‹ Contes et nouvellesChapitre 10 sur 10 · L'ENS£IG^'EME?ÎT MUTUEL · texte numérisé non relu

L'ENS£IG^'EME?ÎT MUTUEL

cice du pouvoir, trompés par une majorité factice, s'imaginent qu^ils seront toujours maîtres de la situation au moyen d'un bon discours... Erreur, Monsieur, erreur! La France, en ce moment, est comme une femme qu'on néglige , qui s^ennuie, qui ne sait trop ce qu'elle veut... Le mari, qui se croit sûr d'être aimé, persiste dans son illusion, et ne fait rien pour conjurer Forage... Et voyez, Monsieur, comme ma comparaison est juste ! Les gens qui veulent égarer ce pays, ne lui parlent pas de révolution, mais de réforme et de banquets, de même que les gens qui veulent séduire cette femme ne lui parlent pas d'amour, mais de distractions et de dévouement ; puis arrive le jour fatal où tout éclate à la fois, l'amour sous le passeport de l'amitié, la révolution sous le pseudonyme de réforme... Mais qu'avez-vous, Monsieur? vous paraissez indisposé.

— Non, ce n'est rien, un tic nerveux qui me prend toutes les fois que je parle politique, bégaya M. de Mervyn en bondissant sur sa chaise.

Pendant ce temps, la conversation de Sidonie avec M. de Kermoël semblait redoubler d'animation et d'intérêt. Edmond eût profité de son intimité avec Christian pour aller se mettre en tiers dans cette causerie, si madame de SéveroUes, qui le guettait du coin de l'œil, ne fût venue, à son tour, entamer avec lui un très-sérieux entretien sur ses affaires, sur un procès embrouillé qu'elle l'avait chargé de suivre pour elle et qui exigeait, disait-elle, de nouvelles explications.

Quelques minutes après, on annonça Émilien de Tréville.

L'élégant était sous les armes, ses avantages extérieurs, son grand nom, son élégance, ses succès dans un monde dont les honnêtes femmes parlent avec une sorte de curiosité frémissante, cette situation bizarre, et cependant assez commune de

nos jours, d'un homme très-séduisant n'ayant pas encore essayé ses séductions auprès des femmes de son rang, tout concourait à faire d'Émilien un de ces êtres privilégiés , auxquels rêvent involontairement les imaginations féminines, et dont le ciioix, en se fixant tout à coup sur une personne du monde, devait nécessairement la mettre fort à la mode. Aussi, deux ou trois jeunes merveilleuses, qui étaient arrivées avant }l. de Tréville ou en même temps que lui, se permirent de chuchoter quelque peu lorsqu'elles virent la petite révolution qui se fit dans le salon après l'entrée d'Émilien.

La physionomie de Christian s'assombrit subitement; il jeta sur le nouveau venu un regard triste, qu'il ramena sur madame de Mervyn. Celle-ci n'eut pas l'air de le remarquer; mais, avec cet art particulier aux femmes qui réussissent à voir ce qu'elles veulent sans que leurs yeux changent de direction, aperçut le mouvement stratégique au moyen duquel Kmilien, sans affectation apparente, se rapprochait peu à peu de son fauteuil. En même temps, elle vit que son mari faisait un effort désespéré pour échapper à sa tante qui le retenait , tant bien que mal, en réitérant ses instructions sur son procès. Elle regarda Christian, et sans doute son regard exprima une demande ou un oi'dre, qu'elle lui adressait en souvenir du singulier pacte qu'ils avaient conclu dans la journée : car M. de Kermoël se leva d'un air passignnppient désespéré, et, un mstant après, Émilien de Tréville é^ajt fissis auprès d'elle.

Les lunettes de la baronne n'avaient pas J)oi]gé de place ; Edmond étiiit sur le gril. Christian se rapprocha d'eux, et madame de SéveroQes lui dit avec un léger accent de persiflage :

— Gomment, beau ténébreux! vous cédez la place?

l'îinseignement mutuel. 33 d

— Au plus digne, répondit mélancoliquement M. de Kermoël.

— Au plus heureux, du moins en ce moment, reprit la Baronne. Convenez, Edmond, que j'ai droit d^être fière de ma nièce, et que Sidonie est ravissante !

Le mari balbutia quelques mots qui ressemblaient à une affirmation.

