‹ Contes et nouvellesChapitre 9 sur 10 · L ENSEIGNEMENT MUTUEL · texte numérisé non relu

L ENSEIGNEMENT MUTUEL

les plus belles années de notre jeunesse, les plus fraîches émotions de nos cœurs, les plus riches lambeaux de nos patrimoines! celles-là, vois-tu, sont pour le moment les vraies reines de France, et elles étoufferont de leurs griffes veloutées toutes les autres royautés! A elles Félégauce suprême, les prodigalités princières, le luxe des sens et de la matière élevée jusqu'à la poésie; aux honnêtes femmes, la ruine en perspective et l'abandon en réalité ; c'est ainsi que la marquise de Mervyn, à vingt-deux ans, mille fois plus belle que ses indignes rivales, languit, seule et triste, au fond de son hôtel désert, pendant que son mari fait des folies ruineuses !

— Bravo, Christian! tes malheurs au lansquenet ne t^ont pas rendu seulement élégiaque, mais dithyrambique I Parlezmoi, pour prêcher avec éloquence, d'un joueur mis à sec par un valet de trèfle... Le héros de Regnard, en pareille circonstance, ne revient qu'à Angélique,.. Toi, tu reviens à la vertu ; c'est encore mieux...

— Moque-toi de moi tant que tu voudras, Émilien ! tu en as le droit; je suis bien inconséquent, mais au moins je suis sincère... Tu le sais, il y a dans mon imagination mobile, dans ma nature enthousiaste, susceptible d'impressions si diverses et même si contraires, de quoi faire, tour à tour ou tout ensemble, un homme de plaisir et un homme de bien, un étourdi et un rêveur! Il y a quelques minutes, quand nous étions làbas, au miheu de ces bons sujets qui nous gagnaient notre argent, de cette atmosphère de fumée, de quolibets et d'histoires court-vêtues, je persiflais gaiement la mauvaise fortune, je tendais une main froide et calme à cette idéale statue du Commandeur, qui nous apparaît à tous, plus ou moins pendant ces fiévreuses veillées... Mais ici, seul avec loi, après cette

promenade à travers les boulevards qui m'a rafraîchi le sang, sous ce beau ciel étoile dont la sévénité contraste avec le trouble de nos cœurs, laisse-moi te le dire, Émilien, nous menons une triste vie. Les hommes plus sérieux que nous prétendent que la France est à la veille de catastrophes douloureuses, que la société actuelle marche aux abîmes, qu'avant peu se rallumera une guerre terrible entre les classes pauvres et les classes riches, les déshérités et les heureux... Eh bien! seronsnous purs de tout reproche dans les préliminaires de cette guerre impie? Que répondrons-nous si Ton nous demande compte de ce que nous aurons fait pour la prévenir, des leçons et des exemples par lesquels nous aurons fermé la bouche à Tanathême, arrêté le bras à la révolte ? Suffira-t-il de prendre nos fusils quand le moment sera venu, de descendre dans la rue sans pâlir, et de tenir bravement notre rang parmi les défenseurs de la société menacée? Je te le répète, Émilien, nous sommes coupables, et ce ne sont pas là les exemples que nous ont légués nos pères.

— Il est possible que tu aies raison, mais je t'avoue que je tombe de sommeil. Nous voici arrivé à ma porte; va te coucher, Christian, et puissent de doux rêves te rendre ton argent et tes vertus ! Quand me conduis-tu chez la marquise de Mervyn?

— Demain, elle va, je crois, finir sa soirée chez sa tante de Séverolles, qui est aussi quelque peu ma parente ; mais il lui sera très-facile de nous recevoir en prima sera, vers huit heures. Veux-tu que je vienne te prendre ?

— C'est convenu. Adieu, Christian!

Et la porte d'une des plus jolies maisons de la rue de l'Arcade se referma sur Émihen de Tréville. Trois minutes après.

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Christian de Kermoël rentrait chez lui. Nous les laisserons dormir de ce profond sommeil qui suit, dit-on, les grands désastres, et qui, pour nos héros maltraités par le whist et le lansquenet, ressembla sans doute au sommeil du repentir plutôt qu'à celui de l'innocence.

Le lendemain, vers six heures du soir, la marquise de Mervyn, plongée dans une vaste causeuse, au fond d'un petit salon où elle se tenait d'habitude, tournait un regard distrait du côté de sa fenêtre, dont les abat-jours à demi baissés laissaient apercevoir une échappée de ciel et de jardin. La Marquise était seule, et il y avait dans le mélancolique affaissement de sa pose, dans la tristesse peinte sur son charmant visage, dans quelques traces bleuâtres qui cernaient ses grands yeux noirs, quelques-uns de ces irrécusables indices où se révèle une femme néghgée par l'homme qu'elle aime, et trop aimante encore pour s'armer contre lui de coquetterie ou d'indifférence. Sa toilette même; quoiqu'il fût facile d'y reconnaître une élégance native, et, pour ainsi dire, involontaire, prouvait que madame de Mervyn n'en était plus, vis-à-vis de son mari, à cette phase délicieuse où la femme croit devoir varier sans cesse ses moyens de plaire, pour se montrer toujours nouvelle en restant toujours la même, et que, ne s'habillant plus pour lui, elle ne s^habillait encore pour personne. Ainsi, le petit bonnet qui encadrait à merveille l'ovale un peu pâle de sa figure, et d'où s'échappaient quelques boucles de cheveux châtains, datait évidemment de quelques heures, c'était évidemment le matin

qu'elle aNait serré autour de sa taille souple et fine ce joli peignoir de mousseline blanche, et cliaussé sou pied mince et cambré de ce brodequin verni ; depuis, elle n'y avait plus rien, changé ; à quoi bon ?

De temps à autre les regards do madame de Mervyn se détournaient de la fenêtre, et se fixaient sur la pendule ; six heures venaient de sonner.

En ce moment, un domestique souleva la portière, et dit avec la gra\ ité officiefie d'un serviteur de bonne maison :

— M. le Marquis fait dire à madame la Marquise qu'il ne rentrera pas pour dîner.

Ces paroles attristèrent madame de Mervyn plus qu'elles ne la surpiirent. — Je m'y attendais, dit-elle, en secouant mélancoliquement sa jolie tête: c'est la troisième fois depuis lundi !

Quelques minutes après, une camériste, jeune et bien tournée, entra sur la pointe du pied, jeta sur sa maîtresse un regard de compassion profonde, fit du bruit pour attirer son attention, et, voyant qu'elle n'y réussissait pas, Gnit par lui

dire :

-^ Madame la Marquise ira-t-elle ce soir chez madame de Séverofies ?

— Je n'en sais rien.

— Préparerai-je pour madame la Marquise la robe de crêpe rose ou cefie de poult de soie blanc ?

— Comme vous voudrez.

— Faudra-t-il faire avertir Mariton?

— Si vous voulez.

— Dirai-je au cocher de tenir la voiture prête pour div heures ?

— Cela m'est égal.

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— Madame n'aurait-elle pas envie d'essayer ce soir la garniture d'opales qui lui a été apportée de chez Jeannisset?

— Ni oui, ni non.

— Peut-être, à cause de la saison, vaudrait-il mieux simplement des fleurs ?

— Peut-être.

— Le jardinier vient d'apporter de belles roses niousseuses qui feraient très-bien au corsage et dans les cheveux de Madame!... ^

— C'est possible.

Si Juliette, la fidèle came'riste, eût été plus familière avec Molière et le Mariage forcé, elle eût pensa que les réponses de madame de Mervyn ressemblaient fort à celles du sceptique Marfurius. Et, en effet, est-il un septicisme plus cruel que celui d'un cœur qui doute de tout en doutant de ce qu'il aime? Mais, peu versée dans le répertoire de la comédie, elle se c.on- , tenta de dire entre ses dents :

— Pauvre femme! voilà donc où on en vient avec ces monstres d'hommes ! Oh ! les maris! les maris ! dès que j'en aurai trouvé un, je demanderai qu'on étrangle tous les autres.

Ici, le domestique, dont la première apparition avait ajouté à la tristesse de madame de Mervyn en lui annonçant qu'elle dînerait seule, rentra dans le salon, apportant une lettre sur un plateau de vermeil :

— De la part de M. le vicomte Christian de Kermoël, dit-il en la présentant à la Marquise.

— Christian ! ce cher ami ! s'écria avec un mouvement de

joie madame de Mervyn, qui s'empara lestement du papier. U

ne m'oublie donc pas tout à fait! Voyons ce qu'il peut avoii'

h me dire !

Et elle ouvrit la lettre, qu'elle lut à demi-vbix, en s'interrompant de temps en temps.

« Madame la Marquise...»

