, elle recommence l'attaque. Avec ton sang-froid et, de plus, sûr comme tu l'es de ne pas aimer, Dieu sait combien tu aurais de chances d'être aimé de cette femme. Si elle t'aimait, je serais bien malheureux, j'en mourrais peut-être; je viens donc te supplier de ne pas user de ta position.

— Sois tranquille; tu n'avais même pas besoin de faire cette démarche.

— Merci, cher ami I

— Il n'y a pas de quoi me remercier, je t'assure.

— La marquise est à Paris pour quelques jours.

— Ah !

— Vas-tu lavoir?

— J'irai me faire inscrire chez elle.

— Elle ne fait que parler de toi.

— Elle aussi?

— Dans un autre sens : tu lui fais peur. Elle le prend pour un vampire. Le fait est que ton histoire est drôle. Comment ne me l'avais-tu jamais racontée?

— A quoi bon ?

— Voyons, entre nous, es-tu heureux?

— Très-heureux.

— Et celui à qui tu as donné ton cœur, est- il heureux aussi?

— Oui, à ce qu'il paraît.

— Cependant, de deux choses l'une : si l'on est heureux sans cœur, deux cœurs ne doivent pas rendre heureux.

— Cela ne prouve qu'une chose, c'est que la nature a été trop avare, et pour être heureux, il faut ou avoir deux cœurs ou n'en pas avoir du tout, ou ne rien éprouver ou éprouver doublement.

— Peut-être. Mais quel est cet ami à qui tu as fait cet étrange cadeau ?

— C'est Valentin.

— Valentin, qui a épousé mademoiselle d'Amy ?

— Lui-même. Cela s'est fait le jour même de son mariage.

— Et comment cela s'est-ii fait?

— Mon père venait de mourir, j'étais dans la désolation. Valentin allait se marier, il était dans la joie. La douleur m'étouffait, il étouffait de bonheur. C'est un malheur que le cœur, luidisais-je; onnen a pas assez d'un, disait-il. Je lui ai offert le mien, puisqu'il en avait besoin de deux pour contenir sa joie. Il a accepté. Un de ses ses amis, espèce de chimiste allemand, tout vêtu de noir, avec un grand front et un visage pointu, est venu ici, m'a endormi à l'aide d'un philtre; quand je me suis réveillé, je ne souffrais plus, et Valentin dansait comme un fou, faisait des vers, chantait, riait, voyait (lu soleil là où il y avait de l'ombre, appelait l'humanité sa sœur, jetait son argent aux mendiants et faisait mille extravagances. Bref, il avait deux cœurs et je n'en avais plus.

— Et depuis?

— Depuis, il est venu me remercier dix fois ; sa reconnaissance est même quelquefois assez ennuyeuse; mais il y a bien deux mois'que je ne l'ai vu, et je ne demande pas à le voir. Je ne sais comment cela se fait, mais il est le seul être devant leque.' je ne sois pas complètement à mon aise.

Pendant cette conversation, le jour avait baissé, et

seul le rellet rougecitre du foyer détachait dans l'ombre les silhouettes des deux causeurs.

Le silence se fit, et l'on eût dit que tout était inanimé dans cette chambre, quand le domestique parut de nouveau.

— Monsieur le chevalier, dit-il, il y a là un monsieur qui voudrait vous parler.

— Son nom?

— M. Valentin.

— M. Valentin ?

— Oui, le voilà justement, dit M. d'Ilo à Julien. Et il ajouta en s'adressant au domestique :

— Qu'il entre.

— C'est que ce monsieur voudrait parler à monsieur le chevalier seul.

M. de Montidy se leva.

— Adieu, dit-il à son ami.

— Reviens dîner avec moi. Je te dirai ce que Valentin vient me dire.

Julien se retira par une porte, tandis que le domestique allait chercher le visiteur par une autre.

Resté seul un instant, le chevalier eut comme un

frisson et ralluma le feu qui s'éteignait.

.M. Valentin entra. Autant que la demi-obscurité

permettait de le voir, voici quels étaient les traits de cet homme : d'abord, il était tout vêtu de noir, et quoique jeune, avait déjà la démarche et l'attitude d'uQ vieillard. Autour de son front dégarni et sillonné de deux ou trois rides précoces et profondes tombaient raides et secs ses cheveux jadis bruns et grisonnant déjà ; ses yeux semblaient prêts à s'éteindre entre leurs paupières fatiguées; sa barbe, poussant au iiasard, à partir de ses pommettes saillantes et empourprées, encadrait comme une broussaille une bouche pâle et toujours entr'ouverte, comme si une grande douleur avait en s'exhalant disjoint, faussé pour ainsi dire à tout jamais les lèvres de cet homme. Ajoutez à ce premier aspect une grande négligence de mise, non pas cette négligence qui accuse la misère, mais celle qui dénote la très-grande indifférence ou la très-grande préoccupation, et vous verrez un homme dont la cravate laisse apercevoir un cou maigri, dont les manchettes chiffonnées retombent sur des mains longues, et qui, voûté, les genoux en avant comme s'il s'affaissait sous un invisible fardeau, n'a vraiment l'air que d'un paralytique en convalescence.

