ORDRE POUR LA SÉPULTURE DES MORTS
c Cet office ne doit point se dire pour ceux qui meurent sans avoir été baptisés, ni pour les excommuniés, ni pour ceux qui se sont défaits eux-mêmes. »
c mon Dieul l'Église elle-même me refusera des prières; mon Dieu ! qui priera pour moi? *
Elle pleura encore longtemps ; puis tout à coup elle releva la tête, elle repassa encore dans sa mémoire tous les malheurs et toute la honte qui s'étaient amassés sur elle, et elle dit : c Mon Dieu I vous voyez bien qu'il faut que je meure. *
A ce moment, Mme Gautherot entra dtns sa chambre ; elle l'avait vue pâle et abattue depuis plusieurs jours, elle était inquiète, et le fut bien davantage en la revoyant baignée de larmes. Elle la prit dans ses bras, la caressa, lui demanda affectueusement ce qu'elle souffrait. A ce moment, Fanny eut envie de se jeter à ses pieds et de lui tout avouer ; mais Mme Gautherot ajouta : c Dis-moi ce que tu as, ma chère enfant ; tu ne peux rien avoir à, te reprocher de ces choses qu'une mère ne peut pardonner. Je suis sûre que c'est quelque folie que tu t'exagères. Toi, si sage, toi, dont je disais encore aujourd'hui à dîner, chez les Rignoux, que, si ce n'était pour le monde, je te confierais à toi-même ta propre surveillance, tant je suis sûre de toi.
— Allons, allons, pensa Fanny, plus de lâcheté, il faut mourir.... Ma mère, dit-elle, j'ai appris la mort d'une amie avec laquelle j'ai été en pension à Genève, et chaque nuit je suis tourmentée de rêves affreux ; je voudrais faire dire des prières pour elle.
— Quoi! dit Mme Gautherot, c'est là le sujet de ton chagrin? Pauvre enfant ! Que ne le disais-tu plus tôt? tu serais venue coucher près de moi, on aurait tâché de te distraire. Tiens, je l'aurais forcée de venir chez les Rignoux ; le dîner a été très-gai.
. — Ma mère, je voudrais faire dire des prières pour cette pauvre fille.
— Eh bien ! mon enfant, nous irons demain matin chez le ministre.
— Veux- tu y venir ce soir, ma mère? Je dormirai mieux cette nuit.
— Il est bien tard ; mais si tu le veux absolument....
— Ma mère, que tu es bonne 1 tu n'en parleras pas à mon père, n'est-ce pas? ,.
— Non, il dirait que nous sommes deux folles. Dépêchonsnous. »
Fanny mit un châle et un chapeau, et sortit avec sa mère. Elle avait insisté pour^aire cette démarche le soir, parce que, depuis la révélation que lui avait faite sa servante, il lui semb'ait que tout le monde voyait sa honte. Elle s'enveloppait dans son châle avec soin, et marchait si vite, que sa mère pouvait à peine la suivre. On arriva chez le ministre, qui allait se coucher. Mme Gautherot lui expliqua qu'une amie de sa fille était morte à Genève, qu'elle en était fort tourmentée depuis plusieurs nuits, et qu'elle désirerait qu'on dtt dans l'église quelques prières pour la morte.
Le ministre dit que rien n'était plus facile, et demanda s'il leur serait indifférent que ces prières fussent dites dans l'aprèsdînée. Fanny pensa avec une triste satisfaction qu'elle n'aurait plus à sortir le jour.
Elles remercièrent le ministre et rentrèrent sans que M. Gautherot eût pu s'apercevoir de leur absence. Fanny embrassa sa mère avec une étreinte convulsive, que celle-ci attribua à sa reconnaissance pour la démarche qu'elle venait de faire. « Pauvre mère, dit-elle quand elle fut seule, quand
elle saura que c'était pour sa fille qu'elle allait demander des prières l »
Elisabeth entra sous prétexte de la déshabiller, mais pour lui dire : c Eh bien l mademoiselle, vous venez de chez le ministre avec votre mèrej tout va donc bien?
— Oui, Elisabeth, tout va bien.
— Votre mère consent donc au mariage? j'en suis bien contente, voyez-vous; car, maintenant, puisque c'est arrangé, je puis vous le dire : on parlait dans le pays, et si mal, que j'avais envie de quitter la maison. Sait- «7 que votre mère consent?
— Laissez-moi, Elisabeth, et couchez-vous, j'ai à écrire. Vous le voyez bien, mon Dieu ! dit-elle en joignant les mains quand elle fut seule, vous le voyez bien, mon Dieu, qu'il faut que je meure, »
Elle écrivit à Eugène Milbert :
c Eugène, lui disait-elle, quand vous Jirez cette lettre, le cœur qui vous aimait tant aura cessé de battre; c'est aujourd'hui mercredi, et il est dix heures du soir : demain, jeudi, à dix heures du soir, la main qui trace ces lignes sera glacée ; demain je serai morte, j'aurai expié notre faute en cette vie, et je saurai quelle expiation je dois dans l'autre.
c Eugène, nous avons été bien coupables ; mais je vous aimais tant, et vous étiez si heureux !
«Ce que j'ai souffert depuis que je connais les suites de ma faute, depuis que ma honte est publique, ce que j'ai souffert est tellement horrible, que j'espère que Dieu s'en contentera pour me pardonner.
<r Si vous aviez été là, je me serais enfuie avec vous, j'aurais vécu dans le crime, et je vois avec effroi tout ce que j'y aurais trouvé de bonheur; je ne me serais peut-être pas repentie, votre absence, qui m'a tant donné de désespoir, est peut-être une permission de Dieu pour que je meure repentante et punie.
c Eugène, je vous ai bien aimé : la légèreté de mon esprit
n'ôtait rien au sérieux de mon cœur; priez pour moi, et, si Dieu me pardonne, je prierai pour vous dans le ciel. »
Elle passa le reste de la nuit à songer à la mort; elle se représentait tour à tour le moment où Ton retrouverait son corps, — elle avait résolu de se jeter dans le lac, — le désespoir de sa mère, celui de Milbert; elle priait Dieu de lui permettre de voir ses regrets et de les adoucir : « Si notre âme, pensait-elle, peut revenir sur la terre, je resterai près de lui. »
Puis elle regardait son corps, et se disait : c Morte.... je serai morte.... froide, insensible! » Puis elle pleurait et pensait à parler à sa mère, puis elle se rappelait les paroles d'Elisabeth et se disait : c II faut mourir.... Il faut mourir. * Le malin elle s'endormit épuisée de fatigue.
Quand elle se réveilla, elle espéra un moment encore que tout ce qu'elle avait éprouvé la veille était un songe ; mais elle remit ses idées en ordre, et l'affreuse réalité lui apparut tout entière ; elle se rappela toute sa vie, surtout depuis la première fois qu'elle avait vu Milbert : ses yeux tombèrent sur cette table sur laquelle ils avaient dtné tous les deux, c Cela va bien accroître ce préjugé, dit-elle; on dira que, malgré la séparation des tables, nous étions treize à dîner, et que quelqu'un devait mourir dans l'année... . Morte ! redisait -elle encore ; ce n'est plus demain, c'est aujourd'hui, dans quelques heures, ô ma mère! »
Et un frisson d'horreur lui parcourait le corps.
Vingt fois dans la journée elle pensa à sa mère; elle voulut tout avouer et ne pas mourir ; vingt fois debout pour descendre, elle retomba sur son fauteuil, plus effrayée encore de ce qu'elle avait à dire que de la mort.
à dîner, son père lui dit : c J'espère que tout ce trouble aura disparu demain. » Mme Gautherot lui dit : c J'ai tout dit à ton père, il ne m'a pas trop grondée ; et Fanny pensa que si elle avait dit la vérité à sa mère, M. Gautherot l'aurait apprise de même. «J'attends Éloi aujourd'hui, ajouta M. Gautherot; probablement nous ne' le verrons que demain. »
« 11 ne me verra pas , se dit Fanny. Il ne verra pas ma honte. »
après le dîner, elle annonça qu'elle allait à l'église. « Veuxtu qu'Elisabeth t'accompagne? demanda sa mère.
— Merci, ma mère, j'aime mieux être seule. »
Elle embrassa sa mère avec effusion, el aussi son père, quoique ce ne fût pas son habitude ; puis elle sortit.
Le soleil se couchait, et le lac était parsemé de glacis bleus et jaunes, c mon Dieu ! dit-elle, ce lac, que j'ai tant de fuis admiré, devait donc être mon lombes u ! » Elle frissonna, s'appuya contre un arbre : « Que cela est beau 1 dit-elle ; que la nature est majestueuse ! quel beau cadre pour le bonheur et pour l'amour ! *
Elle entra dans l'église, le prêtre n'y était pas encore ; il ne tarda pas à arriver. Il n'y avait personne qu'une vieille femme, qui, la tête basse , marmottait des prières entre les dents. On alluma deux cierges, et le ministre commença les prières du culte protestant.
L'église de Montreux est, au dedans comme au dehors, d'une noble simplicité. La voûte est formée d'arceaux gothiques' peints en gris, je ne sais trop pourquoi, sur le reste du bâtiment qui est blanc. A moitié de la hauteur est une galerie avec des balustres ; il y a un beau buffet d'orgues et une chaire en bois sculpté : mais elle était ce soir-là vide et silencieuse.
Voici les paroles du prêtre :
c Dieu très-puissant et très-miséricordieux, ne nous livre point aux douleurs de la mort éternelle.
c Sois-nous propice, mon Dieu ; ne permets pas qu'à notre heure dernière nous soyons séparés de toi, quelque douleur de mort que nous endurions.
c Puisqu'il platt à Dieu, en sa grande miséricorde, de retirer à lui Tâme de notre très -chère sœur, nous déposons son corps dans le sépulcre, la terre à la terre, la poussière à la poussière. *
Puis on chanta :
a Bienheureux sont les morts, car ils se reposent.
« Seigneur, ayez pitié de nous.
a Dieu tout-puissant, avec qui vivent les esprits de ceux qui meurent, nous te rendons grâces de tout notre cœur de ce qu'il t'a plu de retirer notre sœur des misères de cette vie et de ce temps.
« Nous ne devons pas nous affliger à l'égard de ceux qui dorment dans le tombeau, comme si nous n'avions pas d'espérance.
c Venez , les bénis de mon père , posséder en héritage le royaume qui vous a été préparé dès la création du monde. •
Ces dernières paroles , qui sont la fin de la prière pour les morts, dans la liturgie protestante, furent prononcées par le ministre d'une voix pleine et majestueuse, tandis qu'il avait doucement psalmodié ce qui précède.
Fanny, la tète déjà troublée par les terribles émotions auxquelles elle avait été en proie , crut entendre la voix du fils de Dieu qui l'appelait; elle sortit de l'église, pâle, répétant convulsivement toutes les prières qu'elle avait apprises dans son enfance. 11 faisait alors tout à fait nuit. Elle descendit par le chemin qui gagne Ja route de Genève ; là, elle aperçut le lac calme, noir, silencieux; elle fut saisie d'horreur; elle tomba à genoux, a Milbert, dit-elle, adieu ! Adieu I... Mon Dieu, ayez pitié de moi 1 Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moil *
Et, sans regarder plus longtemps le gouffre qui allait lui servir de sépulture, elle croisa ses bras sur sa poitrine et se précipita dans le lac.
D'ordinaire, les poètes racontent dans les scènes de ce genre que la nature est en deuil, que le ciel se voile, que les branches des arbres s'abaissent. Historien véridique, je suis forcé de dire que la nuit resta belle et sereine, que les étoiles continuèrent à scintiller, que le chèvrefeuille de la terrasse de Montreux ne cessa pas d'exhaler son parfum , et qu'un rossignol caché sous ses fleurs n'interrompit pas sa chanson amoureuse.
Aux yeux de la nature, la plus charmante femme du monde qui disparaît dans le lac de Genève, ce n'est rien de plus que cette mouche qui se noie dans votre verre.
Six mois après.
Six mois plus tard , Eugène Milbert arrivait à Lyon en diligence et ne trouva de place pour Genève que pour le lendemain; il fut vingt fois sur le point de partir à pied, mais il pensa que cela ne le ferait pas arriver plus tôt. Il entra dans un café pour y passer la soirée, il se mit dans un coin, se fit servir un pot de bière et alluma un cigare, étranger à ce qui se passait autour de lui, entièrement livré à ses souvenirs, à ses craintes, à ses espérances.
Deux hommes jouaient au billard.
Milbert les regarda un moment, surtout pour comprendre le sens d'un langage bizarre qui frappait ses oreilles pour la première fois.
c Parbleu, disait l'un après avoir poussé la bille dé son adversaire juste sur la bande du billard, mangez un peu de drap, ma belle. »
L'autre frotta l'extrémité de sa queue de billard au plafond, pour l'enduire de plâtre et l'empêcher de glisser, et dit : « Un peu de plafond, s'il voqs plaît. .. . Àh ! ah ! à votre tour à manger du mérinos, Célestine, » ajouta-t-il en voyant que la bille de» son joueur était à son tour sous la bande.
Le premier rejoua, et dirigea la bille de son adversaire vers une des blouses; mais comme elle ne paraissait pas devoir y arriver, il lui parlait, en balayant de la main le chemin qu'elle avait à faire :
« Allons, vigoureuse y allons I
— Vous avez beau faire, disait l'autre, vous avez joué de taf. »
Plus tard une discussion s'éleva entre eux sur un coup contesté ; ils convinrent de s'en rapporter à la galerie : la galerie
était Milbert , qui depuis longtemps ne faisait plus la moindre attention à leur jeu. '
c Monsieur, dit un des joueurs, voulez-vous nous dire votre opinion sur le coup ?