— Ah ! ça, quelle mouche le pique? sommes-nous brouillés? depuis quand ne m'appelle-t-il plus, comme toujours, sa chère Sidonie ? '

« Madame la Marquise, un de mes amis, M. Emilien de Tréville, m'a exprimé le désir d'avoir Fhonneur de 'vous être présenté. »

Le désir! avoir l'honneur ! comme c'est solennel! que

lui ai-je donc fait à ce bon Christian, pour me traiter avec tant de céréijionie?...

«... l'honneur dé vous être présenté. Vous savez que les Tréville figurent parmi les plus grandes familles d'Alençon. »

— Qu'est-ce que cela me fait, du moment que Christian le présente ? Encore une fois je m'y perds...

a ... d'Alençon. M. Émilien de Tréville est un de nos jeunes gens les plus élégants ; je suis sûr que vous le trouverez trèsaimable; il aune charmante voix de ténor et pourra chanter avec vous vos duos de la Sonnambula et du Cornte Ory. On prétend que c'est là un des avantages naturels ou acquis auxquels les femmes sont le plus sensibles^ ce qu'elles aiment aussi, dit-on, ce sont les nouvelles figures, et de vieux ami* qu'elles savent par cœur, ne peuvent, j'en suis sûr, que leur paraître très-fades, auprès d'une nouvelle connaissance parée de toutes les séductions de l'imprévu. Je crois donc, madame

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la Marquise, que vous me remercierez de vous a\oir amené M. Émilien de Trëviile, et je suis, en attendant votre réponse, votre bien liumble et bien dévoué serviteur,

» Le vicomte Christian de Kermoel. n

— Voilà une étrange lettre I reprit à la fin la Marquise en laissant tomber le papier sur ses genoux. Je ne comprends rien à cet étalage des séductions et des agréments de M. de Tréville. Qu'il soit beau comme Don Juan et mette sa cravate comme Brummel, que m'importe ! Qu'il chante bien, et que nous puissions dire ensemble quelques duos de Rossini, j'en suis ravie... mais pourquoi Christian m'en paile-t-il de ce ton? Pourquoi a-t-il l'air fâché que son ami soit aimable, et, s'il en est fâché, pourquoi me le présente-t-il ? Le plus ou le moins de perfection de M. de Tréville compte-t-il pour quelque chose, lorsqu'il s'agit de le recevoir, amené par un bon camarade d'enfance, tel que Test et le sera toujours pour moi Christian? Est-ce là ce qu'on apprend dans la belle vie que mènent ces messicîurs?... Hélas ! j'aimais mieux notre bonhomie de Saint-Brieuc. 11 faut pourtant que je lui réponde... Juliette, donnez-moi mon écritoire !

Madame de Mervyn se mit à écriie très-vite : a Mon cher Christian, pourquoi ne pas m'écrire tout simplement : Ma chère Sidonie , je vais vous amener dans quelques heures un mien ami, Émilien de Tréville; recevez-le avec les honneurs dus au rang que lui donne auprès de vous mon amitié !...

— Oui, dit-elle en s'arrêlant et en élevant sa plume à la hauteur de ses johes lèvres; voilà comment je lui aurais écrit, à Saint-Brieuc, dans notre bon temps: mais qui sait si à Paris les

choses se passent de même? Qui sait si cette lettre ne paraîtrait pas trop familière?... Essayons autre chose... Elle déchira la première lettre, et en commença une seconde :

— « Mon cher monsieur, » non, c'est stupide... « Mon cher Vicomte, je rece\rai avec un grand plaisir quiconque se présentera chez moi sous vos auspices.... »

— Oh ! quiconque! sous vos auspices ! c'est encore pire ! Je tombe dans le style d'expéditionnaire... Vraiment, entre ce sot formalisme et le trop de familiarité, je ne sais qu'écrire I Méchant Christian ! 11 m'a gâté un plaisir, à moi qui en ai si peu, le plaisir de lire son écriture, et de lui montrer, en accueillant son ami, combien je suis fidèle à son amitié... 11 faut pourtant en finir... décidément je n'écrirai pas... .luliettC;, qui a porté la lettre de M. de Kermoël?

— C'est son valet de chambre; il attend la réponse...

— Le vieux Baptiste! dites-lui d'entrer Fort bien... Baptiste, vous direz de ma part à M. de Kermoël que je serai trèsheureuse de le recevoir, ainsi que M. deTréville,- que je les attendrai jusqu'à dix heures; que s'ils veulent même subir deux ennuis au lieu d'un, je pourrai les conduire chez madame de Séverolles...

Baptiste s'inclina et sortit. Madame de Mervyn, restée seule, fut tout étonnée de reconnaître qu'elle s'était impatientée contre Christian et contre elle-même; qu'elle avait commencé et déchiré deux lettres, gâté deux feuilles de papier, mais qu'en somme elle s'était sentie vivre, pendant cette demi-heure, plus que dans toutes les journées précédentes, et qu'elle se trouvait moins abattue, moins découragée qu'auparavant. Juliette allait et venait dans l'appartement. La Marquise l'appela :

— Juliette !

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— Madame !

— Décidément j'irai ciiez madame de Séverolles; il faudra dire au cochei* de préparer la calèche, parce que j aurai peutêtre deux personnes à conduire...

— Oui, Madame.

— Et puis, écoutez-moi : au lieu de m'habiller à neuf heures, je m'habillerai à sept; nous n'avons pas besoin de Mariton ; vous me coifferez en cheveux, avec une garniture de fleurs naturelles et le corsage pareil. Je mettrai ma robe de crêpe rose ; apprêtez tout, pour qu'à huit heures je sois habillée !

Et après avoir donné ces ordres souverains, madame de Mervyn alla dîner comme dînent les femmes lorsqu'elles ont quelque chose en tête, c'est-à-dire fort peu et fort vite.

A huit heures, la Marquise, transformée par la plus fraîche et la plus élégante toilette qui se puisse imaginer, était rentrée dans son petit salon, où tout semblait, comme par enchantement, s'être disposé pour donner un cadre plus gracieux et plus coquet à sa beauté et à sa grâce. La nuit n'était pas encore tout à fait tombée ; la pâle lueur du crépuscule glissait à travers les jalousies, les fenêtres ouvertes et les rideaux cntr'ouverls. Un souffle attiédi par le soleil du jour, embaumé par les acacias du jardin, montait par bouffées inégales, jouant à travers les tentures, et mêlant toutes les vagues senteurs d'une soirée de printemps à l'odeur plus vive des roses blanches que madame de Mervyn portait dans ses cheveux, et de celles qu'elle avait placées elle-même dans deux charmantes coupes de vieux Sèvres. Une lampe au globe d'albâtre, noyée dans des toufies de géraniums et suspendue au plafond, confondait sa clarté mystérieuse avec celle qui venait du dehors, si bien qu'on eût dit entre l'appartement et le jardin un doux

échange de lumière et de parfum. Les bruits de Pari», le roulement des \oitures parcourant la grande avenue des Champs- Elysées n'arrivaient à l'oreille qu'amoindris par la distance, et comme une sorte de basse continue sur laquelle s'élevait, pareil aux points d'orgue de la prima dona dans un morceau d'ensemble, le chant d'un rossignol caché dans un massif voisin, et jetant à la nuit ses mélodieux préludes.

La Marquise rêvait, une inquiétude bizarre s'était emparée de son esprit, et son cœur, qu'elle avait condamné depuis quelque temps à une résignation triste et morne, retrouvait quelques-uns de ses battements d'autrefois. Elle songeait à ces deux jeunes gens qui allaient animer pour quelques instants sa solitude, à la nécessité de ne pas leur paraître trop provinciale et trop maussade ; elle songeait aussi à la singulière lettre de Christian de Kermoël, et se demandait vingt fois en une minute pourquoi il lui avait écrit d'une manière si cérémonieuse, lui qui l'avait toujours traitée avec le sans-façon d'une \ieille et franche amitié. Enfin, elle pensait à son mari, à son maii absent, qu'elle ne voyait presque plus, qui sortait tous les jours vers deux ou trois heures, et ne rentrait d'ordinaire que bien avant dans la nuit.