Cet homme tenait à la main une petite boîte d'argent ciselé.

— Me reconnaissez-vous , chevalier ? dit-il à M. d'ilo en entrant.

— A peine, mon cher Valentin. Quel changeiTient! Asseyez-vous donc, et contez-moi ce qui vous arrive.

M. Valentin s'assit ou plutôt se laissa aller sur le fauteuil que lui présentait le chevalier.

— Oh ! je suis bien malheureux ! dit-il en regardant le foyer, qui éclaira deux grosses larmes.

— Que vous arrive-t-il donc?

— Renée est partie !

— Votre femme?

M. Valentin fit un signe affirmatif. Il n'avait pas la force de parler.

— Comment, partie? reprit le chevalier.

— Elle s'est sauvée !

— Mais elle reviendra ?

— Non, il ne me la ramènera plus, allez !

— Qui, il?

— Lui, son amant!

— Elle avait un amant?

— Oui, c'est affreux, n'est-ce pas? Moi qui l'aimais tant, elle n'a pas pensé à m'aimer.

Et deux nouvelles larmes suivirent les deux premières, comme ces sources mystérieuses qui llltrent goutte à goutte de la sécheresse aride d'un rocher.

•— Oh! j'ai bien souilert, chevalier, reprit le pauvre homme, tant souffert même en apprenant cette nouvelle au milieu de mon bonheur, que je suis presque devenu fou et que j'ai failli mourii*. Pourquoi ne suis-je pas mort 1

— Le temps vous consolera.

Valentin secoua la tête.

— Jamais, dit-il.

Ce mot de désespoir ne fut peut-être pas prononcé deux fois dans le monde avec une aussi lamentable intonation.

— Voyez, mes cheveux sont tombés, ceux qui n'ont pas blanchi; mes joues sont creuses. On ne revient pas de ces malheurs-là. Alors je vous rapporte...

Et M. Valentin montrait la boîte d'argent.

— Que me rapportez-vous? demanda le chevalier.

— Vous savez bien.

— Je ne comprends pas.

— Ce que vous m'aviez donné.

— Mon cœur ?

— Oui.

Il sembla au chevalier qu'il ressentait une secousse dans la poitrine.

— Et mon co^ur est dans cette boîte? demanda-t-il.

— Oui.

— Qui l'a mis là ?

— Moi.

— Comment?

— Vous comprenez que lorsque je suis tombé malade en apprenant la fuite de Renée, ma mère a envoyé chercher un médecin, et ce médecin, voyant l'exaltation où j'étais, a cherché les causes de cette maladie. Il a senti deux cœurs dans ma poitrine ; il m'a demandé ce que cela voulait dire, je le lui ai expliqué. Alors il a déclaré qu'il ne pouvait me guérir tant que j'aurais en moi un organe étranger qui ne servait plus qu'à me faire souffrir deux fois là où je ne devais souffrir qu'une. De même que mon bonheur avait été double avec mes deux cœurs, de même ma douleur se doubla, ayant, au lieu d'un, deux sièges où se placer. En outre, il était resté entre votre cœur et vous une affinité secrète des plus étranges, si bien que, tout à coup, il se mettait à me battre dans la poitrine pour des choses qui ne me regardaient certainement pas puisque le mien restait muet. Ainsi, il y a quelque temps, je ne sais pas ce qui vous est arrivé, mais deux soirs de suite et un matin votre cœur a fait les plus bizarres évolutions. Il a dû se passer quelque fait extraordinaire dans

votre vie. Ce n'était là qu'une raison de plus de \olis restituer ce cœur, car j'avais bien assez de mes chagrins sans accepter les vôtres. Bref, l'opération a été assez heureuse ; j'ai mis votre cœur avec le plus grand soin dans cette boîte d'argent et je vous le rapporte. Si vous voulez le mien, continua M. Valentin avec un sourire amer, je vous le donne, car ou je me trompe fort ou il me tuera. Oh ! Dieu m'a bien puni d'avoir voulu pousser le bonheur en dehors des lois communes à l'humanité!

Le chevalier devint tout pensif et regarda presque avec tristesse cet homme courbé devant lui.

— Adieu, fit Valentin en se levant, je n'ai plus rien à vous dire. Vous m'avez fait du mal en croyant me faire du bien; ce n'est pas votre faute, et je vous remercie de l'intention.

— Qu'allez-vous faire maintenant?

— Je n'en sais rien ; mais vous ne me rcverrez plus. Je vais marcher tout droit devant moi, jusqu'à ce que je ne trouve plus un homme.