— Non, insista madame de Se'veroUes, c'est qu'il me semble que, depuis quelque temps, 'votre femme est plus délicieuse encore !... Je le lui disais bien, moi, avec ma vieille expérience : Mon enfant, un peu moins de timidité ! un peu moins de réserve! Vous aimez votre mari, c'est Lrès-bien mais on est

dans le monde pour vivre comme le monde... Vous avez tout ce qu'il faut pour plaire ; que dis-je ? pour régner I une figure. . . que je vois; un esprit... que je devine. Décidez-vous donc à être tout à fait jolie et tout à fait spirituelle... Le tableau est charmant... donnez-lui un cadre... Ah ! par exemple, mes conseils ont fructifié ; Galatée s'est animée comme par enchantement; le cadre est trouvé, et il est digne du tableau... Tenez, Christian, ne vous semble-t-il pas que, dans ce moment-ci, ma njèçe est admirablement... encadrée?

Et |a Paronrie, rencontrant un regard de Sidonie, raffermit encore ses lunettes.

Le marquis de Mervyn était à la torture, et il faut convenir que le spectacle que désignait en ce moment à Edmond et à Christian madame de Séverolles, n'était pas de nature à rasséréner beaucoup un mari ou un attentif. Madame de Mervyn paraissait absorbée par sa conversation avec M. de Tjéville. Le bel Émilien prenait auprès d'elle des airs penchés du plus merveilleux effet, et, malgré sa présomption, il s'étonnait lui-même de la rapidité de ses progrès auprès de la Marquise. Il avait

nonchalamment passé un bras derrière le fauteuil de Sidonie ; l'autre était tendu vers le piano, et, de temps à autre, ses doigts distraits erraient sur les touches, d'où s'exhalaient quelques notes plaintives, sentimental accompagnement de ses sentimentales digressions. Pendant ce temps, la plupart des habitués du salon anivèrent successivement ; mais on respecta, comme par accord tacite, le tête-à-tête d'Émilien et de Sidonie. Ils furent cependant obligés de le rompre lorsque quelques voix juvéniles proposèrent de danser.

On était tout juste assez nombreux pour les exigences du cotillon^ figure complaisante et élastique qui permet toutes les variétés de récréation mondaine, depuis la conversation assise jusqu'au tourbillon de la valse. Une danseuse émérite se mit au piano, et les groupes de valseurs s'organisèrent avec un joyeux désordre;

La marquise de Mervyn eut plus que jamais les yeux fixés sur les lunettes de sa tante ; voyant qu'elles étaient toujours à leur poste, elle accepta l'invitation d'Émihen, et le coiillon commença.

On sait que, dans cette figure où les évolutions varient sans cesse, et peuvent se multiplier à l'infini, une femme a mille moyens de faire deviner ses préférences. A chaque instant il dépend d'elle de choisir un autre valseur, ou de revenir au même, selon qu'elle laisse tomber dans sa main ou dans une autre, le boa, le mouchoir, l'éventail ou le boijquet, interprèles de son choix. Ce fut l'instant où les lunettes de la Baronne jouèrent le plus grand rôle, et il ne fallait pas moins que la confiance inspirée à Sidonie par la vieille dame pour lui faire prolonger une situation qu'elle commençait à trouver fort délicate. De temps à autre, elle choisissait Christian ; mais après

l'e>'5eignement mutuel. 337

un tour ou deux, elle revenait à Émilien; et il \ avait alors dans tout le salon un murmure d'admiration peut-être un peu maligne, en contemplant ce couple charmant qui valsait à merveille, et que tous les autres couples de valseurs reconnaissaient pour guide.

Qui ne connaît Tenivrement du bal, cette surexcitation bizarre de l'imagination et de l'esprit que causent la musique, la danse, le bruit, les ardents regards, et cette chaude atmosphère, toute de parfums, de fleurs et de femmes, où l'on respire Tétourdissement et l'oubli? Qui ne sait tout ce qu'il peut y avoir, en ces instants, de vertige chez les plus sages, de flamme chez les plus froids, de hardiesse chez les plus timides ? Émilien n'était ni timide, ni froid, ni sage ; il se croyait irre'sistible ; il n'avait suj' les femmes du monde que des idées erronées, paradoxales; il perdit le sentiment de la distance immense qui séparait Sidonie des objets habituels de ses séductions et de ses conquêtes, et, dans un moment où ils s'arrêtaient après un long tour de valse, il eut l'audace de lui demander de le recevoir le lendemain.

