‹ Contes et nouvellesChapitre 6 sur 7 · MEMORANDUM · texte numérisé non relu

MEMORANDUM

* Epoux Suteau contre André.

t S'écrier : Ehl messieurs, que fera de cette fortune le t prétendu héritier, si vous la lui laissez? Il la jettera en proie « au jeu, dont il est, etc., etc. »

« Vous perdez sans sourciller , dit à André l'huissier de la rue Quincampoix, qui s'était rapproché de lui.

— Monsieur, dit André, c'est au moins un argent que vous ne me prendrez pas. »

Il se dirigea vers la porte.

« Eh quoi ! vous partez? dit gracieusement Mme Lenoir.

— Oui, madame ; je vous remercie de votre invitation ; votre soirée était délicieuse. »

Il pleuvait, et André, arrivé sous le péristyle, se félicitait d'avoir gardé la citadine qui l'avait amené, lorsqu'il reconnut, descendant derrière lui, l'avoué qui l'avait interpellé.

« Voilà un mauvais temps, dit l'avoué, mais je demeure à deux pas, et, d'ailleurs, on ne peut garder une voiture toute la soirée. Si vous voulez traverser la rue avec moi , je vous prêterai ensuite mon parapluie. »

André n'osa pas dire qu'il avait une voiture; ce luxe, presque hostile, eût augmenté la fureur des poursuites de l'avoué. Il marcha dans l'eau avec ses souliers minces, et ce

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ne fut qu'après avoir enfermé l'avoué chez lui qu'il revint prendre sa citadine.

Le lendemain il était enrhumé.

Le surlendemain, il alla voir M - Lenoir, qui le reçut froidement, et éluda toute occasion de reparler de leur affaire.

Un soir André dit à Rose :

« Ma chère enfant , il faut que je vous parle sérieusement. Si nous nous étions trouvés réunis par un de ces amours qui sont toute la vie, qui mettent ceux qui les éprouvent à l'abri de tout malheur, qui ne les séparent pas, je vous dirais: « Chère Rose, je suis ruiné; j'ai perdu mon procès; je n'ai « plus de ressources. Je ne veux pas être le parasite de ceux « qui ont été les miens quand j'avais de l'argent. Je ne me « sens pas le courage de redevenir clerc dans une étude, ni « de passer pauvre, honteux ,mal vêtu, devant mes émules de « folies et de dépenses, qui n'en sont pas encore où j'en suis. « De ma fortune, il me reste une petite bicoque en Normandie, « une sorte de chaumière , composée de quatre chamb es et « entourée de pommiers. C'est ce que vous m'avez qnelque- « fois entendu appeler en riant mon château de Roberchon. « Je vais vendre les meubles qui garnissent encore cet appar- « tement autrefois si somptueux. J'ai une petite valeur à « escompter. Je partirai avec mille francs; avec mille francs a on vit presque un an là-bas. Pendant cette année, je trou- « verai bien moyen de gagner mille autres francs Nous vivrons « seuls, loin du monde, loin des souvenirs. * Mais, chère enfant, notre liaison n'a été qu'une association de gaieté , d'insouciance, de plaisirs. Je n'ai plus ni gaieté ni insouciance ; je n'ai plus surtout de plaisirs à vous offrir. Il faut nous dire adieu. Vous êtes jeune et belle, la fortune et les plaisirs ne vous manqueront pas. »

Rose avait écouté les paroles d'André avec stupéfaction. Elle mit sa tête dans ses mains, resta quelque temps silencieuse ; puis lui dit :

« Vous ne m'aimez pas, André; mais moi, je vous aime et

je ne vous quitterai pas. Je partirai avec vous; je serai châtelaine du château de Roberchon. Félicitons-nous, nous avons joui des plawrs , qui ne nous abandonnent qu'au moment où nous allions les abandonner par dégoût et par ennui. J'ai quelques bijoux, dont le prix payera notre voyage et notre installation dans votre château, qui a sans doute besoin de réparations. Si toutefois le vent ne Ta pas emporté tout entier, il est possible qu'une chèvre en ait brouté la toiture. Il y aurait sans doute une foule d'excellentes raisons à me donner contre cette résolution ; mais tout doit céder à ceci : Je vous aime et ne vous quitterai pas. Malgré vos soins ingénieux pour me cacher le dérangement de vos affaires, malgré la touchante bonté qui vous en a fait souffrir seul, sans m' associer à vos privations, il y a longtemps déjà que j'ai tout deviné : ainsi ma résignation n'est pas un élan, un mouvement irréfléchi dont je ne tarderai pas à me repentir; c'est une pensée mûrie et arrêtée longtemps avant aujourd'hui. »

ce que coûtent 285 francs , outre une valeur de 300 francs.

c M. Lenoble?

— Monsieur, il n'est pas levé..

— Pensez-vous qu'il tarde beaucoup.

— Voilà plusieurs personnes qui l'attendent, si monsieur veut faire de même. »

Et André entra dans une salle à manger, dallée de carreaux noirs et blancs , servant d'antichambre, où se trouvaient, en effet, trois personnages qui passaient le temps de leur mieux, en attendant que M. Lenoble fût visible. L'un se promenait en long et en large , s'exerçant à ne marcher que sur les dalles noires. Un autre regardait les quatre gravures hétérogènes qui ornaient la salle à manger : l'Enlèvement d'Europe, le Soldat

laboureur, une Vierge à la chaise et le Coucher de la mariée. Quand il avait fait le tour, il recommençait. Le troisième était assis, et jouait à peu près la scène du Bouffe et du Tailleur, où un personnage, voulant se préparer et une discussion importante , fait seul une répétition , joue son rôle et celui de son interlocuteur, s'adresse à lui-même des objections, que luimême réfute victorieusement.

« Monsieur, vous avez une fille?

— . Parbleu ! monsieur, je le sais bien.

— Monsieur, elle est douce et gentille.

— Monsieur, cela ne vous fait rien. »

Ce brave homme paraissait avoir à demander à M. Lenoble un service qu'il lui importait beaucoup d'obtenir. On distinguait parfois quelques-uns des mots qu'il marmottait , surtout les paroles prêtées à M. Lenoble , supposé récalcitrant et partant d'une voix impérieuse et plus haute que la sienne, toujours humble et suppliante

<c II m'est impossible d'accorder un nouveau délai.

— Mais, monsieur.

— Je comprends votre position , mais j'ai besoin de mes fonds

Et d'ailleurs, qui me garantira votre exactitude?

— Monsieur, ma parole.

— Vous me l'aviez donnée.

— C'est vrai, mais des circonstances...

— Elles peuvent se représenter.

— Alors... »

A ce moment on annonça que M. Lenoble était dans son cabinet. L'homme au dialogue, le premier arrivé, entra d'abord.

Il resta près d'une demi-heure et sortit radieux. Sans doute il avait obtenu ce qu'il demandait.

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C'était au tour de celui qui se promenait. Un quart d'heure après, M. Lenoble parut en le reconduisant.

c Messieurs, dit-il à André et à l'admirateur, des gravures, je suis désolé, mais je suis obligé de sortir; il m'est impossible de vous recevoir aujourd'hui. Demain je vais à la campagne, je ne reviens qu'après-demain soir; le jour d'après je déjeune en ville; c'est donc seulement le jour suivant que je pourrai causer avec vous.

— Mais, mon cher monsieur Lenoble, dit André, c'est la quatrième fois que je reviens.

— J'en suis vraiment désolé, mais impossible autrement. A samedi donc, messieurs; je vous salue bien. »

André fut exact; il attendit une heure et demie et fut admis auprès de M. Lenoble.

c Mon cher monsieur André, je suis désolé de vous avoir fait attendre ; mais j'ai tant d'affaires. Je suis tous les matins assiégé comme vous l'avez vu. Il y a bien longtemps que l'on ne vous a rencontré. Avez- vous donc été à la campagne? Ah! vous êtes chasseur. Je ne chasse pas, mais mon grand-père était grand chasseur.' Mon oncle, feu le mari de ma tante Laure, qui demeure avec moi, était aussi un chasseur renommé. Je me rappelle une histoire que je ne crois pas vous avoir racontée.... »

Quand André avait fait le calcul de ses ressources, il avait dit : « Un billet de 300 francs que je ferai escompter par Lenoble. Ci 300 francs, s Mais, au moment de faire la proposition d'escompter le billet, il commençait à apercevoir une partie des objections que Lenoble pouvait lui faire, et, quoique Lenoble lui eût déjà raconté l'histoire de son oncle, il n'osa pas l'arrêter court, et se résigna à subir de nouveau la narration.

« Puis-je vous être bon à quelque chose? lui dit enfin M. Lenoble.

— C'est une bagatelle, dit André; un billet de 300 francs que vous m'obligerez de m 'escompter.

— Ah! dit Lenoble, je fais bien peu d'escompte mainte-

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nant; j'ai fait des pertes, le commerce va si mal.... Hier encore, j'ai fait des remboursements importants ; je n'ai pas du tout d'argent, j»

A ces paroles, André sentit au dedans de lui-même des bouillonnements d'indignation, de la lâcheté avec laquelle il avait écouté la vieille histoire de M. Lenoble.

« Cependant, ajouta celui-ci, je ne voudrais pas vous refuser, a

Un gros chat vint grimper, sur les genoux d'André. Le chat muait.

« Prenez garde, dit M. Lenoble, il va vous salir. *

Mais André avait repris avec l'espoir toute sa lâcheté ; il se prit à caresser le chat et fit un grand éloge de sa beauté et de la douceur de son poil.

« Mais pour le moment, je n'ai pas beaucoup d'argent. »

André repoussa le cbat.

« Revenez le 5, dans quatre jours, bous tâcherons de vous faire votre affaire. *

André allait se lever; M. Lenoble continua le dialogue.

« Que faites-vous? on dit que vous vivez avec une fille de théâtre. Vous avez tort, tous les honnêtes gens vous blâment. *

André se sentit rougir d'indignation contre M. Lenoble et contre lui-même; de personne il n'eût souffert de semblables questions, ni un blâme ainsi formulé. Il se contint en pensant que c'était la dernière fois qu'il aurait à subir de pareilles corvées.

c Après tout, continua M. Lenoble, j'ai été jeune aussi, c'est-à-dire jusqu'à vingt-deux ans; on la dit jolie; je l'ai vue un soir avec vous, elle m'a paru bien faite, ses hanches surtout ; mais sont-elles réelles? »

Et M. Lenoble entra dans des détails excessivement intimes au sujet de Rose.

André d'abord fit des réponses évasives et embarrassées, puis ne répondit plus. M. Lenoble changea alors de sujet; il

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lui demanda à quelle heure il rentrait, à quelle heure il se levait le matin, ce qu'il mangeait.

Enfin, il laissa aller le malheureux André; mais, sur le carré; il le rappela.

« Eh bien! dit-il, venez dîner avec nous le 5, sans façon, la fortune du pot. »

André se rappela que le 5 il devait mener Rose dîner à une campagne où il s'étaient rencontrés pour la première fois, et que probablement ils ne reverraient jamais. Néanmoins, il n'osa pas refuser l'invitation de M. Lenoble.

Celui-ci le rappela encore.

« A propos, votre ami *** vous donne quelquefois des billets de spectacle; ayez donc une loge pour le 5. »

Le 5, André envoya trop tard chez son ami, il ne put avoir de loge ; à quatre heures, il se décida à en payer une au bureau.

11 y avait à dtner M. et Mme Lenoble et leur tante, avec un grand monsieur qu'André ne connaissait pas.

Comme on se mettait à table, M. Lenoble dit à André tout haut :

ce J'ai votre affaire. Envoyez demain matin, entre huit et neuf heures, »

A table-, on parla de choses et d'autres. M. Lenoble avait de grandes prétentions à la prévision de l'avenir, et, pour plus de certitude dans ses prophéties, il ne les faisait jamais qu'après l'événement. C'est un procédé qui n'est pas très-rare, et au moyen duquel certaines personnes se sont fait la réputation de connaître parfaitement les hommes et les choses, et d'avoir le coup d'œil juste et infaillible. Voici, du reste, la recette de ces réputations :

Vous lisez sur un journal : <r La Russie a commencé les hostilités contre la Circassie. »

Très-bien. Jamais de votre vie vous n'avez parlé de la Russie, vous ne savez pas le moins du monde où est la Circassie; cependant vous dites à tout le monde : «t J'avais bien prédit que la Russie attaquerait la Circassie. »

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On vous*dit : « M. *** est mort à quatre-vingt-deux ans. »

Vous ne connaissez pas M. ***, et c'est seulement par l'annonce de sa mort que vous apprenez qu'il vivait. Vous répondez : oc Cela ne m'étonne pas ; j'avais toujours dit que ce gaillard-là passerait quatre-vingts ans. »

Quelquefois vous soutenez en face à votre interlocuteur que c'est précisément à lui que vous aviez dit la chose, vous précisez le jour, l'heure ; c'était à dtner, au Cufè de Paris, vous étiez auprès de Tony, vous aviez un habit bleu à boutons de métal. Et l'interlocuteur finit par croire que c'est lui qui manque de mémoire, ou que vous le prenez pour un autre auquel vous avez réellement parlé.

Mais jamais M. Lenoble n'avait eu une position plus avantageuse pour avoir prévu et prédit n'importe quoi, que celle que lui donnait la présence d'André et de sa situation, vis-à-vis de lui, d'obligé ne tenant pas encore le bienfait. Il est bon de remarquer que M. Lenoble, sous différents noms, prenait à André à peu près huit pour cent d'escompte; que c'était le taux légal dans sa plus large extension ; que c'était là une affaire sur laquelle M. Lenoble faisait un bénéfice, et que cela ne passait à l'état de service que parce qu'il plaisait à M. Lenoble de le prendre ainsi.

« Eh bienl dit M. Lenoble, *** a manqué. Je l'avais toujours prévu. Vous souvient-il, monsieur André, que je vous en ai parlé il y a un an ?

— Parfaitement, dit André, qui n'avait pas vu M. Lenoble depuis quinze mois.

— Quand on a un peu de tact et d'expérience, dit H. Lenoble, quand on est doué d'un jugement sain, d'un coup d'œil sûr, il est peu de choses qui peuvent étonner. Les choses les plus imprévues m'ont déjà depuis si longtemps frappé par leur nécessité , que je les considère comme accomplies avant qu'elles aient commencé à se manifester. Monsieur André peut dire que dès 1827 j'avais prévu les événements du mois de juillet 1830. »

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Et il regarda André pour attendre sa réponse.

« C'est vrai, dit André.

— Je ne le lui fai9 pas dire, » ajouta M. Lenoble.

On vint à parler de L'amitié.

« Pour moi, dit M. Lenoble, monsieur André sait que je suis obligeant. »

André s'inclina en signe d'assentiment.

c Eh bien! continua M. Lenoble, je n'ai jamais obligé que des ingrats. »

M. Lenoble ne disait pas que ses services ressemblaient en général à ceux qu'il rendait à André. La plupart des gens, même de ceux qui obligent réellement, font tomber les services de si haut sur la tête de leurs obligés, qu'ils les blessent presque toujours, et que non-seulement ils n'obtiennent pas de reconnaissance, mais qu'ils ne peuvent parvenir à se faire pardonner leurs bienfaits. La récompense d'un service doit être l'influence heureuse qu'il exerce sur celui qui le reçoit et la bienveillance facile qu'il en ressent. Je me défierais de ceux qui se débarrassent en paroles de la reconnaissance qu'ils ne veulent pas garder dans le cœur.

On se mit en route pour le théâtre. Le grand monsieur offrit le bras à Mme Lenoble, qui était une petite femme grasse, rose, assez ragoûtante ; et André fut obligé de se charger de la tante Laure. Il faisait beau, on n'était pas loin du théâtre ; on alla à pied.

André, préoccupé, comme on peut le penser, au moment de quitter Paris pour toujours et d'adopter une existence qui lui semblait encore un rêve, fut obligé de faire les honneurs de sa loge, que Mme Lenoble ne trouva pas assez de face. Il lui fallut dire à la tante Laure le nom de tous les acteurs, et répondre aux questions de M. Lenoble sur les intrigues et les aventures des actrices, lui qui jamais n'avait pu rester un acte entier sans sortir de sa loge, ou qui prenait le parti de s'endormir au fond.

IL avait même acquis à ce sujet une faculté digne d'envie.

Quand il voyait poindre une de ces scènes éternellement reproduites au théâtre , éternellement ennuyeuses , éternellement applaudies; quand on disait dans la tragédie:

Je te l'ai déjà dit et veux bien le redire , etc.

ou bien :

Te souvient-il encor la fameuse journée , etc.

ou dans la comédie, quand on approchait deux fauteuils; à la seule prévision du récit ou de la scène filée, il se penchait dans son coin et s'endormait profondément.

A la sortie il pleuvait à verse ; on prit un fiacre. M. Lenoble indiquait son adresse, quoique André demeurât plus près que lui du théâtre. ïl descendit avec sa femme et la tante Laure , et dit à André :

« Soyez assez bon, mon cher monsieur André, pour jeter monsieur chez lui en passant. A demain matin ; n'oubliez pas.

— Où demeurez-vous? dit André au grand monsieur.

— Rue des Trois-Couronnes. »

Il y avait une lieue un quart pour aller, autant pour revenir. André rentra chez lui à une heure et demie.

Le lendemain matin , André reçut de M. Lenoble 285 francs.

Jenny Mathieu à Emmeline Lenoir.

« Il y avait bien longtemps, ma chère Emmeline, que je n'avais reçu de lettre de toi , et plus d'une fois je t'ai accusée d'oublier, au milieu des plaisirs de Paris, de pauvres campagnards relégués dans une petite bourgade au bord de la mer. Je te remercie bien de ta lettre et de ce que tu m'y apprends.

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Je ne sais que dire en retour. Depuis un an et demi que j'ai quitté Paris, ma vie a été monotone et calme au delà de toute expression. Sais-tu qu'il y a un an et demi déjà écoulé depuis la soirée où' nous avons vu, chez ton père, ce beau jeune homme triste auquel ton père devait céder son étude , et que toi et moi supposions devoir être ton mari ? A propos de lui , il faut que je te parle d'une chose qui m'a bien frappée , il y a un an.

< Nous déjeunions dans la salle à manger, quand il entra tout à coup un grand chien fauve , qui vint s'installer au milieu de nous, et prit de la meilleure grâce quelques friandises que je lui donnai. Il avait l'œil vif et intelligent. Mon père, qui a chassé autrefois, l'admirait en connaisseur, et disait: « C'est un des plus beaux chiens que j'aie vus; il n'y en a c pas en France quatre comme lui ; » lorsque nous entendîmes un coup de sifflet aigu. Le chien laissa un os à demi rongé, se tourna vers* la porte, que l'on avait refermée, et voyant ouverte la fenêtre , qui heureusement n'est qu'à six ou sept pieds du sol , s'élança à -travers avec la légèreté d'une biche , et disparut. «

« A qui est ce chien? » demanda mon père au domestique qui nous servait.

c — C'est au marchand de canards.

t — Vient-il souvent?

« — Presque tous les jours.

<r — Vous*m'appellerez quand il sera là. »

« Trois ou quatre jours après, comme nous étions à déjeuner , on vint dire à mon père que le marchand de canards était à la cuisine. Il ordonna de le faire entrer.

<r A peine l'eus-je aperçu , qu'il me sembla que je l'avais déjà rencontré quelque part. C'était un grand jeune homme d'une trentaine d'années , hâlé par le vent et le soleil , s'exprimant parfaitement bien et éludant les questions de la façon la plus spirituelle ; tout ce qu'on put savoir de lui , c'est qu'il demeure à Trouville , qu'il habite une petite maison à lui ap-

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partenant , qu'il connaît dans les environs un étang couvert de canards sauvages , dans la saison froide ; que , pour suppléer à la chasse de l'hiver , il en a pris quelques-uns vivants qui commencent à lui faire une basse*cour assez nombreuse et lui permettent de faire son commerce en toute saison.