Et le jeune homme tendit la main au chevalier, qui, se levant à son tour, regarda sortir de chez lui cette espèce de fantôme hébété par la douleur. Puis quandil fut seul, il considéra longtemps lecofTrequi contenait son cœur, il fut deux ou trois fois surle point

— lOo "

de l'ouvrir, tuais icciilatoujoui's, eji senUiiit, chaque fois qu'il eu approchait la main, une secousse qu'il ne s'expliquait pas. Enliu, il le laissa où il était et se remit à songer. Quand M. de Montidy reparut, le chevalier était si absorbé qu'il ne l'entendit pas ouvrir la porte. Il lui raconta ce qui venait de se passer, et deux heures après, il ne restait plus de traces en lui de cette impression qui, après tout, ne pouvait être que passagère. Cependant, le soir, les deux amis sortirent, et M. d'Iio ne rentra qu'assez tard. Il rapportait assez de fatigue physique pour s'endormir vite; mais, la nuit, il se passa quelque chose de curieux. Le chevalier eut un rêve dans lequel il voyait sa mère mourante et l'entendait l'appeler à plusieurs reprises.

Tout autre, sous un rêve pareil, se fut réveillé en sursaut, mais ce rêve n'émotionnait pas notre héros. Il en supportait la vue et le développement sans émotion, comme il supportait tout; seulement il se faisait un tel bruit dans sa chambre qu'il fut bien forcé de rouvrir les yeux. Il se mit sur son séant, écoutant dans l'ombre d'où venait ce bruit et demandant qui était Là. Personne ne répondit, mais le bruit continuait toujours. Il sembla au chevalier que ce bruit, assez semblable à des coups de marteau répé-

tés, venait du côté de la cheminée. Il alluma sa lampe, se leva et marcha vers l'endroit d'où le bruit pariait. Le coffret d'argent était à la place où il l'avait laissé, et, à n'en pas douter, c'était le contenu du coffret qui faisait ce bruit. Ainsi, tandis que le chevalier continuait à dormir, malgré le rêve de son esprit, son cœur séparé de lui battait comme c'était son devoir, se heurtant aux parois de sa prison comme il se fût heurté aux parois de la poitrine qui l'eût contenu. Le chevalier tressaillit, lui que rien n'émouvait.

— C'est étrange, murmura-t-il, et il considéra quelque temps cette boîte animée pour ainsi dire de sa vie, et dont les pulsations allaient décroissant peu à peu.

Quand elles se furent éteintes tout à fait,

— Il faut en finir, continua-t-il, et prenant sa lampe d'une main et le coffret de l'autre, il descendit dans son jardin, qu'éclairait une lune pleine et dont les arbres rayaient de lignes noires l'azur sombre du ciel, constellé d'étoiles brillantes et sèches. Les rares feuilles que les branches supportaient encore, détachées par la brise nocturne, tombaient une à une, et comme avec un soupir, sur la terre durcie. Le silence était partout. La nature paraissait endor-

mie (le façon à ne se réveiller jamais. Si d'une des maisons voisines on eût aperçu le chevalier dans le costume où il était, marchant seul et courbé, on l'eût pris pour un somnambule. Il se dirigea vers un petit hangar où le jardinier serrait les outils de jardinage, et ayant pris une bêche, il commença de creuser un trou. En ce moment, le vent gémissait peut-être plus tristement encore dans les arbres. Quand le trou fut creusé, M. d'Ilo y déposa le cofïret d'argent que, pendant cette opération, il avait laissé auprès de sa lampe; puis, il le couvrit déterre, piétina dessus pour cacher que le sol eût été remué en cet endroit, et revint se mettre au lit en disant : «Il faut espérer que maintenant je dormirai tranquille. » Et, en effet, il s'endormit d'un sommeil que rien ne devait plus troubler. Quand le jour parut, le clievaUer dormait encore, et quand, cà dix heures, il se réveilla, il avait presque oublié son rêve et l'événement qui en avait été la suite. C'est à peine s'il se sou^ enait que madame d'Ange devait venir. Heureusement Julien le lui rappela par une lettre, et à deux heures, la baronne arriva.

— Vous devez être bien étonné de ma visite, monsieur^ dit la baronne au chevalier, mais la charité a des droits que les autres vertus théologales n'ont

pas. Avant tout, dites-moi si, vous qui ue croyez à rien, vous croyez à la charité. Si vous n'y croyez pas, je me retire.

— J'y crois, madame, du moment que vous l'exercez.

— Comment î j'aurais déjà assez d'influence sur vous pour vous faire douter du doute? Quel changement! Est-ce le seul?

— Voulez-vous me permettre d'être franc avec vous, madame ?

— Oui.

— De vous dire tout ?

— Dites.

— Eh bien ! donnez-moi votre main.

— La voici.