— Monsieur, je n'ai pas vu le coup.
— Monsieur, c'est impossible.
— Je vous dis, monsieur, que je n'ai pas vu le coup. » Milbert se leva, paya sa dépense au café, et alla continuer
dehors de fumer son cigare et de se livrer àvses rêveries. Son cigare éteint, il voulut en allumer un autre; il aperçut dans l'ombre comme une petite étoile rouge, à peu près à cinq pieds du sol ; il pensa que c'était le bout allumé du cigare d'un autre fumeur, qu'il ne voyait pas à cause de la nuit. Il se dirigea" vers cet astre comme les rois mages suivirent l'étoile qui les mena à Bethléem ; il ne tarda pas à le rejoindre, et dit à la, personne qu'il supposait être derrière :
« Voulez-vous me donner du feu ? a L'étoile rouge descendit tout à coup jusqu'à deux pieds et demi du sol, et une voix partant -de la hauteur où était précédemment l'étoile dit d'un ton rauque : « Ah I parbleu vous voilà 1 je vous cherchais. » Milbert comprit que son interlocuteur avait ôté son cigare de sa bouche et le tenait à la main. « C'est possible, répondit-il ; mais comment me reconnaissez-vous?
— C'est vous qui faisiez la galerie au billard tout à l'heure ?
— C'est moi qui ai quitté le café précisément pour éviter ce rôle.
— Je vous cherchais pour vous dire que vous êtes un malappris.
— Et moi je vous évitais pour ne plus vous voir et ne plus vous entendre.
— Oh ! vous êtes un insolent ! » et l'étoile rouge tomba à terre et s'éteignit, la main qui la portait ayant autre chose à faire. Elle s'étendit en avant pour donner un soufflet à Milbert, dont elle atteignit seulement le chapeau.
Celui ci se rua sur son agresseur; on sortit du café avec des
flambeaux, on les sépara. Il fut convenu qu'on tirerait Cépée le lendemain/ Le lendemain Milbert fut blessé, et, de son lit, écrivit à Félix Duport :
' « Mon cher Félix , me voici de retour à Lyon , aussi peu avancé qu'il y a six mois quand j'ai quitté Genève , si ce n'est qu'un drôle m'a donné un coup d'épée ce matin et m'a déchiré hier soir mon habit gris, ce qui à l'avenir dissipera mes incertitudes et fixera inévitablement mon choix sur mon habit bleu.
c Rien ne m'a réussi; j'ai quitté Paris, et j'ai même cessé de donner de mes nouvelles à M. Saunders. Avant de prendre une résolution , il faut que je sache bien vite ce qui s'est passe pendant mon absence; envoie-moi courrier par courrier les lettres qui sont venues à mon adresse.
• c Tout à toi. ■
Félix Duport à Eugène Milbert.
« J'espère que ta blessure n'est pas dangereuse , sans cela je quitterais tout pour aller auprès de toi : tu aurais peut-être dû me renseigner à ce sujet. Voici deux lettres qui sont-arrivées aussitôt après ton départ : la première par un exprès; la seconde, deux jours après, par la poste. Ton oncle a envoyé plus de, vingt fois demander de tes nouvelles. M. Saunders a d'abord répondu que tu étais en France, sans qu'il pût dire dans quelle ville, tes instructions te devant en faire visiter plusieurs, puis ensuite qu'il ne savait plus où tu étais. Ton oncle a fort recommandé à M. Saunders de lui communiquer les premières nouvelles qu'il aurait de toi. A moi, il m'est venu en personne prier de lui confier ces lettres qui étaient venues pour toi. Comme j'ai prévu qu'il insisterait si je me bornais à un refus, j'ai répondu que je n'avais reçu aucune lettre, « Je suis sûr, a-t-il répliqué , qu'il en a été envoyé. — Et moi , ai-je dit, qu'il n'en est pas parvenu. » 11 s'est retiré en répétant plusieurs fois : c C'est étonnant , c'est bien étonnant. >
A celte lettre de Félix Duport étaient jointes les deux lettres de Fanny. Milbert, après les avoir lues, se leva brusquement de son lit, voulut s'habiller pour partir et retomba sans connaissance.
Revenu à lui , il écrivit à Duport :
c Je t'envoie les deux lettres que renfermait la tienne, lisles, et juge de mon désespoir; j'ai voulu partir, cela est impossible; en sortant du lit, je suis retombé sans mouvement. Au nom du ciel, cours à Montreux ! va Vassurer de cet horrible malheur que tout me démontre n'être que trop certain, et écris-moi, écris-moi vile, ne me cache rien.... Cours, ne perds pas une seconde , je t'en prie à genoux. »
La lettre partie , Milbert fut saisi d'une fièvre violente et d'un délire qui mirent sa vie en danger pendant plusieurs jours; il parlait de Fanny, demandait s'il était venu des lettres pour lui, parlait de son mariage, appelait Félix.
Enfin, quand il fut plus calme, on lui remit une lettre, arrivée déjà depuis deux jours ; elle était de Félix Duport.
Félix Duport à Eugnèe Milbert.
Calme-toi, console-toi, la tragédie n'a pas eu de cinquième acte; il n'y a personne de mort; j'arrive de Montreux , où j'ai eu les renseignements que voici :
Je descendis à l'auberge, la seule, je crois, du pays; je demandai à dîner, et je fis causer l'hôte sur divers sujets; puis je lui demandai s'il pouvait me dire la vérité sur certaines choses que l'on m'avait racontées de la famille Gautherot. t Là-dessus, monsieur, me dit-il , on a fait bien des récits sur eux, il y a cinq ou six mois, et je pourrais me tromper si j'essayais de vous les conter aujourd'hui.
- Mais enfin , dis-je , n'est-il pas arrivé un malheur à leur fille?
— Ah! Mlle Fanny, il lui est arrivé plusieurs malheurs, à ce
qu'on disait, car je ne vous garantis rien; le dernier est d'être tombée dans le lac, d'où elle a été retirée, plus d'à moitié morte, par un voyageur. Quelques personnes disaient qu'elle s'y était jetée volontairement,' mais que ne dit-on pas? Du reste, si monsieur est curieux d'en savoir davantage, il n'a qu'à demander, à Genève, Mlle Elisabeth, domestique chez M- Phélippaux, qui était, à cette époque, au service de la famille Gautherot. »
Je t'envoie bien vite ceci ; je te dirai dans une seconde lettre ce que je saurai par Mlle Elisabeth.
Félix Duport à Eugène MUbert.
J'ai trouvé Mlle Elisabeth, et voici son histoire : « Monsieur, m'a-t-elle dit, je m'étais bien aperçue que M. Milbert, le neveu, venait la nuit voir mademoiselle et montait par fa fenêtre; la pauvre fille, malgré cela, était l'innocence même, car elle fut bien étonnée, je vous assure, quand je lui appris qu'elle était grosse. Elle écrivit alors à M. Eugène, mais il était parti; je n'ai su cela qu'après , car, à moi, elle me dit que tout allait bien , que tout allait s'arranger, qu'on allait les marier, etc. Elle avait l'air aussi tranquille et aussi calme que jamais , seulement elle était très-pâle , mais la pauvre petite n'avait plus guère de couleurs depuis quelque temps. Le soir, après dîner, elle alla à l'église, puis la nuit vint, et je ne la vis pas rentrer, mais je n'étais pas inquiète , je disais : « C'est que les prières sont longues aujourd'hui. » Mme Gautherot se coucha, et me dit : c Elisabeth, vous irez chercher a Fanny à l'église; » je pris une lanterne et je me dirigeai vers l'église; elle était fermée, et je me disais : c II faut que mac demoiselle soit passée à côté de moi; » lorsqu'un homme me frappa sur l'épaule en m'appelant par mon nom. « Elisabeth, « me dit-il, est ce vous? »
t — Oui, monsieur Éloi, » lui dis-je; car j'avais reconnu M. ÉloiMilbert, l'oncle.
c — C'est bien , dit-il , attendez-moi là , et ne faites aucun c bruit; votre jeune maîtresse est malade, et je la ramène avec c un homme que j'ai rencontré; il faut que nous rentrions « chez vous sans qu'on nous voie.
« — Oh I mon Dieu, monsieur Éloi, tout le monde dort, rien « n'est plus facile.
c — C'est bien. »
c II retourna sur le chemin , puis il revint avec un homme qui soutenait ou plutôt portait Mlle Fanny. Elle était enveloppée dans un grand manteau à M. Milbert. c Tenez , mon >< ami , dit-il à cet homme, voici pour vous, allez chercher « mon cheval et amenez-le à l'auberge. Surtout ne parlez à per- « sonne de ce que vous avez vu. »
« A nous deux , nous ramenâmes Mlle Fanny ; elle tremblait de tous ses membres. « Il faut, me dit M. Milbert, lui • bassiner vite un lit et la coucher. » Je lui obéis, et c'est seulement en étant le manteau pour la déshabiller que je vis qu'elle sortait de l'eau.
c Elle sera sans doute tombée dans le lac, en se prome- « nant, » me dit M. Milbert; « la nuit est si noire ! >»
« Et, en me disant cela, il me mit trois louis dans la main. Je compris que ce qu'il me disait là n'était peut-être pas ce qu'il croyait, mais ce qu'il fallait -que je crusse. Je répondis : « Oh oui, si noire! »
« Quand elle fut couchée, elle reprit peu à peu ses sens, puis elle dit quelques mots sans suite. M. Éloi me dit de le laisser seul avec elle. Je le fis sans difficulté, après avoir allumé un grand feu, car M. Milbert était lui-même fort mouillé. Ils causèrent presque toute la nuit. Je voulus d'abord écouter, par intérêt pour Mlle Fanny, mais je ne pus rien entendre, si ce n'est qu'elle pleurait beaucoup. Avant le jour, M. Milbert s'en alla, en lui disant : c Allons, calmez-vous, je me charge « de tout. » — Elle prit une de ses mains et la baisa. A moi, il me dit : « Vous ne m'avez pas vu. »
a Le lendemain, M. Milbert arriva, comme de Lausanne.
M. Gautherot était sorti dès le matin, selon sa coutume. Quand il rentra il dit : « J'arrive tard ; c'est qu'on me racontait une « singulière histoire : on parlait d'une jeune fille qu'on a re- « péchée hier soir dans le lac. Il y a réellement des parents c qui ne voient rien. >
c M. Milbert fit signe à M. Gautherot de me faire sortir, et, comme je restai un peu en dehors de la porte, j'entendis M. Éloi qui dit à M. Gautherot : « Et savez-vous qui est cette « fille? — Non, répondit M. Gautherot. — Eh bien! c'est la c vôtre, * dit M. Milbert.
a Mme Gautherot jeta un* cri ; M. Gautherot se leva et retomba assis, et, comme je pensai que quelqu'un allait peutêtre sortir, je m'éloignai de la porte.
c Voilà tout ce que j'ai su par moi-même, monsieur, me dit alors Mlle Elisabeth, parce que, deux jours après, on a congédié toute la maison ; et M., Mme et Mlle Gautherot ont traversé le lac et sont partis pour l'Italie avec M. Éloi Milbert.
— Mais, lui dis-je, qu'est devenue Mlle Gautherot?
— On m'a dit qu'ils étaient revenus depuis une quinzaine de jours, qu'ils demeurent tous chez M. Éloi Milbert, et qu'i-1 appelle Mlle Fanny Mme Milbert. Il est arrivé ce que j'avais bien prévu; la petite personne s'est décidée à épouser l'oncle, et, celui-ci, aveugle comme les vieillards quand ils s'avisent d'être amoureux, a accepté un héritier tout fait. Quelques personnes ont dit que mademoiselle lui avait tout avoué, et qu'il l'avait épousée la même chose : cela me paraîtrait un peu fort, *
Voici donc, mon cher Eugène, ton roman fini par un dénoûment qui ne répond pas à la poésie du commencement ni à la tristesse du milieu. Ne t'afflige pas trop de l'infidélité de ta maîtresse : la pauvre fille ne pouvait guère faire autrement ; et d'ailleurs, si elle avait passé sa vie à t'attendre, triste, honteuse, solitaire, il est plus que probable que tu aurais trouvé en France ou ailleurs quelque bonne occasion, et que tu Tau-
rais abandonnée pour épouser une autre femme. Il est bien rare que ces romans-là finissent comme dans les livres. Le commencement seul ne coûte rien, et on s'y embarque volontiers.
Que vas-tu faire maintenant? J'espère que (a blessure n'est rien. Viens jusqu'ici, et nous causerons. Il est assez maladroit d'avoir fait à une fille qui devient ta tante un enfant qui se trouve être ton cousin et te déshérite. Je ne pense pas que, pour cela, ton oncle veuille ^abandonner ; peut-être, au contraire, saisi ra-t-il une occasion de réparer l'espèce d'injustice qu'il croit te faire.
' A toi. FÉLrx.
A peine cette lettre était-elle partie, que M. Éloi Milbert ar- •• iva chez Félix Duport.
«Monsieur, lui dit-il dès la porte, est-il vrai que mon neveu soit ici?
— Non monsieur, dit Félix Duport ; il est à Lyon avec un coup d'épée, et je viens de lui écrire.
— Monsieur, il faut que nous allions à Lyon tout de suite.
— Je le veux bien, monsieur.
— Voulez- vous faire demander une voiture et des chevaux?
— Tout de suite.
— Oh ! mon Dieu l et des passe-ports !
— Vous n'en avez pas?
— Non.
— Ni moi non plus. Il faut en demander; mais nous ne les aurons que demain, et alors nous pourrons prendre tout simplement la diligence.