<r Vous n'êtes pas du pays?

<r — J'y suis né.

<r — Mais, à votre langage, on voit que vous avez reçu une « excellente éducation.

c — Je n'en suis pas. plus mauvais chasseur pour cela. » Il salua et se retira.

« Ce fut seulement après son départ que je réussis à me rappeler où je l'avais vu, et je le dis à mes parents , qui rirent beaucoup et m'appelèrent folle: Cependant , ces manières distinguées , le mystère dont il entoure sa vie passée , et surtout la similitude du nom , les rangea presque de mon avis. Nous apprîmes que le marchand de canards s'appelle André.

« Il est revenu quelquefois. Une fois, mon père a voulu le questionner; il s'en est allé, et a affecté depuis de ne pas même entrer dans la cuisine pour vendre ses canards. Depuis , nous ne nous en sommes plus occupés. » *

Xffl.

Emmeline Lenoir à Jenny Mathieu.

a Mon Dieu 1 quelle singulière chose , ma chère Jenny ! Quoi! c'est M. André que tu as retrouvé à Trouville. et dans une semblable situation 1 Quand tu Tas vu chez nous, il y avait déjà plusieurs années que je le connaissais. Dès lors, sa fortune avait subi , je le savais , une grave altération ; mais deux ans avant, c'était un des hommes les plus élégants de Paris. Il avait de beaux chevaux , et on le rencontrait partout, toujours brillant , toujours remarquable entre les autres, par

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sa bonne grâce et par an petit degré d'impertinence qui n'était pas très-désagréable. .

« Je t'avouerai , ma chère Jenny , que , sans être ce qu'on appelle amoureuse de M. André, je n'étais pas sans m 'occuper de lui , et d'ailleurs , il m'avait semblé , à diverses reprises, que ma famille avait des intentions sur lui , eTque lui-même faisait à moi quelque attention. Il n'a plus été question du mariage, ou plutôt il n'a jamais été question de ce mariage que j'avais peut-être rêvé. Je n'ai pas cru devoir en mourir de douleur; cela ne m'empêchera pas d'en épouser un autre, mais M. André ne me sera jamais tout à fait indifférent , et tout ce qui me rappelle son souvenir a pour moi quelque chose de doux et de triste à la fois.

<r Voilà , ma chère Jenny , ce qu'il faut que tu fasses pour moi. Il est évident que tu ne te trompes pas : M. André a quitté Paris , il y a quinze mois , et personne ne sait ce qu'il est devenu. Je savais, d'autre part , qu'il avait, en Normandie, une petite propriété qu'il appelait en riant son château de Roberchon.

« André est malheureux ; informe-toi de lui , donne-moi tous les détails que tu pourras te procurer; j'ai de l'argent à moi, nous le lui ferons parvenir secrètement.

« Je compte sur toi , ma bonne Jenny , pour l'exécution de ma commission et aussi pour la rapidité de cette exécution. »

Jenny Mathieu à Emmeline Lenoir.

€ Voici, ma chère Emmeline , tous les détails que j'ai pu obtenir. Us t'affligeront probablement; mais il n'eût servi à rien de te les cacher, et d'ailleurs c'aurait été priver de ton secours une personne qui en a bien besoin,

« Il y a presque un an et demi , un jeune homme vint visiter

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ne mauvaise maison, abandonnée depuis longtemps, située au ai lieu d'une petite prairie, formant avec elle une propriété contue sous le nom épigrammatique de château de Roberchon. La oiture était enfoncée, les portes hors des gonds. En quelques ours, des ouvriers eurent rendu la bicoque à peu près habitable, et le jeuae homme s'y installa avec une petite femme, eune et jolie, qu'il appelait Rose. Les voisina s'occupèrent )eaucoup d'eux pendant quelque temps. On ne tarda pas à 'apercevoir qu'ils étaient fort polis et fort obligeants. D'aileurs, c'était le moment de récolter les pommes et de faire le ïdre ; on cessa de songer à eux. Bientôt cependant on recommença à parler du voisin André : on le citait comme le neilleur chasseur du pays ; on le vit bientôt aller vendre le nbier qu'il tuait dans les communes environnantes. Ce qu'il nait surtout, c'étaient des oiseaux de passage, dont la chasse 3»t des plus fatigantes ; elle se fait l'hiver, la nuit, et à chaque instant il faut entrer dans l'eau jusqu'à la ceinture; c'était m rude métier pour un jeune homme accoutumé à toutes les lises et à toutes les élégances de la vie. Mais ce qui chagrinait le plus M. André, c'était son chien Black. Black est un :hien de plaine et de montagne, un pointer écossais, comme lit mon père, et ces chiens ne rapportent pas et n'aiment pas- Peau, surtout l'hiver. Le pauvre Black entraîné par l'amour de la chasse, par son attachement pour son maître, nageait néanmoins dans l'eau glacée pour aller chercher le gibier dans les endroits où André ne pouvait parvenir; car il évitait cette peine à son chien chaque fois que l'eau n'était pas trop profonde et qu'il y pouvait aller lui-même. Rose, quand ils rentraient, faisait un grand feu pour les réchauffer tous deux; elle les soignait, leur préparait leur dîner. Elle voulut, une fois qu'André était trop fatigué, aller vendre elle-même le gibier ; mais quelques expressions peu honnêtes qu'on lui adressa lui firent tant de peur, qu'elle n'osa plus recommencer.

« Dans les chasses , André avait fait connaissance avec quelques autres chasseurs qui, moins habiles tireurs que lui,

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l'enviaient tout en l'admirant. Un soir il en rencontra un qu'il n'avait pas vu depuis longtemps.

€ Ehl l'ami, lui dit André, avez-vousdonc été malade qu'on c ne vous rencontre plus ?

c — Non, dit l'autre, mais j'ai abandonné le métier de chien a que je faisais ; je ne suis plus chasseur, je suis contrebandier; < je risque, il esLyrai, quelques mois de prison (mais pour cela c il faudrait me prendre), et aussi la confiscation de marchanc dises qui ne sont pas à moi. Mais je gagne de l'argent, je c vis bien et je n'attrape plus de rhumatismes. Vous êtes c fort, vous êtes leste et bon coureur, vous devriez vous mettre a des nôtres, vous vous en trouveriez bien.

c — Je verrai, » répondit André, et il n'y pensa plus.

c Mais il ne tarda pas à sentir les premières atteintes de rhumatismes et de douleurs aiguës, que devait nécessairement lui donner une vie semblable. Rose lui donnait tous les soins possibles. Quelquefois elle lui disait: <r Je ne veux plus que c tu ailles à la chasse. » Mais elle se rendait à la nécessité, et André y retournait le lendemain. Il arriva, une nuit, qu'André ayant abattu un canard, Black ne voulut pas aller le chercher. André lui dit sévèrement : A l'eau! Black alla jusqu'au bord, regarda son maître d'un air suppliant, et se coucha à terre. André regarda où était tombé le gibier , il y avait trop d'eau pour qu'il pût lui-même aller le chercher : il se tourna vers son chien, et lui répéta avec colère : A Veaul

« Il arrive quelquefois que les meilleurs cœurs s'irritent contre la compassion qu'on leur inspire, ou plutôt contre l'impuissance qu'ils éprouvent de soulager le malheur qu'ils ont sous les yeuXé

c Blak entra dans l'eau et rapporta le canard ; mais il était saisi d'un tremblement convulsif qu'il garda jusqu'au retour ; en vain'on le réchauffa, on le frotta ; il trembla ainsi pendant deux jours, et le troisième jour au matin, il mourut.

c II n'y a que les malheureux qui sachent à quel point on peut aimer un chien.

« Je me rappelle , chère Emmeline, une époque où j'étais bien malheureuse et bien triste quand je pleurais, ma petite « Zoé, qui m'a bien fait pleurer à son tour quand elle est morte sur mes genoux, se montrait plus caressante que de coutume, et je baisais avec tendresse sa bonne petite tête soyeuse,

c Ce fut une grande tristesse dans la cabane, et, quand André vint ici vendre ses canards, comme notre domestique lui disait : c Black n'est pas avec vous? * il répondit : « II est mort. » Et il se prit à pleurer.

c Tous les jours André souffrait davantage de ses douleurs ; ce pauvre jeune homme était devenu pâle, et marchait quelquefois courbé comme un vieillard.

« Il rencontra le contrebandier : c Quand vous voudrez , dit-il, je serai des vôtres. »

c De ce jour, il fit la contrebande, gagnant plus d'argent avec autant de fatigues, mais avec des fatigues qui disparaissaient dans le sommeil, et n'amassaient pas sur lui des douleurs intolérables. On le revoyait quelquefois ici ; mais ce qu'il venait vendre, c'était du tabac, c'étaient des poteries anglaises, des dentelles, et il remportait toujours quelque chose pour Rose, un bonnet, un fichu , etc.

c Une fois, il fut pris, battu par les douaniers, et il passa quinze jours en prison. Il songea avec terreur que c'était par hasard qu'on ne l'avait pas retenu trois mois, et que, s'il était resté trois mois en prison, Rose serait morte de faim ; de ce jour, il ne sortit plus sans son fusil. En vain Rose le suppliait de n'en rien faire; elle craignait quelque malheur.

c Chère Rose, disait-il, il vaut mieux .que le malheur arrive c à eux qu'à moi ; je ne me laisserai plus prendre. »

« Une autre fois, il fut encore surpris par les douaniers; mais il les tint en respect en les couchant en joue. Un d'eux s'avança et lui tira un coup de fusil ; André courut à lui et le jeta à terre d'un coup de crosse, puis s'enfuit.

« Un soir, il faisait un temps magnifique; le soleil se couchait

sur la mer en face de Trouville ; tout l'horizon était d'une splendide couleur jaune; on voyait se dessiner en noir, comme des silhouettes, sur ce fond éclatant, les petits bâtiments des pêcheurs avec leurs voiles carrées. Rose avait voulu sortir et accompagner André.

c Tu connais Trouville; tu devais revenir y prendre des bains cette année, et je t'attends encore.

« Us arrivèrent sur la hauteur, à ce point du chemin deHonfleur où la route se sépare en deux, Tune 'se prolongeant encore avant de descendre à Trouville, l'autre descendant à Vierville, qui est comme un nid de mouettes au bord de la mer, et où il y a un poste de douane.

<r Nous sommes allées plus* d'une fois ensemble sur celle côte, où, de loin, par dessus des haies de houx épineux, on aperçoit la mer qui semble à l'horizon toucher le ciel abaissé sur elle.

c Tu te rappelles qu'à cet endroit il y a dans un mur de jardin une niche creusée, et dans cette niche une sainte Vierge.

c André avait les yeux fixés sur la mer et suivait du regard un petit navire plus étroit que les autres : c'était un contrebandier qui fuyait la terre après avoir abordé et enfoui dans le sable de la falaise, dans un endroit convenu, la cargaison qu'y devaient prendre André et ses compagnons.

c Maintenant, dit André à Àose, retourne chez nous, voilà « le jour tombé tout à fait; il faut que je me cache dans les c roches.

c — J'ai peur ce soir, dit Rose ; tu devrais rentrer avec moi : c nous avons encore de l'argent, tu te reposerais cette nuit.

c — Impossible, ma bonne Rose; on compte sur moi; vois- « tu, la mer est basse, il faut que je prenne ma route parc dessous la falaise ; adieu. *

c Rose essaya encore de le retenir, mais ce fut en vain. Il lui donna un baiser sur le front et descendit, non sur le chemin de Trouville ni sur celui de Vierville, mais à travers les champs et par-dessus les haies.

« Pour Rose, elle le suivit des yeux aussi longtemps qu'elle le put; puis elle se mit à genoux et adressa à la Vierge de la niche une fervente prière, après quoi elle retourna lentement chez elle, où , grâce à la fatigue de la promenade, elle ne tarda pas à s'endormir, en répétant sa prière à la Vierge :

c Sainte Marie, mère de Dieu, disait-elle, veillez sur lui; « sainte Marie, ayez pitié de moi ; je ne sais ce qui va lui arri- « ver, mais il va lui arriver quelque chose; mon Dieu, quede- « viendrais-je? que fait-il en ce moment? peut-être il se bat; « on le poursuit; on le frappe.... »

« Elle pleura longtemps , puis elle s'endormit d'épuisement. « Pendant ce temps, André se glissait à travers les roches à l'endroit du rendez-vous, en écoutant dans l'ombre le faible signal auquel se reconnaissaient les contrebandiers; tout à coup il s'arrêta et prêta l'oreille; c'était bien le signal, il répondit et se tint debout. 11 vit alors se dresser des têtes et des yeux briller; il entendit du bruit derrière et se retourna; il se levait aussi du monde derrière lui; cela faisait au moins quatre hommes, et ses compagnons n'étaient que deux. Il était trahi 1 A peine avait-il eu le temps de s'en apercevoir qu'il vit en même temps qu'on se rapprochait de lui. Il s'élança, renversa d'un coup de crosse un de ses agresseurs et prit la fuite. On lui tira deux coups de fusil qui le manquèrent , mais qui servirent de signal aux autres douaniers. André gravit la falaise par un chemin que personne n'avait jamais osé tenter. Arrivé en haut, il fut saisi par deux hommes armés auxquels il échappa par une secousse violente; puis il continua sa course par-dessus les haies , haletant , s'arrêtant par moments , écoutant, jusqu'au moment où il arriva à l'endroit où il avait quitté Rose, auprès de la niche de la Vierge. Là, il s'arrêta et arma son fusil. Les douaniers ne tardèrent pas à le rejoindre, et un furieux combat s'engagea dans la nuit; deux hommes furent tués, un des douaniers et André.

c Tout cela, chère Emmeline, s'est passé il n'y a pas plus de huit jours. La malheureuse Rose ne peut se consoler. Je 237 $

146 JOBISME.

suis allée la voir hier. J'ai laissé un peu d'argent chez elle, mais cela ne peut élre qu'un secours de quelques instants. Je lui ai parlé. C'est une bonne et douce fille, qui a maintenant au cœur un chagrin, pour toute sa vie. J'ai envie de la prendre auprès de moi. »

Dans une chambre élégante , au second étage d'une maison de la rue Caumartin, était nonchalamment assise , ou plutôt à demi couchée sur une causeuse , une femme encore jeune ; sa beauté était si bien dans tout son éclat, qu'elle ne pouvait que diminuer. Peut-être était-elle moins belle hier, mais à coup sûr elle sera moins belle demain; en arrangeant ses cheveux elle s'était trouvée bien , et elle avait soupiré ; elle avait songé à ces rêves d'amour de sa première jeunesse qui ne s'étaient pas réalisés, et qu'il ne serait bientôt plus temps d'essayer; elle sentait cette vague tristesse que l'on éprouve en voyant l'aube colorer les rideaux lorsqu'on n'a pu encore reposer, la nuit finie avant que les yeux se soient fermés. Un gros chat blanc frottait son dos soyeux sur ses pieds sans pouvoir attirer son attention.

Dans une chambre passablement en désordre , au quatrième étage d'une maison de la rue du Sentier, un jeune homme venait de mettre sa cravate ; il se trouvait bien et soupirait. Il songeait à ces rêves d'amour qui charmaient sa mansarde, et dont la réalisation semblait fuir devant lui. 11 n'y avait avec lui qu'une souris qui rongeait une botte sous une commode.

Mme L..., de son côté, se représentait l'homme qu'elle aurait aimé. Si le hasard le lui eût fait rencontrer, il aurait été grand, bien fait; sa figure, ombragée de cheveux noirs, aurait été noble et imposante, et elle lui eût désiré l'imagination d'un

poète et le cœur naïf d'un enfant.... l'esprit vif, mais sans empressement de le montrer.

Lucien songeait à la femme qu'il devait nécessairement rencontrer un jour ou un autre. Elle était petite et svelte > elle avait des yeux bleus et des cheveux blonds , quelque chose de voilé dans le regard et d'aérien dans la démarche , et dans le cœur cette conscience de faiblesse qui fait chercher un appui.

Si vous voulez connaître mes héros : Lucien était de moyenne taille; des cheveux d'un beau blond cendré., accompagnés d'une figure douce et avenante; il ne manquait pas d'une sorte d'esprit , mais c'était un esprit bruyant et forçant l'attention.

Mme L.... était grande, et d'une remarquable noblesse dans sa démarche ; elle avait alors cet embonpoint qui donne aux femmes une seconde beauté; ses yeux bruns avaient une singulière expression de puissance intellectuelle.

Mme L.... se leva et sonna sa femme de chambre, pour achever sa toilette. Lucien se leva, ne sonna pas parce qu'il ne serait venu personne , et termina lui-même les apprêts de son triomphe.

Mme L.... monta dans un fiacre avec sa mère.

Lucien monta seul dans un cabriolet.

Le fiacre et le cabriolet s'arrêtèrent en même temps devant une porte de la rue Saint-Honoré.

Dans le salon où le hasard réunissait Mme L.... et Lucien, la société était nombreuse. Le même hasard, ou un instinct secret, les rapprocha. Ils passèrent la soirée à parler du combat de Navarin, qui était alors récent, et ils se séparèrent fort préoccupés l'un de l'autre.

Mme L.... était, de tout le salon, la femme qui avait le plus et le mieux écouté Lucien.

Lucien était l'homme qui s'était montré le plus empressé auprès de Mme L....

Lucien chercha à rencontrer Mme L...; Mme L.... ne crut ^voir éviter Lucien.

Un mois après, Lucien écrivait :

« Enfin, je l'ai trouvée cette femme que j'avais si longtemps rêvée ! C'est bien vous dont mon imagination exaltée me présentait sans cesse la forme vague et incertaine. Il m'a semblé vous reconnaître la première fois que je vous ai vue, etc.

c Je vous ai vue et mon sort est fixé, etc.

« Je vous aime pour toute ma vie, etc. »

Deux mois plus tard, Mme L.... répondait :

« Enfin, je l'ai trouvé cet homme que j'avais si longtemps rêvé 1 C'est bien vous dont mon imagination exaltée me présentait sans cesse la forme vague et incertaine. Il m'a semblé vous reconnaître la première fois que je vous ai vu, etc. »

En quoi Lucien et Mme L.... mentaient autant l'un que l'autre. Mais Lucien mentait sciemment : cette femme lui semblait faire quelque attention à lui; il lui écrivait une lettre en lieux communs, comme il aurait écrit à toute autre.

Mme L.... était de bonne foi : l'amour que l'on éprouve est surtout en soi ; la personne aimée n'est que le prétexte. Elle voyait réellement en Lucien tout ce qu'elle lui disait.

La correspondance suivit le cours ordinaire. Lucien ne changeait rien à ses habitudes; l'amour de Mme L.... était simplement pour lui un plaisir de plus. Elle, au contraire, se concentrait tout entière dans sa passion ; tout ce qui n'était pas Lucien lui était odieux ; elle n'allait plus nulle part, ne recevait plus personne, et n'avait de bonheur que d'être seule, quand elle n'était pas avec lui.

Tout ce qu'il y avait de beau et de bon et de bien en elle, elle le réservait pour Lucien. Elle ne faisait de toilette que lorsqu'elle l'attendait.

11 lui serait venu à l'esprit le mot le plus spirituel, qu'elle ne l'aurait pas dit si Lucien n'eût pas été là. Tout ce qu'elle avait de cœur et d'âme lui devint tellement consacré, que les

gens qu'elle avait le plus aimés lui furent insupportables, et qu'elle se les aliéna entièrement.