A peine lui eut-il adi'essé cette demande, qu'il eut honte luimême de l'avoir osé. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise, en entendant madame de Mervyn lui répondre rapidement et tout bas : « Je serai chez moi, demain, à trois heures. »

En cet instant, une autre valseuse, soit par jalousie, soit par hasard, s'avança en riant, avec un chapeau qu'elle balançait sur toutes les têtes, et qu'elle laissa tomber sur Émilien ; ce qui le força à valser avec elle. Restée seule, Sidonie se retourna ; elle vit Chiistian, morne et abattu, qui se tenait derrière elle, et qui lui dit d'une voix tremblante : 0 Sidonie ! Sidonie! n'aurez-vous pas de pitié?

— iV demain, chez moi, à trois heures et demie, réponditelle.

Ensuite, elle jeta les yeux sur sa tante et sur son mari. La Baronne n'avait plus ses lunettes. Edmond e'tait horriblement pâle.

Quelques secondes après, madame de Mervyn, redevenue guide du cotillon^ et armée d'un mouchoir qui allait désigner son choix, traversa lestement le salon, et jeta le mouchoir à son mari, en lui disant avec une expression enchanteresse de coquetterie et de tendresse boudeuse : .

— Il faut donc que ce soit moi qui vous engage?

M. de Mervyn tressaillit, se leva, et passa son bras autour de sa taille. Au moment oùils se lancèrent, Sidonie lui dit en appuyant à demi sa jolie tête sur l'épaule du malheureux jaloux :

— Edmond, emmène-moi, je suis fatiguée !

Le tour fini, M. de Mervyn et sa femme sortirent; Sidonie était silencieuse ; le Marquis paraissait en proie à un^ agitation indicible ; plusieurs fois, pendant le trajet de la rue de Varennes à l'avenue Marbeuf, M. de Mervyn essaya de parler; mais la Marquise lui ferma la bouche de sa petite main gantée, avec tant de résolution et d'autorité, qu'ils arrivèrent, comme la veille , jusqu'à leur hôtel, sans échanger un' seul mot.

Lorsqu'ils furent montés dans leur appartement, M. de ^lervyn fit encore un mouvement comrpe pour suivre m femme; mais elle l'arrêta d'un geste, et lui dit avec une gm^ité afTeçtueuse :

— Edmond, vos affaires ou vos plaisirs vous permettent-ils d'accepter un rendez-vous de votre femme ?

— Un rendez -vous? que voulez-vous dire?

l'enseignement mutuï:l. 339

— Que demain je vous attendrai chez moi, à quatre heures, répondit-elle avec une gracieuse révérence.

VU

Quoique très-pi'évenu en sa faveur, Émiiien de Tréville ne iaissait pas que de s'étonner un peu de la facilité et de la promptitude avec Jaquelle madame de Mervyn lui avait accordé un rendez-vous. — Ou cette femme, disait-il, jest un prodige de naïveté bretonne et d'innocence armoricaine, ne se doutant pas du précipice que j'ai caché sous des fleurs, ou je dois convenir que mes moyens de séduction sont encore plus irrésistibles que je ne me l'imaginais I — Émiiien finit par s'arrêter à cette dernière supposition, comme plus flatteuse pour son amour-propre; elle venait d'ailleurs à l'appui de ses théories sur la fragilité des grandes dames, comme on dit rue de Bréda; théories qui ne lui étaient pas personnelles, qu'il se permettait même quelquefois de trouver un peu hasardées, mais qu'il avait recueillies toutes faites dans les vaudevilles, les romans, les mélodrames, et surtout dans la société de ses héroïnes habituelles, lesquelles, on le sait, après le plaisir de ruiner les hommes du monde, n'en connaissent pas de plus vif que de calomnier les honnêtes femmes.