— Je vais aller retenir les places-
— Je vais aller avec vous pour demander les passe-ports. » Le lendemain, au soir, ils partirent de Genève ; le surlendemain, de bonne heure, ils étaient à l'hôtel d'Eugène.
a M. Milbert.
— Parti.
— Comment, parti?
— Parti d'hier soir.
— Où est-il allé?
— En Amérique.
— En Amérique?
— C'est tout ce qu'il nous a dit.
— II n'a rien laissé?
— Une lettre pour un M. Félix Duporl, que l'on doit avoir mise à la poste. Eh ! Joseph, avez-voua mis à la poste cette lettre pour Genève ?
— Non, pas enclore.
— Monsieur,. cette lettre est pour moi; en voici la preuve sur mon passe-port
— Eh bien, monsieur, voulez-vous vous charger également d'un vieil habit que ce monsieur avait donné à raccommoder, et qu'il n'a pas attendu ?
— Volontiers.
— Il est dû trois francs à l'ouvrier qui l'a raccommodé.
— Les voici. *
Quand l'oncle Éloi et Félix furent dans la rue, ils ouvrirent la lettre.
« Mon cher Félix, je pars désespéré ; je ne sais si je n'étais pas moins triste quand je l'ai crue morte. Le but de ma vie est manqué. Je n'aurai pas recours à mon oncle, que je hais maintenant. Un négociant veut m'emmener en Amérique, pour tenir les écritures à bord de son, navire et dans sa maison. Je pars dans quelques heures, quoique je ne sois qu'à peu près guéri. Peut-être ne reyerrai-je jamais la Suisse! Je n'oublierai pas toutes les preuves d'amitié que j'ai reçues de toi. »
« Adieu. Ton ami. -^ r Eugène. *
L'oncle Eloi paraissait atterré, et répétait sans cesse : « En Amérique !
— J'aime autant cela, se disait Félix ; il reviendra calme et guéri de son amour.
— Ah! monsieur!... » dit l'oncle.
Mais on vint les avertir que la diligence repartait pour Genève, et, comme ils n'avaient rien de plus à faire à Lyon, ils remontèrent en voiture.
Il se passa une année, pendant laquelle les choses suivirent leur cours ordinaire. Félix Duport avait succédé à son père dans sa maison de commerce et faisait d'assez bonnes affaires. L'oncle Éloi lui écrivait de temps en temps : « Avezvous des nouvelles de mon neveu ? » A quoi l'autre répondait : c Pas encore. »
Un matin, un homme demanda à parler à M. Félix Duport, et refusa de dire son nom pour qu'on l'annonçât, c Dites-lui seulement que c'est quelqu'un qui espère n'avoir pas besoin d'être annoncé.
— Ce ne peut être qu'Eugène, * dit Félix Duport, et il vint le chercher dans l'antichambre. Il n'y avait pas besoin de demander à Milbert l'état de ses affaires. Il avait la figure amaigrie et hâve ; son habit bleu, toujours le même, était dans un état tout à fait déplorable.
Après qu'ils se furent embrassés, il dit : '« Fais-moi donner à déjeuner, j'ai faim: j'arrive de Lyon à pied.... Il paraît, dit- il en mangeant, que tu as eu de meilleures chances que moi. Je n'ai rien fait de bon dans l'autre monde, pas plus que dans celui-ci. La maison pour laquelle je voyageais a fait faillite. Il m'a fallu attendre misérablement une occasion pour revenir en Europe, et me voilà. Et toi, donne-moi des nouvelles.
— Ton oncle, dit Félix Duport, s'occupe beaucoup de toi ; il te tirera d'affaire, et nous irons dès demain à Lausanne.
— Hum! hum! fit Milbert.
— Il n'y a pas de hum, hum ; lui et moi, nous nous chargeons de toi; tu n'arrives plus là-bas en enfant prodigue; ton oncle se croit des torts envers toi.
— Et... .
— Je sais ce tu que veux dire; nous en parlerons plus tard.
— Pourquoi?
— Parce que.... »
Un domestique de Duport entra, et dit : « Monsieur, il n'y aura pas de place pour demain; mais si vous voulez partir ce matin....
— Pourquoi pas? j
Et il ajouta bas à son domestique :
« Et ma lettre?
— Partie, répondit le domestique.
— C'est bien.
— Mais, Félix, je suis en triste équipage pour rentrer chez mon oncle.
— Nous trouverons ce qu'il te faut dans ma garde-robe. * En effet, on trouva des bottés, du linge, un pantalon, un
chapeau; mais Félix, dans sa vie calme et uniforme, avait pris un remarquable embonpoint, et ses habits étaient du double trop larges pour Milbert. On frotta, on brossa, on mouilla l'habit bleu, on passa de l'encre sur les coutures; il n'était pas présentable, même après ces opérations.
c Par ma foi, dit Eugène en riant, quand je suis parti pour l'Amérique, terre de l'or et des oncles millionnaires, je ne pensais pas que je regretterais mon habit gris, que j'ai laissé à l'auberge.
— Ton habit gris ? mais il est ici ; on me Ta donné à Lyon, quand nous sommes allés t'y chercher avec ton oncle.
- — Ah ! je serais enchanté de le revoir. *
L'habit gris fut cherché et retrouvé, et allait assez bien ; l'état de détérioration de l'habit bleu lui donnait un air fort passable.
Une demi-heure après, les deux amis partirent pour Lausanne.
En passant devant Montreux, qui se trouvait à gauche sur la hauteur, Eugène demanda à y monter un instant. Le conducteur y consentit avec peine.
Sur la terrasse rien n'était changé, le chèvrefeuille n'avait plus que quelques fleurs ; mais les jasmins et les rosiers en étaient couverts.
c Que de beaux rêves j'ai faits ici! » dit Milbert à son ami.
Il prit une des dernières fleurs du chèvrefeuille, et ils redescendirent.
c Vais-je voir.... ma tante.... et.... mon cousin?
— Ton cousin n'est pas à Lausanne ; je pense que nous y trouverons Fanny. »
Milbert fut silencieux jusqu'à l'arrivée. Il faisait nuit. Us traversèrent les rues de Lausanne sans se parler.
« Ohl mon Dieu, dit Milbert, que se passe- 1- il dans la maison de mon oncle? Vois-tu comme elle est éclairée ?
— C'est vrai.
— Mais j'entends les violons....
— On danse ; pourvu qu'on y soupe.
— Tiens, Duport, cela me fait mal d'entrer dans cette maison. »
Félix avait sonné deux fois et le poussa dans la maison sans lui répondre.
c Qu'annoncerai-je ? demanda un domestique.
— M. Félix Duport et un de ses amis. »
Le domestique annonça. L'oncle Éloi vint à la rencontre des deux amis. Ce n'était plus le vieillard coquet avec sa perruque blonde ; il avait arboré les cheveux gris et un costume convenable à son âge.
* Ah! te voilà, dit-il à son neveu; justement il manque un vis-à-vis. »
Et il l'entraîna.
« Mais, mon oncle 1 »
— Viens, viens ; tiens, on commence.
— Mais j'arrive d'Amérique.
— En place I en place ! »
En le poussant, le tirant, l'oncle Éloi conduisit son neveu
auprès d'une femme assise, c Madame, voulez-vous danser avec mon neveu. »
Les violons commencèrent, et on dansa. Milbert brouillait tout; il ne comprenait rien à ce qui se passait, il s'arrêtait tout court au milieu d'un pas, et se mettait à danser comme s'il se fût réveillé en sursaut.
La contredanse finie, son oncle le prit par le bras, et, suivis de Félix Duport, ils passèrent dans un autre appartement richement décoré.
c Voici ton logement, dit l'oncle.
— Ah I mon oncle, vous êtes trop bon.
— En es-tu content ?
— Je ne mérite pas....
— Si fait bien. Maintenant viens voir Fànny. » Eugène suivit son oncle la tête basse, le cœur serré.
« Elle est dans sa chambre à finir sa toilette; va devant, et demande-lui si nous pouvons entrer.
— Mais, mon oncle....
— Tiens, voilà la porte; c'est la première, tu frapperas à la seconde.
— Mais....
— Fais ce que je te dis. »
Il entre.
« Ah çà, dit Tonde Éloi à Duport, vous n'avez rien dit ?
— Non, parole d'honneur.
— Il ne sait pas que c'est sa femme qu'il va trouver là?
— Non.
— 11 va être un peu surpris. Nous les marierons dans huit jours, de l'autre côté du lac, où est le petit; car tout le monde ici les croit mariés depuis quinze mois et l'appelle Mme Milbert : c'était le seul moyen d'arrêter tous ces bavardages de petite ville.
— Mais ils nous oublient ; nous ferons bien d'entrer! »
Ils trouvèrent Fanny et Eugène pleurant dans les bras l'un de l'autre.
Eugène quitta sa maîtresse pour se jeter dans les bras de son oncle.
« Oh ! mon oncle, quelle trahison l
— Et toi donc 1 Du reste, c'est elle qui a tout fait ici; elle est la maîtresse absolue, elle m'a faitôter ma perruque, elle m'a fait vieux pour avoir un vrai oncle ; si tu savais comme elle m'a grondé de n'être pas arrivé à temps à l'hôtel de Lyon, quand tu es parti si mal à propos pour l'Amérique ! puis elle a tant pleuré ! Tu vas entrer avec elle dans le salon, et demain nous partirons pour le Valais.
— Ah ! ça, Félix, tu savais donc?....
— Tout ; mais seulement depuis ton départ pour l'autre monde.
— Allons, allons, dit Éloi, on danse, il faut rentrer ; nous causerons de tout cela plus tard. »
Il y a uu aspect auquel j'ai besoin de m' accoutumer de nouveau, chaque fois que je reviens à Paris : c'est l'aspect des maisons. Dans cette belle et riche campagne de Normandie, que j'habite pendant la plus grande partie de Tannée, la plupart des maisons n'ont qu'un étage ; on monte deux ou trois marches de pierre, et l'on est arrivé. Au-dessus des chambres est un grenier ; le toit est un chaume couvert de mousse du côté du nord, et surmonté d'iris au feuillage aigu. La maison du maire quelquefois a un second étage et elle est couverte en tuiles, peut-$tre môme en ardoises; mais il l'habite en entier avec sa famille. Si quelqu'un veut avoir une maison, il la bâtit plus loin ; personne ne s'avise de bâtir sa maison sur la maison d'un autre.
Dans les villes, et surtout à Paris, les logis sont superposés, et les gens logés comme on serre des vêtements dans les différents tiroirs dune commode. A cause de l'habitude, cela ne paraît pas singulier aux habitants des villes; mais si je vous disais qu'en Bretagne, par exemple, il y a dans les campagnes des lits à deux étages, je suis sûr que vous trouveriez extraordinaire cet usage, qui n'est qu'un faible diminutif de la forme des maisons, à laquelle vous ne faites pas attention.
Chaque maison, à Paris, est une montagne qui ist habitée depuis la vallée jusqu'à son sommet: vous y pouvez remarquer facilement les différences de mœurs qui ont de tout
temps été signalées entre l'habitant des basses terres et l'habitant de la montagne. En Ecosse, dans les Alpes et dans les Pyrénées, l'habitant de la vallée se livre au commerce; il est intéressé, économe, un peu avare, un peu voleur, mais jamais il n'emploiera la force pour s'approprier le bien d'autrui; il vend à faux poids de faux café mêlé de fausse chicorée, car on est arrivé à falsifier la falsification ; il mélange ses denrées de quelques substances vénéneuses "il est vrai, mais de peu de valeur, et qui prennent celle des denrées auxquelles on les mêle; et comme le poison lui-même est vendu à faux poids, ce n'est pas très-dangereux. Puis tout doucement il devient la justice sous le nom de juré, et le gouvernement sous le nom d'électeur. Le montagnard, l'habitant du sommet de la maison, est pauvre, mais jeune, ardent, impétueux; il est franc et loyal, amoureux de la liberté, peintre, musicien ou poète. Les femmes sont jeunes, jolies, gaies et insoucieuses comme les moineaux qui seuls logent plus haut qu'elles. Ingénieux moineaux ! comme ils ont appris à connaître l'homme ! comme ils savent bien que les pauvres sont seuls généreux ! Ce n'est pas aux habitants de la plaine, aux boutiquiers d'en bas qu'ils iraient demander à dîner : ils craindraient d'être -eux-mêmes le dîner; tandis que l'hospitalité des montagnards est célèbre : les gens -qui n'ont pas assez de pain sont le, s seuls qui partagent avec ceux qui n'en ont pas du tout. L'habitant de la montagne, 'outre sa jeunesse, sa santé, sa gaieté, possède encore un luxe : il a de l'air à discrétion. On sait que la ration d'un homme est de sept cent quatre-vingtsix litres d'air par heure. L'habitant de la plaine vit à moins, mais il vit moins; du reste, il n'y tient pas autrement : cela ne se vend pas.
Vous n'êtes pas sans avoir lu de longs récits de voyageurs dans les Alpes, dans les Pyrénées et ailleurs ; comme ils sont fiers d'avoir gravi telle ou telle montagne , tel ou tel pic ! comme ils vous en donnent juste la mesure par mètres, centimètres et millimètres ! Pauvres gens ! l'habitant d'une man-
sarde à Paris n'est pas si 6er, et pourtant qu'êtes-vous auprès de lui? en supposant qu'il rentré chez lui trois fois par jour, pour déjeuner, pour dîner et pour dormir, au bout de cinquante ans il aura gravi trois millions deux cent soixantedouze mille pieds, il aura fait un peu moins de six cents lieues.... dans son escalier I
Pour ne laisser aucune infériorité aux montagnards des maisons de Paris, on a voulu qu'ils ne courussent pas moins de dangers que les autres habitants des montagnes ; on monte de la plaine à la cime par un chemin roide et tournant, qui donnait déjà des vertiges avant qu'on eût conçu l'idée ingénieuse de le rendre glissant.... au moyen de la cire.