Un jour elle écrivit à Lucien :

c Tout ce que les autres prennent de moi, fût-ce seulement une minute d'attention arrachée par la politesse, me semble un vol que Ton fait à vous, et encore plus à^moi qui suis si heureuse de me réserver tout entière pour vous. Les plaisirs du monde, les triomphes du salon, les conversations inutiles, bien plus, des* affections auxquelles je n'ai plus rien à donner, puisque je suis toute à vous , toute en vous, je veux échapper à tout cela. Sûre de votre amour, je ne regretterai rien p je ne veux plus m'exposer à être distraite de mon bonheur. Je vais me séparer du monde entier, ne plus voir personne, passer à vous attendre le temps où vous ne serez pas auprès de moi. Il m'importe peu que cet exil volontaire soit remarqué; je veux bien que Ton sache que je vous aime, je suis fière de mon amour; ce n'est qu'un amour vulgaire qui peut humilier, etc. »

Lucien fut effrayé ; cette femme qui lui donnait toute sa vie faisait peser sur lui une grande responsabilité. Lucien était un homme léger, coquet, sans enthousiasme, sans énergie, et que toute résolution forte, que toute action en dehors des actions communes étonnait, il ne dormit pas de la nuit, et le lendemain répondit :

« L'élévation de votre esprit et la noblesse de votre cœur peuvent seules me donner la force nécessaire pour l'accomplissement de ce que je crois un devoir.

« Ne me jugez pas sur la première lecture de cette lettre. Ne me condamnez pas à votre haine et à votre mépris, pour une action juste et même généreuse, si j'en mesure le mérite à l'effort qu'elle me coûte.

« Si vous étiez à mes yeux une femme ordinaire , je vous aurais répondu par des lieux communs, je n'aurais pensé qu'à m'enorgueillir d'un dévouement si flatteur pour mon amour-

propre et si doux à mon cœur; je me serais laissé aimer de cet amour plein d'un noble abandon; j'aurais couru les risques de n'y pas répondre dignement, mais j'aurais profité du plaisir et du bonheur qu'il m'offre.

c Mais dussé-je me perdre dans votre esprit et votre cœur, je vous dois un aveu inusité.

c Vous êtes belle, spirituelle, élégante, admirée, je ne connais même aucune femme qui réunisse ces avantage s â un aussi haut deçré.

c Je vous aime autant que je peux aimer; mais on ne peut se créer une organisation différente de celle que la nature nous a donnée ou infligée. L'amour pour moi a toujours ét£ un plaisir; depuis que je vous connais il est devenu un bonheur, mais Tidée de lui donner toute ma vie est au-dessus de mes forces. Ce parti, carje ne pourrais accepter votre dévouement sans vous offrir un amour pareil, a une solennité qui m'épouvante. Le reflet de votre âme m'en donnerait le pouvoir, je le sens, pendant quelque temps; mais tout cela finirait par une lâcheté de ma part, par quelque sottise qui me ferait perdre justement alors votre afftetion et votre estime.

c Non, je ne suis pas 1 homme que vous croyez. J'ai juste assez de présence d'esprit pour me connaître et m'apprécier. Au milieu de qualités assez brillantes, je manque de l'énergie nécessaire pour un sentiment exclusif; il y a en moi quelque chose de vulgaire qui me désole, mais que je ne puis combattre, quelque chose que je n'avoue pas à moi-même et qu'il faut que je vous avoue entièrement.

« 11 n'est aucune femme que j'aime, que je désire autant que vous; aucune , je le répète, qui puisse à un semblable degré charmer mon cœur et flatter mon orgueil : eh bienl je renonce à ce que je ne retrouverais jamais, pour en rester digne, eu égard à ce que je suis.

c Jusqu'à présent, j'avais considéré mon défaut de forces comme l'origine de quelques agréments ; aujourd'hui je maudis cette organisation mesquine et méprisable.

c Je n'accepte pas votre dévouement, parce que j'ai bien cherché en moi , et je ne suis pas assez sûr de pouvoir y répondre noblement.

« Adieu, madame, sachez-moi quelque gré du sacrifice que j'ai trouvé le courage de vous faire de vous-même. Je vous perds vo'ontairement, car j'aurais pu vous tromper, et je n'ose le faire, etc., etc. »

Lucien reçut pour toute réponse:

« Je vous répondrai dans un mois, »

Bien précisément un mois après, une sorte de paysan se présenta le matin chez Lucien. 11 était porteur d'une lettre à laquelle il avait ordre de ne recevoir aucune réponse.

% Mon ami , je ne suis plus à Paris, je suis calme, je suis heureuse. C'est par cela que je dois commencer. Maintenant parlons un peu du passé.

« A la réception de votre lettre, j'ai eu de l'indignation, de la colère; j'ai pleuré, j'ai essuyé mes yeux avec orgueil , j>uis j'ai pensé.

c Vous avez fait pour moi ce qu'aucun homme n'a jamais fait pour aucune femme, je vous en remercie.

« Dans l'amour, il y en a toujours un qui aime, et l'autre qui est aimé ; je crois que le plus heureux des deux eçt celui qui aime ; j'ai choisi ce rôle et le garderai.

« Merci de m'inspirer peut-être des illusions , mais des illusions que je crois des réalités, et qui me rendent bien heureuse.

c Vous vous calomniez, vous avez plus de force que vous ne le supposez Vous avez volontairement, et par générosité, renoncé à la possession d'une femme agréable, qui vous était toute livrée; je vous aime et je vous aimerai toujours ; le peu d'affection que j obtiendrai en retour, j'y compterai sans dé— (lance, sans incertitude. Je me suis séparée de tout ce qui n'est pas vous : si vous n'êtes pas tout à moi, il me reste un bon-

heur que peut-être vous ne comprendrez pas, mais qui suffit à ma vie, c'est d'être toute à vous.

« J'ai acheté une petite maison à une lieue de Paris, sur le bord de la rivière. C'est là que je passerai le reste de ma vie.

c Mais il est une chose que je tiens à vous faire comprendre. II n'y a dans ma résolution ni désespoir ni même chagrin ; je ne me suis pas faite ermite. Ma maison est jolie et bien rangée; j'y ai rassemblé tout ce qui peut en rendre le séjour agréable. J'y veux être, j'y suis heureuse ; je vous ai divinisé dans mon cœur, je vous aime.... sans égoïsme.... Tout ce qui vous donnera un moment de bonheur, de plaisir, fût-ce aux bras d'une autre femme, je m'en réjouirai. Venez une fois me voir; je me suis fait une jolie chambre, mais il faut qu'elle soit consacrée par votre présence. J'ai des acacias en fleur, mais il faut qu'ils aient un moment ombragé votre front. Quand vous serez venu une fois, vous ne viendrez plus si vous voulez ; vous reviendrez si cela vous plaît et quand cela vous plaira. Je vous attendrai toujours, mais sans impatience, sans colère, sans chagrin quand vous ne serez pas venu; quand vous viendrez, à quelque époque, à quelque heure que vous arriviez, vous me trouverez heureuse de vous voir, toujours vous attendant; vous viendrez comme amant ou comme ami, vous viendrez être aimé ou être consolé; vous me raconterez vos peines et vos plaisirs; vous me ferez vos confidences entières; je vous donnerai des conseils, et mes conseils seront bons à suivre : dans la solitude où je vivrai avec ma mère, qui, livrée à ses pratiques de dévotion, ne me parle jamais, je serai si exclusivement occupée de vous et de vos intérêts, que personne, pas même vous, ne pourra leur consacrer autant de temps et les connaître aussi bien. Quand vous serez amoureux, je discernerai si l'objet de votre amour en sera digne, si elle vous aime réellement; je vous apprendrai les pièges des coquettes, et je ne vous laisserai pas vous exposer à aimer seul... vous ne pourriez peut-être pas prendre la résolution que j'ai prise, et alors il faudrait mourir. Je veillerai sur vous de près comme de loin, je serai

votre bon ange. Il y aura d*»s jour*.... des heure».... où la vie vous semblera lourde.... vous viendrez dans ma maison, je vous jouerai sur la harpe les airs que vous aimez, je vous écouterai ; je m'affligerai de vos chagrins, car ce sont les seuls qui pourront désormais m'atteindre; vous serez cinq ans sans venir : au bout de cinq ans, vous arriverez sans être annoncé, vous me trouverez vous attendant. Dans ma chambre seront les fleurs dont vous aimez le parfum. Jamais une plainte De sortira de ma bouche.... Mon visage ne vous montrera que du bonheur. Adieu.... je vous attends; pour cette fois seulement, je vous demande de venir. »

Lucien partit à l'instant, et arriva une heure après à la petite maison de Mme L....

Il trouva facilement la maisonnette indiquée ; ette était basse et presque cachée sous des acacias. Il hésita au moment de frapper ; son cœur battait violemment. Une domestique vint lui ouvrir. Ce n'était plus celle qu'avait autrefois MmeL..., et elle paraissait être la seule de la maison. C'était loin d'être une coquette femme de chambre : c'était une grosse fille, propre, avenante, maladroite ; elle se fit répéter deux fois le nom de Lucien, et vint lui dire qu'il pouvait entrer.

Il trouva Mme L.... nonchalamment assise sur un divan. Une reconnut aucun des meubles qu'il avait vus chez elle autrefois. La chambre était tapissée d'une étoffe de laine d'un bleu de la nuance de bluet. Les rideaux du lit et ceux des fenêtres étaient bleus et blancs ; le divan, les grands fauteuils étaient bleus, le tapis avait des rosaces variées sur un fond bleu d'une grande richesse. Pour Mme L..., elle était vêtue d'une robe de cachemire blanc, dont les plis n'étaient formés que par une ceinture qui dessinait la taille sans la presser; ses cheveux, en nombreuses et épaisses boucles, retombaient sur les côtés de son visage.

Jamais Lucien ne l'avait vue si belle. Elle était si heureuse ! Quand ils furent seuls, Lucien, troublé, demeura longtemps

un homme: et une femme. jss

sans prononcer une seule parole : il se sentait oppressé. Tout, autour de Mme L..., avait un air de bonheur qui donnait à Lucien envie de pleurer. Cette Femme était si heureuse de l'aimer, si heureuse d'avoir tout abandonné pour lui!

Elle, elle le regardait avec attention, comme pour se /aire des souvenirs bien arrêtés, pour se mettre dans l'esprit une empreinte qui ne devait pas être souvent renouvelée.

Le premier mot qui vint aux lèvres de Lucien fut le nom de Mme L.... a Adèle! »

Elle détourna les yeux, comme si l'expression de la voix de Lucien lui eût fait mal.

11 lui prit la main et dit :

c Adèle, je t'ai trompée, je me suis trompé ; je t'aime de toute mon âme : il s'est révélé en moi une énerg e que j'ignorais. Je veux vivre pour toi, ne vivre que pour toi lo

Mme L.... parut d'abord fort troublée. Puis elle lui mit la m;iin sur la bouche, et lui prenant la main $ son tour, mais avec fermeté et une expression qui disait : c Écoutez! » .elle lui dit :

* Lucien, si vous me dites cela, si vous me dites n'importe quoi, je vous croirai un moment et ensuite je ne vous croirai plus. Je perdrai même cette certitude que j'ai jusqu'ici et avec laquelle j'ai construit mon bonheur, de votre franchise a mon égard. Vous sentez aujourd'hui ce que vous me dites; mais le naturel l'emportera bientôt, et un bonheur dont je sais me passer, parce que j'en ai trouvé un suffisant, me sera devenu tellement nécessaire , que je serais exigeante , importune , maussade. LaL-sez-moi vous aimer. Vous m'aimez en ce moment; votre imagination est violemment frappée par l'inusité de votre situation. Ne nous abusons pas; ne déshéritons pas notre avenir. Vous trouverez quelque douceur à savoir qu'il y a toujours un asile où vous retirer, un sein pour appuyer votre télé, un cœur qui amasse des consolations pour vous. Moi, je serai heureuse ; soyons amis. Venez voir mon jardin. »

Lucien soupira, se leva et la suivit.

. Le jardin se composait d'un beau couvert d'acacias: ensuite de fraîches plates bandes de jacinthes; quelques tulipes aussi commençaient à ouvrir leur splendide calice; plus loin des liias entremêlaient leurs grappes parfumées.

Une belle pelouse s'étendait sous les pieds, parsemée de violettes, dont il fallait chercher sous l'herbe les fleurs d'une si riche couleur, qu'elles semblaient autant d'améthystes odorantes.

Mme L.... se plaisait à faire passer Lucien par toutes les allées, comme pour multiplier ses traces et remplir sa maison de sa présence; elle semblait faire avidement sa provision de bonheur, pour le temps où elle serait seule.

Après quelques instants, elle lui dit du ton d'une simple question :

« Dînez-vous ici? »

Lucien lui baisa la main et lui dit :

« Je veux rester avec vous le plus longtemps qu'il sera possible. * * Ils dinèrent ensemble dans la chambre bleue, a Mon ami, dit Mme L.... à Lucien qui soupirait, soyez tel que je vous aime : ne me trompez jamais. Un serrement de main, un signe de tête amical, mais bien vrai, mais bien senti, mais tel qu'il ne puisse m'inspirer aucun doute sur le motif qui le cause, me donnera toujours plus de bonheur que les plus vives protestations. Je vous serai reconnaissante lorsque je vous verrai me quitter sans prétexte, sans excuse, sans autre raison que votre volonté ; je serai sûre alors que le temps que vous avez passé auprès de moi, je ne le dois ni à un parti pris, ni à un procédé, ni à des égards. Loin de me choquer, votre départ m'enchantera : ce ne sera pas un abandon, ce sera une charmante certitude du bonheur que m'aura donné votre présence; il me prouvera que j'aurai eu raison d'être heureuse. Comprenez bien cela, mon ami; ne venez jamais pour me faire plaisir, ni parce que vous croirez devoir venir ; venez quand vous voudrez venir. Songez, si vous êtes six mois sans

me donner de vos nouvelles, combien je serai certaine, le jour qui vous ramènera près de moi, que vous avez réellement besoin de me voir.

« Ne vous contraignez pas. Comptez sur moi ; mais ne vous imaginez pas que je compte sur vous. Je vous saurais, de la moindre gêne que je vous verrais vous imposer, plus mauvais gré que je ne le puis dire; car cela m'enlèverait toute ma confiance

« Une pensée peut-être se glissera dans votre esprit. Je vais y répondre à l'avance, car cette pensée pourrait vous engager à me tromper, en vous trompant vous-même.

« Je suis à vous, toute à \ous. Tout ce que je pourrai jamais vous donner de bonheur sera un bonheur pour moi ; je me donnerai à vous comme je vous donnerais une autre femme, que vous aimerez plus tard, parce qu'elle sera plus, belle ou plus spirituelle, ou tout simplement parce qu'elle sera une autre. *

Lorsque Lucien partit, Mme L.... fit bonne contenance ; elle lui donna une clef, et lui dit adieu d'un visage riant. Elle le suivit des yeux; puis, s'enferma nt, elle se jeta à genoux la tête dans les mains et les mains sur son divan, et elle donna cours aux sanglots qu'elle retenait et amassait sur son cœur depuis que Lucien avait commencé à parler.

Puis elle se releva, resta quelque temps pensive, et se dit :

«r Je ne suis pas encore telle que je veux qu'il me croie, mais je le deviendrai.

c Mon Dieu, dit-elle en joignant les mains, quelle est la femme aussi heureuse, aussi certainement heureuse que moi? quelle est celle qui, comme moi, peut être sûre que son amant n'est pas resté avec elle une seconde de plus que l'amour ne l'y a retenu, et que l'amour l'y a retenu tout le temps qu'il y est resté? »

Lucien revint le soir, puis le lendemain, puis le surlendemain.

Le jour suivant, il dit à {Ime L.. .

s Je ne reviendrai pas ce soir, des affaires.... »

Mme L ... lui mit la main sur la bouche, et elle lui dit :

ce Pas de raisons, pas de prétextes; rappelez-vous nos conventions. »

Plus tard, Lucien fut deux jours sans venir, puis un mois. Chaque fois qu'il venait, il se trouvait toujours attendu. Le jour, la nuit, tout était préparé pour le recevoir; il était facile de voir que Mme L.... n'avait pas, depuis son départ, donné accès à une seule pensée qui n'eût pas rapport à lui.

Une fois, il fut quatre mois sans paraître.

Une nuit, Mme L... fut réveillée par un bruit de pas dans sa chambre: c'était Lucien. Depuis quatre mois, elle l'attendait chaque jour, à chaque instant; elle avait cette coquette toilette de nuit d'une femme qui peut avoir besoin d'être belle.

Lucien était sombre et soucieux.

Il lui prit la main, et ne baisa pas cette main ainsi qu'il avait coutume.

<r Adèle, lui dit-il, je suis triste, malheureux, désespéré; je viens ici pleurer, blasphémer.

— Soyez le bienvenu, dit Mme L...; voulez-vous souper? Vous paraissez fatigué. *

Et de la main elle lui montra un souper qu'elle lui préparait chaque soir, et qu'elle faisait enlever le lendemain sans murmurer.

Lucien fit signe qu'il ne voulait ni ne pouvait manger. Il paraissait embarrassé.

« Qu'avez-vous? dit Mme L.,.; avez-vous besoin d'argent 9 j'en ai.

— Non, répondit Lucien.

— Je n'insiste pas, pas plus que vous n'hésiteriez ; ce serait vulgaire et indigne de nous. Rappelez-vous nos conventions, et parlez. Vous êtes amoureux !

— Oui.

— On vous a trompé, ou on vous repousse.

— L'un et l'autre : on me repousse, après m'avoir laissé concevoir les espérances les mieux fondées.

— Cette femme vous aime, ou ne vous aime pas. Si elle vous aime, il suffit de la convaincre qu'elle est aimée, ou de la persuader, ce qui est plus facile et revient au moins au même, et elle vous aimera. Il n'y a donc pas sujet de vous désoler.

« Si elle ne vous aime pas, c'est une partie d'échecs à

jouer, et, avec mon aide, vous la gagnerez

Et, dit-elle en terminant, je vous promets que vous réussirez. »

Lucien était un peu ému de l'aspect de Mme L.... Ils étaient seuls au milieu de la nuit et du silence.

« Mon ami, lui dit-elle, partez! ne gâtez ni mon bonheur passé ni mon bonheur à venir. »

Elle le repoussa doucement, et Lucien s'en alla;

d Comme il m'obéit 1 dit-elle amèrement quand elle n'entendit plus ses pas; comme il s'empresse d'aller triompher par mes conseils! Mais, ajouta-t-elle, je veux être pour lui un ange protecteur, je veux que tout ce qui pourra lui arriver de bonheur lui vienne par moi ; je veux lui préparer la vie de telle' sorte qu'elle ne lui offre que succès et joies. Allons, dit-elle, ne pleurons pas l Heureuse femme que je suis d'avoir tant de bonheur à donner!... J'ajouterai ma part à la sienne. Oh ! merci, mon Dieu, de cette noble inspiration. »

Et elle passa le reste de la nuit à s'oublier elle-même, à se faire un égoïsme d'un bonheur d'un autre, et d'un bonheur qui la déchirait.

Lucien fut encore assez longtemps sans retourner chez Mme L.... Pendant ce temps, il serait difficile de dire par quelle épreuve elle passa ; son imagination lui faisait endurer de cruelles tortures. Souvent elle s'éveillait au milieu de la nuit, et elle croyait voir Lucien aux bras d'une rivale s'enivrer du bonheur qu'elle-même lui avait préparé par ses con-

seils. Alors elle pleurait, elle accusait Lucien de dureté ; elle ne concevait pas comment il n'était pas touché de tout cet amour qu'elle avait pour lui. Puis elle finissait par songer que, défiante comme elle Tétait, Lucien assidu, dévoué, ne lui eût pas donné autant de bonheur que Lucien ne venant que lorsque la fantaisie lui prenait. Les moments où elle le voyait étaient courts et rares; mais, quand ces moments arrivaient, elle pouvait se livrer sans hésitation, sans restriction, à la foi qui est le plus grand charme de l'amour.

Vers le mois de mai, à l'époque où le chèvrefeuille est en fleur, Lucien, fatigué, malade des plaisirs de l'hiver, arriva une nuit et annonça à Adèle qu'il resterait un mois près d'elle. Elle fut d'abord surprise, interdite, oppressée; elle le regarda de ce regard profondément interrogatif auquel on ne pourrait mentir.

Lucien lui répéta qu'il venait lui demander l'hospitalité pendant un mois.