On conçoit dès lors qu'après avoir pesé et discuté avec luimême cette question brûlante pendant toute la matinée, M. de Tréville eut fini par conclure que, depuis Richelieu, Lauzun et Lovelace, personne n'avait eu autant de droits que lui au titre de séducteur, et qu'il allait avant peu inscrire le nom de Tinfortunée S ido nie en tête du second volume de ses victoires et

conquêtes. En effet, dans son présomptueux soliloque, Émilien divisait déjà en deux parties le catalogue de ses bonnes fortunes : il reléguait dans une sorte de préface ses succès faciles, et faisait à madame de Mervyn l'honneur dMnaugurer la période de ses succès difficiles tout en se disant avec complaisance que ceux-là n'avaient pour lui ni plus de difficultés ni plus de lenteurs que les premiers.

Après avoir déjeuné, pris quelques tasses de thé et fumé, pour abréger le temps, une quantité indéterminée de cigares, M. de-Tréviile, tout en fredonnant le : Madamina, è catalogo quesio, de Don Juan, sonna son valet de chambre, se fit habiller minutieusement; après quoi, voyant que sa pendule marquait deux heures et demie, il s'achemina vers l'avenue Marbeuf, la tête haute, le nez au vent, agitant gracieusement son stick à pomme d'or^ et faisant craquer sous ses bottes vernies le sable de la contre-allée des Champs-Elysées.

En arrivant au perron de l'hôtel qu'habitait madame de Mervyn, il trouva deux grands valets de pied qui se tenaient debout derrière la porte vitrée du vestibule, et qui lui dirent avec une gravité respectueuse que madame la Marquise y était pour M. le comte. Ils ouvrirent la porte de la salle d'attente; un valet de chambre, en grande tenue, habit noir, cravate blanche, culottes courtes et bas de soie, se leva solennellement, etrépéta, d'un ton presque lugubre à force d'être cérémonieux, que madame la Marquise y était pour M. le comte; puis il se mit en devoir de précéder Émilien, à qui il fit traverser une galerie et un grand salon de réception ; il entr'ouvrit la portière du petit salon, et annonça d'une voix de Stentor : M. le comte Émilien de Tréville !

Depuis quelques instants, Émilien remarquait bien que tout

l'enseig^'ement mutuel. 341

cet appareil était un peu grandiose pour une visite à laquelle sa fatuité conque'rante avait attaché un sens plus mystérieux ; mais il n'eut pas le temps de formuler ses remarques. Le salon étail fort obscur, les rideaux et les stores baissés. A peine Émilien eut-il fait deux pas qu'il se heurta bruyamment contre un volumineux objet qui faillit le faire tomber; c'était un caisson de voyage. En mêtne temps, un petit chien qu'il ne voyait pas, mais dont la voix partait du côté de la cheminée, se mit à aboyer d'une façon si furieuse et si retentissante, que M. de Tréville, malgré tout son aplomb, sentit se brouiller dans sa mémoire toutes les jolies choses qu'il avait mentalement préparées comme préliminaires obligés d'une déclaration amoureuse. Émilien maudit tout bas les king's Charles, et n'en continua pas moins à avancer vers une femme qu'il venait d'apercevoir à travers l'obscurité, et qui, dans une attitude pensive, appuyait sa tête sur le velours de la cheminée. En l'apercevant, la confiance de M. de Tréville en son étoile se ranima tout entière; marchant sur la pointe du pied, il saisit une main qui ne se relirait pas, y posa galamment ses lèvres, et murmura à demivoix, d'un air tendre et presque familier :

— Chère Marquise !...

— Ah ! mon cher monsieur de Tréville, vous me flattez, je ne suis que baronne ! répliqua d'une voix incisive et railleuse madame de Séverolles; car c'était elle.

Au même instant, Juliette, la camériste, entra par une autre porte, qui donnait sur l'appartement de madame de Mervyn ; elle écarta les rideaux, releva les stores. Le. salon se rempht tout à coup de la vive clarté d'une journée de mai, et Juliette dit à M. de Tréville avec un ton goguenard d'une soubrette de comédie :

— Madame la Marquise prie monsieur le Comte de vouloir bien l'attendre un moment; elle n'a pas encore tout à fait fini ses préparatifs...

— Ses préparatifs ! murmura Émilien, qui commença à penser qu'il pourrait bien être mystifié.

Un coup d'œil qu'il jeta autour de iui, le mit sur la voie; le tapis était parsemé de paquets. Outre le caisson ouvert qu^ avait failli le faire tomber, il y avait des cartons de chapeaux, des boîtes, des nécessaires, des livres, des manchons, et des foun'ures, à moitié recouvertes de leurs enveloppes, en un mot, tout ce qui constitue des apprêts de voyage.