Le chevalier la porta à ses lèvres. La baronne lit un mouvement. Alors M. d'Jlo détacha un billet de mille livres d'un paquet de billet qui se trouvaient sur la cheminée et le déposa dans l'escarcelle de la quêteuse.

— Pour les pauvres, dit-il.

— Continuez,répondit madame d'Ange en souriant.

— Baronne, on n'est heureux que par le cœur.

— Vous dites?

— Je dis qu'en dehors des joies du cœur, il n'y a rien de réel en ce monde.

— Vous raillez.

— N'est-ce pas ce que vous disiez l'autre jour ?

— Oui, mais...

— Eh bien, je le répète. Voyons, baronne, est-ce la charité seule qui vous amène ici?

— Et pourquoi viendrais-je ?

— Vous rougissez.

— Vous me dites des choses si étranges !

— Vous m'avez permis de tout vous dire.

— Jusqu'à un certain point.

— Alors je ne dis plus rien ; et cependant...

— Cependant?

— Je vous aurais dit des choses bien intéressantes.. .

— Sur le cœur?

— Oui.

— Vous n'en avez pas.

— Aimez-vous quelqu'un, madame?

— Personne.

— A quoi vous servent alors votre beauté, votre jeunesse et votre cœur?

— Je n'aimerai que si l'on m'aime.

— Et si je vous disais que je vous aime, baronne?

— Je ne vous croirais pas.

— Qu'il faut que votre amour m'appartienne ?

— Chevalier !...

— Pour les pauvres, dit une seconde fois M. d'Ilq en déposant une seconde offrande.

— Vous avez une bizarre façon de faire la charité!

— Qu'importe, pourvu queles pauvres enprofitent?

— Vous disiez donc?...

— Vous voyez que vous y revenez de vous-même, madame. Je disais, continua le chevalier en se mettant aux genoux de madame d'Ange, je disais que si vous ne m'aimez, je ne sais que devenir; que j'ai rêvé avec vous, baronne, l'avenir le plus charmxant, le bonheur le plus complet. Vous êtes jeune, je le suis; vous êtes libre, et moi je ne demande qu'à faire de ma liberté un esclavage éternel à votre profit. Voyons, madame, laissez-vous persuader. La vie est si courte •' avons-nous le droit de perdre du temps à douter et à craindre ? Croyons plutôt tout de suite, ce sera autant de gagné sur le sort jaloux. Quelles preuves d'amour voulez-vous que je vous donne? Vous offrirai-je ma vie? Quel présent banal! et quoi de plus facile que de donner sa vie à la personne qu'on aime ? C'est cependant ce que tous les amants offrent en pareil cas ; mais disposez de moi selon votre fantaisie, je ne verrai que par vos yeux, je ne

penserai que par votre esprit, je serai votre esclave, votre reflet, cette chose maniable et obéissante que toutefemme comme vous abesoin d'avoir auprès d'elle. Ces paroles avaient été dites d'une voix si entraînante, avec une émotion apparente si inattendue, qu'un instant la baronne crut le chevalier fou.

— C'est vous qui parlez ainsi ? lui dit-elle.

— C'est moi, baronne.

— EL c'est à moi que vous parlez?

— A vous-même. Ne sont-ce pas là les paroles que vous préférez entendre au lieu de celles que je disais l'autre jour ?

— Et si j'étais assez faible pour vous croire ?

— Oh! alors, il serait l'homme le plus heureux du monde.

— Qui, il?

Et cette fois madame d'Ange pensa réellement que le chevalier n'avait plus son sens commun.

— Julien, répondit tranquillement M. d'Ilo.

— Comment, Julien ?

— Oui, c'est lui qui vous parle par ma ^oix.

— Je ne comprends plus.

— Julien vous aime, madame.

— Qui vous l'a dit?

— Lui, qui est venu m'annoncer votre visite hier,

et comme il n'ose vous avouer son amour, je vous l'ai avoué pour lui.

La baronne se leva rougissante «et dédaigneuse.

— C'est presque une lâcheté que vous venez de faire là, monsieur.

— Au nom des pauvres, écoutez-moi, madame.

Et le chevalier, prenant le reste des billets auxquels il avait déjà puisé deux fois, les envoya rejoindre les autres.

Une larn^e brillait dans les yeux de la baronne. Le chevalier détourna un instant les yeux pour ne pas la voir.

— Oui, j'ai été bien imprudente, murmura madame d'Ange, mais je crois que la punition aura dépassé la faute. Une pareille insulte à une femme qui ne vous a rien fait, monsieur, c'est plus qu'un manque de cœur, c'est une preuve de cruauté.