Alors elle se livra à une joie d'enfant ; elle rit, elle pleura, elle couvrit de baisers les mains et les cheveux de son amant; elle fit mille projets pour ce mois, pour lui rendre la maison agréable.

Le lendemain fut employé à examiner le jardin. Il contenait, cultivées avec un soin particulier, toutes les fleurs qu'aimait Lucien. C'est là, sous cette tonnelle de chèvrefeuille, qu'Adèle aimait à relire ses lettres. Sur ce banc de gazon, elle restait souvent, par les belles soirées, à écouter de loin le sourd bourdonnement que le vent apportait par bouffées. Peut-être est-ce le bruit de la ville, de la ville où est Lucien ; une partie de ce bruit est causée par la voiture qui le porte à quelques plaisirs. Puis elle regardait le ciel avec ses riches étoiles; son âme s'élevait à une vague contemplation, et elle trouvait la force de ne pas être jalouse, de penser avec bonheur que Lucien était heureux. Elle se voyait elle-même comme un ange protecteur, et elle faisait au ciel le serment de ne pas faiblir dans la tâche qu'elle s'était imposée.

Elle voulait que Lucien donnât à manger à ses pigeons, qu'il respirât ses premières roses.

Le troisième jour , le malin, Lucien trouva dans la petite cour un cheval sellé et bridé; il avait été emprunté à l'excellent manège de Pellier , et devait rester dans la maison aussi longtemps que Lucien.

Le soir, après dîner, un petit bateau offrait aux deux amants le plaisir de la promenade. Ils se laissaient dériver entre les saules , et une douce confiance ouvrait leur cœur. Adèle n'avait presque rien à dire; une seule pensée l'occupait : c'était Lucien. Il y avait bien au fond de son cœur le souvenir de quelques heures de chagrin et de découragement, mais elle était résolue de ne pas les avouer à Lucien. Elle se plaisait à se faire raconter ses plaisirs, ses amours même ; elle voulait qu'il lui fit' le portra t de ses heureuses rivales.

Un soir, comme le bateau s'était arrêté aux branches d'un vieux saule, le calme de la nuit n'était interrompu que par le léger bruissement de l'eau contre les obstacles qu'elle rencontrait. Une douce odeur de jeune feuillage embaumait l'air, les étoiles scintillaient à travers le feuillage, sans nuire au mystère et à l'obscurité.

Adèle, la tète penchée sur la poitrine de Lucien, était si heureuse, qu'elle multipliait ses questions sur les femmes qui l'avaient successivement occupé; semblable au naufragé, qui, jeté à la rive, se retourne, et se platt à regarder ces lames puissantes qui ont failli cent fois le briser contre les rochers, à écouter leur sinistre mugissement mêlé au sifflement aigu du vent en fureur.

« Parle- moi, dit-elle à Lucien, de celle que tu aimais quand tu vins me voir la dernière fois; où est-elle? l'aimes-tu encore? était-elle jolie?

— Je répondrai à deux questions par une seule réponse , reprit Lucien ; je ne sais plus où elle est. Elle n'était pas peutêtre d'une grande beauté ; mais il y avait en elle, dans les moindres détails, une* incroyable distinction : sa main était

charmante, sa voix était d'une suavité que l'imagination n'attribue qu'aux anges, et ses cheveux, d'un beau blond cendré, étaient plus fins et plus moelleux que la soie. »

Il y eut ici un moment de silence.

Lucien , en parlant, avait passé la main dans les cheveux de Mme L.... et ils étaient aussi d'un beau blond cendré, ils étaient aussi plus fins et plus moelleux que la soie. Lucien fut frappé de ce rapport.

Mme L.... comprit ce qui préoccupait son amant, et elle sentait avec une joie indicible la main de Lucien qui continuait à caresser les ondes de ses beaux cheveux.

Lucien alors parla de rentrer; il craignait qu'elle n'eût froid. Adèle ne répondit rien. Et le bateau remonta le courant, grâce aux efforts de Lucien. Adèle cependant était en proie à une délicieuse rêverie. Soit entraînement naturel, soit coquetterie, elle se mit à chanter une mélodie simple et pénétrante. Sa voix, accentuée par l'émotion, vibrait au milieu du silence et de la nuit.

Lucien écoutait ; il retenait le mouvement de ses rames et jusqu'à son haleine.

Cependant trois semaines à peine s'étaient écoulées, que Lucien commença à paraître distrait, préoccupé.

Adèle le vit le matin monter à cheval, et, sans y songer, il poussa ce cheval du côté de Paris.

Le soir même elle lui dit adieu, et le pria de partir.

Pendant longtemps, Adèle vécut du souvenir de son bonheur. Elle ne pouvait aller nulle part où Lucien n'eût été avec elle. Sous ces lilas, ils avaient lu ensemble; sur cette mousse, ils avaient fait un frugal repas. C'est ce vieux saule qui, un soir, a arrêté le bateau ; cette fauvette, il l'a écoutée toute une matinée ; ce rosier est le premier qui ait fleuri, et il en a porté la rose tout le jour.

Cependant elle cherchait un moyen de s'occuper de lui plus immédiatement. Pour Lucien, il s'empressa de retourner dans le monde. Il se fit présenter chez une famille anglaise, où

commença pour lui une des phases les plu 9 importantes de sa vie. Il y avait là une jolie fille nommée Sarah, douce et silencieuse personne, frôle, élancée, timide, qui s'empara entièrement de son imagination. Quelques amis lui firent entrevoir un mariage avec Sarah comme une chose possible, et surtout comme une chose fort avantageuse sous le point de vue de la fortune.

Lucien répondit tout haut :

« Ce n'est pas la fortune qui me décidera. »

Il se dit tout bas à lui-même :

c La fortune seule ne me déciderait pas. *

Et il fit faire la demande de Sarah à son père.

Lucien n'était pas riche, mais il avait un oncle dont on le croyait l'inévitable héritier.

Lucien savait très-bien qu'il n'avait rien à attendre de cet oncle, et voici pourquoi. Le cher oncle, tout garçon qu'il était, avait une fille qu'il faisait élever mystérieusement à la campagne. Un jour, il avait dit à Lucien :

a Tout le monde te regarde comme mon héritier; eh bien ! il n'en est rien. J'ai une fille à laquelle je laisserai de mon bien tout ce dont je pourrai disposer. Cependant, comme j'ai de l'amitié pour toi, j'ai songé à un moyen d'assurer ton bonheur. Tu épouseras ma fille, et vous aurez ma fortune à vous deux.»

Or, la fille était un peu contrefaite et d'une humeur fort peu avenante. Lucien fit une réponse évasive, et ne retourna plus chez son oncle.

Le père de Sarah répondit qu'il donnerait volontiers sa fille à Lucien, si l'oncle lui assurait, avant le mariage, une somme qui, réunie à celle qu'il donnait à Sarah, suffirait pour leur faire une existence honorable.

Lucien alla voir son oncle, lui parla pendant deux heures de tout, excepté du sujet qui l'amenait, se leva, se rassit, se releva, et finit cependant par formuler sa demande. L'oncle s'engagea par serment à ne pas lui donner un sou, et le mit à la porte.

Lucien, désespéré, lui écrivit. L'oncle était parti avec sa fille pour un voyage dont on ne pouvait fixer le terme. Lucien s'enferma chez lui, et chercha le moyen le plus convenable de mettre fin à ses jours. Le pistolet.... le poison. .. le charbon ... la rivière.... avaient des avantages à peu près égaux, et qui se compensaient assez pour qu'on ne pût se décider légèrement. Il était depuis deux jours dans cette situation , lorsqu'un inconnu entra, et lui remit, de la part de son oncle, un contrat de rente au porteur égal à la somme qu'il avait inutilement demandée à ce bizarre parent.

Il courut chez le père de Sarah.

Sarah était assez contente de se marier, mais il lui importait peu que ce fût avec Lucien ou tout autre . Cette charmante créature n'avait de force intellectuelle que pour se renfermer dans quelques strictes observations de convenance et d'usage.

Lucien eût désiré la voir un peu plus émue, mais il se persuada facilement que la jolie Sarah s'animerait au souffle de l'amour, et qu'on aurait mauvaise grâce à se plaindre de cette douce innocence, de cette pudeur si craintive, qui ne réservait pas seulement à son heureux époux un premier amour, mais aussi les premières impressions et la primeur de la vie.

Après tout, ou avant tout, si vous l'aimez mieux, Sarah était fort jolie; elle paraissait une vignette de Tony Johannot, si ce n'est que les vignettes de Tony ont plus de mouvement et d'animation.

Une chose cependant n'allait pas très-bien avec cette poétique figure ; Sarah , dans ses conversations avec Lucien, ne répondait à ses expressions d'amour, parfois un peu emphatiques, que par des projets relatifs au confortable de leur maison.... Elle précisait combien de pièces il fallait dans leur appartement; elle s'occupait du choix des domestiques ; elle faisait faire le linge et donnait des ordres pour l'argenterie, etc.

Un soir, comme Lucien rentrait chez lui, son portier lui dit:

« Monsieur ne loge plus ici : il demeure au n° 15, dans

la même rue; voici la clef de son nouvel appartement, que l'on m'a chargé de lui remettre de la part de monsieur son oncle.

— Mais, dit Lucien, mes papiers.... et mes meubles?

— Tout cela est transporté , et votre chambre de là-haut est déjà louée. »

Lucien croyait rêver.... Il alla au n° 15 où on l'introduisît dans un appartement complet, meublé avec la plus grande élégance et le meilleur goût; rien n'y manquait : les choses utiles n'y étaient pas plus négligées que les choses d'agrément. On voyait que le soin de cet ameublement n'avait pas été confié entièrement à la routine du tapissier.

Lucien se coucha dans un excellent lit, où il ne dormit pas; non qu'il se piquât de coucher sur la dure, mais, préoccupé à la fois de son mariage et des mystérieux bienfaits de son oncle, il avait incontestablement autant de droits à l'insomnie qu'un poète qui cherche une rime rebelle ou une pensée fugitive.

Le lendemain matin, il reçut une lettre d'Adèle; la lettre ne contenait que ce peu de mots :

c Je vais faire un voyage de quelques mois.

— Pauvre Adèle 1 dit Lucien ; elle aura appris mon mariage.... Allons, allons, dit-il, n'admettons aucune idée triste; c'est bien assez d'avoir des idées graves. »

Il se mit à son nouveau secrétaire, trouva dans les tiroirs tout ce qu'il fallait pour écrire, et commença pour son oncle une lettre de remerciments.

Il avait déjà mis en haut du papier : « Mon cher oncle, a

Il s'aperçut qu'il était tard, et laissa sa lettre inachevée pour se rendre chez Sarah.

Sarah le reçut comme de coutume; chaque jour approchait le moment de leur union, sans qu'elle parût plus agitée ou plus expansive.

Elle se mit au piano et chanta d'une voix assez agréable, mais monotone et sans expression.

L'air qu'elle chantait était celui que , quelques mois auparavant, avait chanté Adèle sur la rivière.

Lucien ne put se défendre d'une sorte d'émotion ; il sortit.

Lucien trouva chez lui une riche corbeille, ce qu'elle contenait était choisi avec une distinction parfaite. On n'avait pas oublié, dans le choix des couleurs, que Sarah était blonde.

Le jour des noces était fixé à trois semaines. Le lendemain, un homme d'affaires devait venir communiquer à Lucien les clauses du contrat.

Le soir, il ne trouva pas Sarah au salon ; et plusieurs portes étant entr'ouvertes , il entra successivement dans plusieurs pièces, et trouva Sarah dans sa chambre.

Elle devint rouge comme une cerise. C'était la seconde émotion que Lucien eût jamais surprise sur son visage.

La première avait été une émotion de confusion et d'impatience , à propos d'une opinion que Lucien avait émise un peu légèrement, relativement à des confitures qu'elle avait pris plaisir à confectionner elle-même.

Cette seconde était une émotion un peu plus forte , mais elle avait à peu près les mômes causes, un mélange de confusion et d'impatience.

Elle reprocha aigrement à Lucien la liberté qu'il avait prise d'entrer dans sa chambre. Lucien s'excusa du mieux qu'il put; mais il y a cela de particulier dans la mauvaise humeur des femmes, qu'il faut nécessairement qu'elle ait son cours; les meilleurs arguments, les raisons les plus évidentes, les preuves les plus convaincantes, ne font à ce cours que ce que les cailloux font au cours d'un ruisseau : le ruisseau murmure un peu plus fort et continue son chemin.

Lucien sortit. La mauvaise humeur est contagieuse; il ne savait trop que faire , il avait consacré son temps à la visite de Sarah, il songea à faire une visite à son oncle.

L'oncle le reçut froidement, il n'était revenu que de la veille. Lucien manifesta sa reconnaissance par tout ce qu'il put imaginer.

L'oncle reprit sèchement :

« Ah çà, monsieur, êtes-vous un fou ou un mauvais plaisant? Croyez- vous que j'aie pris, pour vous combler de bienfaits, le moment où vous vous êtes montré désobéissant et ingrat?

— Mais.... dit Lucien.

— Mais, dit Tonde, je ne vous ai rien donné et je ne vous donnerai rien; je ne veux voir jamais ni la femme que vous prenez , ni vous-même ; je ne recevrai même pas de lettre de vous. *

Lucien sortit.

Comme il rentrait chez lui, son portier lui dit : c Voici une lettre qu'a apportée le domestique de l'oncle de monsieur.

— Allons, pensa Lucien, que me veut encore ce vieillard obstiné ? Si c'est un présent, je le refuse. »

Il ouvrit la lettre; elle était d'Adèle.

« Mon ami, lui disait-elle, mon voyage durera toute la belle saison : je serai enchantée que vous vouliez bien accepter pour ce temps ma petite maison à la campagne. Croyez que je prends une part bien vive à tout ce qui vous arrive d'heureux; j'espère que votre mariage sera de ce nombre. Ne me refusez pas; vous me causeriez un vif chagrin. »

- Lucien redescendit.

c Comment , dit-il au portier , comment avez-vous cru que le porteur de cette lettre était un domestique de mon oncle?

— Je l'ai bien reconnu , dit le portier, un grand brun avec un habit gris.

— Nullement, dit Lucien; le domestique de mon oncle est un petit vieillard, et sa livrée est bleue.

— Je ferai observer à monsieur que monsieur son oncle aurait alors plusieurs domestiques : car c'est bien celui-là qui a loué le logement qu'occupe monsieur ; c'est lui qui a amené les meubles et a présidé à tous les arrangements. »

Lucien resta immobile sur l'escalier. Une idée subite s'était emparée de son esprit :

« Ce domestique qui m'apporte une lettre d'Adèle est celui

qui a loué le logement I Et mon oncle qui nie si formellement!... »

Il sortit, courut chez le portier de son ancien logement et lui demanda des renseignements sur la personne qui avait fait son déménagement.

«C'est, dit le portier, un grand homme brun, vêtu de gris *

Lucien resta quelque temps pensif.

« Et, ajouta-t-il, qui habite ma chambre?

— C'est une dame.

— Comment est-elle?

— Blonde, belle femme, fort avenante, et au moins aussi triste.

— Ce domestique vêtu de gris ne vient-il jamais la voir?

— Une ou deux fois par jour. »

Lucien rentra chez lui , préoccupé et soucieux au dernier point. Le lendemain matin, arriva l'homme d'affaires du père de Sarah. Il était porteur d'une lettre et du projet de contrat.

Dans la lettre, son beau-père lui recommandait de tout préparer pour la cérémonie, de retenir les voilures, de prévenir à la mairie, à l'église, car Sarah était catholique.

Les clauses du contrat étaient ce que sont celles de tout contrat de mariage, des clauses de haine, de défiance,, de restrictions perfides, de précautions injurieuses.

Quelques-unes surtout avaient pour but évident de maintenir Sarah dans une entière indépendance de son mari, et même de tenir celui-ci dans la dépendance de sa femme.

Lucien pria l'homme d'affaires de se charger d'une lettre pour le père de Sarah. Puis il alla à la mairie faire afficher ses bans. Il retint les voilures, et fit tout préparer à l'église.

Quinze jours après, Lucien se réveilla plus heureux qu'il n'avait jamais été de sa vie. Il prit un bain et s'habilla. On vint prendre ses ordres pour l'heure où devaient arriver les voi-

tares. Il alla à son ancien logement et y monta sans rien dire au portier. Il frappa.

Adèle ouvrit la porte elle-même.

Elle pâlit en le voyant. Puis elle s'assit pour ne pas tomber, et fit signe à Lucien de s'asseoir.

c Adèle , c'est aujourd'hui le jour de mes noces.

— Je le sais, dit Mme L....

— Je serai marié dans deux heures.

— Je le sais encore; j'irai à l'église , et personne ne priera avec plus de ferveur pour votre félicité.

— Adèle, dites-moi la vérité; vous voudriez en vain me le cacher , je sais tout. C'est vous qui avez loué et meublé le logement que j'occupe aujourd'hui; c'est vous qui m'avez envoyé un contrat de rentes au porteur; c'est vous qui m'avez fait remettre une riche corbeille. »

Adèle baissa la tête.

c Tous êtes restée pauvre, continua Lucien , pour me faire et me donner les moyens d'épouser une autre femme.

— Je ne suis pas pauvre, dit Adèle à demi-voix; j'ai assuré l'existence de ma mère ; j'ai gardé ma maison à la campagne , et tout ce dont j'ai besoin. »

Lucien ouvrit la porte et appela ; un homme entre , porteur de la corbeille destinée à Sarah.

« Adèle, dit Lucien, habillez-vous; car c'est vous que j'épouse , c'est vous qui serez ma femme dans deux heures. On nous attend à la mairie et à l'église. »

Adèle tomba à genoux à demi morte.

« Habillez-vous , mon Adèle , reprit Lucien en la relevant et en la serrant sur sa poitrine ; tout est prêt. J'ai trouvé à votre maison, et grâce à votre mère, qui est dans ma confidence, les papiers nécessaires. Nos bans ont été publiés : tout est prêt. *

On entendit rouler une voiture. Une femme âgée monta : c'était la mère de Mme L.... en grande parure; Adèle ne pouvait dire un seul mot. Sa mère l'habilla, tandis que Lucien allait donner quelques ordres.

Elle avait eu soin de faire arranger à la taille de sa fille tout ce que celle-ci avait préparé pour Sarah.

Deux heures après, Lucien et Adèle étaient unis : trois heures après, ils étaient seuls, renfermés ensemble dans la petite maison de campagne.

UNE VISITE A L'ABSENAL.

Dans un vaste atelier sont deux jeunes gens : l'un est devant un chevalet et profite des dernières lueurs du jour; l'autre, étendu sur un divan rouge, fume nonchalamment une longue pipe et retourne dans ses mains une lettre encore non décachetée. Tous deux portent des cheveux longs et des moustaches. Demain peut-être ils auront la tôie et le menton ra-és; après-demain ils laisseront repousser la barbe sous la lèvre inférieure.

« Je ne sais pourquoi , dit le fumeur , j'hésite à envelopper cette lettre dans le sort auquel je condamne les autres depuis deux mois. J'ai quelque regret de la brûler sans la lire , d'autant que c'est l'écriture de mon père. Je devine à peu près le contenu des deux missives qu'il m'a adressées précédemment. La première contenait nécessairement des reproches et des menaces; la seconde, probablement, des reproches et de» conseils. Il n'est pas impossible que je trouve dans celle-ci un bon sur la poste. Parbleu 1 ajouta- t-il après avoir parcouru les premières lignes, je ne m'étais pas trompé: mon correspondant est chargé de me remettre cent francs.

— Cent francs! s'écria l'autre en posant sa brosse.

— Cent francs, répondit le fumeur.

— Allons , les pères valent mieux que leur réputation ;,pour moi , je n'aurai mon pain quotidien que lorsque je pourrai dire : Notre père qui êtes aux deux.

— En attendant, il me fait une recommandation très -importante. Mon oncle de l'Arsenal est malade; il me presse de

l'aller voir : c'est un oncle à héritage , et je n'y suis allé qu'une seule fois depuis trois ans.

