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Contes et nouvelles

Le succès inespéré de ces Contes et Nouvel tes m'engage à écrire en tête de cette seconde édition quelques lignes qui me paraissent se rattacher à une intéressante question de moralité littéraire.

Jusqu'à quel degré est-il permis à un conteur de s'inspirer, dans ses récits, des événements et des personnages réels qu'il a vus passer sous ses yeux ? Jusqu'à quel point lui est-il permis de s'interroger lui-même, de fouiller dans sa conscience, dans ses souvenirs, dans tous ces phénomènes intérieurs, monde invisible que l'observateur doit connaître, comme l'historien doit lire couramment sur la carte des empires et le stralégiste sur les champs de batailles? Où commence, où finit cette liberté, ce droit de traduction, plus ou moins assoupli, de la réalité dans la fiction, de la vérité dans l'idéal? A quel moment la crainte de faire faux cesse- t-elle d'être une excuse suffisante à ces emprunts du monde de l'imagination dans le. monde des faits?

Sans doute, celui-là est coupable qui, assistant de près ou de loin à un de ces épisodes dont s'attristent ou s'égayent les sociétés oisives, remarquant dars la foule une do ces existences révo-

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tées conlre la loi commune, s'en empare cl les transporte dans un roman, sauf à réveiller les curiosités assoupies, à raviver les médisances oubliées, à faire chercher par ses lecteurs un nom propre ou une anecdote vraie sous des voiles transparents ou des pseudonymes indiscrets.

Sans doute, celui-là même n'est pas irréprochable qui, pour être plus sûr de ne pas s'égarer dans cette étude des sentiments et des caractères sans laquelle le roman nest qu'un amusement misérable, cherche à décrire ce qu'il a éprouvé, deviné ou pressenti lui-même, sauf à compromettre dans cette espèce de demiconfidence d'autres destinées, d'autres cœurs, d'autres senlimenls que les siens.

Mais en résulte-l-il que toute observation, tout souvenir, intime ou extérieur, soit interdit au conteur? Que pour éviter ce genre de soupçon ou de reproche, il soit forcé d'errer à l'aventure, de s'en tenir à l'invraisemblable de peur de rencontrer ie vrai, de se demander sans cesse, avant de rien écrire, si tel personnage qu'il va peindre ne ressemble pas trop à un type connu, si telle scène qu'il va raconter ne rappellera pas de trop près un incident quelconque de la vie pu'uliciue ou privée? Faudra-t-il lui lenc're une page blanche que son imagination et sa fantaisie auront seules le droit de remplir? Sera-l-il condamné à combaltre sans armes, à s'isoler de ce monde qui se détournera de ses tableaux s'il ne s'y reconnaît pas? Non; un pareil rigorisme n'irait à rien moins qu'à la destruction de l'art hii-même. Autant vaudrait interdire à un peintre d'histoire l'élude du corps humajn, à un paysagiste la faculté de vivre familièrement avec la nature avant de l'interpréter sur sa toile.

Essayons donc de déterminer, dans ses exactes limites, cette question délicate : ce sera un moyen d'indiciuer ce que j'ai prétendu faire, et surtout ce que je n'ai pas voulu dépasser dans les deux plus sérieuses de ces cinq Nouvelles, — Avrélie et Albert.

Tout conteur, ne dût-il écrire qu'un récit de vingt pages, doit être observateur; sans quoi, ce qu'il a de meilleur à fiiire, c'est (le renoncer à un métier, déjà fort ingrat par lui-même, semé do périls et d'écueils, et qui, sauf quelques rares et glorieuses excep-

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tions, n'est en faveur ni auprès de l'auslère morale, ni auprès de la grande littérature. Je le suppose donc observateur. Le voilà regardant autour de lui et en lui, et cherchant à découvrir ces traits distinclifs qui forment des caractères, et, parmi ces caractères, ceux en qui se résument, d'une façon plusparliculière, les mœurs, les idées, les travers de son temps. Il se peut qu'il les découvre chez des personnages connus ou même célèbres. En fera-t-ildes portraits? Non; ce serait là une personnalité coupable, que rien ne saurait justitier, pas même le désir de moraliser en amusant. Il fera moins et mieux que cela : il se recueillera en lui-même; il transformera peu à peu ses observations primitives, et, plus tard, oubliant ceux qui les lui ont fournies, en dehors de toute indindualité distincte, il s'efforcera d'esquisser des figures qui seront vraies sans être personnelles; ressemblantes sans être copiées. C'est ce que j'ai essayé de faire, dans un cadre très-petit et trèsmodeste, en écrivant Aurélie et Albert.

Enfant de cette génération rêveuse et enthousiaste, élevée sur les genoux de Werther et de René, bercée par cette musique enchanteresse que nous ont chantée Byron et Lamartine, et que nous avons tant de peine à oublier, disciple de cette école aisément portée aux exagérations poétiques et lyriques, j'avais commencé, comme tous mes contemporains, par prendre au sérieux ce type séduisant et bizarre qu'on appelle l'artiste ou le poète. Je l'avais regardé comme le symbole de tous les dévouements, de toutes les tendresses, de toutes les grandeurs morales. Il m'avait semblé impossible que ces âmes supérieures ne fussent pas consumées de la flamme qu'elles répandaient au dehors avec tant de magnificence et d'éclat ; que leur vibration harmonieuse ne fût pas l'écho d'une voix divine qui leur enseignait à aimer, à s'immoler, à souffrir. Je m'étais longtemps obstiné à voir en elles un pur et brûlant foyer d'amour, une ardeur de sacrifice et d'oubli de soi, un génie de surhumaine bonté, auprès desquels les affections vulgaires n'étaient que froideur, égoïsme et sécheresse. J'ai vécu, j'ai observé, j'ai réfléchi, et mes illusions sont tombées. Il m'a paru que ces privilégiés illustres abusaient volontiers de leurs privilèges, que leur rôle de créatures souffrantes, dévouées et

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