Il faut dire que l'usage absurde de cirer les escaliers et les appartements tient à une sotte et impuissante vanité, dont les exemples ne sont pas rares. Les premiers qui ont imaginé de cirer les appartements et les escaliers ont ensuite couvert les uns et les autres de tapis ; les autres ont trouvé que cela avait l'air riche, ils ont ciré, frotté leurs chambres et leurs escaliers, mais ils se sont abstenus des tapis, qui coûtent fort cher. Cette ridicule habitude coûte par an la vie à trois ou quatre personnes à Paris, cause un nombre inBni de fractures et de luxations, sans parler des chutes qui ne sont que douloureuses.
C'est le même sentiment qui a fait, depuis quelques années, adopter aux femmes des jupes démesurément longues. Cette forme de vêtement a une sorte de grâce majestueuse qui l'a fait adopter par les femmes qui ont des voitures. Celles qui vont à pied ou, qui pis est, en omnibus, se sont empressées de l'adopter. Elles ramassent la boue des rues avec le bord de leurs robes et en déposent une partie sur leurs bas.
C'est, en vérité, un charmant pays aujourd'hui que ce Paris, dans lequel j'entreprends un voyage. Depuis longtemps et partout il y a des choses qui se vendent, même des choses qui perdent tout leur prix quand elles sont vendues. Mais les idées libérales ont singulièrement pris le dessus ; on a renversé une
foule d'abus qui ont longtemps régné sur la société. Autrefois il y avait une aristocratie dans laquelle ne pouvaient entrer que quelques personnes privilégiées; il fallait, pour être du monde et du beau monde, il fallait que le hasard vous fit sortir d'une bonne famille et vous donnât un beau nom. A la rigueur, vous étiez encore un homme comme il faut, quoique déjà dans un rang inférieur, si vous aviez fait quelque belle action à la guerre, si vous étiez un grand poè'te, un grand musicien ou un grand peintre. Ces odieux privilèges ont disparu, et c'est bien plus commode. Je viens d'envoyer mon domestique m'acheter, pour deux francs cinquante centimes, une paire de gants d'une certaine nuance de jaune qui suffit pour me ranger parmi les gens de bonne société. Je sais qu'on a des gants à peu près pareils pour vingt-neuf sous; mais les gens délicats ne s'y laissent pas prendre. Avec des gants à vingt-neuf sous, on est ce qu'était autrefois la noblesse trop nouvelle, la noblesse dont les titres n'étaient pas bien établis. Une mercière peut faire maintenant tout ce que faisaient alors d'Hozier et les autres généalogistes. L'aristocratie admet beaucoup plus de monde depuis qu'elle se compose des gens qui possèdent cinquante sous; pour cinquante sous, on s'attire tout autant de considération, d'égards et même d'envie et de haine, qu'en pouvait exciter l'ancienne aristocratie.
Par le même progrès, on a bien aplani les chemins qui mènent aux honneurs, aux dignités et au pouvoir; autrefois il fallait apprendre les lois, la politique, etc.; il fallait conquérir une grande réputation d'intégrité ou de capacité : cela excluait assez souvent les niais, les imbéciles, les sots, les ignorants, les fripons, en un mot une notable partie des habitants du pays ; mais cet abus odieux avait duré trop longtemps ; un pauvre diable qui naissait bête, avec beaucoup de travail, d'audace, d'opiniâtreté, arrivait à devenir un sot, et voilà tout. Mais aujourd'hui, qu'il suffit, pour avoir part au gouvernement, de posséder un certain nombre de fenêtres,
ceux qui n'en ont pas de naissance, el qui ont de l'intelligence, trouvent bien moyen d'en épouser quelques-unes, ou ils en gagnent, ou ils en volent : cela est à la portée de tout le monde 1 .
J'ai mes gants.... mes gants jaunes. Que me faut-il encore pour sortir? une canne. Qu'est-ce qu'une canne? c'est un bâton. Ce doit être un bâton noueux, très-fort.... sur lequel on peut s'appuyer lorsqu'on est fatigué, avec lequel on peut se défendre en cas de mauvaise rencontre. Nullement; la police ne s'est pas encore expliquée sur les bâtons ; mais en général , elle ne veut pas que les honnêtes gens soient armés : toute canne à dard, tout poignard, tout couteau, tout pistolet, expose celui qui le porte à payer une amende -de quinze francs. Le bourgeois honnête, qui ne veut pas avoir de démêlés avec la justice, se donne bien garde d'en porter. Le voleur, l'assassin, qui, dans l'exercice de son état, s'expose à l'échafaud, se soucie peu d'encourir quinze francs d'amende en sus de la mort. C'est fort commode pour messieurs les voleurs et messieurs les assassins.
Si, d'une part, la police ne veut pas que les bourgeois soient armés, d'autre part la mode veut qu'on porte de petites badines minces, légères, fragiles, qui se brisent si on les laisse tomber. La canne est un ornement, comme une épingle à la chemise.
Mais où est mon chapeau? Après l'avoir bien cherché, je découvre qu'un homme qui est venu me voir ce matin s'est assis dessus, et y est resté environ cinq quarts d'heure. Je n'ai plus de chapeau. C'est dimanche aujourd'hui, les boutiques sont fermées. Je ne puis avoir de chapeau que demain. Je n'ai que ma casquette de voyage; mais on ne peut sortir en casquette: il vaudrait mieux avoir commis les crimes les plus affreux que d'être rencontré avec une casquette. Si je sortais en casquette, je ne serais plus un mon-
sieur, je serais un homme. Il suffit d'entendre une fois une petite bourgeoise, è laquelle on dit qu'il est venu quelqu'un, demander si c'est un homme ou un monsieur, pour ne s'exposer jamais à faire dire de soi qu'on est un homme. Je ne sortirai pas; je me mettrai en route demain.
Les boutiques.
Quand on a affaire aux hommes, il faut se défier de la logique et du sens commun : ces deux guides ne sont bons qu'à vous égarer. En effet, allez demander à un philosophe retiré dans quelque asile solitaire ce qui se doit vendre le plus et le mieux dans une ville comme Paris, et ce qui doit se vendre le meilleur marché; le philosophe, préjugeant d'après la logique et le bon sens, tous répondra sans hésiter : lé pain, la viande, le vin, en un mot les choses indispensables. Eh bien, le philosophe aura dit une lourde sottise. En effet, grâce à la vanité des peuples et à l'intelligence des gouvernements, il est arrivé que les choses de première nécessité sont frappées d'impôts, de protections d'une telle façon, qu'une fraction de la ville prend le parti de s'en passer tout à fait, et qu'un nombre beaucoup plus grand n'en consomme qu'une partie de ce qui lui serait nécessaire. Mais en retour, toutes les futilités inutiles, toutes les choses superflues sont à très-bon marché, et il s'en vend autant qu'on en peut faire; de sorte que, le luxe étant à si bon marché et le besoin à si haut prix, et d'ailleurs la vanité se payant moins de prétexte et de semblant que l'estomac, le superflu est devenu tout doucement le nécessaire, le nécessaire est traité comme s'il était le superflu; on s'en occupe.... après.... plus tard.... quand on a le temps, s'il reste de l'argent.
D'abord on s'habille, on se pare, 'On se déguise en riche ; ensuite on mange, on boit, on se chauffe avec le reste, quand il reste quelque chose.
Ces réflexions me sont suggérées par l'aspect des boutiques
que je vois dans la rue. Du premier coup d'œil, je vois un boulanger, — deux marchands de nouveautés , — deux marchands de vins, — trois épiciers ; le boulanger est auprès d'un des magasins de nouveautés. Le boulanger a sur sa porte une pancarte où on lit : c Vu l'augmentation du prix de la farine, le prix du pain sera porté cette quinzaine à.... la livre. » Voici quatre quinzaines qu'on change cette pancarte, et que chaque fois elle signale une augmentation. Chez le marchand de bonnets, de fichus, etc., tout est rempli de pancartes contraires. Partout vous voyez écrit en grosses lettres, avec des points d'exclamation : c Immense rabais ! 75 pour 100 au-dessous du cours ! ! ! — bon marché extraordinaire ! 1 ! — châles de cachemire à 35 francs! 1 1 — manchons d'hermine à 7 francs 1 1 ! — manteaux de velours pour rien 1 ! 1 — mantilles de dentelle pour moins que rien ! 1 ! »
Si bien que, si cet état de choses dure encore quelque temps, on sera obligé, vu le bon marché croissant des choses inutiles et la cherté sans cesse augmentant des choses nécessaires à la vie, de faire ce que, selon Tallemant des Réaux , faisait Mme de Puisieux, laquelle mangeait avec ravissement de la dentelle hachée menu comme chair à pâté et assaisonnée de diverses sauces et condiments comme tout autre mets.
Certes, voilà quelque chose que le philosophe qui vit loin du monde ne devinera qu'en cherchant quelle est la plus grande folie à laquelle puisse se livrer un peuple entier.
Chacun en France, et surtout à Paris, veut paraître plus qu'il n'est; mais cette passion coûte cher: elle a besoin, pour se satisfaire, que chacun dépense un peu plus qu'il n'a. Cela ruine en totalité tout le monde et n'arrive pas au résultat si ardemment cherché. En effet, si celui qui a 1200 livres de revenu fait semblant d'en avoir 3000, et pour cela rogne sur les besoins pour ajouter au luxe extérieur, celui qui a les 3000 francs , objet de son envie, veut à son tour faire croire qu'il en a 6000, but dont s'éloigne celui qui les a réellement avec autant d'ardeur que s'en rapproche celui qui ne lésa pas ;
de sorte que les distances sont toujours les mêmes, et que, pour prix de tant de privations et de mensonges laborieux , tout le monde se trouve au môme point relatif qu'auparavant, et que le seul résultat de cette triste comédie est une parfaite égalité de misère et de pauvreté, même pour les gens que la fortune avait voulu en affranchir.
Supposez en effet qu'un caporal passe sergent; si chaque sergent passe sergent-major, chaque sergent-major souslieutenant, etc.; si, en même temps, chaque soldat 6e fait caporal, personne n'aura changé de situation.
Certes, il est bon et utile que les étoffes chaudes, mais grossières, soient à assez bon marché pour que même les gens les plus pauvres en puissent acheter ; mais il n'y aurait aucun inconvénient à ce que l'hermine, le cachemire et la dentelle se payent dix fois plus cher qu'aujourd'hui, vingt fois plus cher, cent fois plus cher. Les femmes qui n'en pourraient acheter en seraient quittes pour être belles elles-mêmes, pour être belles de leur taille, de leurs grâces, de leurs cheveux, de leurs yeux, de leurs dents, de leur modestie, pour être belles de leur beauté.
D'ailleurs, si c'était très-cher, on se résignerait sans chagrin à s'en passer. C'est une terrible chose que d'abaisser ainsi, comme on fait, la branche à laquelle est attaché le fruit défendu. Aucune femme, jusqu'ici, n'a exigé, je pense, une étoile pour mettre dans ses cheveux; mais descendez les étoiles jusqu'aux cimes des peupliers, et aucune ne pourra s'en passer.
Où serait le mal de reporter sur ces futilités les impôts qui pèsent si lourdement sur les objets de première nécessité, sur les choses indispensables à la vie ?
Sous prétexte de protéger certaines industries, on protège en France certains industriels, et cette protection coûte beaucoup trop cher au pays. Heureusement même que cela coûte si cher que le pays ne pourra plus payer, et que cette absurdité mourra de pléthore ou de faim.
D'autre part, pour donner à des prix si singulièrement abaissés les objets de luxe, il faut que le prix de fabrication en soit extrêmement peu payé aux ouvriers. De telle sorte qu'en môme temps que l'ouvrier paye je pain plus cher, on lui diminue son salaire, et que ses besoins augmentent en même temps que ses ressources diminuent.
La ville de Paris vient de donner un bon et bel exemple; elle vient, au moyen d'une somme importante, d'assurer aux ouvriers et aux pauvres, pour toute la durée de l'hiver, le pain à un prix modéré f .
Si j'étais roi de France, je demanderais aux Chambres une loi ainsi conçue :
c En aucun cas, le pain ne pourra jamais coûter plus de t quatre sous la livre dans toute la France. »
Le budget s'arrangerait pour combler la différence dans les mauvaises années. Dans ces années-là aussi, le roi s'inscrirait le premier sur une liste de souscription, pour subvenir aux frais de cet acte de vraie philanthropie.
Une autre impression que donne l'aspect de ces boutiques de chiffons, c'est de voir de grands jeunes gens pleins de santé et de vigueur occupés à plier, à déplier et à replier des châles et à vendre des rubans.
Ce métier devrait être réservé aux femmes, qui n'ont presque aucun moyen de gagner leur vie.
Ce n'est pas beaucoup de compter que trois mille hommes sont occupés dans Paris à ce métier usurpé, et remplissent les fonctions de filles de boutique.
Si l'on rendait ces grands gaillards à l'agriculture ou à l'armée, cela ferait trois mille filles ou veuves arrachées à la prostitution, au suicide.
Il me semble que cela vaudrait la peine qu'on s'en occupât.
Il est, du reste, une chose remarquable : c'est que, en même temps que Péducation et les habitudes des hommes tendent à
les efféminer, celles des femmes cherchent à leur donner l'aspect mâle et viril.
Nout sommes sur le point de Voir éclater ^îne grande révolution.
Les femmes ont joué pendant cinq mille ans le rôle de sexe faible et timide.