— Tu as tort.

— Il n'est pas difficile d'être sage pour les autres. Je tâcherai d'y aller demain. Mais je ne sais pas trop le chemin.

— Je te ferai une carte.

— Voilà qui est bien. »

Le lendemain arrive.

c Je ne partirai pas sans déjeuner.

— Je ne te le conseille pas.

— Qui ira chercher le déjeuner?

— Pas moi , je suis en pantoufles.

— Ni moi, je ne veux pas salir mes bottes avant de me mettre en route. Eugène, tu n'es guère complaisant.

— Et toi, tu n'es guère juste; c'est moi qui ai fait hier toutes les corvées. Aujourd'hui, c'est à ton tour.

— Écoute , prenons les fleurets; le premier touché ira chercher le déjeuner. 1

On prend les fleurets , on tire ; Arthur est touché. Il est convenu que c'est lui qui ira chercher le déjeuner; mais puisqu'on a tant fait que de décrocher les fleurets, les masques et les gants , on ne s'arrêtera pas à une première botte. On tire pendant une heure. On s'arrête essoufflé , exténué.

« II faut faire chauffer de l'eau pour ma barbe.

— Oui , et tu as laissé éteindre le feu.

— Il sera. bientôt rallumé. Mais nous n'avons pas d'eau.

— Comment! la fontaine est déjà vide?

— Oui, j'ai oublié de refermer le robinet hier au soir.

— La cuisine doit être inondée?

— La chose n'est que trop vraie. Je suis bien heureux de m'en être aperçu avant de descendre. »

On déjeune, on met de l'eau au feu.

Pendant qu'elle chauffe, Eugène s'est remis à son tableau, Arthur a pris sa pipe et s'est étendu sur le divan : « Regarde, Eugène, combien j'ai perdu de temps aujour*

d'hui; je devrais déjà être loin C'est décidément une mauvaise chose que la flânerie. On ne saurait croire combien la mienne m'a déjà fait de tort. Un philosophe a eu bien raison de dire : c Faites ce que vous voudriez avoir fait plutôt que c ce que vous voudriez faire. »

— Cela est d'autant plus juste à ton égard, dit Eugène en prenant une pipe et en s' asseyant près de son camarade, que ce que tu voudrais faire surtout, ce serait ne rien faire.

— Il est vrai que je méprise cette inquiétude qui fait que certaines gens agissent pour agir; faites quelque chose qui vaille mieux, que le repos, ou tenez- vous coi.

— En ce moment, il vaudrait mieux t'habiller que de te tenir coi.

— Mon eau n'est pas chaude. »

Les deux amis lâchèrent quelques bouffées de fumée, puis Arthur reprit :

« Ce n'est pas que je veuille défendre la flânerie ; car lexorde de mon discours était, s'il t'en souvient, tout à fait contre elle.

— Je n'en dirai pas non plus de mal ; car :

La paresse est un don qui vient des immortels. »

Les deux amis avaient dans la tète une certaine quantité de citations qu'ils arrangeaient en manière d'aphorisme, selon le besoin qu'ils en pouvaient avoir. ,

<r Mais, ajouta-t-il, il faut, pour que la flânerie soit douce, qu'elle soit aussi sans crainte et sans remords, sans peur et sans reproche ; il faut avoir conquis le droit de s'y livrer corps et âme : car ce n'est pas la flânerie véritable, la flânerie pure et entière, que celle à laquelle s'abandonne le corps tandis que l'esprit le gourmande. »

II î- 3 leva et commença sa toilette. Pour une visite aussi peu fréquente et aussi importante' que celle qu'il avait à faire, il crut devoir laisser de côté la cravate noire, qu'il n'avait pas quittée depuis plusieurs années. Il en plia donc une blanche.

et la mit toute disposée sur le dos d'un fauteuil. Mais lorsqu'il se futMavé les mains, il les essuya tranquillement après sa cravate, ne songeant pas que ce morceau de linge blanc pût être autre chose qu'une serviette. Quand il s'en aperçut, il était trop tard , la cravate était entièrement fripée et sale. Il en fallut chercher une autre; il s'assit pour la plier sur ses genoux. Mais il était si bien sur le divan ! Il reprit sa pipe, et se mit à fumer. Sa tête reposait mollement sur les coussins.... état d'inertie qui laisse voltiger autour de la tête des pensées légères, bizarres, que le moindre souffle dissipe ou métamorphose comme les nuées de fumée, et lâche la bride à l'imagination qui vagabonde, laisse là le corps engourdi sans force pour la suivre ni la retenir, tel que l'oiseau qui, échappé de sa cage, voltige alentour et semble narguer l'oiseleur stupéfait de sa fuite.

État délicieux où le moi disparaît, où Ton assiste à sa propre vie, à ses sensations , à ses joies, à ses douleurs, comme à un spectacle, avec cette douce paresse d'un spectateur bien assis ; où on ne peut creuser une pensée triste sans que, malgré vos efforts pour la retenir, elle vous échappe comme l'eau entre les doigts, et se transforme en une Ggure bouffonne qui, dansant dans la fumée du tabac, vous rit au nez et vous force à rire.

Cependant Arthur part. Sur l'escalier un homme l'arrête :

f Monsieur Arthur est-il chez lui ?

— Non, il. est mort. *

L'homme redescend devant lui tout étourdi.

c Allons, je suis bien heureux que ce gaillard-là ne me connaisse pas. »

Il se met en route le long des boulevards. Il y a bien des choses à voir sur les boulevards au mois de mars.

Les marchands de fleurs ont sur les étalages les premières jacinthes qui répandent une odeur de printemps. Les femmes, aux premiers rayons du soleil, sortent de leurs fourrures, comme les premières fleurs de leurs calices verts.

Il s'arrête à un escamoteur; l'escamoteur commence un tour plus surprenant que tous les autres, mais il ne le finit pas : il en a d'autres à montrer auparavant; puis il donne pour rien un pain de blanc d'Espagne pour nettoyer les chandeliers, à ceux qui voudront bien payer vingt sous une botte de charbon pour les dents.

« Ce spécifique odontalgique et balsamique est souverain contre la carie des dents. J'offre de faire une expérience publique. La première personne venue.... Viens ici, simple gamin.... Tenez, les dents de cet enfant sont d'un noir parfait; vous mettez sur la brosse un peu de poudre ; vous l'humectez avec de l'eau, et ne croyez pas que ce soit de l'eau préparée; l'eau, la première venue, l'eau du ruisseau; vous frottez les dents et les gencives. »

Cependant le tour tant annoncé ne se fait pas; Arthur, qui l'a attendu pendant une demi-heure, perd patience et s'en va. Mais l'escamoteur court après lui et l'appelle :

« Monsieur! monsieur 7 » Tous les veux sont fixés sur Arthur. Il rougit et s'arréie. <r Monsieur, dit l'escamoteur, pourquoi m'emportez-vous mes balles? je n'ai pour vivre que les instruments de mon métier. »

Tout le monde entoure Arthur, qui, bleu de colère, s'écrie :

« Je n'ai pas vos balles, allez vous promener.

— Je demande mille pardons à monsieur, mais il a mes balles dans son chapeau. »

L'escamoteur en retire trois énormes balles. Le tour se fait adroitement; tout le monde admire, Arthur a envie de battre l'escamoteur et s'enfuit. Les incrédules sourient et disent : c C'est un compère. »

Plus loin est un marchand de briquets phosphoriques. « Ceci est la véritable pâte inflammable. Vous n'avez point besoin d'allumettes préparées; vous prenez gros comme rien du tout de ma pâte au bout d'un couteau, au bout de votre canne, au bout de ce que vous voudrez, de n'importe quoi ; le moindre frottement contre une mèche l'allume aussitôt.

« Outre l'utilité de ma pâte inflammable, c'est une source d'amusements honnêtes et récréatifs ; l'histoire de rire et de s amuser en société.

« Vous êtes dans le monde.... chez un ministre; un maladroit veut moucher la chandelle et l'éteint ; obscurité complète. Chacun dit la sienne ; on profite de la nuit pour embrasser sa voisine; mais vous, vous tirez votre briquet que vous avez toujours sur vous ; vous pariez un litre, rouge ou blanc, avec la maîtresse de la maison, que vous rallumerez la chandelle. »

Arthjir continue sa route ; un homme l'arrête par le collet de son habit. Cet homme a devant lui un chat- huant et trois innocentes couleuvres, serpents féroces qu'il a, dit-il, apprivoisés. Plusieurs oiseaux, roides et étendus sur le dos, sont instruits à simuler la mort. S'il vous permettait de les toucher, vous verriez que la chose ne leur est que trop facile. Cet homme vend du savon à détacher. En vain Arthur veut s'échapper, son ennemi ne lâche pas prise; la foule s'amasse autour d'eux, a II est impossible de voir une tache plus dégoûtante que celle qui dépare le collet de l'elbeuf de monsieur. » Arthur donne un coup de poing dans l'estomac du dégraisseur, et le fait tomber avec sa table sur les oiseaux et les reptiles morts ou vivants, puis il s'enfuit; et pour dérouter les regards, il quitte les boulevards et prend au hasard une rue qu'il ne connaît pas ; elle le conduit dans une autre qui donne dans une autre. Arthur est perdu; il erre, il tourne; enfin il demandée un commissionnaire où il se trouve ; il a fait la moitié du chemin pour retourner chez lui. c C'est l'heure du dîner de mon oncle, je vais rentrer; je n'irai pas aujourd'hui. »

Le lendemain Arthur se leva de grand matin. 11 avait perdu un temps prodigieux la veille à faire chauffer de l'eau pour sa barbe ; aujourd'hui, il se rasera à l'eau froide. Il est vêtu de deux pantoufles, l'une à lui, l'autre à Eugène ; une jaune, l'autre rouge; un vieux pantalon noir taché de couleur et une chemise de nuit complètent le costume.

Le savon est lent à se dissoudre dans l'eau froide; il devient gluant et glissant, et jaillit, de la main serrée pour le retenir, comme un noyau de cerise entre les doigts.

Arthur se baisse et met la main dessus; le savon glisse dans la main et disparait sous le divan.

Il prend une canne et frappe le divan ; la canne rencontre le savon et le chasse violemment; la porte est ouverte, le savon sort ; Arthur le poursuit, mais il passe à travers la rampe et, toujours glissant, descend d'étage en étage ; deux fois Arthur le rattrape et veut le saisir avec le pied ; mais il s'élance de plus belle. Arthur descend aussi vite qu'on peut descendre en pantoufles ; il passe à côté d'une femme et d'un enfant, et manque de les renverser; il déchire entièrement une manche de sa chemise après un portemanteau pour battre les habits. Le savon s'est arrêté dans la cour ; Arthur va le saisir ; une servante, qui lavait à la pompe, vide son baquet, et le ruisseau grossi entraine le savon par- dessous la porte cochère.

« Cordon ! s'il vous platt. » .

Arthur sort et prend son savon entre les jambes d'un cheval ; mais on s'arrête dans la rue pour le regarder. Il s'empresse de rentrer; à chaque étage, il rencontre des voisins sortis pour chercher la cause du bruit qu'il faisait en descendant. Les uns rient, les autres haussent les épaules. Arrivé en haut, l'atelier est fermé. Il va frapper, il entend un enfant qui pleure et une femme qui gronde.

« Tiens-toi tranquille ; dans une heure, tout sera fini, et nous nous en irons.

«- Ah I mon Dieu ! c'est un affreux petit enfant dont Eugène fait le portrait. Je ne puis me présenter ainsi. Que faire? Une heure avec une chemise incomplète par le temps qu'il fait. Si j'avais une pipe, seulement. »

Arthur bat la semelle, marche en long et en large. Quand

' il a épuisé ces plaisirs peu variés , il sort par une lucarne ,

grimpe sur le toit, et va se chauffer à la fumée d'une che-

minée voisine. L'heure se passe longuement; mais il n'est plus temps d'aller chez l'oncle : encore une journoe de perdue.

La nuit, Arthur dort à peine pour se réveiller plus sûrement de bonne heure. Il songe aux raisons qu'il donnera à son oncle pour n'être pas allé le voir depuis si longtemps. Le matin, il se réveille; le jour pénètre dans la chambre, sombre et pluvieux.

« Allons, il pleut; je ne sortirai pas. »

Quand on se trouve bien au lit , le moindre prétexte paraît suffisant pour y rester. Cependant Arthur se trompe, il ne pleut pas. Un rideau bleu, étendu par Eugène devant la fenêtre, cause son erreur. Il n'y a rien de si triste et de si trompeur que la lumière passant à travers un rideau bleu : il ne faut pas avoir de rideaux bleus.

Il ne pleut pas, bien au contraire; quand Arthur se lève, il est tard.

Le soleil commence à prendre de la force ; ses rayons colorent les toits qui semblent le salir.

De la terrasse qui est devant l'atelier, on voit quelques toises du ciel, mais on le voit bleu, transparent; on respire un air attiédi et pénétrant ; dans les villes , c'est tout ce qu'on sait du printemps. Les plus belles fêtes de la nature ne sont, pour le citadin , que ce que serait l'harmonie lointaine d'un bal pour le pauvre qui meurt de froid à Ja porte de l'hôtel.

Mais c'est assez pour faire penser que la forêt doit commencer à feuiller, que les hêtres et les érables verdissent les premiers avec l'aubépine ; les cerisiers doivent déjà balancer leurs riches panaches de fleurs blanches; les oiseaux d'hiver ont cessé leurs chants secs et aigus, et la fauvette, dans le jeune feuilliige des lilas, fait entendre ia première sa voix pleine et vibrante.

Sur le bord des rivières doivent fleurir les chatons jaunissants des saules autour desquels bourdonnent les premières abeilles.

Arthur dit à Eugène :

« Il faudrait cependant nous occuper de notre jardin. » Leur jardin se compose de trois longues caisses placées sur la terrasse.

€ Que mettrons-nous cette année dans notre jardin?

— Pour moi, je ne veux plus de légumes; ta salade de l'été passé était détestable ; d'ailleurs , il faut un peu d'ombrage.

— Veux-tu donc des arbres de haute futaie et des taillis?

— Ce ne serait pas si mal.

— Alors, pourquoi n'y mettrait-on pas des sapins? ce serait une cbo?e superbe.

— Sans plaisanterie, nous demeurons assez haut, ce me semble, pour que personne ne s'avise de nous contester le droit d'avoir ici quelques cèdres ; le cèdre est ami des montagnes.

— Je veux des fleurs, je mettrai des œillets et des roses rouges, que René d'Anjou fit voir le premier dans ses jardins.

— Il est aussi le premier qui ait cultivé le raisin muscat.

— Si tu m'en crois, nous n'aurons pas plus de vignes que de forêts.

— Comme tu voudras.

— Sais-tu que c'est une gloire comme une autre que d'avoir attaché son souvenir à une fleur?... »

Eugène est seul dans l'atelier, seul avec un modèle qui ne parle ni ne bouge. Arthur est parti de bonne heure; tout porte à espérer que cette fois il arrivera à l'Arsenal.

Eugène cause tout seul. Tout en peignant, il se donne à lui-même des avis, il se fait des reproches, il s'accorde quelques éloges, il imite les paroles et la voix du maître sous lequel il a étudié, il entremêle ce monologue de réflexions morales.

« N'abusez pas du bitume. Pourquoi peignez- vous sans appui-main?... Où diable sont mes appuis-main? Je ne trouverai

jamais mes appuis-main. Il faudrait avoir un rapin pour me donner mes appuis-main. On n'est jamais si mal servi que par soi-même.... Âhl vous appelez cela un appui-main! Pourquoi ne prenez-vous pas un essieu de voiture? Voilà une bougie allumée, c'est bien; mais qu'est-ce qu'éclaire votre bougie?... Mettez donc des lumières, vous n'osez pas, vous avez peur. Là, là, encore un peu. Ahl maintenant, votre bougie éclaire. N'abusez pas du bitume. Un peu de cinabre.... Allons, où est mon cinabre? Qui est-ce qui a pris mon cinabre? Dites-moi, Georges, dit-il au modèle, est-ce vous qui avez mangé mon cinabre ? Il me faut absolument du cinabre. Voici bien du vert; mais ce n'est pas la ménie chose. Si j'avais un rapin, il me chercherait mon cinabre. Il faudra décidément que j'aie un rapin. L'économie est la mère de tous les vices. Ah ! voici mon cinabre! Qui diable s'est avisé de le mettre dans un casque? On dérange tout, ici ; on met tout en désordre. Qui diable s'est avisé de mettre mon cinabre dans un casque? Allez donc le chercher dans un casque. Je sais fort bien que je l'avais mis dans une botte à l'écuyère.... Allons, se dit-il toujours à luimême, vous prenez peut-être cela pour un œil ; si vous regardiez le modèle, vous ne feriez pas de semblables bévues. Qu'est-ce que ce grand œil hébété? Abaissez donc la prunelle; là, encore un peu. »

Puis il chante :

Que la peinture est difficile I Je n'serai jamais qu'un croûton.

« Si tout votre tableau ressemble à cette jambe, il faut vous rendre justice, ce sera le plus mauvais du salon , et vous ne ferez pas mal de mettre en bas : Epicier pinxii.... N'abusez pas du bitume.... Allons, Georges, vous allez vous reposer; moi, je vais sortir; je reviendrai dans une heure et demie; si l'on vient me demander, dites que je suis allé découvrir les sources du Niger. »

Eugène sort. Un commissionnaire monte quelques instants

après ; il demande Eugène. Georges, qui fume du tabac du Levant dans une pipe turque, le renvoie avec sa lettre.

Cette lettre est d'Arthur.

Voici ce qui lui est arrivé.

Il est sorti, comme nous l'avons dit, de fort bonne heure, Il avait eu faim et était entré dans un café ; au moment de sortir, il s'est aperçu qu'il n'avait pas d'argent. Il s'était fait servir quelque chose et avait écrit à Eugène de chercher sa bourse et de la lui envoyer.

Le commissionnaire revient avec la lettre; comment payer ce qu'il a bu et mangé au café? On ne peut sortir du café sans solder sa dépense ; on ne peut renvoyer le commissionnaire sans le récompenser. Il faut garder le commissionnaire et rester au café ; il envoie le commissionnaire chez un ami et demande un cinquième verre d'eau sucrée.

« Si le commissionnaire ne trouve pas Robert, que vais- je faire? Il faut payer cet homme, il faut payer ma dépense ici. C'est très-embarrassant. »

Une femme passe devant le café , Arthur se précipite à la porte, le chapeau à la main ; cette femme qu'il vient d'apercevoir le préoccupe étrangement. Voici pourquoi.

Sortant un jour de la boutique d'un marchand de bric-àbrac, chargé de deux figures de plâtre, d'un casque antique et d'un parasol chinois, Arthur s'était, dans la rue, trouvé en face d'une femme dont la beauté l'avait frappé. Les impressions subites ne sont pas une chimère. D'un coup d'œil, Arthur fut amoureux, malheureux, jaloux. Les plâtres lui échappèrent qua.»iraent des bras ; il voulut suivre l'inconnue; mais, chargé comme un portefaix, sale de poussière et de plâtre, il avait été forcé d'abandonner ce projet au cinquième pas.

Il resta triste et rêveur pendant trois jours. Une chose l'affligeait surtout. H devait avoir produit sur l'esprit de cette femme une impression toute contraire à celle qu'il avait reçue d'elle. Son accoutrement était ridicule, son admiration stupide. Pendant quinze jours il ne sortit plus qu'en grande toilette :

si Ton jouait une pièce nouvelle, il allait au théâtre ; si un rayon de soleil se glissait à travers les nuées grises de novembre, il allait se promener aux Tuileries, cherchant sous tous les chapeaux les yeux, bleus de son inconnue. Il voulait réparer l'impression défavorable qu'il pensait avoir produite, et s'élever au moins vis-à-vis d'elle au niveau des indifférents et des gens qu'elle n'avait jamais vus.