Ecoutez-moi, madame, et vous m'excuserez. Vous savez quel homme je suis, je vous l'ai dit ; ma conduite chez la marquise l'a prouvé. Insensible à tous les sentiments communs à l'humanité, je suis incapable de ressentir l'amour et ne tiens pas à l'inspirer. De toutes les personnes que j'ai vues depuis que je suis en cetétat.vous êtes la seule pour qui j'ai ressenti une impression à laquelle ma position exceptionnelle

ne saurait trouver une véritable signification. Quoi qu'il en soit, bien loin de vouloir vous faire de la peine, j'essayerais au contraire de vous en épargner une, si cela était en mon pouvoir. C'est tout ce qu'on peut me demander. Or, je vous vois menacée d'un grand danger, madame.

— D'un danger?

— De celui de m'aimer.

— De vous aimer I

— Oui, je le répèle. La raison qui vous amène chez moi, — votre rougeur m'en a fait la confidence au début de votre visite, — n'est pas puisée dans la charité seule. Après ce qui s'est passé entre nous et devant vous à la campagne, il vous est venu cette curiosité, mêlée d'un peu de dépit, de vous amuser il triompher de cet homme sans cœur qu'on appelle le chevalier d'IIo. C'est là une distraction comme une autre pour une femme inoccupée dont la puissance est incontestable. Puis, quand vous auriez remporté ce petit triomphe, vous laisseriez le chevalier se désespérer un peu, beaucoup même, si c'est possible, bien sûre à votre tour de rester insensible à ses prières, comme il est resté insensible à des galanteries qui n'avaient pour élément qu'un pari à gagner. C'était là jouer un jeu dangereux, madame, en vous

habituant à une lutte où j'aurais toujours triomphé, et où votre cœur, pris entre votre amour-propre et mon indifférence, eût fini par tomber esclave de ma fantaisie. Heureusement, je ne l'ai pas voulu, et pour vous-même, pour vous seule, je vous ai détrompée tout de suite, et comme vous venez ici chercher des expressions de tendresse et de dévouement, je vous ai parlé comme un homme qui aime, seulement au nom d'un autre que moi. Vous voici maintenant, madame, sur la route que votre cœur a tout intérêt à suivre. Julien vous aime; essayez de l'aimer, et si le cœur a réellement encore des joies en ce monde, profitez-en ensemble, vous deux qui les méritez si bien.

— Merci, monsieur le chevalier, de Tintérêt que vous prenez à mon repos, à mon bonheur même, et des moyens que vous avez trouvés de me l'assurer. Cela me flatte d'autant plus que vous ne faites pas métier de sympathie et que vous n'avez certainement fait pour personne ce que vous faites pour moi. La vérité est que j'aurais voulu triompher de voti'e indifférence de parti pris, mais non pour une simple satisfaction d'amour-propre. Sans orgueil, je me crois au-dessus d'aussi étroites ambitions. C'est le propre des femmes de risquer des luttes dans le

genre de celle que je venais chercherici. Mais j'avais moi, un motif sérieux; je voulais persuader voire scaplicisme et faire retourner vers moi le bonheur queje tentais de vous faire connaître. Vous appellerez encore cela de l'égoïsme, soii! Je vous dirai cependant que le sentiment que j'éprouvais pour vous et qui est né rapidement, à mon insu, est plus noble et plus élevé. C'est le sentiment qu'inspirent toujours à une femme le spectacle d'un grand courage comme celui dont vous avez fait preuve, la communication d'une haute intelligence comme celle que vous avez montrée, quand bien même ce courage ne résulterait que de l'absence du cœur, quand bien même celte intelligence s'appliquerait à des sophismes misanthropiques. Je n'aime pas monsieur de Montidy, je ne l'aimerai jamais ; je ne soupçonnais pas qu'il m'aimât. Quant à vous, chevalier, un jour vous viendrez à d'antres idées ; vous êtes trop jeune pour couserver éternellement l'insensibilité dont vous vous parez peut-être un peut trop. L'âme a ses saisons et elle ne peut être dépouillée et déserte qu'à la conditon d'avoir fleuri ; rien ne peut mourir là où rien n'a vécu. Vous m'aimerez, jel'espère, je vous le souhaite, il le faut. Dieu veuille peur vous alors que la

femme qui aura opéré ce miracle de transformation

soit digne d'être aimée et ne vous fasse pas souffrir ce que peut faire souffrir l'indifférence ! Je vous remercie pour mes pauvres, qui auront toujours gagné quelque chose à cette visite. Adieu, chevalier; soyez heureux, dans quelques sens que vous compreniez le bonheur.

Là-dessus, madame d'Ange tendit la main à M. d'Ilo, et avant qu'il eût le temps de lui répondre, elle avait quitté la maison.