Les hommes ont fini par s'apercevoir de l'abus. Ils ont enfin remarqué que les femmes exagéraient leur timidité, comme eux ils exagèrent leur courage. En effet, les femmes ont à la fois plus de force physique et plus de courage que les hommes. 11 n'y a pas un portefaix qui ferait ce que fait une jeune femme frêle pendant un hiver : si le portefaix passait toutes les nuits au bal, décolleté jusqu'au-dessous des épaules, s'il traversait en sueur des vestibules presque glacés pour aller jusqu'à sa voiture, le portefaix mourrait d'épuisement ou d'une pleurésie avant la fin de l'hiver.
Voilà pour la force. Pour ce qui est du courage, l'homme n'aime que les gens qu'il craint et qui lui font un peu de mal ; la femme ne craint que celui qu'elle aime, et elle brave le reste du monde avec une audace qui fait souvent frémir l'objet de tant de dévouement.
Donc les hommes ont remarqué que, sous ce prétexte, les femmes, qui font semblant d'être faibles et timides, leur abandonnaient toutes les corvées humaines et tous les dangers de la vie, à eux qui font semblant d'être forts et braves ;
Qu'ils avaient la guerre et, qui pis est, la garde nationale, le souci des affaires, le travail et toutes les responsabilités;
Que les femmes vivaient dans une douce ignorance et une charmante paresse; qu'elles n'avaient rien à faire qu'à être jolies ; que tout ce qu'il y avait de beau au monde était consacré à les embellir; qu'elles dirigeaient tout, faisaient tout faire, et ne laissaient aux hommes, qui croyaient commander, que la responsabilité de leurs caprices à elles.
Les hommes se sont enfin décidés à ne pas être dupes plus longtemps.
Ils veulent devenir, à leur tour, le sexe faible et timide, et jouir de tous les avantages attachés à ce sexe et trop longtemps usurpés par les femmes.
Ils ont mis dans la tête de certaines femmes certaines idées d'indépendance qu'elles ont eu la folie d'accepter et de faire accepter aux autres.
Les femmes, souveraines absolues de tout, ont voulu secouer le joug. Hélas 1 il n'y avait au monde d'autre joug que celui qu'elles avaient imposé aux hommes, et c'est celui-là qu'elles s'occupent de briser.
Les hommes commencent à en profiter. Les voici déjà qui ont de longs cheveux, qui se frisent et se pommadent et se parfument. Ils portent des mouchoirs brodés et des bouquets à leur boutonnière. Autrefois ils portaient l'épée : ils l'ont d'abord remplacée par la canne ; ils remplacent aujourd'hui la canne par une baguette fragile, dorée, ciselée, or%ée de pierreries. Ils se parent de bagues, d'épingles précieuses et de tout ce qu'autrefois ils donnaient aux femmes ; ils sont jaloux d'un camée ou d'un diamant qui brille au cou d'une belle femme, et ils enchérissent chez le joailler le prix qu'elle en donne, puis ils le mettent avec joie et orgueil à leur cravate. Ils n'osent pas encore porter de colliers ni de boucles d'oreilles; mais, comme on dit, Paris n'a pas été bâti dans un jour.
Ils ont fait de nouvelles lois pour défendre le duel ; ils ont décidé que désormais le bon citoyen, l'homme soumis aux lois de son pays, si on lui prend sa femme ou si on lui donne un soufflet, n'ira plus pour cela exposer follement sa vie : il ira se plaindre au magistrat, qui condamnera le coupable à un ou deux mois de prison.
Les tyrans révoltés contre les opprimés ont imaginé adroitement de se peindre les moustaches avec de la pommade noire. Les femmes, voyant qu'ils leur salissaient la main en la baisant, se sont refusées à cet hommage et à ce signe de vasselage, et ont pris le parti de donner des poignées de main aux hommes, comme jadis ils s'en donnaient entre eux.
Les hommes ont borné leur éducation à faire semblant d'apprendre pendant quelques années les deux seules langues qui ne se parlent pas. Au sortir de leurs études, ils ne savent que parier; ils se sont emparés du droit à la loquacité qu'ont trop longtemps gardé les femmes. Leur politique consiste à parler, leur bienfaisance à parler, leur science à parler; toutes les institutions modernes n'ont pour but que de parler, et pour résultat que d'avoir parlé.
Pendant ce temps, les femmes, qui sont tombées dans le piège qu'on leur tendait, ont réclamé l'égalité, sans regarder de combien il leur fallait descendre pour y arriver : elles font des études sérieuses ; il n'y a pas aujourd'hui un homme de quarante ans que ne pourrait embarrasser une jeune fille qui sort de pension à dix-sept ans. Elles savent la géographie, l'histoire, les mathématiques, le droit.
Les hommes ont renoncé à nager, à cause de leurs cheveux frisés; les femmes aujourd'hui nagent fort bien, montent à cheval, tirent l'épée et le pistolet, et elles font elles mêmes les vers qu'on faisait autrefois pour elles. Quelques-unes ont, dit-on, essayé de fumer ; je ne l'ai pas vu; mais ce n'était pas selon le but des hommes, qui se réservent le tabac et la parole, et ne se réservent que cela. Les hommes fument, comme autrefois les hommes parfilaient ou faisaient des nœuds. On abandonnera tout doucement aux femmes, la bureaucratie, la guerre, la marine, la garde nationale, les sciences, le pouvoir, etc. ; et alors, devenus enfin le sexe faible et timide, et peut-être même le beau sexe, nous les dominerons à notre tour, et nous jouirons d'une puissance qu'elles ont trop longtemps exercée.
Je sais bien que quelques hommes, qui ne comprennent pas bien les choses, croient voir une usurpation dans la tendance qu'ont aujourd'hui les femmes à s'emparer de toutes les corvées dont la réunion forme ce que nous avons appelé longtemps notre dignité ; je sais qu'ils essayent de résister à l'invasion, qu'ils portent de grandes barbes et prennent des airs
extrêmement terribles : mais cela ne trompe personne, et les femmes savent parfaitement à quoi s'en tenir.
Si, avant l'invention du tabac, Ton était venu dire à quelqu'un : « J'ai une idée, je vais prendre un brevet pour qu'on ne me la vole pas. Voici une plante vénéneuse, qui exhale une mauvaise odeur ; je vais la mettre en poudre, et je proposerai aux gens de se fourrer cette poudre dans le nez. En deux ou trois ans cela leur ôtera l'odorat. Je vais la couper en menus brins, et je proposerai aux gens d'en aspirer la fumée ; d'abprd cela leur donnera des éblouissements, des vertiges, des tranchées, mais ils finiront par s'y habituer. Tout ce que je demande, c'est d'avoir le privilège de vendre seul; et j'offre pour ce privilège de payer chaque année quatre-vingts millions à rÉtat. 9 On aurait pris l'homme pour un fou, et son idée pour la plus grande extravagance possible. Pourquoi, lui aurait-on dit, n'ouvrez-vous pas boutique pour y vendre des coups de bâlon? vous auriez, certes, pour le moins autant de débit.
Eh bien ! le tabac rapporte à l'État un peu plus de quatrevingts millions.
Il faut dire que deux choses ont contribué à la prodigieuse consommation qui s'en fait aujourd'hui : la politique et la littérature. La littérature, qui est allée demander ses inspirations à l'Orient, où on fume toujours, et à l'Allemagne, où on fume plus encore ; la politique, qui, après les événements de 1830, a créé une garde nationale ardente, belliqueuse, qui a voulu manger du pain de munition et fumer comme les vieux grognards. . . <j
Quatre-vingts millions, c'est un gros revenu, mais .«'£§} jhq revenu comme je voudrais voir tous les autres revenus de l'État. Je voudrais qu'on reportât sur des choses semblables les impôts qui font payer si cher au peuple le pain, la viande, le sel, etc.
Voici ce que rapportent en un an à l'Angleterre des objets non indispensables, justement imposés :
Domestiques mâles portant livrée. . . 5880 583 f. 75 c,
Garde-chasse 7658 f. »c.
Carrosses à quatre roues 4172056 »
Chevaux de carrosse 7274453 10
Chevaux de course 97912 58
Poudre à poudrer. . . 156538 95
Armoiries sur les voitures . ..... 1646700 »
Impôt sur les chiens de luxe 4088847 50
Etc., etc., etc.
Les bureaux de tabac sont réservés, en principe, aux anciens serviteurs de l'État, aux veuves de marins ou de soldats. En réalité, les députés, auxquels on en demande énormément en promettent beaucoup et en enlèvent un assez grand nombre. Ceux-ci sont, pour sûr , donnés à des gens qui n'en ont pasijesoin; car les députés n'ont à promettre qu'à des électeurs, et tout électeur paye 200 francs de contributions.
Les titulaires des bureaux les vendent souvent, ce qui est défendu, et les louent presque toujours, ce qui est toléré.
Les bureaux de tabac sont, autant que possible, dans de beaux quartiers, tenus par de jolies filles, qui n'y restent pas longtemps. Grâce à elles, les fumeurs les plus déterminés peuvent dire comme Pyrrhus : c Je suis
Brûlé de plus de feu que je n'en allumai. »
Ces séduisantes marchandes ont toutes sortes de moyens d'augmenter la consommation. Tout leur art et toute leur finesse sont dirigés contre les fumeurs de cigares à quatre sous. D'abord, elles ont soin de ne laisser sur le comptoir qu'une botte de cigares froissés, humides, etc.
Un consommateur remue les cigares pour en trouver un bon ; la maîtresse de la maison prend sous le comptoir une autre boîte de cigares ordinaires, mais qui, en comparaison des autres, paraissent choisis, tandis que ce sont les mauvais qui sont choisis 1 C'est déjà très-flatteur pour le bourgeois, auquel elle semble dire : « Pardon, ces cigares-là sont pour le vulgaire, mais voici ceux que je réserve aux gens comme il faut. »
• Et généralement le bourgeois en prend deux ou trois, au lieu d'un seul qu'il avait l'intention d'acheter.
Cependant ceci ne fait que le mettre dans une classe privilégiée'; les marchandes de tabac ont imaginé de lui rendre un hommage tout personnel.
On a l'air de reconnaître le consommateur et l'on tire d'un tiroir un petit paquet rose, renfermant quatre cigares : c'est vingt sous. Tous n'en vouliez qu'un; mais il faudrait être terriblement butor pour ne pas accepter avec reconnaissance ces quatres cigares, qu'un joli visage a choisis pour vous. J'aurais dû dire une jolie main, ce serait plus correct, mais ce serait moins vrai : il y a dans les bureaux de tabac suffisamment de jolis visages; mais les belles mains y sont rares, comme partout, et même un peu plus que partout. y
N'est-ce pas touchant de voir qu'une personne si agréable a pensé à vous dans votre absence, et qu'elle a choisi pour vous quatre cigares? quatre faveurs 1 qu'elle les a soigneusement mis dans du papier, et dans du papier rose!
Celles qui sont adroites attendent que l'objet d'une pareille / préférence soit parti de la boutique pour l'offrir à un autre. *
Ce ne sont pas les consommateurs seuls qui ont à se déâer dans les bureaux de tabac. Les buralistes elles-mêmes sont victimes de vols nombreux. Tel dandy ne choisit si longtemps un cigare que pour en glisser deux ou trois dans les poches de son paletot. D'autres, plus habiles, ne mettent rien dans leurs poches : ils prennent un cigare de cinq sous et un de deux sous, et en faisant leur choix', ils ont soin de mêler trois ou quatre cigares de cinq sous parmi les autres ; un ami, entré derrière eux, prend ces trois ou quatre cigares et les paye naturellement deux sous.
Finissons ceci par une histoire. Un député voulait obtenir un bureau de tabac pour sa vieille servante. <r J'ai, dit-il, un bon moyen : je vais demander en même temps quelque chose d'énorme, qu'il faudra me refuser, et, pour adoucir le refus, on s'empressera de me donner le bureau de tabac ; je vais de-
mander un bureau de tabac et la pairie. » Le député a été attrapé : on l'a nommé pair de France.
Les boutiques étant des souricières dans lesquelles il faut faire entrer les passants, on comprend très-bien qu'on y tende les amorces les plus friandes pour la passion que cbacune de ces boutiques tend à exploiter: le marchand de comestibles doit offrir aux yeux de plus beaux poissons que ses concurrents, ou des asperges de vingt-quatre heures en avance sur les autres, ou de ces énormes ananas, que sait seul fabriquer mon ami Pelvilaid, de Meudon ; le marchand de nouveautés doit allumer les désirs de la coquetterie par un étalage de tissus et de couleurs. On y joint depuis quelques années l'annonce du bon marché. Ainsi, comme je vous le disais l'autre jour, telle femme qui passait autrefois devant ces boutiques en détournant la tête, parce qu'il lui manquait mille francs pour être élégante, s'y arrête aujourd'hui, et ne peut s'en arracher, parce qu'il ne lui faudrait que trente francs pour se déguiser en duchesse. Certes, elle n'a pas plus les trente francs que les mille, mais elle pourrait les avoir. Et que de pauvres âmes en péril autour de ces étalages séducteurs ! En effet, le soir, quand les jeunes ouvrières sortent de l'ouvrage, à la fin d'une journée dont le travail aura peine à payer le pain et le logement, elles font cercle devant les boutiques des marchands de nouveautés.
Là aussi vous verrez des lovelaces au rabais, des serpents économiquement tentateurs, qui fuiraient les Èves arrêtées aux vitres d'un joailler ou d'un lapidaire, mais qui se rapprochent de celles dont les désirs se concentrent sur des fruits défendus par quinze francs, et qui sont prêts à cueillir pour elles des manchons d'hermine ou des châles de cachemire, dont l'étiquette est si rassurante.