A deux mois de là, il l'avait une seconde fois aperçue dans un théâtre; mais elle était fort éloignée de lui, et, quoi qu'il pût faire, il n'avait pas réussi à attirer son attention sur sa personne, qui, ce jour-là, était tout à fait coquette et bien arrangée. En rentrant, il avait fait son portrait de mémoire, et la vue continuelle de celte image n'avait pas peu contribué à entretenir dans son esprit une passion passablement extravagante. Depuis, il ne l'avait jamais rencontrée, quelques recherches qu'il eût faites. Quelquefois il avait suivi des heures entières des femmes inconnues, sous prétexte qu'elles avaient dans la taille et dans la tournure quelques rapports avec sa bien-aimée, ou qu'elles portaient un châle bleu. Les deux seules fois qu'il l'avait aperçue, elle était enveloppée d'un grand cachemire de cette couïeur.

Du reste, il faisait fort assidûment la cour au portrait, et il plaçait devant lui de beaux bouquets chaque fois qu'il rentrait. La cherchant toujours et ne la voyant jamais, il était arrivé à un point d'adoration tel, que, s'il l'eût rencontrée par hasard et qu'il eût réussi à se faire aimer d'elle, lui ne l'aurait pas aimée longtemps. Il avait juché son idole sur un piédestal si élevé, qu'elle n'en aurait pu descendre sans se briser. Avec de l'imagination et des obstacles, on peut toujours adorer une femme ; il n'est pas aussi facile de l'aimer. On n'adore la plupart des femmes que faute de les pouvoir aimer.

Non que nous prétendions dire du mal des illusions; loin de là, nous avons souvent pensé qu'il n'y a de beau dans la vie que ce qui n'y est pas ; c'est-à-dire que la vie nue, dépouillée des riches couleurs que lui prête le prisme de l'imagination,

ne vaut guère la peine qu'on la vive, et ressemble à un papillon dont les ailes, froissées par une main maladroite, ont perdu leur brillante poussière écailleuse.

Tuer les illusions, c'est borner le monde à notre horizon, c'est rétrécir le cercle de nos sensations à la largeur de nos bras étendus ; c'est, à l'exemple de l'éphore sparliate , couper deux cordes de la lyre; c'est, comme le tyran de Syracuse, jeter à la mer sa plus belle bague; c'est se mutiler comme Origène.

Ainsi, en reconnaissant sous un chapeau noir, et à travers un voile de la même couleur, les grands yeux bleus de Tinconnue, Arthur s'était précipité à la porte du café ; mais, au moment de la franchir, il se rappela tout à coup qu'il n'avait pas payé et ne pouvait payer ce qu'il avait pris, et qu'en le voyant sortir, surtout d'un pas rapide, on ne manquerait pas de le prendre pour un voleur qui avait voulu déjeuner aux dépens du limonadier.

Il retourna à sa place, demanda un sixième verre d'eau sucrée, et fît semblant de lire un journal.

Enfin, un homme entra en riant dans le café : c'était l'ami auquel Arthur avait écrit de venir le tirer d'embarras. Il lui offrit sa bourse ; Arthur paya le commissionnaire et ses innombrables verreâ d'eau sucrée.

« Mon cher ami, dit le nouvel arrivé, puisque je paye ton déjeuner, permets-moi de subvenir également à ta nourriture du reste du jour, et viens souper avec nous. »

Des circonstances amenées par la rencontre de cet ami, un amour qui amena un voyage, un voyage qui amena une brouille, une brouille qui amena un retour, tout cela prit bien du temps.

Après ce temps, en route, Arthur songe à son inconnue, et, rentré à son atelier, remplace par un bouquet de bruyère rose

iSk UNE VISITE A L'ARSENAL.

et de genêt doré le bouquet depuis longtemps flétri qui décorait son portrait.

« Parbleu ! dit Arthur, il faut que j'aille chez mou oncle. 1 Arthur rentre au moment où Eugène allait dfner seul. € Eh bien?

— Eh bien ?

— As-tu vu ton oncle?

— Npn.

— Comment cela?

— Le boulevard m'a encore une fois été funeste. Je me suis arrêté à voir une géante, polonaise lors de la guerre de Pologne, belge pendant le siège d'Anvers. Voici ce que j'ai lu sur l'affiche : « Le roi, ayant appris ce qu'on disait de sa merveilc leuse beauté, l'a voulu voir et a déclaré que -c'était à juste <r titre qu'on la surnommait la reine des géantes. * Fort du suffrage du roi, je suis entré, et j'ai eu l'honneur d'être distingué par la reine des géantes.

— Aht

— Devant tout le public rassemblé, elle m'a dit : « Si monc sieur, qui est d'une riche taille, veut bien se placer à côté « de moi, on verra qu'il ne me va pas à l'épaule. » Je me suis gravement juché sur son estrade, et je suis resté près d'elle aussi longtemps qu'elle l'a jugé convenable.

« Ah ! dit-il en soupirant, j'ai vu quelque chose qui m'a plus intéressé que tout cela. J'étais arrêté près d'un escamoteur; il avait besoin d'une montre pour une métamorphose. J'avais prêté la mienne ; et je t'assure que le tour est très-drôle; mais comme je le regardais opérer, une femme, enveloppée d'un cachemire bleu, vint à passer. Cette femme, c'était mon inconnue, je veux la suivre; elle marchait sur le boulevard précisément dans le sens de ma route pour aller chez mon oncle, mais je ne pouvais pas laisser ma montre dans les mains de l'escamoteur.

c Je m'avance vers lui :

* Ma montre.... ^

« — Monsieur, dans un instant.

<r — Je veux m'en aller

« — C'est l'affaire de cinq minutes.

« — Je n'en ai pas une à perdre. »

« Tout le cercle murmure et m'invective.

« Avez- vous peur que je vous vole votre montre?

* — Vous êtes un drôle.

<r — Eh bien! prenez-la dans le gobelet où je l'ai mise. »

c Je mets la main dans le gobelet; j'en tire un gros oignon. Tout le monde rit; tout cramoisi , je demande encore ma montre, et je m'enfuis avec; mais l'inconnue a disparu. Si elle était restée sur le boulevard , la ligne est droite , je la verrais; un cabriolet vient de partir, je le suis, je le poursuis. Il faut avoir du malheur , le cheval trottait parfaitement. Hors d'haleine, je le devance, mais il n'y avait dedans qu'un homme à lunettes bleues. »

Arthur reçut une lettre de son père ; dans cette lettre il y avait ce passage :

c Envoie-moi des nouvelles de ton oncle que Ton disait si mal ; je ne te demande pas si tu l'as vu , car ton cœur , nos intérêts , le respect humain , sans compter le conseil que je t'en avais donné, tout t'en faisait une loi. »

« J'irai demain, quand il pleuvrait des vieilles femmes, » s'écria Arthur

Six semaines après, Arthur arrive à l'Arsenal ; la maison de son oncle était tendue de noir, on venait de mettre le corps dans le corbillard, tout le monde montait dans les voitures de deuil. Arthur fut atterré ; cependant quelques minutes de réflexion lui firent voir qu'il ne lui arrivait rien que de très -ordinaire et tout à fait conforme à la marche naturelle des choses. Trois personnes dont les figures ne lui étaient pas inconnues lui firent du geste l'invitation de monter avec elles dans la dernière voiture; Arthur montât et suivit d'abord à l'église, puis au cimetière sans dire mot : seulement , il lui venait bien

à 1 esprit quelques remords de n'avoir pas vu son oncle à son heure suprême. On arriva; après cette cérémonie toujours triste, même pour les indifférents, après qu'on eut descendu le cercueil dans la fosse, et qu'on l'eut recouvert de quelques pellées de terre qui retentirent sourdement sur le sapin, un monsieur vêtu de noir s'avança, qui se moucha, et, d'une voix émue autant par l'embarras de parler en public que par la douleur, prononça l'éloge du défunt.

Cette figure encore n'était pas inconnue à Arthur; il lui vint en l'esprit que ce jeune homme, moins étourdi ou plus heureux que lui, était probablement l'héritier de son oncle.

< Messieurs, dit l'orateur, surtout à propos de la mort, on peut dire que c'est pour celui qui reste que l'absence a le plus d'amertume; l'homme que nous regrettons va occuper dans le ciel la place que lui ont conquise ses vertus, et nous, nous restons ici-bas pour le pleurer. »

— Il n'y a pas de doute, pensa Arthur, mon oncle lui a donné sa terre de Bayeux.

— Personne , continua l'héritier , ne pratiqua mieux ce précepte de l'Évangile : « Que votre main gauche ignore ce que « donne votre main droite. » C'est pour cela que les pauvres, ignorant d'où leur sont venus les nombreux bienfaits qu'il a répandus dans sa vie, ne sont pas accourus ici pour humecter cette terre de leurs larmes.

— Il a aussi la maison de Paris , se dit Arthur.

— A quelques personnes , ses facultés morales ont paru baisser; c'est que sa vie était finie dans ce monde, et qu'il commençait l'enfance d'une autre vie.

— Je ne donnerais pas cinq sous, dit tout bas Arthur, de ce que mon oncle m'a laissé de ses rentes sur l'État.

— C'était l'enfance de l'immortalité.

— Il ne me reste pas même les actions de canaux. »

On remonta en voiture. Les trois compagnons d'Arthur parlaient de leurs affaires; Arthur ne parlait pas. Cette scène de mort l'attristait , et aussi , à dire vrai , la pensée que le travail

de toute sa vie ne suppléerait pas à l'héritage qu'il avait perdu par sa faute. Il descendit de voiture et continua sa route à pied. Comme il traversait le boulevard, quelques personnes étaient arrêtées (et qui ne s'est arrêté quelquefois pour moins?) à regarder un postillon qui rattachait un trait rompu par ses chevaux. Arthur machinalement s'arrêta comme les autres. Comme il regardait, un homme lui frappa sur l'épaule; Arthur se retourna : c'était son oncle.

Arlhur pâlit et fut quelques instants immobile et glacé , puis il sauta au cou de son cher oncle et l'embrassa.

« J'aimerais mieux , dit l'oncle, que tu m'embrassasses moins fort et plus souvent. »

Arthur l'embrassa encore ; mais il y avait dans ses mouvements quelque chose de convulsif :

< Comment, c'est vous , vous dans mes bras; mais c'est impossible !

— 11 n'y a rien de si simple ; je vais à Bayeux pour le reste de la belle saison.

— Mais, mon oncle, je viens....

— De chez moi peut-être : on enterre ce pauvre Dubois , mon voisin, celui que tu as vu si souvent chez moi....

— Quoil ce n'est pas vous?

— Comment , moi 1

— II y a quatre heures que je vous pleure. »

L'oncle laissa échapper un éclat de rire, c Je vais à Bayeux marier ta cousine.

— Quelle cousine?

— La 611e de la sœur de ta mère, de ma seconde sœur; elle est chez moi depuis un an.

— De ma tante Marthe?

— Précisément ; elle ne connaît pas son prétendu , mais j'ai arrangé cela par lettre : elle sera très-heureuse. »

Le postillon avait fini; l'oncle monta dans la chaise et dit : c Baise la main de ta cousine , que tu ne reverras peut-être jamais, car son mari reste dans ses terres qu'il fait valoir. »

Arthur baisa une petite main qui sortit de la chaise sur l'invitation de l'oncle, puis leva les yeux et reconnut le doux visage de l'inconnue au cachemire bleu. Le châle bleu l'enveloppait encore; la chaise partit, et Arthur resta sans rien voir ni rien entendre , jusqu'à ce qu'elle fût perdue dans la brume qui descend vers la fin du jour.

Eugène Milbert à Félix Duport.

Lausanne.

Après-demain, je serai à Genève, mon cher Félix. Je n'ai aucune raison de t'écrire cela, puisque j'arriverai prévue en même temps que ma lettre; mais vois-tu, je suis si heureux, que je ne puis plus longtemps contenir majoie.

Depuis deux jours, j'en dis bien quelque chose aux fauteuils, à la pendule et au chat de la maison, mais cela ne me suffit pas, et je t'écris pour ne pas étouffer.

Adieu donc à la belle maison et aux meubles somptueux de mon oncle Éloi ; adieu aux beaux fauteuils de velours rouge et au secrétaire d'acajou qui ornent ma chambre ; adieu aux excellents dîners et aux vins de France.

Dans quelques jours, j'aurai une petite chambre sur les toits, meublée d'un lit de sangle, de deux chaises et d'une table ; je dinerai au cabaret.

Mais je serai chez moi, et je gagnerai ma vie. Mot bizarre, mais énergique. L'homme, qui a fait Dieu à son image ; l'homme, qui se pare si libéralement de tant d'avantages; l'homme, le roi de la nature; l'homme, qui prétend que tout est à lui, et que tout a été fait pour lui; l'homme, pour boire, manger et dormir, pour remonter les ressorts de sa misérable machine, pour mettre un peu d'huile dans ses rouages, est forcé de vendre les deux tiers de sa vie à un autre homme plus riche que lui. Ainsi, l'homme dont je vais

être le secrétaire a d'abord sa vie à lui tout entière, puis celle de tous les malheureux comme moi qu'il emploie; il a à lui chaque jour trente-six heures, et moi je n'en ai que huit.

Et je voyais tout le monde gagner sa vie, et je me disais : c Mais je vole donc la mienne !» Oh ! maintenant on ne fera plus rien pour moi qu'on ne me doive, je rendrai service pour service; en mangeant, je ne serai l'obligé 'de personne; en dormant, je ne devrai de reconnaissance à personne : je serai libre 1

Ah ! Félix, tu ne comprends pas ce mot, tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir passé toute sa vie chez un bienfaiteur; un bienfaiteur 1 je t'aurais bien vite dit ce qu'il vous donne ; mais s'il fallait te dire tout ce qu'on lui donne!

Ce repos daus~ce lit qui est un bienfait, il faut le prendre, non Çuand j'ai envie de dormir, mais quand mon oncle a sommeil.

Mes goûts, il faut les cacher ; mes pensées, il faut les renfermer ; mes opinions, il faut les soumettre. Ah! si tu savais tout ce qu'on fait de lâchetés pour un dtner, qu'on ne ferait pas pour des millions, quand on dtne si bien pour six sous.

Oh ! pourquoi mes parents ne m'ont-ils pas dit en me laissant si jeune et si seul dans la vie : « Voilà une pioche, travaille à la terre, au lieu de me donner à cultiver l'héritage de mon oncle Éloi 1 »

Mais, grâce à Dieu, tout cela va finir. Je vais gagner ma vie.

Voici comment cela est arrivé :

Il est survenu l'autre jour un étranger chez mon oncle; celui-ci , qui me traite toujours comme un enfant , lui dit : « Le petit va vous mener voir la cathédrale. » Tu connais Lausanne ; nous avons pris cette rue en escalier, couverte d'un toit, qui conduit à l'église. Il y a un quart d'heure à gravir; puis quand on est en haut, on voit, sur la porte, qu'il fallait prendre en bas M. Bâche, marguillier et teinturier, qui a les clefs.

L'étranger, à la façon dont mon oncle me traite, m'avait pris sans doute pour un domestique : hélas 1 il ne pouvait me prendre pour rien de pire que pour un pauvre diable élevé par charité comme je suis. L'étranger me dit d'aller chercher M. Bâche. Un moment j'eus envie de quitter l'étranger, mon oncle, Lausanne, et de m'en aller à travers ces belles plaines vertes de la terre et ces belles plaines bleues du ciel, et de ne jamais revenir. J'allai cependant chercher M. Bâche : le teinturier n'avait pas alors le loisir d'être marguillier et me donna les clefs.

Je remontai exténué. Le rustre qui m'avait attendu, assis sur la terrasse, trouva que j'avais été longtemps. Puis, sans me laisser un instant pour respirer, il m'obligea de lui servir de cornac à travers l'église, et me fit les plus sottes questions sur chaque pierre et sur chaque morceau de bois. Je fus obligé de répondre bien des fois : Je ne sais pas, et lui, à chaque fois, répliqua : Cest étonnant que vous ne sachiez pas.

Cela m'impatienta de telle sorte, que je pris le parti de ne plus demeurer court et de lui faire une histoire en réponse à chacune de ses questions.

Dieu sait ce que je lui contai alors. Quand nous arrivâmes à la tombe d'Harriet Canning, femme de l'ambassadeur Strafford, je lui dis que c'était la propre femme de mon oncle Éloi, et je l'entraînai comme si je voulais éviter de renouveler un triste souvenir, et en réalité pour échapper à la plus triste obligation de répondre à ses questions sur chacun des coups de ciseau donnés par le statuaire.

Malheureusement à dîner il crut devoir parler à mon oncle de la magnificence du tombeau d'albâtre qu'il avait fait élever à Mme Éloy Milbert.

Le soir, mon oncle me fît une grande avanie et me dit : « C'est bien, jouez votre reste. »

Le lendemain matin, il me fallut subir un long récit de tout ce que j'avais fait de mal depuis mon enfance, sans oublier une assiette cassée il v a dix ans, ni un pantalon déchiré il y

en a douze : — c'est sa manière de procéder. À chaque faute nouvelle, il me gronde à la fois de toutes celles que j'ai pu commettre dans toute ma vie; la litanie commence invariablement par ceci : A trois ans, votre père vivait encore, vous avez volé des pommes. A la liste de tous mes crimes succéda, comme toujours, celle de tous les bienfaits de mon oncle, et alors je sentis chacune des bouchées de pain que. j'ai mangées chez lui me revenir entre les dents, amère et empoisonnée.

c Tout ceci va finir, me dit-il en terminant; vous partirez dans trois jours pour Genève. Il y a là un gros négociant qui a besoin d'un secrétaire ; vous irez chez lui. »

Et je pars demain ; je dois passer par Montreux pour remettre une lettre à M. Gauterot. C'est à ce qu'il parait un ami de mon oncle, que je ne connais pas.

Ton ami ,

Eugène Milbert.

Eugène Milbert à Félix Duport.

Montreux....

Aussitôt que tu auras reçu cette lettre, tu iras de ta personne chez M. Saunders, négociant, la maison derrière les Bains de Beryues, et tu lui diras que M. Eugène Milbert, ton serviteur et le sien, ne pourra arriver auprès de lui que dans quatre ou cinq jours. Fais cette course avant de lire lé reste de ma lettre.

Je te suppose revenu de chez M. Saunders, tu peux maintenant écouter mon histoire. Avant-hier j'ai quitté Lausanne, ainsi que je te l'avais annoncé, avec six chemises, mon habit bleu, qui serait le plus vieux des habits sans mon habit gris, une montre qui me vient de mon père, et un peu d'argent que m'a donné mon oncle en m'embrassa n t. Tiens, Félix, en me quittant, il m'a donné une foule d'avis dont je n'ai pas entendu un mot : car j'ai pris depuis longtemps l'habitude, quand je le vois prêt à gronder ou à conseiller, de choisir à l'avance un sujet de méditation susceptible du plus ou moins

de solennité de son exorde ; mais en me parlant de mon père , il a pleuré, puis il m'a dit : Vois-tu, Eugène, dans la vie, il ne faut compter que sur soi-même. Vrai , je l'ai trouvé tout à fait bonhomme , et je n'ai pu reconnaître en luj le tyran qui a tourmenté ma jeunesse. Peut-être n'y a-t-il jamais eu entre nous qu'un quiproquo : il est vieux, je suis jeune, chacun de nous prend à tort nos oppositions naturelles de sensations et d'idées pour une hostilité permanente. Rien ne rend tolérant comme le bonheur; j'étais si content de le quitter, qu'il me semblait que j'aurais pu rester avec lui.

Je suis arrivé vers quatre heures à Montreux; c'est un village qui, en venant de Lausanne, est à droite de la route qui côtoie le lac, et à quelques centaines de pas de cette route; on y monte par un petit chemin hérissé de pierres. A l'auberge, j'appris qu'il ne passerait de voiture sur la route d'en bas que le lendemain à la même heure. Je me brossai et j'allai tenez M. Gautherot. On lut la lettre de mon oncle, et on parut contrarié : « Comment! il ne vient pas.... aujourd'hui ... pour la fête de Mme Gautherot... Il l'avait si bien promis!... Ce n'est vraiment pas bien , » etc.