^ — Si Edmond était ici, murmurait-elle en faisant involontairement auprès d'elle, sur la causeuse, une place vide où l'ingrat ne s'asseyait plus ; si Edmond était ici, que cette heure serait douce ! qu'il y aurait de charme à regarder ensemble ces clartés mourantes, à respirer ensemble ces vagues parfums! Ce charme si doux et si pur, il le goûtait jadis avec ivresse : qu'ai-je donc fait pour le détourner ainsi de moi? Il me disait que j'étais belle.,, ne le suis-je plus? A-t-il pu me reprocher un caprice, une marque d'indifférence ou de froi-

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deur? Dans mes yeux comme sur mes lèvres, a-t-il jamais pu surprendre autre chose que la tendresse la plus vraie, la plus soumise, la plus e'gale, la plus dévouée ? Oh ! Edmond ! Edmond ! vous me disiez alors que votre amour était immortel comme nos âmes, qu'il y avait en lui de quoi défrayer toute une vie de bonheur, et que vous pouviez en prodiguer les trésors, parce que ces trésors étaient infinis ! Pourquoi donc ce qui devait être éternel s'est-il effacé si vite ^ Trois ans, et plus un mot, plus un regard, plus une étreinte... Deux étrangers qu'unit un lien légal, et qui vivent, par convenance, dans la même maison... voilà ce que nous sommes aujourd'hui !... Et je ne sais rien de ce qu'il fait !... Peut-être a-t-il des chagrins, dés peines, et je les ignore!... Quels sont donc ces peines et ces chagrins qu'on ne peut pas confier à la compagne qu'on s'est choisie devant les hommes et devant Dieu? Ah \ je sens que mon bonheur m'échappe, que le cœur d'Edmond ne m'appartient plus... Je l'ai perdu, et je ne sais, hélas ! ni pourquoi je le perds, ni comment je pourrais y rentrer !... Je ne sais que l'aimer, et ce n'est sans doute pas assez !...

La îklarquise en était là de ces réflexions mélancoliques, lorsque la portière se souleva, et la voix du domestique annonça :

— Monsieur le vicomte de Kermoël 1 monsieur le comte de Tréville !

Entre eux et dans le genre particulier d'existence et d'habitudes qu'ils ont adopté, les uns par goût, les autres par ton,

tous nos jeunes gens élégants se ressemblent : on pourrait dire que c'est la même coupe d'esprit comme c'est la même coupe d'habit et la même forme de chapeau. Il serait difficile qu'il en fût autrement. Le rôle qu'ils jouent les condamne à cacher tout ce côté sincère, passionne, qui tient aux sentiments les plus vrais de l'âme, et qui forme l'originahté native, la diversité infinie des passions, des physionomies et des caractères. Sur ces originalités diverses ils appliquent une surface brillante, froide et uniforme ; etj comme leur élégance devient une sorte de franc-maçonnerie à Tusage de quelques adeptes, comme leur esprit s'enferme volontairement dans un ordre d'idées très-restreint, comme le répertoire des petits théâtres, des acteurs en vogue et de quelques femmes entretenues qui se font faire leurs bons mots par des académiciens et des vaudevillistes, défraie tout leur vocabulaire, il devient presque impossible de les distinguer.

Mais une fois rendus à eux-mêmes, au fibre exercice de leurs facultés intellectuelles, les nuances reparaissent, et on aurait pu en indiquer de nombreuses entre Christian de Kermoël et Emilien de Tréville.

Christian était un de ces hommes tels qu'en créent les civilisations mauvaises, qui n'ayant pas d'occasion d'exercer leurs qualités, et en ayant beaucoup de pratiquer leurs défauts, finissent par ne montrer que ce qu'ils ont de mauvais, et ne dissimuler que ce qu'Us auraient de bon. A la fois léger et enthousiaste, il ne voulait paraître que léger. 11 avait parcouru en artiste et en poëte l'Espagne, l'Italie et la Suisse, mais il affectait de ne rien dire, justement parce qu'il eût été naturel d'en parler, et qu'il était par conséquent plus élégant de s'en taire. Une scène de Shakspeare, une symphonie de Beethoven, rm

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air de Freyschutz ou de Don Juan le faisaient tressaillir et pleurer ; mais il se fût jugé lui-même souverainement ridicule, s'il eiit laissé deviner son émotion, et il affirmait avec un grand sérieux ne rien connaître de comparable, en musique, à l'air du ira la la, et, en poésie, au récit de Bilboquet dans les Saltim^ banques.

Émilien de Tréville aYait Fàme moins poétique, l'imagination moins vive que Christian ; comme il était fort joli garçon, et chantait aussi bien la mélodie sentimentale que la joyeuse chansonnette, il avait été fort gâté par les femmes, au moins par certaines femmes, les seules qu'avoue aujourd'hui un homme officiellement élégant. Ses succès faciles et nombreux lui avaient persuadé qu'en fait de conquêtes, il pouvait répéter, après Fouquet : Quà non ascendam'l et qu'en transportant l'arsenal de ses séductions de la place Bréda ou de la rue Notre-Dame- de-Lorette dans les faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré, il ne rencontrerait de différence que dans la qualité : seulement, le temps ou le goût lui avait manqué jusque-là pour en faire l'expérience, et il eût dit volontiers, à propos de ses chances auprès des duchesses, comme ce monsieur à qui l'on demandait s'il savait jouer du violon : « C'est possible, je n'ai jamais essayé. »

Rendons pourtant cette justice à Emilien : bien que son ami Christian lui reprochât de commettre, entre deux et trois heures du matin, des paradoxes de commis-voyageur, il était trop bien élevé pour tomber dans cette grossière erreur, qui consiste à croire qu'on plaît aux femmes du monde par les mêmes procédés qu'aux actrices et aux servantes d'auberge.

Ceci posé, nous imiterons madame de Mervyn ; nous ferons

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signe à nos deux héros de s'asseoir, et nous laisserons se dérouler au hasard la conversation.

Pour une Bretonne arrivée à Paris depuis dix-huit mois à peine, madame de Mervyn se tira fort bien du premier moment ; elle posa à côté d'elle un livre qu'elle ne lisait pas, se souleva à demi, tendit la main à Christian, et salua Emilien d'un bienveillant sourire, tout cela, avec une sobriété de gestes, une perfection de nuances qui faisaient honneur à sa distinction naturelle.

— Monsieur, dit-elle à EmiHen, j'avais fort à me plaindre de l'abandon de M. de Kermoël; il a voulu tout se faire pardonner en une fois... c'est donc à lui que je pardonne, et c'est vous que je remercie.

Tout en parlant, la Marquise remarqua, sans se l'expliquer, une nouvelle singularité de Christian ; autant elle avait été frappée du ton cérémonieux de la lettre dans laquelle il lui demandait la permission de lui présenter son ami, autant elle fut surprise du soin qu'il semblait prendre en ce moment pour constater entre elle et lui une parfaite intimité.

— Chère Madame, lui dit-il, vous voyez devant vous deux joueurs convertis, deux pécheurs pénitents...

— Ah! c'est moi qui suis la pénitence ! répliqua en souriant la Marquise : savez-vous, Christian, qu'il n> a que de vieux amis pour faire de pareils compliments !

— Alors, madame la Marquise, fit Emilien, se redressant dans sa cravate et pressé de profiter de son premier avantage, j'implorerai de votre bonté la plus précieuse des faveurs...

— Et laquelle ?

— Le titre de nouvel ami, autorisé à réparer les gaucheries des anciens, en vous disant que ce n'est pas notre pénitence

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que nous venons chercher ici, mais le moyen le plus infaillible et le plus aimable de persister dans notre conversion.

— Attrape ! ajouta in petto Emilien en regardant Christian qui se mordit les lèvres.

— Compliment de coiffeur ! pensa celui-ci pour se consoler.

La conversation marcha ainsi, chatoyante, capricieuse, inégale, pareille à ces écheveaux de fil ou de soie que dévide ime main légère, et qui, tour à tour, s'enchevêtrent ou se débrouillent ; elle effleura une foule de sujets, passant d'une apologie du cigare à un joli mot de madame de Girardin, de la hste des chevaux favoris au mérite relatif des musiques italienne et française, de Carlotta Grisi au personnel de l'Opéra, de la chronique des eaux de Vichy au père Lacordaire, et de la Mare au diable à VHistoire des Girondins ; mais dans ses nombreuses évolutions., cette causerie eût sans cesse offert à l'observateur les mêmes caractères : constamment gracieuse et bienveillante chez madame de Mervyn ; brillante et empreinte d'une trace de présomption élégante et de fatuité satisfaite, chez Emilien de TrévUle ; entremêlée de gaucheries, de dissonnances, d'indices bizarres de mécontentement, d'inquiétude, de préoccupation ombrageuse et jalouse, chez Christian de Kermoël.

— Dix heui'es sonnèrent : la Marquise regarda la pendule. « Déjà ! » fit Emilien en se levant comme à regret. « Il fautlaisser sortir madame de Mervyn! » dit sèchement M. de Kermoël.

— Messieurs, dit la Marquise, puisque vous êtes venus chercher auprès de moi votre pénitence, voulez-vous la prolonger de quelques heures? Je vais chez madame de Séverolles, ma tante... Elle est aussi votre cousine par alliance, Christian, et je suis sûr que vous l'avez bien néghgée depuis quelque temps ;

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■voulez-vous que je vous conduise tous les deux chez elle ? peutêtre sautera-t-on au piano ; peut-être fera-t-on un peu de musique... Vous risquez-vous?