Et vous entendez murmurer aux oreilles : < Voici un joli châle, je serais bien heureux de vous l'offrir, i
De cette façon, il arrive aux marchands de nouveautés ce qui nous arrive souvent, à nous autres pécheurs des côtes de Normandie : nous jetons une ligne amorcée, un merlan
mange notre amorce et se prend à l'hameçon ; un congre sur* vient, qui gobe le merlan et se prend à son tour. Le châle amorce la jeune fille, la jeune fille amorce l'acheteur; l'étalage des marchands de 'nouveautés est logique, et son piège est bien tendu en vue des deux passions qu'il exploite.
Mais à quoi sert aux changeurs d'étaler aux yeux tant de billets de banque de tous les pays, tant de louis, tant de napoléons, tant de ducats et de quadruples, tant d'or dans de grossières sébiles de bois? contraste qui augmente encore l'air de la profusion, comme <raand on dit de quelqu'un qu'il remue l'or à la pelle. Il semble que, dans ces boutiqnes, on a trop d'or, qu'on n'en sait que faire, qu'on n'en prend aucun soin, qu'on en met dans des ecuelles.
Les changeurs pensent- ils qu'on achète des billets de banque, parce que la vignette est jolie et bien gravée? supposentils qu'un passant s'arrête et s'écrie : « Ah! le charmant billet de banque rose de la banque de Rouen l je vais l'acheter bien vite. »
Ou encore, à l'aspect des louis : « Ah ! comme le roi Louis- Philippe est donc ressemblant sur cette pièce à gauche! Combien ce portrait de roi? Ceux des autres changeurs n'ont pas autant de physionomie. »
Il me paraît évident que ce n'est pas pour cela qu'on entre chez les changeurs ; d'ailleurs tous leurs portraits du roi sont semblables, tous leurs billets, toutes leurs pièces sont pareilles. Vous n'avez aucune autre raison d'entrer chez un changeur que sa proximité, quand vous avez besoin de changer des billets contre de. l'argent, ou de l'argent contre de l'or.
Cet étalage ne peut donc avoir qu'un résultat : ce n'est pas une amorce pour les chalands, c'en est une pour les voleurs. Bien pis, ce métal, qu'on a appelé vil parce qu'il rend vils ceux qui le désirent, ce métal exerce une telle fascination, qu'il change en voleurs des gens qui n'étaient que pauvres.
En effet, cette amorce a une puissance toute particulière. Chez un autre marchand on ne peut voler qu'un châle, chez ce*
lui- ci un pain ; mais chez le changeur, en introduisant par une de ces vitres votre main ouverte et en la retirant fermée, vous vous appropriez à la fois tout ce qu'il y a dans les autres boutiques ; vous faites vôtres toutes les choses qui se vendent, même celles qui n'ont pas de valeur quand elles sont achetées.
Une poignée de cet or, et vous, qui étiez pauvre, méprisé, seul, vous êtes entouré,, aimé, envié; vous avez tout à vous, et vous pouvez tout donner à ceux que vous aimez.
Il n'y aurait aucun inconvénient à ce que l'autorité défendit aux changeurs ces exhibitions inutiles pour eux et dangereuses pour d'autres ; les pauvres sont déjà assez pauvres, et le diable leur tend bien assez de pièges.
Si Von a peine à comprendre pourquoi les changeurs font un semblable étalage sans qu'il en puisse résulter pour eux un seul avantage, on comprendra plus difficilement encore que d'autres marchands ornent leurs boutiques d'objets qui ne peuvent que dégoûter les passants, précisément de ce que lesdits marchands ont à leur vendre.
Je veux parler des petites morgues illustrées, dont on permet aux marchands bouchers de faire la hideuse exhibition.
Sur des linceuls tachés de sang sont appendus des cadavres mutilés, non pas seulement dans la boutique, mais aussi en dehors, de telle façon que, si vous ne vous détournez pas à temps, vous teignez votre habit de ce sang qui tombe goutte à goutte.
Ce n'était pas assez, on a embelli et enjolivé le spectacle.
Quelque esprit élégant a pensé que c'était en soi-même quelque chose d'assez triste qu'un cadavre, que cela avait besoin d'être orné et égayé de quelques agréments.
Alors on a imaginé de peindre avec du sang des ornements, des sujets et des figures sur les cadavres dépouillés^ rien n'est plus varié que cette peinture au sang.
Vous voyez des cœurs percés de flèches, des autels à l'amour et à l'amitié, l'empereur Napoléon, une main derrière le dos et tenant sa lorgnette de l'autre main
Quelques artistes plus gais ont peint, toujours avec du sang, et toujours sur des cadavres, les plus bouffonnes caricatures de Daumier; Robert-Macaire- et son ami Bertrand y figurent dans toutes les phases de leur aventureuse existence.
On a ajouté à tout cela des festons de boyaux et des girandoles de graisse 1
De ceci il ne peut résulter aucun avantage pour les bouchers eux-mêmes. Il est des gens, au contraire, auxquels une semblable exposition donne pour plusieurs jours l'horreur de la viande. Il n'y aurait donc pour personne aucun inconvénient à tenir ces cadavres éloignés des regards, de façon à ce qu'ils ne fussent vus que de ceux qui entreraient dans les boutiques ; pour ma part, je n'aime pas à voir le sang si gai.
L'homme est le plus féroce des animaux carnassiers. Le tigre, le chacal, le loup, l'hyène, tuent et dévorent les autres animaux, et l'homme lui-même , seulement à mesure qu'ils ont faim. Ils ne pensent pas d'avance à bien nourrir et à bien engraisser leur future proie; ils n'ont pas inventé de faire cuire certains animaux tout vivants, pour les rendre meilleurs au goût, de clouer les pattes des canards et de les gaver de certaines nourritures pour leur donner une maladie qui grossit démesurément leur foie, en fait un mets délicieux, etc., etc.
Les autres animaux carnassiers ne choisissent pas avec le même soin délicat telle ou telle partie de tel ou tel cadavre, la cuisse de celui-ci, l'aile de celui-là. Est-il rien de féroce comme de voir une femme qui donne à dîner, une femme jeune, belle, au regard doux et tendre, qui dit à ses convives : « Je vous envoie l'aile de ce poulet, il est très-tendre, on Ta tué hier soir; mangez de ces côtelettes d'agneaux, elles sont saignantes. »
J'aime beaucoup que Ton -écarte par tous les moyens le souvenir que tout ce que nous mangeons a été vivant, la pensée que nous dévorons des cadavres.
.Quelques esprits délicats ont imaginé de changer le nom des
animaux devenus aliments. Sur la table, le bœuf s'appelle bouilli; la poule, volaille; d'autres animaux, gibier : mais cela n'a pas été compris, et il n'est pas de bel air de dire bouilli.
Quelques esprits grossiers ont,, au contraire, inventé de laisser à la perdrix sa tête emplumée, au lièvre ses pattes couvertes de poil.
Depuis assez longtemps que le monde existe, c'est-à-dire depuis que quelques-uns pensent et que tous parlent, on en est presque arrivé à se passer des premiers. On sait à présent des phrases toutes faites pour tous les cas possibles. Une phrase amène une réponse connue, qu'aurait pu faire tout aussi bien celui qui fait la question, si elle lui avait été faite.
On ne fait pas assez attention que presque toutes les conversations ressemblent à celles qu'on apprend dans les grammaires anglaises, et que nous trouvons ridicules. Exemple. Si l'on vous dit : a Comment vous portez-vous? « vous répondez: « Bien, et vous? » Si c'est vous qui dites : « Comment vous portez-vous? » on vous répond : « Bien, et vous? » Cependant les conversations des grammaires roulant sur des choses insignifiantes, n'étant qu'un échange de formules, il n'y a pas d'inconvénients à ce qu'on dise toujours la même chose; tandis que la conversation du monde comporte des semblants de jugements et de pensées, qu'il est fort singulier de trouver dans la mémoire. .
Sur presque tous les sujets, il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on sait d'avance.
Jamais on n'a mangé une gibelotte à la campagne sans qu'il se trouve quelqu'un qui fasse la plaisanterie peu neuve de demander si ce n'est pas une gibelotte de chat.
Il m'est quelquefois arrivé de chercher d'avance, d'après la physionomie des gens, qui est-ce qui prononcerait la formule consacrée; cela fait partie de l'assaisonnement, et est plus ' nécessaire à la gibelotte que le lapin lui-même.
Voici la plaisanterie faite, et faite par moi, elle est indispensable.
. Je me suis trouvé quelquefois embarrassé en ne voyant parmi les convives que des figures respectables, de vénérables cheveux blancs et des physionomies intelligentes. Eh bien ! quelqu'un se dévouait.
Une seule fois, comme la formule sacramentelle se faisait attendre, comme la plaisanterie sur le chat n'arrivait pas, je fis comme il est d'usage au théâtre, quand un rôle ne peut être rempli à cause de l'absence ou de l'indisposition subite d'un acteur : quelqu'un lit le rôle.
Je me résignai à faire la facétie du chat avec une assez grande tristesse. Tout le monde rit beaucoup, et un magistrat me dit: a Ahl monsieur, vous me lavez volée, j'allais la dire. »
Quand on vient à parler de magnétisme, on vous fait inévitablement la question que voici : « Y croyez- vous ? Si vous êtes esprit fort, vous répondez : c Ah ! pour qui me prenezvous? » Si au contraire vous avez pris dans le monde le rôle d'un poëte rêveur et intime, vous affirmez que vous avez une confiance aveugle dans le magnétisme.
Il ne manque à la question, comme aux deux réponses, qu'une seule chose , un détail. C'est que le questionneur et ceux qui lui répondent sachent de quoi il est question.
Quand La Fontaine allait demandant à tout le monde : c Comment trouvez-vous Baruch? » on lui répondait généralement : Qu'est-ce que Baruch ?» au lieu de dire : « Je le trouve sublime, » ou : c Je le trouve ennuyeux. »
Croyez-vous au magnétisme ?
Qu'entendez-vous par le magnétisme? Est-ce un fluide invisible, mystérieux, qui fait que la première fois qu'on voit une personne, on se sent repoussé ou attiré par elle, qui fait que nous reconnaissons nos amis que nous n'avons jamais vus, comme le chien reconnaît les voleurs, qu'il rencontre pour la première fois?
Un homme qui a beaucoup aimé les femmes me disait un jour : c Chaque homme a son harem dispersé dans le monde :
il en reconnaît chaque femme à quelque instinct impossible à expliquer, mais il les reconnaît aussi sûrement que le berger reconnaît , dans dix troupeaux confondus, ses moutons marqués d'une raie rouge ou bleue.
« En entrant dans un salon, me disait cet homme, je vois du premier coup d'oeil les femmes qui sont de mon harem dispersé, et celles auprès desquelles je perdrais mon temps et mes soins. Avec les secondes, je suis simplement poli ; aux premières, je dirais volontiers : a Enfin je te trouve; et toi, a me reconnais-tu ? »
Un homme nous a déplu, sans cause, sans raison, sans prétexte; son gilet nous blesse, ses cheveux, nous offensent. Cependant, comme l'homme s'est appelé lui-même animal raisonnable (on aurait peut-être dû dire raisonneur), on s'informe, on apprend que c'est un très-brave homme que celui pour lequel on ressent une si grande antipathie ; il passe pour bon , simple, généreux.
On veut lutter contre ce sentiment qu'on trouve injuste ; on lui adresse quelques prévenances, on se lie avec lui*
Eh bien ! cet homme vous est plus tard funeste en quelque chose : il n'est pas mauvais en général ; mais il est mauvais pour vous; il vous est' contraire, peut-être est-ce à cause d'«ne ressemblance. Vous avez les mêmes ongles, ils se heurtent au lieu de s'emboîter.
Appelez- vous magnétisme cette foudre continue qui sort des yeux de cette femme, dont le regard perce le vôtre et vous fait éprouver une douceur voluptueuse ?
Appelez -vous magnétisme cette puissance qui fait que l'homme de cœur, qui n'avait peur que d'avoir peur, exerce sur le spadassin, quand ils ont tous deux l'épée à la main ?
Appelez-vous magnétisme ce double regard dont la rencontre est pour le vrai jaloux, pour le jaloux raisonnable, un adultère complet, après lequel il reste quelque chose à faire pour l'amour, mais rien contre le mari ?
Si c'est cela, je pense que personne ne le peut nier.... ' '
Mais entendez -vous par le magnétisme Fart de dire la bonne aventure d'une façon nouvelle, l'art de faire les cartes sans cartes ?
Pour cela je pense qu'on peut croire aux somnambules juste comme aux autres diseuses de bonne aventure, et aux autres tireuses de carte.
Entendez-vous par le magnétisme l'art de lire dans votre pensée par une communication mystérieuse de cerveau à cerveau, de mêler deux existences par le partage de la vie , de façon à ce que l'un éprouve ce qu'éprouve l'autre?
C'est l'exagération,, ou plutôt la régularisation et la continuité des choses qui nous apparaissent incomplètement et par intervalles.
Appelez-vous magnétisme le don des langues et de toutes les sciences donné par l'imposition des mains, par quelqu'un qui n'a pas ce qu'il donne, au moyen de quelque^ grimaces et contorsions bizarres?
Ceci devient plus difficile.
Appelez-vous magnétisme voir sans les yeux, lire par le dos?
Vouloir par la volonté d'un autre, et sentir par ses sensations?
Devenir, au gré d'autrui, insensible à la douleur physique la plus atroce?
Il y a, dans tout cela , des choses qui sont fort proches de celles que nous croyons," et d'autres qui en sont fort éloignées.
Mais doit-on accepter les unes à cause des autres, ou les rejeter toutes par la même raison ?