M. de Tréville reporta ses regards sur madame de SéveroUes, et lut sur sa figure une expression de malice qui ne lui laissait plus le moindre doute sur la situation. 11 cherchait un mot fin pour se tirer d'embarras, lorsque la Marquise parut; elle était en négligé du matin, mais radieuse et plus johe que jamais.

— Oh ! pardon, chère tante ! dit-elle en s'adrcssant d'abord à la Baronne, pardon de vous avoir dérangée d'aussi bonne heure !... j'ai pensé que vous m'excuseriez quand vous sauriez que ce sont des adieux que je veux vous faire...

— Quoi! Sidonie ! vous partez ! s'écria madame de SéveroUes en affectant une profonde surprise.

— Oui, ma tante, pour Saint-Brieuc, dans deux heures, et c'est moi seule qui ai arrangé tout cela, reprit gaîment madame de Mervyn. Voici comment les choses se sont passées. Cette nuit, quand nous sommes sortis de chez vous, Edmond et moi, le temps était si beau, le ciel si pur, l'air si tiède, la lune répandait une clarté si douce, que nous avons fait ouvrir la calèche, et dit au cocher d'aller au pas. Rien, chère tante, ne saurait vous décrire le charme de cette heure ; en regardant

l'enseignement mutuel. 343

les arbres des Champs-Elysées revêtus de leur jeune feuillage, en respirant les vagues parfums du printemps, en s'abandonnant à ces fraîches impressions qui succédaient au bruit du monde, Edmond s'est écrié tout à coup : « Mon Dieu ! que le printemps doit être beau à la campagne dans notre paisible vallée! » Ce retour subit à la pastorale m'a un peu étonnée : je Tai questionné le moins gauchement que j'ai pu, et j'ai fini par découvrir qu'Edmond se sentait un peu souffrant, un peu triste; que, pour me rendre le séjour de Paris plus agréable, et m'entourer ici de toutes ces charmantes inutihtés parisiennes, il avait dépassé son budgel, entamé son revenu de Tan prochain, et qu'un séjour de six mois à la campagne, pendant cette belle saison, serait d'un excellent effet hygiénique et économique. Seulement je voyais qu'Edmond se faisait scrupule de m'arracher aux déhces de Capoue, à la valse, à la polka, aux charmes de votre salon, chère tante, et qu'à cause de moi il aurait le courage de dissimuler ses velléités campagnardes. Aussitôt j'ai fait mon plan; j'ai trouvé moyen, ce matin, de faire sortir mon mari de très-bonne heure ; pendant son absence, j'ai ordonné de tout préparer pour notre départ ; j'ai envoyé à la poste demander des chevaux pour quatre heures... Edmond, en rentrant, n'aura qu'à mettre sa casquette de voyage et à enlever sa femme; car c'est le mot, chère tante : je prétends aujourd'hui me faire enlever par mon mari!... M. de Tréville, je me félicite de la bonne pensée que vous avez eue de venir me voir; après les moments que vous avez bien voulu dérober, depuis deux jours, à vos succès et à vos plaisirs, en faveur d'une pauvre provinciale, je me serais regardée comme coupable d'ingratitude, si j'étais partie sans vous faire mes adieux... Madame de Séverolles, malgré sa grande habitude du monde.

fut obligée d'avoir recours à sa tabatière, et d'embrasser tendrement sa nièce pour cacher 1 émotion que lui causait le langage de madame de Mervyn. Émilien se livrait à des efforts surhumains pour faire bonne contenance; peu s'en fallut qu'il n'avalât le pommeau de sa canne.

— Ah î mon Dieu I bientôt trois heures et demie ! s'écria la Marquise en regardant la pendule, et en faisant à sa tante un signe imperceptible, je n'ai pas une minute à perdre si je veux être prête à quatre heures : chère tantCj et vous aussi, monsieur de Tréville ! mille fois pardon d'abuser de votre complaisance ; mais je ne puis me résoudre à vous voir partir si tôt... Songez que je vais être condamnée à un long jeûne, en fait d'élégance et d'esprit... Voudriez-vous avoir l'extrême bonté de m'aider à finir ces derniers paquets?