— De grand cœur ! s'écria joyeusement Emilien. Christian ne dit rien ! mais on lui eût offert, en ce moment, de changer en un dix de pique qui lui eût fait gagner mille louis le valet de trèfle qui les lui avait fait perdre, qu'il n'eût certainement pas consenti à laisser Emilien, seul, pendant cinq minutes, avec madame de Mcrvyn.

Un instant après, la calèche de la Marquise la conduisait, accompagnée de nos deux héros, rue de Varennes, chez madame de Séverolles. En dessous des propos gracieux et frivoles qui continuaient dans la voiture, on eût pu aisément saisir dans l'esprit de chacun des interlocuteurs nne pensée dominante, comme ces accompagnements d'orchestre qui se détachent de la mélodie.

— Quel motif a donc Christian pour se montrer si bizarre, si peu naturel, si différent de ce qu'il a toujours été pour moi ? se demandait tout bas madame de Merv>Ti,

— Ah! elles sont toutes les mêmes... un visage nouveau, une jolie figure, une cravate bien mise, Tair fat et des compliments, voilà ce qu'il faut pour plaire ! songeait Christian.

— Avant huit jours, cette pauvre Marquise est folle de moi ! pensait Emilien.

Le salon de la baronne de Séverolles avait conservé la plupart des traditions de ces temps heureux où une femme âgée,

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spirituelle, indulgente, consommée dans l'art difficile de faire causer ciiez elle, pouvait trouver, au de'clin de la vie, une souveraineté aussi brillante et plus paisible que celle de la beauté ou de la jeunesse, en s'entourant d'un cercle choisi, élégant, civilisé, dont elle devenait le centre, et qui recevait d'elle, non pas ses idées et ses sentiments tout faits, mais le désir naturel de se grouper autour de ses sentiments et de ses idées. Les artistes célèbres, les écrivains en vogue, les hommes politiques, les étrangers de distinction, les femmes à la mode et les nouvelles mariées acceptaient de bonne gTàce l'autorité du salon de madame de Séverolles, et venaient y préluder à leurs succès avant de se lancer dans un monde plus bruyant et plus vaste. Le talent ou le mérite de la bonne et gracieuse dame était de tirer le meilleur parti possible des éléments divers, souvent même contraires, qui se réunissaient sous ses yeux, et de faire tourner, au profit de tous, les agréments et même les défauts de chacun. Ainsi elle excellait à arrêter une discussion au moment où elle eût cessé d'être piquante pour devenir aigre-douce, à engager la conversation sur un sujet qu'elle savait devoir plaire à la personne qu^elle désirait fair briller, à ne laisser à rintimité que ce qu'elle a de précieux, en lui ôtant ce qu'elle eût otîert d'exclusif, et surtout à prendre ses mesures pour qu'en sortant de chez elle chacun fût content des autres et enchanté de soi. Pour obtenir tous ces résultats, pour conserver intacts tousses privilèges, elle n'avait eu qu'une étude à faire, celle de la vanité masculine et féminine, sous tous ses aspects, dans toutes ses variétés innombrables. Cette science que l'on n'enseigne, ni dans les collèges ni dans les chancelleries, est pourtant nécessaire à tous ceux qui ont un intérêt quelconque à faire penser, dire ou vouloir aux gens autre chose que ce

qu'ils diluaient, penseraient ou voudraient, si l'on n'avait recours au ressort caché qui les dirige à leur insu. C'est en cela, dit-on, que consiste la diplomatie, et certes il n'en faut pas plus pour prévenir un casus belli ou réconcilier deux puissances rivales que pour maintenir un équilibre de bonne humeur entre deux femmes élégantes, deux poètes célèbres, deux ministres ou deiix cantatrices, se rencontrant dans le môme salon.

Il y a des esprits chagrins qui appellent coteries les réunions telles que celle qui se formait, tous les soirs, chez la baronne de Séverolles. Le nom n'y fait rien, et la puissance de ces co^ ter les, si l'on s'obstine à les appeler ainsi, pourrait être particulièrement constatée, par ceux qui ont essayé de s'en passer.

Il y a d'autres censeurs moroses qui nomment égoïsme la bonté indulgente, spirituelle et polie, du genre de celle de la baronne. D'illustres exemples prouveraient au besoin que cet égoïsme-là, si c'en est un, est le plus sage calcul que puisse faire une femme d'esprit qui n'est plus .jeune, pour être longtemps agréable aux autres et à elle-même.

Quoi qu'il en soit, madame de Séverolles avait beaucoup d'amitié pour la marquise de Mervyn, qui était sa nièce, et qu'elle trouvait charmante. Moins innocente que la Marquise, elle connaissait le détail des dissipations coupables de M. de Mervyn, et gémissait tout bas de l'aveuglement de son neveu, assez fou pour préférer à la beauté jeune et pure, fraîche et angélique de sa femme, ces beautés artificielles dont les cheveux, les cils, le visage et les épaules attestent le progrès des inventions cosmétiques. Mais la Baronne était femme de trop bon goût pour avoir l'air de s'apercevoir des chagrins de madame de Mervyn et des irrégularités de son mari : elle aflectait

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de les croire toujours épris et iieureux, afin d'échapper à l'obligation de plaindre l'une et de gronder l'autrCj ce qui eût été le meilleur moyen de rendre l'une plus malheureuse, et l'autre plus incorrigible.

Aussi, en voyant entrer la Marquise, accompagnée de deux jeunes gens qui allaient assez rarement dans le monde pour y être fort recherchés, et dont la réputation d'élégance était carrément établie, madame de SéveroUes éprouva-t-elie un vague sentiment de joie. Ce sentiment devint plus vif encore lorsque, à l'aide de sa sagacité habituelle, elle apprécia les situations réciproques, et devina la rivalité qui commençait à poindre, sans qu'ils se l'avouassent à eux-mêmes, entre Christian et Émilien, l'ancien ami et le nouvel attentif. Bientôt, madame de j\lervyn, qui, depais quelques heures, marchait comme le maréchal Sébastiani, de surprise eu surprise, remarqua, avec un nouvel étonnement, que sa tante, traitant un peu comme sans conséquence M. de Kermoël, son parent éloigné, s'occupait de M. de Tréville avec une distinction toute particulière, et qu'elle ne négligeait rien pour mettre en relief tous les avantages du jeune élégant, qui se laissait faire avec une fatuité charmante. La baronne de SéveroUes semblait même oublier cette fois sa théorie de l'équilibre mondain, aux dépens de Christian, qui, malgré son esprit et son savoir-vivre, devenait à chaque instant plus maussade, et dont la mine piteuse, le sourcil froncé et le silence affecté paraissaient amuser beaucoup sa vieille et spirituelle cousine,

La réunion était peu nombreuse; mais il y avait deux ou trois très-jolies femmes, et une jeime cantatrice d'un talent exquis, d'une distinction ravissante, qui a débuté depuis au Théâtre- Italien. L'entrée de madame de Mervyn avec Émilien et Chris-

tian fit sensation. Jusqu'alors , ce qui avait manqué à la Marquise pour obtenir dans le monde tout le succès qu'elle méritait, c'était de sortir un peu plus résolument de Ja demi-teinte où elle s'était volontairement maintenue, d'abord, par amour pour son mari, ensuite à cause de ses premiei-s chagrins qui ^a^aient abattue plutôt qu'agitée, et dont son innocence ne démêlait encore bien clairement^ ni la source, ni le remède. Ce soir-là, l'heure de causerie qu'elle avait passée avec ses deux brillants partners, les frais d'esprit et de grâce auxquels elle avait été naturellement amenée pour leur tenir tête, les divers motifs de surprise qu'elle avait trouvés dans la lettre, le langage et les allures de Christian, tout, jusqu'à sa toilette, chef-d'œuvre de la compatissanie Juliette, donnait à madame de Mervyn plus d'animation que de coutume, et faisait merveilleusement valoir la suprême élégance de toute sa personne. Madame de Séverolles triomphait; elle proposa à sa nièce de chanter avec mademoiselle V... le duo de Matilde di Shabran; il veut, dans la manière délicieuse dont l'artiste et la femme du monde se firent à l'instant égales, une de ces pe-' tites merveilles de civilisation et de bon goût, qui sont aux sociétés heureuses et pohes ce que le parfum est aux fleurs. Les deux virtuoses se mirent ensemble au piano, et commencèrent le beau duo : No,' Matilde, no morrai ! Ce futÉmilien de Tréville qui les accompagna.