Doit-on refuser de croire une chose parce qu'elle est extraordinaire?
Mais nous admettons par l'habitude cent choses plus extraordinaires que celles que nous nions comme impossibles.
L'invraisemblance n'est pas beaucoup plus le faux que le vrai. La vie est plus incompréhensible que le magnétisme, qui est une modification de la vie.
La pensée et le songe, ce ruminement confus de la pensée, qui les a expliqués ?
Donc il faut croire.
Malheureusement, le magnétisme, comme science, est difficile à étudier pour l'homme de foi.
Il est placé eutre la science légale des corps constitués, qui nie avec préméditation et dessein formé; et le charlatanisme, qui affirme et exploite pour de l'argent.
Je sais que des faiseurs de tours, Philippe ou Robert Houdin, et surtout le vicomte de Gaston, exécutent des choses aussi surprenantes que les plus surprenants effets du magnétisme.
Certes, quand ces messieurs tirent de la poche de leur gilet un grand bocal plein d'eau et de poissons rouges, quand ils opèrent tous les phénomènes de la seconde vue , il est évident qu'ils ont une lucidité plus grande qu'aucun somnambule, et qu'ils nous laissent aussi étonnés que nous l'ayons jamais été par Alexis ou par Mlle Pigeaire.
Ainsi, à quoi servent les corps constituas et les académies ?
L'Académie de médecine, si les magnétiseurs sont des charlatans et des jongleurs , ne doit-elle pas démasquer la fourberie d'une façon si complète, que ces messieurs ne puissent plus donner de séances que sur les tréteaux des boulevards?
Si les opérations sont vraies, c'esfr immense , c'est bouleversant, c'est dangereux : la science doit s'en emparer et les régler; si c'est faux, c'est une fourberie très-adroite et trèseffrontée, dont sont dupes beaucoup de bons esprits.
C'est une question qui ne peut rester en suspens, et les académies et les corps savants doivent être sommés de la rendre complètement claire.
Pour moi, voici ce que j'ai vu successivement en diverses circonstances.
M. Esq*** , un jeune poète , s'occupait de magnétisme : 11 amena un jour chez M. V. H. un sujet qu'il endormit facilement; la somnambule avait lu, disait-on, dans des séances
précédentes, des phrases entières, avec un bandeau sur les yeux. Gomme on suspectait le bandeau, et qu'on aimait mieux croire à certaines exagérations de la vue qu'à la vue sans les yeux, on proposa au lieu de cacher les yeux, de cacher le livre.
On présenta à lire à la somnambule des mots écrits et cachés sous d'épaisses enveloppes; elle préféra avoir une attaque de nerfs et donner des coups de pieds dans l'estomac de son magnétiseur.
J'ai vu ensuite Mlle Pigeaire.
La mère de Mlle Pigeaire lui mettait sur les yeux un bandeau de velours noir; on en collait les bords sur ses joues avec du taffetas gommé. Après de longs efforts et quelques contorsions suspectes, Mlle Pigeaire finit par déchiffrer deux ou trois mots.
On me proposa de jouer aux cartes avec elle. En jouant, je retournai une carte; elle me dit : « Monsieur, la carte est retournée. » Le public d'applaudir, en quoi le public avait tort.
Je lui dis : c Mademoiselle, ou vous voyez à travers un bandeau épais, auquel l'épaisseur de la carte n'ajoutera pas une grande difficulté ; ou vous voyez, comme vous le prétendez, sans le secours des yeux, et alors il importe peu pour vous que la carte soit d'un côté ou de l'autre, sur la table ou dans ma poche. »
Mlle Pigeaire ne put nommer la carte.
En général, elle n'hésitait pas pour dire ce qui se passait au loin, mais elle éprouvait beaucoup de peine pour désigner des choses présentes, à peu près comme la plupart des médecins, qui sont si forts sur la peste et la lèpre qui n'existent plus, et qui échouent contre les cors aux pieds et les rhumes de cerveau.
J'ai la conviction que Mlle Pigeaire, qui, dans l'origine, avait dû présenter certains phénomènes électriques et magnétiques, se voyant l'objet d'une grande curiosité, les avait exagérés, puis en avait feint d'autres, et je crois qu'elle trompait un peu ses parents.
J'ai vu an Havre le somnambule le plus lucide dont on ail parlé : c'est Alexis, que magnétise M. Marcelli.
Les assistants lui firent dire un peu trop de bonne aventure; mais il m'étonna beaucoup dans les réponses qu'il fit : quelques-unes auraient pu être faites par n'importe qui, grâce à la complaisance involontaire avec laquelle certaines femmes impatientes l'aidaient sans s'en apercevoir; d'autres sont à peu près impossibles à expliquer.
D'abord, il fit tout ce que Mlle Pigeaire n'avait pu faire : les yeux bandés, il reçut cinq cartes d'un assistant qui en prit cinq.
Alexis joua la partie d'écarté les deux jeux retournés sur la table, et désignant à son adversaire, qui ne voyait pas son jeu, la carte qu'il devait prendre pour répondre à celle qu'il jouait.
« Monsieur, vous avez la dame de carreau, la deuxième à gauche.... Monsieur, avez-vousle huit de trèfle? la première à droite.... Monsieur, vous n'avez pas de pique; coupez avec votre valet d'atout. » '
Une femme lui dit : « En sortant de chez moi, j'ai mis, sur la table de mon salon, un objet qui n'y est pas d'ordinaire; le voyez-vous? Alexis répondit qu'il le voyait; et, après de longues hésitations et des questions nombreuses, faites par luimême, il répondit : « C'est un cygne empaillé. »
Mais il avait demandé si c'était un meuble, si c'était un animal, si cela était vivant. Je crois que j'aurais deviné comme lui.
On lui présenta une bague, et il dit deux mois qui se trouvèrent écrits dans la bague.
Gomme on le laissait un peu seul, je m'approchai de lui et lui livrai ma main; il toucha, une bague que je porte, et me dit : « Cette bague vous a été donnée par une personne qui est morte. Est-ce u,ne femme? ajouta-t-il.
— Non.
— Alors c'est votre père. »
Je sentis un froid à la racine des cheveux, et je ne lui fis plus de question. Comme je m'éloignais, il ajouta : c S'il n'y avait pas tant de monde, j'aurais quelque chose à vous dire. »
Je ne l'ai pas revu.
Un jour, j'assistai à une séance de magnétisme chez M. Lafontaine.
Il amena une jeune servante et l'endormit M. Lafontaine annonça qu'il ne s'agissait pas de montrer de la lucidité, mais de l'insensibilité, en un mot, de provoquer à volonté un état de catalepsie pendant lequel le sujet pourrait souffrir les opérations les plus douloureuses, non-seulement sans s'en apercevoir, mais encore sans en garder ensuite le moindre souvenir. Il magnétisa les bras et les jambes de la jeune fille, qu'il appelait Marie ; ses bras et ses jambes prirent une grande rigidité : j'essayai de faire fléchir les bras, mais il me sembla que je risquais de les casser.
M. Lafontaine annonça alors que l'insensibilité était complète quoique la somnambule parlât et répondit à toutes les quesque lui faisaient le magnétiseur ou les personnes que, disait-il, il mettait en rapport avec elle.
Il lui ficha des aiguilles sur les mains, sur le front, il lui traversa la main avec une aiguille : mais je sais qu'en certaine partie de la main, on peut le faire à toute personne éveillée sans qu'elle en ressente de douleur. Il lui traversa le sourcil avec une autre aiguille, et, comme le sang coulait avec une certaine abondance, il l'arrêta au moyen de passes et de l'imposition du doigt.
Il m'offrait de ficher moi-même des épingles sur la patiente ; je n'ai pas besoin de dire pourquoi je préférais lui chatouiller les lèvres avec une plume : elle resta impassible, sans la moindre contraction.
Il lui fit respirer du soufre allumé, puis de l'ammoniaque, qu'il lui ordonna d'aspirer fortement ; elle obéit, et aucun muscle de son visage ne trahit la moindre gêne ni la moindre sensation
M. Lafontaine fit alors de nouvelles passes ayant, dit-il, pour but d'augmenter encore l'état électrique de Marie. Quelqu'un joua un air d'église sur un piano : elle parut surprise, un sourire ineffable s'épanouit sur son visage; elle joignit les mains et se leva, ses genoux fléchirent, son sein s'agita ; graduellement elle arriva à une extase extraordinaire ; elle murmurait les mots de « Seigneur I » et de « Mon Dieu 1 *
M. Lafontaine lui parlait, et elle ne l'entendait plus ; ses yeux fixes, pleins d'un feu humide, semblaient contempler le ciel ouvert; de grosses larmes coulaient sur ses joues. Cette fille, d'un visage insignifiant, d'une forme commune, devint tout à fait belle; ses attitudes étaient nobles, son regard inspiré.
On lui mit une bougie, non pas devant, mais sur les yeux, au point de lui brûler les cils, sans qu'elle semblât s'en apercevoir, sans qu'elle manifestât la moindre sensation causée par la flamme ni par la chaleur, sans que sa paupière frissonnât. On lui tira aux oreilles des capsules fulminantes, on lui ficha des épingles sur le front; son extase allait toujours croissant; elle tomba à genoux en s'écriant : « Seigneur.... viens. >
Tout à coup le musicien changea de rhythme et joua un air de danse. Marie parut surprise, inquiète, contrariée ; elle semblait se cramponner aux sensations nouvelles et contraires qui s'emparaient, qui s'évanouissaient d'elle malgré sa volonté; puis elle céda : au sourire extatique succéda un sourire de paysanne au bal ; elle redevint une fille commune, assez laide, et elle dansa.
Puis le musicien se leva et quitta le piano. À l'instant même elle s'affaissa et serait tombée par terre si on ne s'était empressé de la retenir; mais on ne put l'empêcher de s'étendre sur le tapis, et elle eut une crise nerveuse fort semblable au commencement d'une crise d'épilepsie. M. Lafontaine la calma avec quelque peine. Cependant elle était toujours en état de somnambulisme; on lui demanda si elle souffrait, et, au milieu des convulsions, elle répondit que non.
La musique reprit : elle se calma à l'instant et retomba dans l'état extatique qui nous avait frappés auparavant.
Pendant ce temps, une vieille dame, très-fervente à l'endroit du fluide animal, ou vital, comme l'appelle M. Lafontaine, me faisait une querelle ; elle prétendait que j'avais parlé à la somnambule, que je m'étais mis en rapport avec elle, et que le combat de mon fluide avec celui de M. Lafontaine avait causé la crise nerveuse; j'excusai de mon mieux et moi et mon pauvre fluide. M. Lafontaine eut l'indulgence d'assigner une autre cause à la crise de Marie, et de l'attribuer à la cessation brusque de la musique, effet, du reste, ajouta-t-il, trèsdifficile à éviter; et mon fluide fut déclaré non coupable, à ma grande satisfaction.
Si tout ceci est une comédie, c'est bien joué, et Marie laisse bien loin derrière elle tout ce qu'il y a d'actrices au théâtre.
Marie, réveillée, eut l'air de n'avoir la conscience de rien de ce qui s'était passé, et on mit sur la sellette à sa place un vieux sourd-muet, qui, après des passes et des insufflations prolongées et énergiques, entendit et répéta les mots bonjour et pantalon.
Mais comme il y a beaucoup de sourds-muets qui entendent et parlent un peu à différents degrés, et comme il ne put expliquer clairement sa situation antérieure, le fait reste sans conclusion .
Voilà ce que j'ai vu un jeudi, à huit heures du soir, chez M. Lafontaine, rue Neuve- des-Mathurins.
Maintenant, que cela s'explique de différentes façons, que l'influence exercée par M. Lafontaine sur Marie consiste à reproduire à volonté chez elle une crise, effet d'une catalepsie naturelle à laquelle elle serait sujette; ou que ce soit la plus effrontée et la mieux jouée des comédies, ce qui ne paraîtra vraisemblable à aucune des personnes qui y ont assisté : il y a certes de quoi frapper des esprits même peu portés à la crédulité, et, je le répète, le devoir de l'Académie de médecine, son devoir impérieux, est de reconnaître et d'étudier ce phé-
nomène ou de démontrer la supercherie de telle façon que personne n'en puisse être dupe à l'avenir.
Pour moi, j'ai vu des choses extraordinaires et je les raconte. J'attends.
Je terminerai ce récit par une histoire ayant trait au magnétisme, et que je vole tout simplement à M. Emile Deschamps; malheureusement, je n'ai pu retenir que le fond de l'anecdote, et je ne puis lui voler la bonhomie spirituelle et malicieuse avec laquelle il la raconte.
Une jeune fille avait une mauvaise santé, sans être précisément malade; son état ne présentait les symptômes d'aucune maladie classée et ayant, de par la Faculté, droit de bourgeoisie chez les mortels. Les médecins allopathes, homœopathes, bydropathes, etc., prétendaient que cela se passerait ; ils ordonnaient un peu de patience et beaucoup de distractions.
Un ami de la famille parla de magnétisme avec beaucoup d'enthousiasme; il raconta des cures merveilleuses, des phénomènes, des miracles. Malgré certaines répugnances, on se laissa convaincre, et l'on fit venir un magnétiseur.
C'était à la fin du jour, dans un jardin, sous une épaisse allée de sycomores ; au bout d'un quart d'heure, la jeune personne était endormie; au bout de vingt minutes, elle commençait à répondre aux questions du magnétiseur, lorsqu'un domestique, accouru en toute hâte, demanda celui-ci et lui dit quelques mots à l'oreille, c Pardon, dit-il à la famille, un événement inattendu me force à courir chez moi ; je reviens dans dix minutes. Attendez-moi, j'ai mon cabriolet à votre porte. »
Il part.