— De grand cœur, exclama madame de SéveroUes.

M. de Tréville n'osa pas dire non ; et voilà ce roi des exquisits et des dandies, celte fleur des pois, ce modèle de distinction et d'élégance, ce Don Juan égaré dans notre prosaïque siècle, se courbant, se baissant à genoux sin- le tapis, endommageant la fraîcheur immaculée de ses gants et de ses manchettes, pliant sousle faix des partitions, des albums, des cahiers des livres, des écrins, de mille objets que la cruelle Baronne lui mettait sur les bras, pendant que madame de Mer vyn lui en indiquait la place;

— Oh ! vraiment, monsieur le comte î je suis confuse, et je vais vous laisser un bien déplorable souvenir... Mais vous êtes si complaisant, qu'on se sent porté à abuser... Tenez, là, dans ce petit coin du caisson, vous pouvez encore empiler ces quatre \olumes... très-bien... ici, dans cette boîte, il y a encore, de la place... Serrez un peu... parfaitement... logez-y cette parti-

l'enseignement mutuel. 345

tion... VElisiriTamore, rien que cela... A merveille !... Prenez garde à cet album, je vous en conjure; posez-le avec beaucoup de précaution... Ah ! voilà ma petite coupe en verre mousseline... Enveloppons-la de papier brouillard... Bon... mais pas si fort;, pas si fort ! Allons, voilà que vous l'avez cassée... c'est un petit malheur... Vous n'êtes pas habitué à respecter la fragilité... Qu'est ceci? ma partition du Comte Ory, mon opéra de prédilection... Mettons-la à part, dans ce coin. Savez-vous, monsieur de Tréville, que vous chantez à merveille la partie du Comte? Mais aussi quel ravissant duo !

Et Sidonie se mit à fredonner à demi-voix la délicieuse reprise : Le téméraire... il croitme plaire ! Lemalheureux Émilien était sur les épines ; il eût donné tout l'argent qu'il n'avait pas pour avoir le droit de se mettre en colère^ mais comment faire ? Il se trouvait en face de deux femmes, et il pensa, avec raison; qu'il serait encore beaucoup plus ridicule s'il se fâchait.

A trois heures et demie précises, on annonça Christian de Kermoël : alors la scène changea.

Madame de Mervyn sonna Juliette qui emporta en un tour de main, caissons, cartons et paquets. La baronne de Séverolles s'approcha de Sidonie, et la baisant tendrement au front :

— Chère enfant ! lui dit-elle, je vous laisse ; embrassez Edmond de ma part, et recevez tout les deux les adieux de votre vieille tante... Je vous souhaite du fond de l'âme, à lui et à vous, tout le bonheur que l'on mérite, Sidonie, quand on vous ressemble, et dont serait bien indigne celui qui vous méconnaîtrait î

Madame de SéveroUes salua les deux jeunes gens, et sortit. Madame de Mervyn resta seule avec Émilien et Christian. Elle prit à rinstant un air de dignité qui les subjugua tous les deux.

— Monsieur le Comte, dit-elle en s'adressant à M. de Tréville, c'est à vous que je dois la première explication ; je ne sais rien du monde et vous en savez tout : dites-moi donc ce que vous penseriezd'un homme qui, ayant une raison d'abandonner pour quelque temps sa vie de dissipation et de plaisir, s'imaginerait, pour occuper IHntérim, s'indemniser de ses privations et amuser son amour-propre, de chercher à séduire une pauvre femme, bien jeune, bien naïve, bien inexpéiimentée, à laquelle il se fait présenter par un ami que cette femme regarde comme un frère !.... Ce n'est pas tout. Monsieur : que penseriez- vous, si cet homme, de très-bonne compagnie pourtant, d'une naissance et d'une éducation qui lui ôtent le droit de se méprendre sur certaines nuances, n'ayant jamais recueilli dans sa famille que de nobles traditions et de nobles exemples, se mettait tout à Qoup à rendre à cette femme des soins compromettants, non pas par amour, non pas par entraînement de cœur ou même d'imagination, mais par vanité, par ton, pour essayer d'un nouveau genre d'émotion et de succès? "pour se désennuyer jusqu'au moment où un élégant peut quitter Paris? Que penseriez-voiis enlîn, si cet homme bien né et bien élevé dont je parle, présenté à cette femme, jeudi, 15 mai, à huit heures, osait, vingt-quatre hem^es après, le vendredi soir, lui faire une déclaration d'amour et lui demander un rendezvous ?