La voix de madame de Mervyn était un soprano doux et pénétrant, dont le timbre, plein de déhcatesse et de fraîcheur, aUait à l'àme, sans recourir à de laborieux effets ; depuis son mariage, elle avait rarement chanté, et Christian ne se sou venait pas de l'avoir entendue , depuis le temps où elle jetait, avec une insouciance d'enfant, ses joyeuses roulades aux échos

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de Saint-Biieuc. Assis dans un coin du salon, il se sentait vivement emu de cette voix tendre et caressante, dont ctiaque note lui semblait un appel à cette bienheureuse époque de leur adolescence où il lui eût suffi d'y songer et de vouloir, pour s'assurer la main de Sidonie. Sa mauvaise humeur se changea en une mélancolie sentimentale qui le rendit moins maussade, mais lui fit trouver la Marquise encore plus aimable. Il s'attristait de ne pas savoir la musique, lui qui la sentait d'une façon si vive; il enviait surtout Emiiien, qui, brillamment superficiel, accompagnait avec aplomb, chantait avec talent, et pouvait, au premier aperçu, paraître beaucoup mieux doué que lui de ces facultés d'imagination ou de sentiment qui font les poètes, les amants et les artistes. Toutes ces perplexités qui passaient et repassaient dans son esprit, à mesure que ces deux voix juvéniles et pures lui envoyaient les fraîches mélodies de Rossini, lui faisaient trouver tout à coup chez madame de Mervyn des séductions inconnues; elle redevenait femme pour lui, dans l'acception la plus attrayante et aussi la plus dangereuse dé ce mot charmant, et il se sentait près de l'aimer parce que d'autres semblaient s'apercevoir à quel point elle était aimable.

Aussi, que devint-il, lorsque après le duo de Matilde, la baronne de SéveroUes, avec une insistance mêlée d'un grain de malice, supplia sa nièce de chanter avec Emilien de Tréville le joh duo du Comte Ory : Ah ! quel respect, Madame!... La Marquise et Emilien se firent un peu prier, mais, à la fin, ils consentirent, et le duo fut chanté. Emihen fut ravissant de fatuité dans tous les passages où le Comte exprime ses présomptueuses espérances à l'égard de la châtelaine, et Sidonie, animée par la musique, encouragée par le succès, déploya une coquetterie,

une finesse de grande dame et de femme d'esprit, tout à fait à la hauteur de cette étincelante page. Les applaudissements furent unanimes, et ils continuaient encore, lorsque le marquis de Mervyn entra dans le salon.

Comme tous les maris qui se dérangent, M, de Mervyn croyait pallier ses torts en restant fidèle à certaines habitudes qui l'assujettissaient fort peu et le mettaient en règle vis-à-vis de madame de Séverolles, dont il redoutait la perspicacité. Ainsi, il était bien rare qu'il ne vînt pas vers minuit faire une apparition chez sa tante, sauf à s'excuser auprès de sa femme de ne pas la reconduire, en aQéguant une partie de whist commencée, un pari à juger, une course à arranger, ou tout autre prétexte à l'aide duquel les époux, novices dans le mal, s'imaginent couvrir leurs énormités. Justement, ce soir-là, M. de Mervyn avait un souper chez du Breuil, un de ses partners du Club; il comptait ne passer que cinq minutes chez sa tante, et se creusait la tête dans l'escalier pour trouver une raison qui colorât suffisamment la brièveté de sa visite.

Lorsqu'il entra, le salon était encore sous le charme des deux jolis morceaux que l'on venait de chanter, et de la déhcieuse voix de madame de Mervyn, dont le regard brillait d'un éclat inaccoutumé. Madame de Séverolles, enchantée de l'arrivée de son neveu en un pareil moment, affectait dans ses félicitations et ses remercîments, plus d'enthousiasme encore qu'elle n'en éprouvait. Elle pressait tendreniient la main de Sidonie, pendant que le bel Emilien, légèrement incliné devant elle, et s'efforçant de prolonger le duo en un dialogue vif et animé, complimentait la Marquise avec un mélange très-significatif d'admuation pour elle et de confiance en lui. Christian s'efforçait de faire bonne contenance, et appelant à son aide tout son stoï-

l'enseignement mutuel. 315

cisme d'homme du monde, cherchait à prendre sa revanche au moyen d'un compliment spirituel qu'il ne trouvait pas. Les femmes qui n'avaient pas eu encore le temps d'être jalouses, s'extasiaient sur le t'aient et la grâce de madame de Mervyn, et quelques lions quinquagénaires (triomphe de'cisif) imploraient de madame de Séverolles la faveur d'être présentés à sa nièce.

M. de Mervyn jeta les yeux sur sa femme, et fut frappé de cette métamorphose ; il entendit les louanges que chacun prodiguait autour d'elle; il vit à ses côtésÉmilien de Trévllle, qu'il croyait à cent heues de là, dans les zones torrides de la civilisation parisienne. Il fut un peu étonné de le voir tout à coup converti à la bonne compagnie, et il demanda d'où venait cette conversion,

Ses réflexions furent, à ce qu'il paraît, un peu longues ; car, lui qui n'était venu que pour cinq minutes, comme on vient à une corvée, et en ne songeant qu'à s'en débarrasser le plus vite et le moins gauchement possible, était encore chez madame de Séverolles à deux heures du matin, regardant danser sa femme. Celle-ci avait eu encore im très-vif sujet de stupéfaction. Au moment où son mari était entré, elle avait fait un mouventent pour aller à lui,* mais nous ne savons comment il se fit qu'elle rencontra le bras de sa tante, qui s'empara d'elle, l'emmena à l'autre bout du salon, et trouva moyen de l'y retenir cinq ou six minutes. Pendant ce temps, on organisa une contredanse; Émilien de Tréville se remit au piano; Christian, de qui la Baronne eut pitié, et à qui elle fit un signe, vint engager madame de Mervyn ; puis ce fut une valse, une mazurka. Christian, Émilien et quelques autres élégants qui se trouvaient là se disputèrent chaque seconde et chaque sourire de la Mar-

quise ; bref M. de Mervyn, dont la mauvaise humeur allait croissant, et qui avait remplacé Christian dans ses fonctions d'homme maussade, resta immobile sur sa chaise, répondant par monosyllabes, suivant sa femme des yeux, et ne pensant plus au souper de du Breuil.

La soirée finit, mais la mauvaise humeur et le mutisme de M. de Mervyii persistèrent encore pendant qu'il accompagnait sa femme dans Tantichambre, et que le \alet de pied leur remettait leurs manteaux. 11 descendit l'escaUer sans mot dire, monta après elle en voiture, et, pendant tout le trajet de la rue de Varennes à l'avenue Marbeuf, il ne desserra pas les dents. La pauvre Sidonie, blottie dans le fond de la calèche, eût bien voulu rompre ce silence qui lui serrait le cœur. Mais elle venait de retrouver auprès de son mari cette timidité, cette métiance d'elle-même, qu'inspirent aune femme aimante ses premiers chagrins. Elle pensa qu'elle avait, à son insu, dit ou fait quelque chose qui avait déplu à Edmond, ou bien qu'il avait quelque peine qu'il croyait devoir lui cacher : elle ne songea plus à ses succès de la soirée, et se sentit reprise de ce découragement mélancolique qu'elle avait oublié pendant quelques heures.

— Christian maussade et mécontent ! Mon mari méc(întent et maussade! Matante qui m'empêche de parler à Edmond! Que signifie donc tout cela ? se disait-elle .

Pendant ce temps, Christian de Kermoël avait trouvé moyen de sortir de chez madame de SéveroUes sans M. de Tré ville ; il sentait qu'en ce moment la société d'Émilien lui serait insupportable. 11 alluma un cigare, et s'achemina solitairement vers la rue de la Ville-l'Évêque en faisant des réflexions pénibles sur la légèreté des femmes, dont il comparait les caprices d'ima-

l'enseignement mutuel. 317

gination ou de cœur aux spirales de fumée bleuâtre qui s'exhalaient de ses lèvres.

Quant à Émilien, enchanté de sa soirée , il rentra chez lui en fredonnant le duo du Comte Ory .-

Beauté sévère,

Prude trop fière,

Cède au vainqueur ! (ter.)

En dansant avec madame de Mervyn^, Christian de Kermoël avait eu soin de se ménager un prétexte pour retouraer chez elle dans la journée du lendemain. Comme toutes les femmes d'un esprit fin et d'une sensibilité exquise, la Marquise aimait avec passion les romans de Jules Sandeau ; Christian lui avait parlé de Madeleine, qui venait de paraître; elle avait exprimé l'envie de lire ce charmant récit, et il avait été convenu que M. de Kermoël le lui porterait le lendemain vers trois heures.

Il arriva avec la plus édifiante ponctualité^ et il présenta le livre à madame Mervyn.

— Merci, mon ami, de votre exactitude, lui dit-elle, en lui tendant la main ; je ne sais pourquoi je craignais que vous ne fussiez un peu fâché contre moi, et j'espère que nous ferons la paix aujourd'hui.