Les dix minutes sont bientôt passées ; il s'écoule un quart d'heure, une demi-heure, une heure.
L'ami, très-expert dans les pratiques du magnétisme, dit : c C'est fâcheux qu'il ne l'ait pas réveillée avant de partir. » Au bout d'une heure et demie, on envoie chez le magnétiseur. On répond qu'il n'est resté que dix minutes chez lui, qu'il était
fort ému, qu'il a fait un paquet d'un peu de linge et de quelques hardes, qu'il s'est fait conduire au chemin de fer de Rouen.
On couche la jeune fille, on convient de ne rien dire ni à personne ni à elle-même. Le lendemain matin, on n'avait pas de nouvelles. Le surlendemain, on reçoit une lettre du Havre.
Le médecin annonçait que sa femme lui avait été enlevée par un perfide ami ; qu'ils avaient pris, en partant, sa caisse tout entière ; qu'il était à leur poursuite. 11 regrettait vivement l'embarras dans lequel il les avait laissés.
Que faire? L'ami disait : c Au moins, s'il avait mis quelqu'un de nous en rapport avec elle, onTaurait réveillée. - — Et que faisait la jeune fille ?
— La jeune fille buvait, mangeait, causait, comme de cou* tume ; il n'y avait rien de changé à ses habitudes, et bien heureusement, car cela rendait facile aux parents de lui cacher ia triste position dans laquelle elle se trouvait.
— Mais alors elle ne dormait pas?
— Certainement que si, puisque le magnétiseur ne l'avait pas réveillée.
— C'est juste. »
Il se passa un an, les parents étaient forts tristes, fort abattus : on n'avait aucune nouvelle du disciple de Mesmer; il n'était pas revenu à Paris ; on ne savait où il était. Un parti se présente; ses parents et l'ami se réunirent, se consultèrent. Doit-on avertir le futur époux de l'état dans lequel se trouve la fille qu'il demande? La probité, la sévère probité dit qu'on ne peut s'en dispenser. Mais s'il allait s'effrayer 1 et qui ne s'effrayerait pas à sa place? C'est un mariage très-avantageux, très-convenable sous tous les rapports.
On fait taire la probité; on ne dit rien; le mariage se conclut.
c Et comment était la jeune femme?
Comme de coutume. Il fallait savoir ce qui en était ; sans cela, on ne se serait douté de rien. »
Au bout d'un an, elle allait avoir un enfant.
Le mari était enchanté. Cependant, tes parents, qui étaient honnêtes au fond, souffraient d'un pareil état de choses ; leur conscience était bourrelée quand le mari les remerciait de son bonheur. Dix fois la vérité fut sur leurs lèvres, dix fois ils la retirèrent.
« Et la jeune femme?
— Elle allait fort bien ; elle eut un second enfant. »
Un jour, on apprend que le médecin s'est fixé à Provins. Les parents, au comble de la joie, lui écrivent avec instances de venir à Paris. Il répond et s'excuse sur de nombreuses occupations.
Une correspondance s'engage : les parents insistent; le magnétiseur résiste. Il finit par mettre son déplacement à un prix exorbitant. Que faire? il fallait bien en passer par où il voulait ; on était à sa discrétion. L'état de la jeune femme ne pouvait durer éternellement; le secret, caché jusque-là au mari, pouvait être révélé à chaque instant. On accorde ce que le médecin exigeait. II arrive, il se loge auprès de la maison, et, un jour que le mari est à la chasse, on le prévient. Il arrive ; on avait défendu la porte : on était sûr de ne pas être troublé. L'ami seul, qui était dans le secret, assistait à l'opération.
Le magnétiseur dégage le fluide ; il descend les mains du front à l'épigastre de la somnambule, en les secouant pour se débarrasser du fluide qu'il enlève; il la réveille.
c Et quelle différence cela amena- t-il chez la jeune femme?
— Aucune, au point que le mari ne s'aperçut de rien.
— Mais alors qui vous dit qu'elle ne dormait plus?
— Quelle tête dure vous avez ! Certainement quelle ne dormait plus, puisque le magnétiseur l'avait réveillée.
— C'est juste. »
Je n'ai jamais bien compris l'inquiétude des voyageurs. Je n'ai jamais rien trouvé dans un pays, quelque lointain qu'il fût , dont on ne trouvât l'équivalent dans sa rue; beaucoup dç gens sont allés en Amérique pour voir des arbres, et à la Chine pour découvrir des hommes. La seule excuse des voyageurs d'aller si loin voir ce qu'ils verraient si bien de leur fenêtre, est que l'on ne pourrait mentir sur les' choses qui sont sous les yeux de tout le monde. Le seul voyage sérieux et digne d'intérêt qui ait jamais été écrit est , sans contredit , le Voyage autour de ma chambre. *
Il y a, dans une rue qui coupe la mienne à angle droit, un ouvrier en papiers peints, dont les mœurs sont aussi intéressantes, aussi étonnantes, aussi sauvages surtout, que celles d'aucun peuple découvert ou inventé par les navigateurs.
Un lundi soir, il rencontra à l'Ermitage une jeune fille coiffée d'un bonnet coquet, fraîche, agaçante, mise proprement, réservée, dans sa danse et dans ses paroles. En vain il épuisa tout l'arsenal de galanterie des danseurs du lieu ; il remarqua qu'il faisait chaud, qu'il ferait bien plus froid si l'on était dans une autre saison; il lui dit : « Votre robe est bleue ; c'est une charmante couleur que le bleu.... Comment vous appelez-vous?
— Julienne.
— C'est un bien joli nom. »
Impossible de l'amener à une conversation plus intime. Le lundi d'après, il arriva de bonne heure. H trouva Julienne, qui se montra moins réservée.
Elle lui confia qu'elle était couturière et gagnait trente sous par jour.
« Mademoiselle Julienne, dit Prosper, je suis ouvrier en papiers peints ; je gagne trois francs dix sous. Mettons-nous ensemble ; avec cinq francs par jour nous serons à notre aise. »
La proposition était vague. Sommé de s'expliquer, Prosper finit par prononcer le mot mariage. Il offrit du veau et de la salade.
Julienne accepta, et, au dessert, lui avoua, hélas l qu'elle avait failli une fois ; qu'elle avait été trompée, trahie ; en un mot, qu'elle avait.... une fille!
Prosper s'attendrit ; il voulait la consoler de la fourberie d'un monstre.
« Eli bien! dit-il, je servirai de père à votre fille. »
Julienne pleura d'admiration et consentit à tout. On demanda de part et d'autre les papiers au pays.
Prosper alla trouver son maître.
c Bourgeois 1 j'ai un service à vous demander.
— Parle.
— C'est que je vais me marier.
— Eh bien!
— Nous faisons une noce en pique-nique. Cela ne sera pas bien cher, pour ma part. Mais une chose me chiffonne, c'est que je n'ai pas d'habit, vous seriez bien aimable de m'en prêter un. »
Le bourgeois consent. La noce se fait à la barrière. On, danse, on boit; un cousin conduit la mariée chez elle ; le marié va sortir; on l'arrête; tout n'est pas payé. Quelqu'un, traître aux conditions du pique-nique, s'en est allé clandestinement. On ne veut pas laisser aller Prosper; il laisse engage l'habit du bourgeois. Trois jours après, il va à l'ouvrage en manches de chemise. Le bourgeois réclame son habit. Il est forcé d'avancer à Prosper l'argent pour aller le retirer.
Au bout d'un mois, le ménage va au plus mal ; il trouve déjà que sa femme ne gagne pas assez d'argent. La petite fille à la-
quelle il devait servir de père mange trop : il lui fait nettoyer ses souliers. Sa Julienne, dont le nom était si joli un mois auparavant, est ironiquement appelée Mme Potage. Un jour il arrive à l'atelier et dit :
c Bourgeois, j'ai un service à vous demander.
— Qu'est-ce?
— Un grand service.
— Ce n'est pas de te prêter mon habit?
— Non, bourgeois.
— Eh bien ! parle.
— L'ouvrage me fatigue la poitrine.
— Veux-tu bien te taire? le plus fort de tous mes ouvriers !
— C'est l'air qui me manque ; je ne peux plus vivre comme ça .
— Est-ce que tu ne peux plus travailler?
— Non, bourgeois ; mais je voudrais être chargé de traîner la petite voiture qui porte le papier en ville.
— Tu sais qu'on n'a, pour cela, que quarante sous.
— Je sais, bourgeois; mais on a moins de mal si on est à l'air, et on peut fumer, ce qui est très-défendu dans l'atelier.
— Mais comment vivras-tu?
— Eh bien ! Mme Potage travaillera davantage donc !
— Tu auras la charrette. »
Prosper vola un gros chien, l'attacha à la charrette et le fit traîner ; mais on lui donna bientôt une voiture plus grande : il mit le chien dessous et voulut l'accoutumer à tirer, pour n'avoir personnellement presque plus rien à faire.
Mais le chien, sur ce sujet, pensait absolument comme son nouveau maître. Il se couchait sous la charrette et refusait de marcher.
Un matin, cependant, je vis Prosper attelé à la charrette et le chien tirant de toutes ses forces. Je ne tardai pas à voir lo secret de ce zèle. Prosper avait attaché derrière son dos un gros morceau de viande, et il s'était attelé, lui Prosper, à une distance ou le chien, tout en arrivant très-près de lui, ne pou-
vait cependant l'atteindre. La pauvre bête marchait, s'élançait, sautait, et ses dents claquaient à vide, et la charrette allait toute seule.
Tout le reste du jour, quand Prosper n'était pas attelé, il gardait au dos le morceau de viande.
Les trente sous de moins qu'il gagnait par jour auraient déjà gêné le ménage ; mais Prosper avait chaud et rencontrait des amis qui avaient soif. Au bout de la semaine, il rapportait trèspeu d'argent. Sa pauvre femme faisait de son mieux pour soutenir leur petit ordinaire ; mais elle est bientôt forcée de supprimer le café du matin.
Prosper s'emporte, crie, hurle qu'il faisait un métier de cheval pour faire honneur à ses affaires, mais que cette enfant, cette enfant qui le déshonorait, mangeait comme un hippopotame et causerait inévitablement sa ruine. Il fallut mettre l'enfant en service, en apprentissage, je ne sais où.
Prosper, en rentrant un jour, ne trouva pas la soupe faite ; il fit un bruit horrible et annonça à Julienne que, puisqu'elle ne savait pas gérer sa maison, il lui déclarait qu'ils étaient de ce jour séparés de corps et de biens, et qu'elle vivrait de son travail à elle, comme lui, Prosper, du sien.
Il prit de la craie, sépara la chambre en deux et lui dit :
c Voici votre chambre , voici la mienne ; le loyer coûte soixante francs par an : vous payerez trente francs et moi trente francs. »
Un soir, il amena au domicile conjugal un commissionnaire ; il dit à Julienne :
a: Madame Potage, Jean que voici est mon ami de cœur ; il partagera mon lit et payera la moitié des trente francs de ma part de loyer. »
Jean était un garçon rangé; il consola Julienne, l'aida dans ses travaux d'intérieur.
Un soir, Prosper, qui n'était pas rentré depuis cinq jours, revint subitement et s'aperçut que Jean avait franchi à la fois la ligne de craie, la sainteté de l'amitié et les devoirs de l'hospi-
talité : il voulut battre Jean ; mais Jean le battit et le mit à la porte.
Le lendemain, au jour, il revint et dit :
« Madame Potage, puisque vous êtes descendue à un commissionnaire, gardez-le, ce sera votre punition.
« Toi, Jean, je te laisse ma femme aux conditions que voici:
« D'abord, la moitié du ménage m'appartient : je prends un matelas, une paillasse, une couverture, une chaise; je prends les pincettes et laisse la pelle.
« Je pourrais emporter tout cela; mais j'ai l'horreur du luxe. Ce n'est pas sous les lambris dorés qu'on trouve le bonheur.
« Je te vends ma part pour trente francs que tu vas me
donner.
c Je garde seulement la paillasse, seul mobilier qui me soit
réellement nécessaire en cette saison.
« Mme Potage t'appartient à tout jamais. Seulement, à perpétuité, aussi, tu me payeras un canon chaque fois que nous nous rencontrerons dans Paris. »
Les conditions furent acceptées. Prosper vida la paillasse, la plia «n huit, et la mit dans le fond de son chapeau ; puis il dit :
«Adieu, Jean; adieu, madame Potage, soyez heureuse; pour moi, je déménage. »
Et il descendit l'escalier en sifflant, les mains dans les poches, et il s'en alla par les rues, le nez en l'air, interrogeant les écriteaux et cherchant un logement.
Depuis ce temps, les conditions peu morales du divorce et des secondes noces ont été de part et d'autres fidèlement exécutées.
Cependant Jean dit quelquefois que Prosper le rencontre trop souvent, qu'il l'attend à tous les coins de rue et lui fait, aux termes du traité, payer un nombre prodigieux de verres de vin.
Prosper dit que Jean semble l'éviter, et ne paraît jamais partager le plaisir que lui Prosper éprouve à rencontrer un ancien ami. Il se plaint d'avoir fait un ingrat.
Ici Laurent Jean, à qui je raconte l'histoire, m'interrompt et me dit:
a Oh ! ah ! des ingrats ! tout le monde prétend avoir fait des ingrats. Où sont donc les ingrats, alors? demandez à qui vous voudrez : « Monsieur, êtes-vous un ingrat? » on vous répondra : « Non, monsieur; j'en ai fait, et je ne le' suis pas. » Où sont donc les iugrats? il faut que ce soient les mêmes que les bienfaiteurs. »