Émilien de Tréville sentit se remuer jusqu'au fond de son cœur tout ce qui n'était pas encore gâté, chez lui, par la fatuité et le monde ; il se leva et dit à la Marquise avec un irrécusable accent d'humiliation et de repentir ;

— Je dirais, Madame, que cet hom^e est un misérable, et qu'il mérite tous les châtiments; je dirais que vous êtes la plus

l'enseignement mutuel. 347

pure, la plus angélique des femmes, et que je rhe prosterne devant vous !

— Oh î n'allons pas si vite et ne soyons pas si sévère ! reprit la Marquise en l'arrêtant. Je connais toute Tindulgence de la législation mondaine, et je suis loin de demander la mort du pécheur... D'ailleurs, monsieur le Comte, si j'ai à me plaindre de vous, j'ai aussi deux remerciements à vous faire, et je vous tiens quitte...

— Lesquels, madame la Marquise ?

— D'abord, pour m'avoir si gracieusement aidée à terminer tous ces ennuyeux paquets que, sans vous, je n'aurais jamais réussi à finir avant trois heiu^es et demie...

— Oh ! Madame ! un peu de pitié ! balbutia Émilien.

— Ensuite, pour un service bien plus grand, reprit Sidonie en regardant Christian qui rougit et baissa la tête , pour m'avoir aidée à apprendre, soit par vous, soit par un autre, les effets bizarres et variés de l'amour-propre ; pour m'avoir enseigné, à votre insu, que si la vanité masculine a ses inconvénients, elle peut avoir aussi ses avantages, et que Timportant, pour une femme, est de la fah'e tourner à son profit au lieu de la laisser tourner à ses dépens.

— Que voulez-vous dire, madame la Marquise?

— Vous allez me comprendre, et je suis sûre que Cbnstian toe comprend déjà tout à fait... n'est-ce pas, Christian?

Comme pour servir de commentaires aux paroles de Sidonie,

on entendit, dans la cour, les grelots traditionnels des chevaux

de poste, et, presqu'enmême temps, l'on vit entrer M. de Menyli

Quatre heures sonnaient.

Edmond fronça d'abord le sourcil en apercevant Émilien et

Christian ; mais ils avaient l'air si abattu, que son front s'é-

claircit aussitôt. D'ailleurs, il venait de rencontrer dans la cour les chevaux de poste, et il était fort intrigué.

— Ma chère amie, dit-il, m'exphquerez-voiis ce que signifie tout ceci?

— Cela signifie que je vous enlève, et que nous partons dans quelques minutes pour Saint-Brieuc.

— Pour Saint-Brieuc ! s'écria M. de Mervyn qui pamt à la fois très-surpris et un peu soulagé ; mais pourquoi cet impromptu ? rien n''est prévu, rien n'est préparé...

— Tout est prévu, tout est prêt, interrompit la Marquise : pendant les quelques heures que vous venez de passer hors de chez vous, Juliette, Antoine et moi, nous avons fait tous les paquets... il n'y a plus qu'à les placer sur la voiture... Et, tenez, ajouta-t-elle en se rapprochant de la fenêtre, je vois qu'on s'en occupe déjà...

— Mais ma tante de Séverolles?

— Elle sort d'ici ; elle m'approuve, m'a donné sa bénédiction, et m'a chargée de vous transmettre ses adieux...

— Saint-Brieuc ! mui'mura Edmond qui ne pouvait encore s'habituer à l'idée d'un départ si prompt...

— Oui, Saint-Brieuc! Il me semble, mon cher, que je ne vous parle pas de la Chine ou de la Sibérie... Après cela, voyezvous? vous auriez tort de vous gêner... J'ai dit à ma tante que mes adieux n'étaient que conditionnels, que je renoncerais bien vite à ce voyage sMl vous contrariait le moins du monde, et que, dans ce cas-là, je lui demandais une tasse de thé et une polka pour ce soir... J'en disais autant à ces messieurs quand vous êtes entré, et M. de Tréville, qui refuse obstinément de croire à notre départ, m'engageait même d'avance pour la première valse...