Deux heures après cette conversation, le chevalier était encore assis, pensif, devant son feu. Les mots qu'il avait entendus bourdonnaieut autour de sa tête comme ces moucherons au vol circulaire qu'on enentend et qu'on ne peut saisir. En effet, il trouvait bien un sens nouveau à ces paroles nouvelles, mais il eût été impuissant à le fixer dans son esprit et à l'analyser complètement. Il lui manquait, pour en avoir la véritable traduction, cette intelligence que seul le cœur peut donner. Toujours est-il qu'en le quittant, la baronne avait laissé en luiqiielquechose d'inaccoutumé, comme un germe qui, tombé en une terre inculte, tenterait d'éclore, et dont celte terre sentirait le travail inutile la remuer légèrement.

M. d'Ilo sortit de chez lui ; on eût dit qu'il avait besoin do se distraire. Il olln voir.Tulion, à qui. lui.

sceptique, il n'eut pas le courage d'annoncer qu'il ne seiait jamais aimé de madame d'Ange; il alla voir Valenlin, et lui, l'indifférent, il chercliail en cliemin des mots propres aie consoler un peu.

Quel fut son étonnement, à cetiiomnie qui ne s'étonnait de rien, quand en entrant dans l'antichambre de Valentin, il entendit des chants, des rires et des chocs de verres I

— N'est-ce plus ici que Valentin demeure? demanda-t-il au valet.

— Si, monsieur.

— Qui fait donc ce bruit ?

— Lui et ses amis.

— N'avail-il donc pas un grand chagrin ?

— Oui, monsieur, hier.

— Hier, répéta le chevalieren regardant l'homme qui venait de lui faire celte réponse, dont le dernier mot renfermait toute une bibliothèque de philosophie. Hier ! Qu'est-ce donc que la douleur pour qu'elle meure entre hier et aujourd'hui ? Et il s'éloigna.

— Monsieur le chevalier n'entre pas?

— Non, je ne suis pas assez gai pour le chagrin de votre maître.

Aloi's M. d'Ilo rentra chez lui. Dans l'état indescrii)tible oii il était, la solitude lui parut être ce qu'il

y avait de mieux. Il s'enferma, consigna sa porte et se mit à lire. Une partie de la nuit se passa ainsi, dans le silence d'une méditation dont la cause et le but s'approchaient de temps en temps visibles et palpables comme ces apparitions fantasmagoriques dont on amuse les enfants, mais s'éloignant comme elles et rentrant dans les ténèbres quand l'esprit du chevalier les voulait retenir. Bref, le lendemain, dès l'aube, il était réveillé, lui qui dormait toujours jusqu'à dix heures, et comme le soleil se levait rouge et or dans un ciel transparent comme du cristal bleu, il descendit dans son jardin pour aspirer l'air matinal et mêler un peu de nature fraîche à un rêve tout différent de celui qu'il avait fait la nuit précédente, rêve dans lequel plusieurs fois le doux visage de la baronne lui était apparu. Le chevalier fit deux ou trois tours dans son jardin, mais en évitant constamment de porter les yeux vers la place où son cœur était enterré. Il sentait bien que quelque chose l'attirait de ce côté, mais il luttait encore avant de se rendre. La désolation de l'hiver continuait; pas la moindre végétation nouvelle dans ce jardin épuisé. M. d'Ilo s'assit un instant sur un banc de gazon jadis vert, rouillé maintenant, et laissa ses regards se promener au hasard autour de lui. Le

hasard sait bien ce qu'il fait, et les regards du jeune homme, après avoir ricoché d'un tronc à l'autre, se fixèrent tout à eoup entre les arbres qui formaient comme une grille devant lui, sur une touffe d'herbe d'un vert un peu tendre, connu du printemps seul, et qu'étoilaient de petites Heurs roses et blanches écloses la veille et légèrement agitées par le vent d'hiver.

— C'est curieux, murmura !\I. d'Ilo, et il marcha dans la direction de ces Heurs.

Or, à l'endroit où ces fleurs étaient venues, la terre avait été fraîchement retournée; en un mot, ces Heurs étaient écloses au-dessus du cofïret d'argent qui contenait le cœur du chevalier, et quand il s'en approcha, un oiseau se mit à clianter sans s'effrayer de la présence d'un homme.

Il sembla à M. d'ilo que la terre tournait autour de lui. Il n'était pas bien sûr d'avoir vu, d'avoir entendu ; il passa la main sur ses yeux et regarda de nouveau.

Les fleurs étaient toujours là, et c'étaient les seules du jardin. Le chevalier se pencha vers ces Heurs et il vit distinctement dessus une goutte de rosée brillant comme un diamant. Pourquoi cette goutte d'eau

lui rappela-t-elle cette larme qu'il avait vue la veille

mouiller les yeux de la baronne? Nous !ie saurions le dire; ce que nous savons, c'est que M. d'Ilo s'agenouilla devant ces fleurs, les cueillit une à une avec la plus grande précaution, les coucha dans sa main avec le plus grand soin pour ne leur rien faire perdre de leur senteur ni de leur éclat, et que les ayant déposées ensuite dans une boîte d'émail, il mit cette boîte sous enveloppe et l'envoya de sa part à la baronne d'Ange en se disant :

-— Pauvre femme ! je lui dois bien cela.