— Madame, répondit Christian avec un trouble qu'il essaya de cacher sous un air de dignité, c'est moi seul qui dois vous remercier d'avoir bien voulu remarquer ce qui méritait si peu votre attention ; on sait que les vieux et fidèles amis sont faits

318 CONTES ET XOUYELLES.

pour tout souffrir en silence^, que toutes les préférences et toutes les grâces reviennent de droit aux nouvelles connaissances : c'est justice ; j'ai été iin sot de m'en affliger, et je serais un fou de ni'en plaindre...

— Ah ! ça ! Christian, est-ce que nous allons recommencer ? Je ne connais M. de Tréville que depuis quelques heures, et c'est vous qui m'avez solennellement demandé la faveur de me le présenter. Fallait-il, pour vous plaire, que je prisseun bâton ?

— Non, Madame, ce n'était pas un bâton qu'il fallait prendre j répliqua tristement Christian; encore une fois, je suis un niais, un fou, et je vous demande pardon^ les charmes de Madeleine obtiendront ma grâce auprès de vous...

— Voyons, cher ami, pour vous rasséréner un peu, ditesmoi quel est le sujet de ce nouvel ouvrage de mon auteur favori.

— Madame, c'est Thistoire d'un insensé comme j'en connais, comme il y en a dans le monde, qui cherche le bonheur là où il ne saurait être, et le méconnaît là où il est. Maurice, le héros du livre, a, auprès de lui, sous sa main, uiie jeune fille d'une grâce adorable, d'une candeur céleste, dont le regard et le sourire seraient la joie d'une maison ; mais Madeleine est sa parente; elle sortait à peiue de l'enfance lorsqu'il l'a rencontrée pour la première fois; ils grandissent ensemble ; il s'accoutume à voir en elle, non pas la jeune fille avec ses séductions poétiques, avec les promesses d'amour et de tendresse qui commencent à s'épanouir sur son front rêveur, mais l'enfant que l'on tolère au foyer comme le grillon domestique, et à laquelle on ne donne de place ni dans son cœur ni dans sa vie. Tel est, madame, l'aveuglement de Maurice, et il se lance dans le monde sans plus songer à Madeleine que je ne songeais, en venant à

l'enseignement mutuel. 319

Paris, à... ce que je laissais à Saint-Brieuc, 11 s'abandonne à ces plaisirs bruyants et ste'riles qui étourdissent, sans les assouvir, les imaginations égarées. Fortune, considération, il prodigue tout dans ces dissipations coupables ; il arrive ainsi, poussé par son mauvais ange, jusqu'au bord de l'abîme. Heureux du moins Maurice, Madame ; car au moment où il se sent entraîné par le pâle vertige du suicide, celle qu'il n'avait pas songé à aimer, le relève et le sauve... Ah ! je connais des gens qui ont été aussi aveugles que lui, et qui n'ont plus, hélas ! le même bonheur à espérer !

En prononçant ces paroles, Christian de Kerraoël était sincèrement ému ; car les hommes d'imagination sont presque toujours sincères, même lorsqu'ils prennent pour une blessure profonde et éternelle ce qui n'est qu'une atteinte passagère. Madame ,de Mervyn le regarda d'im air d'étonnement et de vague inquiétude ; mais elle se remit aussitôt, et lui dit avec douceur, en rougissant un peu, et en s'efforçant de sourire :

— Christian, l'auteur de Madeleine serait content de vous; vous vous êtes si bien pénétré de son hvre, que j'ai cru le lire en vous écoutant. .

— Non, Madame,non, ce n'est pas son livre, c'est mon cœur, c'est mon angoisse, ce sont mes souvenirs et mes regrets qui vous parlent en ce moment, reprit Christian emporté par un entraînement irrésistible. En vain je me débattrais contre le sentiment douloureux et terrible qui m'envahit tout entier ; en vain je chercherais à me donner le change, à faire taire mes regards et mes lèvres ; je sens se déchirer, en me déchirant moi-même, le voile qui couvrait les plus intimes replis de mon ùme ; je sens que je ne puis plus vivre si je ne vous dis ce qui me torture et me consume... Je suis fou, et je vous offense...

Ah! pardonnez du moins à l'offense en faveur de la folie... Sidonie, je vous aime !

Madame de Mervyn avait écouté Christian comme si elle eût été en proie à un rêve pénible et bizarre. Aux derniers mots qu'il prononça, elle se leva, sans colère, sans faste, sans étalage de dignité blessée, en s'appuyant sur le dos du fauteuil qu'elle venait de quitter.

— Mon ami, murmura-t-elJe, je vous ai donc, à mon insu, causé bien de la peine, pour que vous vous croyiez en droit de gâter, en un moment, vingt ans de fraternelle amitié?

En même temps, deux larmes perlèrent au bord de ses paupières, et descendirent lentement sur ses joues.

Il y avait dans l'altitude de madame de Mervyn, dans l'expression de son visage, dans cette douleur û calme et si noble, un ensemble de dignité et d'innocence, de triste et affectueux reproche, auquel M. de Rermoël ne pouvait être insensible. Nous l'avons dit, il était léger, enthousiaste: mais cet enthousiasme, qui pouvait l'entraîner vers le mal, pouvait aussi le ramener au bien.

Un remords profond et vrai, prêt à tous les dévouements et à tous les sacrifices, même arix sacrifices d'amour-propre, s'empara de Christian.

A son tour il se leva, et, se courbant devant la Marquise d'un air de douloureux respect sur lequel elle ne pouvait se méprendre :

— Sidonie, lui dit-il, pardonnez-moi!

Geste, accent, pose, expression, regard, tout était si sincère que madame de Mervyn n'hésita pas une seconde ; elle tendit la main à Christian, et lui dit avec un sourire céleste :

— Merci, mon ami , c'est oublié !

l'enseignement mutuel. 321

— Non, reprit M. de Kermoëlje ne veux pas que ce soit oublié ; je \eux au contraire m'en souvenir, afin que mon affection pour vous soit plus pre'cieuse et plus sacre'e, afin que vous m'apparaissiez désormais comme ces saintes images qui écartent les périls, adoucissent les fautes et consolent les douleurs !

— Eh bien î moi, répliqua la Marquise dont le sourire devint plus vif, je veux aussi m'en souvenir un moment, mais dans une pensée moins poétique et plus égoïste : je mets à mon pardon une condition que vous allez trouver bien dure...

— Ah ! je l'accepte d'avance...

— C'est que vous me disiez tout de suite, bien clairement, bien franchement, pour l'instruction d'une pauvre ignorante qui a conservé jusqu'ici toute sa naïveté bretonne, pourquoi vous avez passé tout le temps de notre adolescence et de notre jeunesse sans avoir un moment Tidée de devenir amoureux de votre amie d'enfance ; et pourquoi, depuis vingt-quatre heures, vous avez tout à coup découvert dans votre cœur une passion tellement profonde pour cette même personne, que vous n'avez pas cru pouvoir faire moins qu'une déclaration à brûle-pourpoint, au risque de me causer un grand chagrin, de compromettre mon repos et de perdre mon amitié. Voyons, Christian, exécutez-vous de bonne grâce ; je demande à m'instruire; je veux une réponse catégorique.

M. de Kermoël hésita un moment ; c'était à son tour de rougir et d'essayer de sourire.

— Chère Madame, dit-il enfin, avez-vous remarqué qu'en vous demandant la permission de vous présenter Émilien de Tréville, chose parfaitement simple et que je pouvais traiter avec vous de vive voix ou en deux lignes, j'ai cru devoir vous

écrire une lettre solennellement alambique'e et majestueusement ridicule ?

— Si bien remarqué, répondit la Marquise, que j'ai eu là, de votre fait, ma première contrariété et ma première surprise.

— Et ensuite, reprit M. de Kermoël, qui semblait décidé à réparer ses torts à force de franchise, avez-Vous remarqué que, quand je suis arrivé chez tous hier soir avec Émilien, j'ai au contraire affecté envers vous une familiarité que vous auriez eu le droit de trouver blessante, si votre âme était moins pure et moins noble ?...

— C'est vrai; c'a été ma seconde surprise, et j'attribuais ce contraste aux contradictions naturelles à l'espèce humaine.

