PREFACE
immolées n'allaient pas au delà de leurs poëmes, et qu'ils aimaient à ne se reconnaître aucune obligation et aucun devoir, sous prétexte qu'ils possédaient toutes les supériorités et tous les droits. J'ai cru deviner qu'ils préféraient l'honneur d'inspirer à l'embarras de ressentir, qu'ils trouvaient plus commode de tout rapporter à eux-mêmes que de tout donner à autrui, et qu'une fois leur dette payée en lyrisme et en beaux vers , ils se considéraient comme quittes envers la société. J'ai remarqué enfin que quelques-uns, en dignes héritiers de Goethe, se vantaient d'embrasser dans leur amour l'humanité tout entière pour se dispenser d'aimer simplement et bourgeoisement leur femme, leurs enfants, leurs parents et leurs amis. De là, à me représenter ces êtres exceptionnels se glorifiant de ce titre d'exception, se révoltant contre les règles de la vie ordinaire et s'affranchissant de celles qui les gênent dans le développement de leur talent et de leur gloire ; de là, à me demander quelles doivent être les suites de ces révoltes dans le cercle de la famille et pour les enfants destinés à recueillir cet héritage de bruit, de célébrité et de désordre, il n'y avait qu'un pas. Quelle est, quelle peut être, dans l'un et l'autre sexe, la conséquence logique et probable de ces existences éclatantes, désordonnées et déclassées? Comment ceux qui avaient longtemps passé pour de glorieuses victimes, pourraient bien n'être que de glorieux sacrificateurs? Comment un fils aimable et bon, une fille pure et innocente, peuvent-ils, à leur entrée dans le monde, être frappés dans leurs affections, dans leur bonheur, dans leur repos, non pas par un crime ou une tache héréditaire, mais par cet égoisme poétique qui fait le fond de ces imaginations brillantes et qui, de loin, a séduit tant d'imaginations crédules? Voilà toute la donnée iVAurélie et d' Albert; Aurélie, la fille de la femme célèbre qui, pour mieux suivre les inspirations de son génie a rompu avec les trivialités du ménage : Albert, le fils de l'homme du monde entraîné par une vocation littéraire , et, pour satisfaire ses goûts et sa vanité, abandonnant l'étroit horizon de la vie de province et du foyer domestique.
Maintenant, ai-je besoin de le dire? Aurélie ei Albert sont les deux chapitres d'un même livre, les deux faces d'une même peu-