La baronne répondit :

« Venez tout de suite me voir, chevalier, et m'expliquer le souvenir que je recois de vous. J'ai peur de me tromper si je crois trop vite ce que mon cœur me dit. »

Une demi-heure après, M. d'Ilo était chez la baronne.

— C'est vous qui m'avez envoyé ces fleurs?

— Oui, baronne.

— Et pourquoi ?

— Parce que j'ai idée que c'est vous qui les avez fait naître.

— Comment cela ?

— Avec les paroles que vous m'avez dites hier, avec une larme que vous avez versée.

— il I -

— Où donc ont poussé ces Heurs ?

Le chevalier raconta tout ce qui s'était passé depuis deux jours.

La baronne poussa un cri de joie.

— C'est un conseil de la Providence, clievalier, dit-elle; vous voyez qu'il peut germer quelque chose dans le cœur le plus isolé, le plus aride, le plus enseveli. Ces Heurs écioses de cette façon sont l'emblème visible des joies dans lesquelles votre cœur peut lleurir encore. Allons, courage, chevalier, vous êtes jeune. Pour une douleur que vous avez eue, faut-il enterrer votre jeunesse? Il y a du bonheur dans la vie; reprenez votre cœur, croyez, aimez, vous serez heureux, c'est moi qui vous le dis, c'est moi qui m'en charge ; le voulez-vous? Depuis hier vous êtes tout autre, dites-vous ; c'est le besoin de pleurer, de rire, de souiïrir et d'être joyeux comme tout le monde qui s'empare de vous; c'est le besoin enfin de A ivre dans les conditions humaines que Dieu tôt ou tard nous punit d'avoir voulu éviter. Voyons, mon ami, croyez-moi: quel intérêt aurais-je à vous tromper? Que faut-il vous dire ? Je vous aimel Est-ce assez? Reprenez votre cœur et vous verrez comme ce mot vous rendra heureux; car je suis jeune, car je suis Ijelle, cai'je vousainie réellement.

Le chevalier était comme étourdi ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la baronne disposait déjà de la •plus grande partie de sa volonté.

— Ce ne sont plus les fleurs seules qu'il faut cueillir, lui dit-elle; il faut que votre cœur rentre en vous. Allez, je vous attends ici en priant. Revenez me dire que vous m'aimez, et l'avenir nous appartiendra.

Les yeux dilatés, agité de mouvements nerveux, semblable à une machine, le chevalier quitta la maison de la baronne et se rendit chez lui. Arrivé dans son jardin, oi^i il ordonna qu'on le laissât seul, il se mit à creuser la terre avec ses mains jusqu'à ce que ses ongles se heurtassent aux ciselures du coffret. Alors il le prit, l'emporta dans sa chambre, s'y enferma, et le considéra longtemps sans oser l'ouvrir. Enfin il en fît sauter le couvercle, et s'ouvrant lui-même la poitrine de ses deux mains fiévreuses, il y plongea son cœur en s'écriant :

— Rentre doncdans mon sein, puisqu'elle le veut! La secousse fut étrange, et le jeune homme n'eut

que le temps de comprimer sa poitrine dans ses mains pour empêcher son cœur de bondir hors de lui; mais un instant après il lui sembla que tout clianoeait d'aspect. Il se mita rire d'un rire nerveux,

et ses yeux s'emplirent de larmes abondantes qui roulaient autour de lui comme l'eau d'une source. Il crut qu'il allait mourir. Il n'eut que le temps d'ouvrir sa porte et d'appeler son domestique, qui accourut aussitôt.

— Qu'arrive-t-ilà monsieur le che\^alier? demanda cet homme en voyant l'état où était son maître.

— Rien, mon ami, sinon que je suis bien heureux! Tu m'es dévoué, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur le chevalier.

— Tu m'aimes? •

— Monsieur le chevalier le sait bien.

— C'est que, vois-tu, maintenant, fit M. d'Ilo respirant à peine, j'ai besoin d'être aimé! car moi, j'aime tout le monde !

Et prenant son domestique dans ses bras, il l'embrassa de toutes ses forces.

— Que c'est bon d'embrasser quelqu'un ! s'écriat-il.

— Mais, monsieur, vous avez perdu la tête !

— Eh non! j'ai retrouvé mon cœur.

Et là-dessus, le chevalier quitta sa chambre et se mit à courir comme un collégien échappé dans le chemin qui menait chez la baronne.

Son domestique ne comprenant rien à ce qui se

passait, et craignant qu'il ne lui arrivât un malheur, se mit à sa poursuite; mais si bien qu'il courût, son maître courait mieux que lui.

Arrivé à cent pas de la maison de madame d'Ange, notre héros trouva un rassemblement de commères en émoi quiobstruaientlarue. Au milieu du rassemblement, une voiture était arrêtée, et deux voix dominaient le bruit général.