— Non, chère Madame, cette contradiction apparente partait du même principe. Dès le premier instant, Émilien de Tréville m'a fait ombrage; sans m'être jamais arrêté (oh! jamais! je vous le jure !) à l'idée de pouvoir vous aimer autrement que comme une sœur, je savais qiie cette sœur était charmante; je connaissais les moyens de plah-e qu'Émihen apporte dans le monde... Encore une fois, pardon !... je me suis imaginé que M. de Tréville ne pouiTait vous voh* sans être frappé de tout ce qu'il y a en vous de séduction et de charme... qu'il vous aimerait... qu'il le croirait du moins... qu'il vous le dirait peutêtre... Cette pensée a commencé à mêler à mes sentiments pour vous une agitation, un trouble que je n'avais jamais ressentis... C'est sous cette influence que je vous ai écrit, et c'est ce qui m'a inspiré un si bizarre langage... Ensuite, ma vanité jalouse, mon affection ombrageuse ont pris une autre direction . . . J'ai voulu éblouir, humilier M. de Tréville du spectacle de notre intimité, lui faire sentir que c'était moi qui le protégeais au-

l'enseignement mutuel. 323

près de vous, que votre bieuveillance pour lui n'était et ne pouvait jamais être qu'un reflet de votre amitié pour moi... C'est ce qui vous explique mes airs de maître en entrant dans votre salon... Puis est venue cette cruelle soirée chez madame de SéveroUes: votre triomphe s'associant, pour ainsi dire, aux succès d'Emilien ; le duo que vous avez chanté ensemble^ ses allures de conquérant, l'évidente protection que lui accordait votre tante, un salon tout entier vous proclamant reine parla beauté, le talent et la grâce... tout, jusqu'à la mauvaise humeur de votre mari qui justifiait la mienne... Oh! pendant ces cruelles heures, il a passé dans mon âme assez de nuages et d'angoisses pour vous expliquer comment j'ai été fou, comment cette jalousie étrange, qui n'avait d'abord été qu'un pressentiment, est devenue une torture; comment j'ai pris pour une passion ardente, invincible, ce qui n'était que le tressaillement douloureux de ma vanité meurtrie, et comment de ce mélange d'anxiété, de crainte, de jalousie, d'amour-propre, est sortie cette explosion coupable, cette criminelle parole qui aurait pu, si vous n'étiez un ange de pardon, nous séparer pour jamais!...

Pendant que Christian parlait, la Marquise avait paru trèsattentive ; sa figure avait pris une expression pénétrante, un peu malicieuse, qui lui donnait un charme de plus : on eût dit qu'un vif trait de lumière venait de l'éclairer tout à coup.

■^ Ainsi donc, dit-efle, et pour résumer la question comme un président de cour d'assises, s'il y a eu dans vos sentiments pour moi une recrudescence si subite, si passionnée, c'est tout simplement parce que vous avez pensé que je plairais à M. de Tréville, qu'il me rendrait des soins, et me paraîtrait aimable ?

— Oui, chère Madame, balbutia Christian en s'indinant de nouveau comme un coupable devant son juge.

— Eh bien ! mon ami, non-seulement je vous pardonne, mais il très-possible que, dMci à quelques jours, je vous remercie... Seulement, je vous avertis que vous n'êtes pas encore tout à fait quitte...

— Parlez, je suis prêt à obéir.

— Hier, dans une malheureuse métaphore qui a commencé la série de vos disgrâces, vous m'avez dit que vous veniez ici apprendre à vous repentir.

— Ohl vous êtes sans pitié!...

— Non : j'abuse de mes avantages, voilà tout. Je vous dirai donc, mon ami, pour continuer votre style, qu'il y a eu faute, qu'il vient d'y avoir confession, et qu'il faut maintenant qu'il y ait pénitence...

— Et quelle est celle que vous m'imposez?

— Elle vous semblera peut-être singulière... Ayez assez de confiance en moi pour vous y résigner... J^exige, Christian, que vous agissiez envers moi comme si vous ne m'aviez pas trouvée ce matin, comme s'il n'y avait pas eu d'explication entre nous, comme si les orages de votre cœur ne s'étaient pas apaisés, et comme si vous obéissiez encore aux bizarres mobiles que vous venez de me développer avec une si honorable franchise... Comprenez-vous ?

— Pas encore.

— Eh bien! vous comprendrez plus tard; et je vous promelb' d'abréger le plus possible l'épreuve à laquelle je vous soumets... Ainsi donc, je compte sur vous?

— Vous le savez, chère Sidonic, rien ne peut plus me coûter pour mériter mon pardon.

l'enseig^'ement mutuel. 3-25

— Vous serez jaloux? vous serez amoureux? vous ferez et direz tout ce que vous auriez fait et dit si notre petit roman ne s'était pas terminé si vite ?

— Je m'y engage, et je crains, hélas ! que ce ne me soit trop facile...

— Ce soir donc, mon ami, chez madame de Séverolics ; je présume que mon brillant vainqueur ne manquera pas de s'y trouver?...

— Emilien!... je suis sûr qu'il y sera ! murmura Christian en fronçant le sourcil.

— Tenez, voilà que vous rentrez déjà dans votre rôle ; c'est à merveille...

— Maïs a moi aussi, chère Sidonie, vous exphquerez un jour?...

— Oh ! soyez tranquille... vous m'avez donné une excellente leçon ; je veux vous montrer que j'en profite, et que votre élève peut vous faire honneur, en vous instruisant à son tour; c'est, je crois, ce qu'on appelle l'Enseignenemt mutuel... A ce soir, Christian !

-^ A ce soir.

Et Christian sortit, fort perplexe^ bien que réconcihé de cœur avec la Marquise et avec lui-même.

Deux des hommes les plus spirituels de temps-ci, MM. de

Stendhal et de Balzac, ont appelé cristallisation cette espèce

de travail intérieur qui s'opère dans l'esprit d'une femme,

lorsque, vivement préoccupée d'un sujet, elle y arrête long-

temps sa pensée. C'est ce que fit la marquise de Mervyn, dès que M. de Kermoël l'eut quittée. Mais sa rêverie, au lieu d'être vague et mélancolique comme celle de la veille, se fixa sur un point lumineux qni, peu à peu, éclaira bien des choses qu'elle n'avait pas comprises d'abord. Elle se plut à compulser, dans son souvenir, chaque incident de ces dernières vingt-quatre heures qui lui avaient apporté tant de motifs de réflexion et de surprise. Le résultat de sa méditation fut d'amener à un état suffisant de sohdité et de clarté ce cristal d'idées qui n'était, ta veille, qu'une onde fugitive et stérile.

Elle sonna Juliette, et il fut décidé qu'elle s'habillerait immédiatement, pour aller demander à diner à sa tante de SéveroUes. Nous n'entrerons pas dans le détail de cette nouvelle toQette ; qu'il nous suffise de dire qu'elle était aux précédentes ce qu'une œuvre de génie, mûrie par le travail et l'expérience, est à une inspiration heureuse et fortuite. Aussi Juliette ne put-elle s'empêcher de s'écrier d'un air de triomphe, en voyant sortir de ses mains attentives cette merveille d'élégance:

— Vraiment, Madame n'a jamais été aussi bien que ce soir !

— Juliette, dit la Marquise d'un petit air résolu qui lui allait à merveille, si, par, hasard M. de Mervyn rentrait avant six heures, vous lui direz que je suis allée dîner chez madame de Séverolles.

— Oui, Madame, répondit la camérisle d'un ton approbatif.

— Bravo, Sidonie ! disait quelques moments plus tard, la baronne de Séverolles en voyant entrer sa nièce. Outre le plaisu' que j'ai toujours à vous voir, je veux aujourd'hui que vous m'en donniez un auquel je tiens infiniment....

— Lequel, chère tante?

— Celui de conspirer...

l'enseignement mutuel. 327

— Avec qui? pour qui? contre qui?

— Avec vous, pour vous, contre Edmond.

— Hélas ! murmura madame de Mervyn avec une expression d'afFectueux reproche; Edmond et moi, sommes donc bien de'sunis, bien brouillés, puisqu'il semble à ma bonne tante que ce soit conspirer contre lui?

— Non, ma chère enfant, heureusement non !... Vous savez bien, n'est-ce pas, que s'il en était ainsi, ce n'est pas ma vieille main qui se placerait entre lui et vous pour vous séparer davantage?... Mais une petite leçon n'est pas un grand malheiu'; votre mari en mérite une, et je veux que vous m'aidiez à la lui donner.

— Comment cela?

— En étant, ce soir, encore plus jolie et beaucoup plus coquette que vous ne l'avez été hier...

— Je devrais peut-être avoir l'air de ne pas comprendre... mais je comprends, reprit madame de Mervyn .avec un fin sourh'e.

— Très-bien ! avec des yeux comme les vôtres, on a de l'esprit dès qu'on le veut; et on doit le vouloir lorsqu'il s'agit de ramener un mari... n'est-ce pas, mon enfant?

— Oui, ma tante .

— A merveille ! je vois que vous avez fait bien des progrès en vingt-quatre heures ; et si je vous interroge encore, ce n'est que pour la forme... Voyons... Edmond estvenu hier soir, par hasard, à minuit... A quelle hem-e croyez-vous qu'il vienne aujourd'hui, volontairement?

— A neuf heures, répondit Sidonie sans hésiter.

— Parfait : et croyez-vous que nous ayons Christian de Kermoël ?

— J'en suis sûre.