L^ENSEIG EMENT MUTUEL. 349

— Non, non! ce voyage m'enchante! dit vivement M. de Mervyn; c'est un moment délicieux pour aller à la campagne, et je vous, sais gré d'avoir deviné qu'il ne pouvait exister pour moi de plus vif plaisir que de m'y trouver avec vous!...

Émilien et Christian se levèrent poiu* prendre congé de M. et de madame de Mervyn : tons deux étaient graves, et même un peu tristes. Pendant qu'Edmond donnait, par la fenêtre, quelques ordres aux domestiques et aux postillons, Christian eut le temps de s'approcher de la Marquise, et lui dit tout bas :

— Moi aussi, je partirais pour Saint-Rrieuc si c'était convenable en ce moment Mais du moins, Sidonie, cette leçon aura

été décisive... Je prendsenhorreurla vie que je menais ici... Je vais voyager pendant deux ans... Pendant ce temps, cherchezmoi une femme qui soit digne de vous appeler son amie... Je reviens, je l'épouse, et je ne quitte plus notre vieille et sainte Bretagne.

— Bien ! mon ami, très-bien! je vous le promets, lui dit madame de Mervyn en lui serrant la main avec une affectueuse émotion.

Émilien s'approcha à son tour :

— Madame, murmura-t- il, j'ai été bien coupable; mai? soyez certaine, du moins, que la leçon ne sera pas perdue,

— Dieu le veuille ! répliqua la Marquise avec un gracieux sourire.

— Les chevaux sont mis ! s'écria M. de Mervyn en retirant sa tête de la fenêtre, et en saluant d'un geste, cette fois trèsamical, Émilien et Christian. Ils s'inchnèrent et sortirent.

Madame de Mervyn se retourna vers son mari ; tout ce

qu'une tendresse profonde, dévouée, inaltérable, peut mettre

de pudique ardeur, de séduction in*ésistible dans le regard

d'une femme, se peignit dans les yeux de Sidonie, qui dit à M. de Menyn :

— Edmond, m'en veux-tu encore ?

— 0 Sidonie ! je t'aime, et je te demande pardon ! J'ai bien souffert, va, pendant cette affreuse soirée dhier; mais cette soirée m'a appris combien je t'aimais, et je trouve aujourd'hui qiie cefatd'Émilien m'a rendu service !

La Marquise se haussa sur la pointe des pieds, approcha ses lèvres de Poreille de son mari, et lui dit, bien bas, en riant et en rougissant :

— M. de Tré ville n'était pas le seul.

— Quoi ! Christian aussi !... un camarade^ un ami d'enfance ! C'est mal ! C'est très-mal! je ne lui pardonnerai jamais! s'écria Edmond, dont le visage se rembrunit.

— Mon ami, tu as tort de lui en vouloir, interrompit Sidonie toujours souriante; si nous retrouvons le repos et le bonheur, si nous échappons, toi à des périls, moi à des chagrins, c'est à Christian que je le dois.

— Comment cela?

— Je te le dirai à Saint-Brieuc, répliqua la Marquise, tendrement su-;pendue au bras de son mari... Entends-tu? Les chevaux et les postillons s'impatientent : Juliette et Antoine sont sur le siège : partons !

— Partons, chère bien-aimée 1

— Mais au moins, reprit Sidonie en menaçant du doigt M. de Mervyn, plus de ces airs froids et ennuyés, plus de ces absences du logis, plus de ces retours à la vie de garçon, qui m'ont rendue si malheureuse?

— Oh ! rassure -toi, Sidonie ! Un bien averti en vaut deux.

— Je te crois et je t'aime, mon bon Edmond.

l'enseignement mutuel. , 351

— Mais, à mon tour, dit celui-ci avec un air d'inquiétude qui ne paraissait pas bien profonde, je devrais peut-être te demander : ton pauvre mari te paraîtra-t-il encore aimable, après les deux beaux jeunes gens qui viennent de nous quitter? N'ai-je pas à redouter la comparaison avec Christian, si spirituel et si romanesque, avec Émilien, si bien tourné et si élégant?

— Non, mon ami, sois tranquille; je suis sûre qu^en fait de moyens de plaire, tu n'auras plus rien à envier à mes deux brillants adorateurs... Ne Tas-tu pas dit? — Un bien averti

Page 1