Pour moi, on me reçut froidement, c Monsieur est le neveu? — Oui, monsieur. — Ah! très-bien; et vous allez?... — A Genève. — Très-bien. Il a fait bien chaud aujourd'hui. »

Je me levai, je saluai et sortis.

J'allai commander mon dîner à l'auberge , puis me promener sur la terrasse de l'église.

C'est le plus ravissant endroit que j'aie vu de ma vie.

L'église, sans être tout à fait gothique , a tout le charme religieux de cet ordre d'architecture ; son clocher octogone se découpe, à une grande élévation, sur le fond vert d'une haute montagne.

On entre sur la terrasse par une voûte de chèvrefeuille qui

commence à fleurir. Des deux côtés de la porte principale sont

deux rosiers, un rose et un blanc. Entre les fenêtres à ogives

s'élèvent des jasmins parsemant leur vert feuillage d'étoiles

blanches parfumées ; des corchorus avec leurs petites roses de couleur orange ; une vigne folle qui monte jusqu'au clocher, et couvre*de ses rameaux sombres une grande partie du bâtiment.

Au-devant est une belle pelouse émaillée de boutons d'or et de petites marguerites blanches et de wergist-meinnicht d'un azur pâle.

Sur la pelouse s'élèvent des ébéniers avec leurs grappes de fleurs jaunes, des acacias qui ne sont pas encore en fleur, et des sorbiers dont la fleur est passée.

La terrasse est entourée d'un parapet à hauteur d'appui qui cache tous les terrains qui vont en descendant jusqu'au lac, de sorte qu'elle semble sortir de l'eau.

A un des angles de la terrasse est un berceau de cerisiers, où est placé un banc... sur lequel j'allai m' asseoir.

Là, je vis le soleil descendre entre les sommets neigeux des deux montagnes qui semblaient se croiser par leur base.

Il se couchait derrière un gros nuage du noir bleuâtre de l'encre; le nuage avait une large frange d'or; au-dessous s'élevait une vapeur orangée : celle des deux montagnes qui était le plus près de l'horizon était grise; la plus près de moi était noire.

L'intervalle qui séparait les sommets, en forme de cône renversé, était rempli de feu et de lumière.

J'étais absorbé par ce spectacle et par le calme du lac, lorsqu'on me frappa sur l'épaule : mon interrupteur n'était autre que M. Gautherot.

c Parbleu, me dit-il, voilà assez longtemps que je vous cherche ; on m'a dit à votre auberge que vous étiez allé vous promener, et je me suis mis à votre poursuite sur ce renseignement plus qu'incertain. Il faut absolument que vous veniez dîner avec nous. »

Je fus fort étonné de cette invitation, qu'on aurait pu me faire plus poliment deux heures plus tôt, et je répondis que j'avais dîné.

« Non pas, me dit M. Gautherot, car j'ai fait ôter de la

broche, -à l'auberge, un poulet qu'on y avait mis pour vous; j'ai promis à Mme Gautherot de vous amener, et vous viendrez. »

Je fis -encore quelques façons, et je me mis en devoir de suivre M. Gautherot. « Ah çà , me dit-il comme nous passions devant l'auberge, il faut aller vous habiller, nous avons du monde; mais songez que vous n'avez que dix minutes; je vais vous annoncer. »

Je montai à ma chambre , fort tourmenté : m 'habiller ! Comme ces gens-là y von* ! m'habiller ! J'avais mis, pour porter la lettre, mon habit bleu que je considérais comme le meilleur , mon habit gris était dans ma malle , et depuis longtemps je ne le regardais plus : je l'en tirai machinalement. Je ne sais si les habits reprennent du lustre par le repos, ou si mon habit bleu avait perdu , sans que je m'en fusse aperçu , l'air cossu qui m'avait fait rejeter l'autre pour lui; mais mon habit gris me parut non-seulement infiniment meilleur que je ne m'y attendais, mais encore de beaucoup mieux conservé que le bleu. Je le mis donc, et retournai chez M. Gautherot.

Il y avait beaucoup de monde chez M. Gautherot; on fit peu d'attention à moi; Mme Gautherot répondit par une révérence à un compliment que je lui fis, et dit : ce On n'attend plus que M. Rignoux. » On l'attendit une demi-heure, puis un domestique apporta une lettre, par laquelle ledit M. Rignoux s'excusait de ne pas venir; sa femme était malade.

e Àh ! mon Dieu! s'écria Mme Gautherot, comment faire? »

Je ne compris pas bien cette interjection; il me paraissait n'y avoir à faire qu'une chose très-simple, c'est-à-dire de dîner sans M. Rignoux. M. Gautherot suivit sa femme dans une embrasure de la fenêtre, et là ils eurent à voix basse une conversation animée , dans laquelle je ne tardai pas à m'apercevoir que j'étais pour quelque chose; cela m'embarrassa, et je commençais à regretter fort le poulet que j'avais laissé à l'auberge.

À ce moment une jeune fille traversa la salle , et vint parler bas à Mme Gautherot; c'était cette belle jeune fille dont

je t'ai parlé il y a un an , que j'avais vue à la cathédrale de Lausanne et dont la vue m'avait si fort troublé, que j'avais revue ensuite, pendant un mois, presque tous les jours, au Signal, sur cette plate-forme de laquelle on voit sous ses pieds la ville avec ses tuiles rouges. Un jour je l'avais aidée à descendre une côte rapide et glissante, car elle n'était accompagnée que de gens âgés , qui ne pouvaient la secourir en cette circonstance; depuis, je la saluai en la voyant, et je lui adressais quelques mois; puis elle était partie , et je ne l'avais plus revue que dans mes rêves. C'était elle , avec ses grands yeux bleus , sa taille svelte , son col flexible, sa démarche gracieuse et aisée.

On la mit en tiers dans la conversation qui se tenait dans l'embrasure de la fenêtre; je ne tardai pas à l'entendre rire en disant : « Allons, ma mère, tranquillisez-vous, je me charge de cela. »

Elle disparut quelques instants, puis rentra, et, traversant le salon, vint droit à moi : c Monsieur, me dit-elle, voulezvous m'accorder un entretien de quelques instants? » Je m'étais levé à son approche; elle me fit signe de m' asseoir, et prit un fauteuil à côté du mien. « Voici, monsieur, de quoi il s'agit : ma mère ne peut se faire à l'idée d'un dtner où l'on se trouverait treize à table; monsieur votre oncle devait compléter le nombre de quatorze, avec ces autres jeunes gens que vous voyez. »

Et, d'un coup d'œil malicieux, elle me fit remarquer que pas un des convives n'avait moins de cinquante ans. < Il n'est pas venu, et nous nous sommes trouvés réduits à treize; c'est pour cela, pour cela seul, qu'on a été vous chercher; vous n'êtes pas ici comme jeune homme , on n'en reçoit pas dans la maison; comme homme aimable, on n'a pas encore pu en juger, mais bien comme quatorzième. Yoici maintenant que M. Rignoux ne vient pas; de quatorzième que vous étiez, et comme tel digne de tous les égards, vous êtes retombé à l'état de treizième, et, en conséquence, à l'état de mauvais

présage, d'araignée rencontrée le matin, ou de corneille vue à gauche. Il a d'abord été question de vous renvoyer par un moyen adroit, mais on n'a pas trouvé de moyen adroit.

— Mademoiselle, dis-je assez bêtement, je suis prêt à me retirer: ..

— Votre réponse a tellement peu le sens commun, me ditelle avec un léger mouvement d'impatience, que j'ai presque envie de vous laisser partir. On a abandonné ce projet, mais on lui a fait succéder celui de me faire dîner dans ma chambre. J'ai montré moins de résignation que vous, et j'ai demandé à ma mère la permission de faire mettre une petite table aupn s de la grande, où nous dînerons, vous et moi, comme les deux plus jeunes, si toutefois ce projet n'a rien qui choque votre susceptibilité; par ce moyen ils ne seront que onze, etéviteront, sinon le danger, du moins la peur de mourir dans Vannée. »

Elle me quitta sans attendre ma réponse, et alla dire à sa mère que j'acceptais. Mme Gautherot, rassurée, vint à moi, et me dit : a Ma fille vous a avoué ma faiblesse; monsieur ; je suis bien reconnaissante de votre obligeance de ne pas trop vous moquer de moi. Messieurs, dit-elle en se tournant vers ses autres invités, M. Rignoux ne vient pas, nous allons dîner. Monsieur Morel, donnez-moi le bras. »

On passa dans la salle à manger ; on avait dressé notre petite table; Mme Gautherot se chargea de l'explication. Fanny, quoiqu'elle m'eût parlé un peu plus familièrement qu'on ne fait à un homme qu'on n'a jamais vu, n'avait cependant fait aucune allusion à notre rencontre à Lausanne. Yers le milieu du dîner on commença à causer bruyamment. Alors seulement j'osai lui dire : « Vous rappelez-vous, mademoiselle, Lausanne et sa cathédrale, et le Signal, et la maison de Forestier, et ses colonnes de bois, sous les acacias en fleur?

— Oui, dit-elle, et aussi le lac que l'on vok sous ses pieds, borné par des montagnes au sommet neigeux ; le lac d'un bleu foncé à l'ombre, et blanc comme un miroir sous les rayons ardents du soleil.

— Et, dfs-je, les beaux platanes au-dessus des bancs du Signal, et les forêts vertes pleines de violettes et de fraises?

— Oui, dit-elle; et plus que cela, les riantes et libres pensées qui s'exhalaient de toutes ces choses. Pensées, ajoutât-elle tout bas, comme se parlant à elle-même, qui se sont . fanées avec les violettes, et qui n'ont pas refleuri avec elles et I ne refleuriront plus. *

Elle resta alors comme absorbée, et son visage fut longtemps sans reprendre son habituelle expression de malice. Nous fûmes quelque temps sans parler ; on se leva de table, et, de la soirée, je ne me trouvai plus auprès de Fanny.

Le soir, Mme Gautherot me demanda quand je partais. Je répondis, presque sans savoir pourquoi ni comment, que j'attendais une lettre de mon oncle. < Eh bien, me dit-elle, si vous voulez demain entendre une messe, avec de la musique, nous vous donnerons une place dans notre banc. »

Tu comprends, mon cher Félix, que je ne puis partir sans . faire une impolitesse à cette bonne femme ; et d'ailleurs on I m'a beaucoup parlé de. l'orgue de Montreux. |

Adieu, tout à toi. Eugène Milbebt.

Le dimanche, Eugène était de bonne heure sur la plateforme de l'église. Fanny arriva également avant l'heure du service divin; elle était avec sa mère. Eugène s'approcha d'elles pour les saluer; mais au même moment Mme Gautherot fut abordée par des femmes de sa connaissance, qui Femme- 1 nèrent dans un coin de la terrasse pour lui parler bas. ;

Fanny, restée seule auprès d'Eugène, lui dit: /

< Monsieur Milbert, j'ai peut-être été hier bien familière avec vous ; mais vous ne vous en étonnerez pas quand je vous aurai dit que je vous connais depuis longtemps, que le hasard m'a fait connaître toute votre histoire, et qu'une certaine conformité entre vos chagrins et les miens m'a toujours inspiré de l'intérêt pour un jeune homme que, selon toutes les probabilités, je devais, ne revoir jamais Je vous ai revu, vous avec

qui je n'avais jamais causé de choses plus intéressantes que des chances de beau temps et de pluie pour le lendemain, je vous ai revu comme un ancien ami. D'ailleurs notre rencontre à Lausanne a eu lieu à une époque où j'étais bien heureuse.

— Eh quoi! mademoiselle, reprit Milbert, cette gaieté qui vous rendait si charmante hier soir.... »

Pendant l'office, Milbert regarda beaucoup Fanny, mais sans rencontrer une seule fois ses regards. Seulement, lorsqu'on dit le psaume Jubilate Deo * Vous tous les habitants de la terre^ jetez des cris de réjouissance à V Éternel; elle leva les yeux au ciel, et deux grosses larmes tombèrent sur le livre qu'elle tenait à la main, c Hélas 1 pensait-elle, de quoi ai-je à remercier Dieu? a

Le lendemain, on alla pêcher à la ligne dans le lac. Eugène fut invité au dîner, qui se composait en partie de la pêche commune. Après le dîner, on alla promener sur la terrasse de l'église. Là il parla encore à Fanny de leurs rencontres au Sigoal de Lausanne*, « J'y suis retourné bien des fois depuis votre départ, lui dit-il.

— Monsieur Milbert, dit-elle, je cause avec vous comme peut-être je ne le devrais pas faire ; mais tous les gens qui m'entourent sont si heureux, que je ne me sens de confiance

'pour aucun. Vous, vous êtes livré sans appui à toutes les chances de la vie; moi, on me fait d'un seul bond passer par-dessus toutes les rêveries et toutes les joies de la jeunesse : on me marie à un homme plus âgé que mon père.

— Vous ! s'écria Milbert.

— Dans quatre mois, » dit-elle.

Ils restèrent tous deux silencieux.

« Où allez-vous? dit-elle un peu après, et que comptez-vous faire?

— J'allais à Genève pour occuper une petite place ; mes parents ne m'ont donné d'autre profession que d'attendre l'héritage de mon oncle, et je vous assure que c'est une triste chose 1

— Je prierai quelquefois pour vous; pour moi, on ne peut môme pas prier pour moi, car ma vie est fixée et renfermée dans d'étroites limites; j'ai tiré mon billet, et il est noir; que le ciel vous en réserve un meilleur!

— Mais ce mariage est-il donc...

— Parfaitement décidé, le contrat est fait et signé.

— Ainsi donc, je ne vous reverrai plus.

— Au contraire, il y a des raisons qui nous feront nous rencontrer.

— Votre futur mari habite-t-il donc Genève ? »

Fanny le regarda avec l'air d'un grand étonnement et ne lui répondit pas. On rentra à la maison; Eugène salua la famille Gautherot et rentra à son auberge.

Le lendemain, il fit une visite pour ses adieux, et demanda si l'on avait des commissions pour Genève ; il partait le surlendemain. On le retint à dtner, puis on fit de la musique. Fanny chanta, tandis que sa mère l'accompagnait sur le piano.

« Quel air ravissant! dit Milbert ; comme il berce doucement l'âme! comme il l'assoupit dans de riantes rêveries! Jouez le donc encore une fois, que je le retienne. »

Mme Gautherot et Fanny recommencèrent. Milbert essaya à son tour. Mais ce n'était pas cela; on recommença encore: Fanny était debout derrière le fauteuil de sa mère, et à sa droite, Milbert était dans la même position, mais de l'autre côté, et elle redit cette chanson allemande dont le sens est :

« Toutes les magnificences de la nature, le silence imposant de la nuit, les odeurs des fleurs, les rayons pâles de la lune à travers les panaches verts des arbres, les étoiles, fleurs de feu semées dans le ciel, les lucioles, fleurs de feu semées dans l'herbe, tout cela a été créé pour rendre le monde digne de l'homme au moment où, pour la première fois, il dit à une femme : Je t'aime; mot formé d'un céleste parfum de l'âme, qui s'exhale et monte au ciel avec les parfums des fleurs, moment le seul dans sa vie où il est roi, où il est Dieu, mo-

ment qu'il paye et expie par toute une existence de regrets amers. Ce moment, c'est le prix de toutes nos misères. »

Fanny avait chanté avec une expression de douce tristesse. Eugène répéta le couplet avec enthousiasme; leurs yeux se rencontrèrent, et se donnèrent un long baiser à' âme; leurs mains, posées sur le dossier du fauteuil de Mme Gautherot, s'étreignirent convulsivement.

La servante apporta de la lumière, et il leur sembla que leur temple d'ombre et de mystère se dissipait.

Milbert se retira de bonne heure et passa la nuit à écrire à Mlle Gautherot ; il lui avouait son amour.

Le lendemain , il voulut lui glisser son épttre ; mais elle lui dit : c Qu'on vous croie parti, et revenez à minuit sous la fenêtre du jardin. »

Il fit ses adieux, retourna à son auberge et s'enferma dans sa chambre jusqu'à minuit , la tète tellement remplie de pensées diverses et contradictoires , qu'elles ne faisaient dans sa tête qu'un tumulte confus, qui ne lui permettait d'en suivre aucune. A minuit il était sous la fenêtre du jardin, qui ne tarda pas à s'ouvrir.

« Est-ce vous? lui dit Fanny d'une voix tremblante.

— Oui.

" — Eh bien, écoutez-moi.

— Quoi ! d'ici ?

— Et d'où donc?

— Laissez -moi monter dans votre chambre.

— Pourquoi ?

— Parce que j'entends des pas , parce qu'il pourrait passer quelqu'un, parce qu'on me verrait. »

Et sans attendre de réponse, il s'élança après le balcon et entra dans la chambre de Fanny. \

Fanny fut quelques instants sans pouvoir parler. Milbert lui montra la lune qui se levait derrière les arbres, et les étoiles qui brillaient au ciel, et lui dit :

c Rappelez- vous la chanson. Tout cela a été créé pour ren-

dre le monde digne de l'homme au moment où, pour la première fois, il dit à une femme : Je iaime. Ce moment c'est le prix d# toutes nos misères. Fanny, je vous aime.

— Et moi aussi, Eugène, dit-elle, je vous aime, et il y a bien longtemps ; et quand , ces jours derniers , vous me rappeliez vos rencontres à la maison de Forestier, j'en retrouvais dans mon cœur jusqu'aux moindres circonstances.

— Et moi, dit Eugène, depuis ce temps-là, je n'ai pu séparer votre souvenir d'aucune de mes pensées ; il était au fond de toutes mes actions, et bien souvent à mon insu : c'est depuis que je vous ai vue, c'est depuis que je vous aime, que j'ai senti tout ce que pesait le joug des bienfaits de mon oncle, que j'ai rêvé la liberté et l'indépendance ; votre premier regard a fait éclore en mon âme la fierté et le courage et toutes les nobles passions.

— Tant mieux si vous avez du courage, car nous en aurons besoin.

— Fanny 1 aimé de vous, je ne connais rien d'impossible, toutes les difficultés qui m'effrayaient à mon entrée dans la vie ne me paraissent maintenant que me préparer des triomphes.

— mon Dieu 1 dit Fanny en levant ses beaux yeux au ciel, pardon nez -moi et secourez-moi.

— Le ciel me protège, puisqu'il m'a fait vous rencontrer.

— Et moi aussi, je me sens du courage : d'abord, ce mariage contre lequel je n'avais jusqu'ici que des larmes cachées et de la résignation, il n'aura pas lieu ; je saurai dire non, même au pied de l'autel.

— Et moi , je vais retourner à Lausanne, je vais me jeter aux genoux de mon oncle.

— De votre oncle !

— Il a promis à mon père mourant....-

Mais, insensé 1 ne savez- vous donc pas que c'est votre

oncle que je dois épouser?

— Mon oncle 1

— Lui-même.

— On ne m'en a rien dit ; voilà pourquoi on m'éloignait de Lausanne.

— Et voilà une des causes pour lesquelles je m'intéressais à vous, pour lesquelles je vous aimais, pauvre enfant ! Mon père avait exigé de votre oncle qu'il me reconnut dans le contrat des avantages qui vous déshériteraient plus d'à moitié. J'aurais été pour vous un objet de haine , vous dont je serais si heureuse de faire le bonheur, que je ne sais pas si je puis avoir d'autre bonheur que le vôtre. D'abord, je n'ai pensé qu'à obtenir votre amitié , qu'à vous faire comprendre combien c'était contre mon gré que je vous faisais du tort, qu'à ne pas vous laisser croire que j'avais un bonheur fait de votre malheur.