— Excellent... Et vous paraît-il probable que le belÉmilien (le Tréville soit aussi des nôtres?

— Très-probable.

— De mieux en mieux, mon enfant : je ri^ai décidément plus rien à vous apprendre... Et vous, que comptez-vous faire ?

— C^est pour vous le demander que je suis venue, ditla Marquise en prenant tendrement la main de sa tante.

— Merci... vous avez eu confiance en moi, et vous avez bien fait... car ce terrain-là est glissant... 11 est toujours bon d'en sortir le plus tôt possible, et d'y avoir un bras pour s'appuyer. L'essentiel, c'est qu'Edmond soit assez tourmenté pendant quelques heures pour amener une explication entre vous. Mais comment, avec votre bonté naïve et charmante, saurez-vous jusqu'oii vous pouvez aller?... Je crains qu'au premier nuage que vous apercevrez sur le front de votre mari, votre tendresse ne se réveille, et que vous n^bondonniez la partie pour passer à l'ennemi... Écoutez-moi: convenons d'un signe... Vous voyez bien ces lunettes? — Et la bonne dame tira de sa poche un petit étui vert. — Tant que je les porterai, cela voudra dire que la leçon doit continuer, que vous devrez être sans pitié pour mon neveu, et déployer vos plus coquettes séductions à l'égard de Christian ou de M. de Tréville.... Si je les ôte, cela signifiera que la leçon peut finir, que vous aurez fait le strict nécessaire, et que vous n'a\ez plus qu'à vous expliquer avec Edmond... Une fois arrivée là, j'abdique; je m'en remets à votre beauté et à votre grâce du soin d'achever l'œuvre commencée...

— Oh! chère tanle! que vous êtes bonne! répliqua gaiement

L'ENSEIG^'EME^'T MUTUEL. 329

la Marquise; je suis ravie de Tinvention, et vos lunettes deviennent mes armes parlantes.

Madame de Séverolles et sa nièce passèrent dans la salle à manger ; et pendant tout le temps qu'elles restèrent tête-à-tête, la Baronne, douée au plus haut degré de l'esprit d'observation, fut frappée du changement qui s'était accompli, en un jouj-, chez madame de Mervyn. Ce n'était plus la jeune femme timide, volontairement renfermée dans un horizon de tendresse et de résignation conjugale, au delà duquel finissait le monde ; c'était un esprit féminin, plein de délicatesse et de grâce, réveillé tout à coup par une sorte de crise, et se servant pour pénétrer bien des rouages mondains et des faiblesses humaines, de cette clé qui venait de lui ouvrir un des secrets de la vanité et du cœur. Cette rapide initiation de madame de Mervyn n'a rien qui puisse étonner. 11 y a presque toujours dans la vie des femmes, de celles surtout qui, après des années heureuses et paisibles, se trouvent placées en face de difficultés et d'orages, un moment décisif où leur intelligence s'illumine, non pas, comme chez les hommes, par des expériences successives, par une série de tâtonnements, d'échecs et de leçons, mais d'un seul jet, et comme par un rapide éclair qui, leur découvrant le côté mystérieux de ce qui les intéresse, leur fait tout voir en même temps. La conversation et les aveux de Christian de Kermoël avaient été un de ces éclairs-là pour madame de Mervyn.

Aussi madame de Séverolles était rayonnante, et ne doutait pas un instant du succès de la bonne cause dans la personne de sa nièce. A neuf heures moins quelques minutes, on annonça le marquis de Mervyn.

La Baronne mit immédiatement ses lunettes.

Edmond entra d'un air qui voulait être dégagé, mais où perçaient la perplexité et l'embarras; sa femme lui adressa le plus coquet de ses sourires ; sa tante poussa de grandes exclamations de joie et d'étonnement.

— Quoi ! vous, Edmond ! avant neuf heures chez votre vieille taule , en trio avec votre femme ! Bonté divine ! qu'est-il donc arrivé ? Le feu a-t-il pris au Club? Vos amis se sont-ils faits ermites? Où avez-vous dîné, pour être libre d'aussi bonne heure ?

— J'ai dîné chez moi, tout seul, répliqua sèchement M. de Mervyn.

Ici la Marquise fit un mouvement qui parut inquiéter madame de Séverolles; celle-ci porta aussitôt la main à ses lunettes. Sidonie se remit, et dit avec une surprise parfaitement jouée :

— 0 mon ami ! combien je suis désolée ! Je me reproche maintenant le plaisir que j'ai eu chez ma tante ! Mais, convenez-en, il m'était impossible de prévoir que vous rentreriez aujourd'hui pour dîner... Je croyais même, entre nous, que c'était là désormais une chose arrangée, qu^à l'avenir vous dîneriez dehors ; j'ai cherché comment je pourrais m'en dédommager, et vous avouerez, n'est-ce pas, ajouta-t-elle en regardant sa tante, que je n'ai pas mal choisi?

Tout cela fut dit d'un ton parfaitement naturel, avec une légèreté de bon goût qui n'admettait ni l'idée d'une plainte, ni celle d'un reproche; les lunettes s'inclinèrent en signe d'approbation. Edmond sentit le coup de pointe, et, maladroit comme nous le sommes tous en pareilles circonstances, il s'enferra :

— Quoi 1 Madame, vous preniez votre parti avec cette tran-

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quillité? s'écria-t il ; vous trouviez tout simple que je dîne, tous les jours, hors de chez moi, loin de vous?

— Dînasse, dit la puriste Baronne en l'affermissant ses lunettes.

— Ah! çà, Edmond! que fallait-il faire? répliqua en souriant Sidonie ; vouliez-vous que je misse des pleureuses, parce que vous trouviez les cuisiniers du Club ou du Café de Paris meilleurs que le mien? vous attendiez-voiis à me voir furieuse ou désespérée, parce que vous me condamniez à dîner seule? Devais-je pour vous plaire, vous tourmenter de mon courroux ou vous ennuyer de ma tristesse? C'eût été bon dans notre rude et primitive Bretagne, où l'on ne sait rien des finesses de la vie civilisée, et où on a le temps de se mettre en colère ; mais ici l'on a mieux à faire qu'à se poser en victime ou en furie conjugale ; on commencé par se résigner, et on finit par se distraire... n'est-ce pas, ma tante?

— Vous parlez comme un livre, ma chère petite, fit la baronne de Séverolles.

— En effet, Madame, je vous crois très-civilisée ! répliqua le Marquis avec une amertume qu'il essayait vainement de cacher.

En ce moment on vit paraître Christian de Kermoël.

— Voyez, chère nièce, tout ce que vous me valez! dit madame de Séverolles en tendant la main à Christian ; à peine sait-on que vous m'avez demandé l'hospitalité pour quelques heures, que les hommes les plus recherchés de Paris accourent, votre mari en tête, pour fêter votre bienvenue, et qu'il ne tiendrait qu'à moi d'attribuer à mes séductions personnelles ce merveilleux empressement !

— Christian, venez ici, j'ai à vous parler, reprit à demi-voix madame de Merwn , en emmenant M. de Kermoël à un autre

bout du salon. Tout en accomplissant ce trait d'audace, Sidonie regarda sa tante ; les lunettes ne bougèrent pas.

Le marquis de Mervyn commença à faire une singulière figure ; d'autant plus singulière qu'un député qui venait d'entrer l'avais pris à partie, et se lançait avec lui dans des considéiations approfondies sur la politique du moment. La Baronne tisonnait son feu, abandonnant im.pitoyablement son neveu à ce supplice d'un nouveau genre.

— Monsieur, disait le député à Edmond qui enrageait, je vous aftirme que la situation est grave, très-grave ; je le disais hier soir à Guizot, qui s'abuse en vrai doctrinaire, habitué à renfermer toutes les vérités politiques dans un petit nombre de formules métaphysiques dont il dispose, et qu'il colore de son éloquence. L'horizon s'assombrit, et je crois que nous touchons à- des événements formidables.

— Je le crois aussi, dit M. de Mervyn en se mordant les lèvres et en pensant à autre chose.

— Voyez-vous? Monsieur, reprit le député avec une gravité imperturbable ; tout le mal est dans ceci : le roi vieillit... pardon, celui que nous appelons le roi... je sais que vous en reconnaissez un autre. En vieillissant, son intelligence ne s'affaiblit pas ; au contraire ; mais elle s'isole de tout ce qui n'est pas sa volonté personnelle, son intérêt de famille ou de dynastie ; l'homme pohtique s'efïace derrière l'homme... Ai-je l'honneur de me faire comprendre ?

— Parfaitement, murmura Edmond , qui lui eût volontiers tordu le cou.

— Eh bien ! suivez mon raisonnement. Louis-Philippe s'absorbe trop dans le gouvernement personnel. De leur côté, nos deux ministres influents et éloquents, enivrés par le long exer-

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