— C'est votre faute 1 vous êtes un gueux! disait une voix de vieille femme éplorée.

— Il fallait le garder chez vous, répondait la voix du cocher.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda le chevalier avec intérêt.

— C'est ce butor-là qui a écrasé la patte à mon chien, répondit la vieille femme, et en même temps elle montrait à monsieur d'Ilo son chien qu'elle tenait dans ses bras, hurlant, malgré les caresses qu'elle lui faisait. La patte de l'animal pendait tout ensanglantée.

A cette vue, le chevalier pâlit, poussa un grand cri et tomba à la renverse. Il était évanoui.

Son domestique arriva pour le recevoir au moment où il tombait et le fit transporter chez lui sans qu'il eût repris connaissance.

Il envoya cherclier le médecin, qui ayant examine le malade, hocha significativement latête.

A peine le chevalier eut-il rouvert les yeux qu'il ordonna qu'on allât chercher la baronne. Le médecin avait entendu cet ordre.

—Que TOUS est-il arrivé ? demanda-t-il au malade;

M. d'Ilo lui raconta qu'ayant vu un chien blessé, il s'était trouvé mal.

— Pas autre chose? demanda le médecin.

— Non.

— D'où souffrez-vous?

— Du cœur.

— Vous êtes très-sensible sans doute?

— 11 paraît. Est-ce que je suis dangereusement malade ?

— Non. Quelle est cette personne que vous attendez ?

— l.'ne femme.

— Que vous aimez ?

— Oh ! oui, docteur.

-— Bien. Reposez-vous un peu jusqu'à ce qu'elle arrive.

Le médecin quitta la chambre et se mit à attendre dans la salle par où la baronne devait passer. Rlle ])nnit bientôt toute paie et tonte afritée.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

-—Vous aimez le chevalier, madame ? lui dit le docteur.

— Oui, monsieur.

— Vous le connaissez depuis longtemps ?

— Pourquoi ces questions ?

— C'est qu'il a dû y avoir dans la vie du chevalier quelque chose d'extraordinaire. La vue d'un chien blessé, si sensible qu'on soit, ne cause pas ordinairement une maladie comme celle dont il est atteint.

— Il est donc bien malade ?

— Répondez-moi, madame. Savez-vous quelque particularité de la vie de monsieur d'Ilo?

— Oui, monsieur.

Et la baronne raconta en quelques mots l'histoire du chevalier.

— Eh bien, madame, fit le docteur d'une voix grave, je ne puis pas vous laisser entrer chez le chevalier.

— Pourquoi, grand Dieu !

— Parce que ce M. Valentin lui a rendu son cœur, c'est vrai, maisil lelui a rendu dans l'état d'un cœur qui a trop souffert. Le chevalier a un anévrysme, et la première émotion qu'il aura maintenant le tuera sur le coup.

— Mon Dieu ! je suis maudite ! s'écria la baronne. En ce moment, on entendit la voix affaiblie du

chevalier, qui disait :

— Vous êtes là, je vous ai entendue, baronne ! Venez, je vous en supplie !

11 n'y a pas de forces humaines qui puissent re-* tenir une femme qui s'entend appeler ainsi par l'homme aimé.

Elle ouvrit la porte et courut au lit du malade.

Le chevalier étendit les bras vers elle en s'écriant :

— Que vous êtes bonne ! Puis sa figure s'éclaira d'un sourire céleste, et il retomba la lêie sur l'oreiller avec un soupir d'ineffable joie en murmurant : Pauvre petit chien !

— Que vous avais-je dit, madame ! fit le docteur en posant la main de la baronne sur le cœur du chevalier.

En effet, ce cœur étrange avait cessé de battre, et l'on eut dit cependant que le chevalier n'était qu'endormi, tantsa figure était calme, tant elle rayonnait de bonheur et de sérénité !

Maintenant la baronne est une vieille femme aux ciieveux blancs, quelque peu paralytique, mais gracieuse encore, et qui, en montrant dans une boîte d'argent quelques fleurs séchées, raconte à qui veut

l'entendre l'histoire que vous venez de lire. Tl est vrai qu'on la dit un peu folle cette pauvre baronne. Cette folie date, dit-on, de sa jeunesse et d'une grande peine de cœur. Comme complément à cette histoire qu'elle raconte avec la plus grande lucidité, elle ajoute ces mots :

— Ainsi sera-t-il de tous ceux qui voudront intervertir Tordre de la nature et changer les volontés de Dieu. Si Dieu avait pensé que les hommes dussent avoir deux cœurs ou n'en point avoir du tout, il l'aurait aussi bien fait que d'en donner un à chaque liomme. Ce que Dieu fait est bien fait.

Ce qui ne me paraît pas trop fou pour une folle.

LE

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