— Mon oncle ! murmurait Milbert atterré ; mais que faire alors Y

— Nous y penserons. Pour moi, je vous promets que je ne l'épouserai pas, et que je me garderai pour vous. II est tard ; il faut nous séparer. Quittez votre auberge dès le jour, et allez vous cacher dans quelque maison sur la route; vous reviendrez la nuit prochaine à la même heure. Je n'ai, pas besoin de vous dire de penser à moi, n'est-ce pas? Pensez à nous, songeons à ce que nous avons à faire. Nous connaissons notre but; convenons du chemin qui doit nous y conduire, et ensuite marchons sans regarder derrière nous. Adieu. »

La nuit suivante, Mlle Gautherot et E. Milbert agitèrent cent projets différents, dont aucun ne fut adopté.

Il n'y a qu'un point sur lequel ils n'hésitèrent pas : c'est qu'ils s'aimaient, qu'ils ne pourraient vivre l'un sans l'autre, qu'il fallait qu'ils fussent unis , et que rien ne leur coûterait pour arriver à ce but. « Je n'épouserai pas votre oncle, disait Fanny ; depuis que je me suis avoué à moi-même et que je vous ai dit que je vous aime , j'ai trouvé les raisons de cette répugnance si forte que j'avais pour ce mariage, sans en pouvoir dire les causes. On dit qu'il y a de malheureuses femmes qui se vendent pour avoir du pain , on n'a pour elles que des paroles de mépris; comment alors appellera-t-on toutes

ces femmes que le monde honore, et qui se vendent non pas pour avoir du pain , mais pour avoir un plat de plus sur une table déjà somptueuse ; non pour avoir des habits, mais pour se faire donner des diamants ? *

Milbert revint le lendemain, puis encore le jour suivant, puis ce fut une habitude ; Fanny ne lui disait plus : t Venez, * Et il ne disait plus : « Je viendrai, * Mais elle ouvrait sa fenêtre à minuit, et Milbert montait au balcon et restait près d'elle jusqu'aux premières lueurs du crépuscule, à parler de leur amour et de leurs projets. Une nuit ils entendirent un bruit de pas du côté du jardin, comme Milbert venait d'entrer ; il se hâta de souffler la veilleuse qui éclairait faiblement d'ordinaire la chambre de Fanny. La personne qu'ils avaient entendue passa, et Fanny, dans l'ombre, fut obligée de tendre la main à Milbert pour le guider près d'un fauteuil. Il ne quitta plus cette main. Ils restèrent sans parler.... On aurait entendu le battement de leur cœur.... Fannv laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; leurs cheveux se touchèrent, et tous deux frissonnèrent d'une commotion électrique ; et tout le reste de la nuit on n'eût entendu que des soupirs, des gémissements , des paroles entrecoupées.

A peine les étoiles commencèrent à s'éteindre , que Fanny dit à son amant : a Mon bien-aimé, je. suis à vous; cela me donne bien des droits; vous ferez ce que je vais vous diie; vous allez quitter dès aujourd'hui votre retraite, et aller à Genève pour occuper cette place qui vous est offerte. Vous avez vingt-deux ans, je n'en ai que dix- huit; j'attendrai que, par votre travail, vous vous soyez mis en mesure de me demander à mes parents ; je vous attendrai aussi longtemps qu'il le faudra; mais cependant, nous ne devons pas perdre un seul jour qui puisse être employé pour notre réunion; vous n'entrerez plus dans cette chambre que comme mon époux aux yeux des hommes, ainsi que vous l'êtes aujourd'hui devant Dieu. Allez, ne comptez pas sur votre oncle , qui peut vivre vingt ans encore, ou vous déshériter, ou se ruiner. Je vous

écrirai quand je le pourrai , pour vous dire que je vous aime . que je vous attends , que je me garde pour vous , afin de vous donner du courage dans les jours difficiles. Adieu, mon bienaimé, mon mari, adieu. »

Eugène parlait de revenir encore une fois avant de quitter Montreux ; il supplia. Fanny fut inflexible. Il lui donna pour lui écrire l'adresse de Félix Duport , et le lendemain malin , il arriva à Genève.

Il descendit chez Félix Duport, et là, après un examen attentif fait par les deux amis, il fut décidé que l'habit gris, qui à Montreux avait été préféré à l'habit bleu , lui était devenu tout à fait inférieur, par suite des corvées de nuit qu'avait faites ledit habit gris, en montant et en descendant par les fenêtres, pendant les derniers jours passés à Montreux.

On mit donc l'habit bleu pour aller chez M. Saunders. La place promise à M. Éloi Milbert pour son neveu était occupée. M. Saunders avait attendu patiemment pendant quinze jours ; mais il lui avait été impossible d'accorder un plus long délai; il avait écrit à Lausanne , et l'oncle Éloi lui avait répondu qu'il ne savait pas ce qu'était devenu son neveu, qu'il le remerciait beaucoup d'avoir attendu si longtemps , qu'il le suppliait de lui donner des nouvelles dudit neveu aussitôt qu'il le verrait; car on doit finir par arriver de Lausanne à Genève, quelque industrie que l'on ait pour allonger les chemins. Il ajoutait à cette prière celle de ne pas parler à Eugène de la sollicitude de son oncle.

Eugène Milbert, comme il se l'avouait parfois à lui-même, s'exagérait de beaucoup les sévérités de son oncle. Éloi Milbert, à cinquante ans , se croyait encore un jeune homme : cela explique le peu d'importance qu'il pouvait accorder à un jeune garçon de vingt-deux ans , qui lui semblait un enfant. Eugène, de son côté, s'accordait trop libéralement cette importance qui lui était refusée, se considérait comme un homme mur, et trouvait son oncle décrépit. L'oncle , ancien ami de M. Gau-

therot , avait obtenu la main de sa fille. M. Gautherot avait été séduit par les avantages d'argent que cette union apporterait à Fanny.

Les parents, et je parle des plus tendres, quand il s'agit du bonheur de leurs enfants , leur imposent de la meilleure foi du monde ce qui ferait leur bonheur à eufc-mémes, sans essayer même de se rappeler ce qui l'aurait fait quand ils avaient l'âge, les illusions et les passions qu'ils n'ont plus.

Éloi Milbeit ne voyait pas sans quelques remords que, par son mariage, il enlevait à son neveu une grande partie de l'héritage sur lequel il devait compter; il ne voulait pas l'avoir pour témoin de ce qu'on pouvait, à la rigueur, appeler une folie; il pensait tout concilier en lui donnant les moyens de se faire un avenir , en lui faisant apprendre le commerce , et en lui donnant plus tard un petit capital , quand il aurait acquis «les connaissances nécessaires pour le faire prospérer. D'ailleurs, ne pouvait-il pas arriver qu'il eût un enfant? et alors il fallait au moins qu'Eugène eût un état qui ne lui permît pas de tomber dans le besoin. En attendant, il ne fallait plus le bercer dans l'habitude de l'aisance et dans l'espoir d'un héritage qui allait lui échapper.

M. Saunders lui promit de tâcher de lui procurer de l'occupation.

Eugène se retira triste et embarrassé. H ne voulait pas avoir recours à son oncle au moment où il venait de lui enlever sa

future femme ; il vendit sa montre, loua une mansarde, paya d'avance un loyer de quinze jours, et passa ses journées, en attendant une place, à écrire à Fanny de longues lettres qu il n'avait aucun moyen de lui faire parvenir.

Fanny Gautherot à Eugène Milbert.

Je pense à vous , et je ne pense qu'à vous. Il n'y a pas un coin de cette maison où je ne vous retrouve. J'ai mis dans ma chambre cette petite table sur laquelle nous avons dîne en-

semble. J'ai toujours dans de l'eau fraîche quelques branches du chèvrefeuille qui couvre l'entrée de la terrasse de l'église. Votre amour m'entoure comme une autre atmosphère. Je passe à travers la vie sans en rien sentir. J'ai été plongée dans l'amour comme le héros grec dans le Styx : comme lui je suis invulnérable.

Votre oncle est venu et a passé la journée ici. J'ai une peine horrible à ne pas le brusquer , et je ne suis pas bien sûre d'y réussir. On a parlé de votre passage ici, sans y attacher aucune importance. Je ne sais si vous êtes comme cela, vous autres hommes; mais pour nous, quand nous aimons, il n'est rien qui excite notre mépris et notre haine comme l'amour d'un homme qui nous déplaît. Il nous serait impossible de trouver plus de dédain pour un voleur et un faussaire ; c'est la note la plus haute de notre gamme. Un homme qui ne nous plaît pas est le plus criminel des hommes, et , si on nous eût confié la rédaction du Code pénal , ce crime eût été placé entre l'empoisonnement et le parricide.

Ma mère m'a fait beaucoup de reproches. J'ai jeté, en ballon perdu , quelques paroles contre ce mariage ; mais elles ont été si mal accueillies , que c'est un moyen sur lequel il ne faut pas compter, que de tâcher d'attirer ma mère dans notre parti. Votre oncle m'a parlé des embellissements qu'il a fait faire pour moi à sa maison de Lausanne.... Il m'a consultée sur plusieurs choses, et, comme j'éludais de donner mon avis, pour qu'il ne puisse pas dire plus tard que j'aie jamais consenti moi-même à ce ridicule mariage, qu'il a inventé de complicité avec mes parents, il a beaucoup insisté pour savoir de quelle couleur je voulais que fût tendu le salon. Ma mère s'est mêlée de la conversation, et m'a pressée aussi. J'ai d'abord eu envie d'imiter la princesse du conte de Peau-d'Ane, qui demandait à son beau-père amoureux d'elle une robe de la couleur du soleil, et d'imposer à M. Éloi des prouesses qui pussent empêcher ou du moins retarder mon mariage. Mais j'ai fini par dire que j'avais vu , dans le Jtemps, à Genève, un

salon qui m'avait paru ravissant, que je ne me rappelais pas bien comment il était , mais que j'écrirais à l'amie chez laquelle je l'avais vu. C'est sous ce prétexte que j'ai en ce moment la liberté de m'entretenir avec vous. Plaisanterie à part, je vois , avec une sorte d'effroi , qu'il me faudra bientôt me prononcer hautement contre ce mariage; mais, quoique je voie d'ici tout ce que j'aurai à essuyer de reproches , de bouderies, de persécutions, je ne céderai pas, et je me conserverai pour mon bien-aimé.

Adressez vos lettres à Mlle Elisabeth , chez M. Gautherot.

Fanny.

Eugène Milbert à Fanny Gautherot.

Votre lettre est arrivée bien à propos, mon cher ange; j'étais dans un jour d'abattement et de morne tristesse. Depuis que je vous ai quittée , rien ne me réussit; il semble que, dans la vie que je mène , je suis en proie à un de ces rêves où , en face d'un ennemi, le cœur plein de colère, on se sent les bras mous, languissants et sans force, et l'on porte ces coups inertes avec une épée qui prend tout à coup la légèreté d'une plume; mais, à la seule vue de ces caractères tracés par votre main , je me suis senti fort et déterminé , comme quand j'étais à Montreux. Ce papier sur lequel vous écrivez, et que vous renfermez sans doute avec votre linge, a ce doux et vague parfum que l'on respire auprès de vous , et qui semble être votre haleine. Avec ce talisman , j'ai retrouvé tout mon courage, et je vais dès demain faire sans hésiter une démarche qui' m'était désagréable. On dit que le sentier de la vertu est étroit, et il semblerait que je veuille arriver au bonheur par une grande route pavée et bordée d'ormes-: je ne me laisserai plus donner par vous l'exemple de la résolution.

J'ai ri de votre idée de prendre mon oncle Éloi au mot dans ses airs d'Amadis et de le mettre à l'épreuve. S'il vous faut répondre relativement au salon de votre amie, il y a dans.

Rabelais trois lignes qui peuvent venir à votre secours ; les voici :

« Dont, par iuste perspetisue, yssoit une couleur innommée qui résiouyssoyt merveilleusement les yeulx des spectateurs. »

Demandez à mon oncle une tenture précisément de cette couleur. Cela nous donnera tout le temps dont nous avons besoin.

Écrivez-moi, mon cher ange, aussi souvent que vous le pourrez, et répétez-moi sans cesse que, quoi qu'il arrive, vous vous garderez pour moi, non pas que je doute de vous un seul instant....

Àh ! pourquoi vous mentir? pourquoi vous cacher ce que je souffre, quand vous seule possédez le secret de ma guérison ? Hélas! je ne suis pas un moment sans penser à tout ce que Ton me prend de vous. Et puis j'énumère les efforts que Ton fera pour vous décider. Vous êtes préparée contre la colère et les menaces ; mais serez-vous aussi forte contre les prières et les larmes? Et qui sait combien de temps, combien d'années encore il s'écoulera avant que je puisse revenir dire à votre père : a J'aime votre fille 1 je puis lui offrir une situation honorable. ?

Et si je ne réussis pas, dois-je vous condamner à passer ainsi votre vie' à m'attendre, vous qui avez tant de bonheur à donner et qui avez le droit d'en attendre tant I

On vient me chercher de la part d'un M. Saunders, auquel mon oncle m'avait recommandé. Je comptais aller le voir demain, quoiqu'il m'ait reçu plus que froidement lors d'une première visite. Je ferme ma lettre. L'entretien qu'il me demande ne peut avoir rapport qu'à nos affaires, qu'à une place pour moi.

Je cours chez lui.

Adieu, mon ange; je suis sûr que je sais quand vous pensez à moi : il doit à ces moments-là m'arriver quelque chose d'heureux. Eugène.

Fanny ne racontait pas à beaucoup près à Milbert tous les chagrins qu'elle éprouvait déjà ni ceux qu'elle prévoyait dans l'avenir.

La servante de la maison avait vu sortir Eugène la nuit que les deux amants s'étaient dit adieu ; et, un jour que Fanny la réprimanda de n'être rentrée que fort avant dans la nuit, elle répondit avec assurance : « C'est que les personnes que j'ai à voir ne viennent pas me trouver par la fenêtre. » Fanny devint si pâle à ces paroles, que cette fille en fut épouvantée, et qu'elle ajouta : <r Rassurez-vous, mademoiselle, je n'ai jamais dit un mot à personne. » Fanny, dans son trouble, la 'tête égarée, lui mit dans les mains tout ce qu'elle avait d'argent. De ce jour elle fut dans la dépendance d'Elisabeth, obligée d'atténuer ses fautes aux yeux de Mme Gautherot, de l'aider même à sortir ou à rentrer à des heures indues.

Elle ne tarda pas à s'apercevoir d'un dérangement dans sa santé, que, dans son ignorance, elle attribua au chagrin. Sa mère lui dit plusieurs fois : a Mais qu'as-tu, Fanny? comme tu es pâle! As-tu mal? où souffres-tu? »

Mais, un matin, Elisabeth lui dit : c Mademoiselle, il faut prendre un parti; nous ne pourrons bientôt plus cacher à votre mère....

— Quoi donc, Elisabeth?

— Mademoiselle veut rire....

— Non vraiment^..

— Comment! mademoiselle ne saurait pas?...

— Quoi donc? qu'est-ce que nous ne pourrons pas cacher à ma mère?

— Ehl mademoiselle, l'état où vous êtes.... qui n'est plus un mystère que pour vous, ce qui est bien singulier, et pour Mme Gautherot.

— mon Dieu! que voulez-vous dire, Elisabeth?

— Que mademoiselle est grosse, et qu'il est bien étonnant.... »

Fanny était tombée à la renverse sur le parquet. Quand elle revint à elle, elle écrivit à Milbert :

« Ce n'est plus la poste qui vous porte cette lettre, mon ami, c'est un exprès, qui a ordre de faire toute la diligence possible. Tous nos projets sont détruits; tout est changé; il faut que vous arriviez cette nuit à Montreux.... que je m'enfuie avec vous.... que je disparaisse jusqu'au jour où je pourrai me montrer comme votre épouse. Venez bien vite, votre triste Fanny souffre un horrible martyre de crainte et de honte. Venez, venez la sauver. »

Elle prit un prétexte pour ne pas descendre déjeuner. Son père et sa mère dînaient chez M. Rignoux. Elle passa toute la journée renfermée dans sa. chambre, agitée par une fièvre violente; par moments restant assise sans mouvement; puis, tout à coup, se levant et réunissant dans une petite caisse les objets qui lui étaient indispensables pour sa fuite.

Le porteur de la lettre revint. Fanny dit à Elisabeth de la laisser seule avec lui. Elle ne voulait pas lui faire voir sur son visage tout ce qu'elle éprouvait d'horribles angoisses. Elisabeth sortit de mauvaise humeur.

« Mademoiselle, dit le commissionnaire, le monsieur n'y était pas. Mais voici une lettre de lui qu'on allait mettre à la poste pour vous. Je m'en suis chargé. »

Fanny prit la lettre en tremblant, et en rompit le cachet avec l'émotion que doit éprouver un homme qui appuie sur la détente du pistolet placé sur son front.

Voici ce qu'elle contenait :

a Je pars dans quelques heures; M. Saunders me faisait appeler pour me proposer une mission importante. Si elle réussit, ce sera une bonne affaire pour nous. Cela me mettra en voie de g3gner un peu d'argent, et, d'ici à un an ou deux, d'avoir une position convenable. Adieu, mon ange, adieu, ma femme chérie. Je pars plein de courage et de joie; je vais en France, à Lyon d'abord, puis à Paris. Adieu. » Fanny resta quelques instants atterrée, puis dit au commis-

sionnaire : « C'est bien, » Elle le paya et il sortit. Elisabeth rentra aussitôt en disant : Eh bien ! mademoiselle? »

Fanny lui répondit: « Tout va s'arranger. Laissez-moi seule.»

Une fois seule, la pauvre fille examina* tdut ce qu'il y avait d'horrible dans sa situation. Dans son trouble, elle n'avait pas songé à la façon dont elle se compromettait vis-à-vis du messager. D'ailleurs, elle croyait partir la nuit même. Cet. homme et Elisabeth savaient tous deux son secret. Et d'ailleurs, tout le monde ne le savait-il pas? Elle se rappelait les paroles de sa servante : Il n'y a que votre mère et vous qui $ 'ignoriez. Elle en avait donc entendu parler; elle savait donc que d'autres s'en étaient aperçus 1 Chaque jour d'ailleurs lui donnerait de nouveaux confidents; et puis à la fin, que faire? que devenir? La fuite seule était possible avec Milbert. Mais il est parti, parti pour longtemps, parti heureux! Pauvre fille 1 seule, sans appui, sans conseils, sans secours 1 Son père la tuerait, sa mère ne saurait en faire un mystère à son mari. La conclusion de toutes ces pensées fut celle-ci : c le suis perdue ! »

Puis elle se disait : a Mais c'est impossible, c'est un rêve affreux; tant d'événements depuis un jour, cela n'arrive pas ainsi dans la vie réelle. Je vais me réveiller.... Mais non, c'est vrai, tout est vrai; je suis perdue et déshonorée, seule, abandonnée de Milbert. mon Dieu, comment se fait-il que ce qui m'aurait donné tant de bonheur, dans un an peut-être, soit aujourd'hui un sujet de désespoir et un arrêt de mort? »

Elle se jeta à genoux et pria. Puis elle se releva .: « Pourquoi prier ? qu'ai-je à demander à Dieu ? Maintenant, tout est fini, je suis perdue 1 II faut mourir.... il faut mourir; pauvre Eugène, quand il saura celai.... Sa femme et son enfant!... Nous aurions été si heureux l »

Elle pleura, puis tout à coup : « Oui, -mais cette fille, cette odieuse confidente, cet homme, tout le monde, je n'oserais plus sortir de la maison; et ma mère, mon père.... je n'oserais plus sortir de ma chambre ; d'ailleurs ils me maudiront, ils me chasseront. Je n'ai plus d'asile que dans le sein de Dieu.... et lui-

même ne me repoussera-t-il pas? Ii n'y a pas un seul devoir auquel je n'aie manqué, et c'est par un nouveau crime que j'échappe à ma punition sur la terre. »

Elle ouvrit son livre de prières pour y chercher des pensées sur la mort et sur la miséricorde de Dieu, et elle lut :

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