‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 10 sur 144 · L HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES · texte numérisé non relu

L HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

Mous vieillissons enfin tout autant que nous sommes

De dieux, nés de la fable et forgés par les hommes.

Je prérois, par mon art, un temps où l'univers

Ne se souciera plus ni d'auteurs, ni de vers;

Où vos divinités périront, et la mienne.

Jouons de notre reste , avant que ce temps vienne,

Auroit-on dit que, dans une comédie dont le fonds n'est qu'un pur badinage, on eut trouvé toutes ces beautés ? Elles y sont , et nous épargnons la peine de les chercher. Passons à un autre recueil.

Au mois de mars de la même année 1671 , Thierry donna un autre volume, qui a pour titre : Fables nouvelles et autres poésies de M. de La Fontaine, qui est devenu fort rare. Il est dédié à M. le duc de Guise, qui ai oit épousé mademoiselle d'Alençon. Nous en avons déjà tiré plusieurs pièces , que nous avons rangées dans leurs temps, comme : le Songe de Vaux, la Lettre sur la grossesse de la Reine, l'Ode à Madame, les vers sur la femme de Collet et , la Ballade du pont de Château-Thierry , Y Elégie sur la disgrâce de M. Fouquet, la Lettre à madame de Bavière , le Rondeau redoublé , et plusieurs petites pièces.

Il ne nous reste plus que l'Épître dédicatoire à M. le duc de Guise, qu'il ne faut pas perdre1, un Sonnet pour mademoiselle, de Poussay 2, des vers pour Mignon, chien de S. A. R. Madame, douairière d'Orléans3, qui font souvenir du partage que firent du jardin du Luxembourg Mademoiselle (de Montpensier) et madame de Guise. On se promenoit dans un côté, et on ne se promenoit point dans l'autre. Notre poëte dit au petit chien :

Que te faut-il? Un peu d'amour.

Dans un côté du Luxembourg,

' T. II, p. 60.

J'avois brisé les fers , etc.

Petit dieu qoe les destinées.,.,

DE M. DE LA FONTAINE. li

Je t'apprends qu'Amour craint le Suissl- ; Même on lui rend mauvais office Auprès de la divinité Qui fait ouvrir l'autre côté.

Il nous revient encore quatre Elégies peu plaintives, et qui ne sont pas vêtues en longs habits de deuil i. Il parle, dans la première, des contre-temps qui lui sont arrivés en amour :

J'approchai du logis : on vint, on me parla:

Ma fortune à ce coup me sembloit assurée.

« Venez demain, dit-on; la clef est égarée. »

Le lendemain, l'époux se trouva de retour.

Hé bien! me plains-je à tort? Me joues-tu pas , Amour?

Ce dernier vers n'est pas trop bon, et on peut appliquer à notre poëte ce qu'a dit M. Pélisson de Voiture : « Il méprise souvent les règles, mais en maître. »

La deuxième est sur une beauté nouvelle. Il avoit renoncé à l'amour. Il y retourne, et ne se soucie pas de rencontrer une ingrate.

Que faire? Mon destin est tel, qu'il faut que j'aime ;

On m'a pourvu d'un cœur peu content de lui-même ,

Inquiet, et fécond en nouvelles amours....

Si l'on ne suit l'amour, il n'est douceur aucune.

Ce n'est point près des Rois que l'on fait sa fortune.

Quelque ingrate beauté qui nous donne des lois,

Encore en tire-t-on un souris quelquefois ,

Et, pour me rendre heureux, nu souris peut suffire.

Ce n'est pas là un poëte qui fait le langoureux pour quelque Iris en l'air, c'est un véritable amant, et pour l'Élégie, dit Despréaux,

C'est peu d'être poëte, il faut être amoureux 2.

La troisième élégie est contre son rival :

Tandis qu'en vous voyant il goûte des délices , Vous le rendez heureux encor par mes supplices.

1 T. I , p. 62 et suiv. — 2 Art poétique, ch. n , 44.

lu HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

Il en jouit , Climène , et vous y consentez :

Vos regards et mes jours par lui seront comptés !

La quatrième est sur la jalousie, et cette passion y est marquée par de bons traits :

J'avois cru jusqu'ici bien connoitre l'amour : Je me trompois, Climène, et ce n'est que d'un jour Que je sais à quel point peuvent monter ses peines. La jalousie aux yeux incessamment ouverts, Monstre toujours fécond en fantômes divers ;

La jalousie y joint à présent son ennui.

Hélas! je ne connois l'amour que d'aujourd'hui!

Ces quatre élégies composent une espèce d'art d'aimer, ou un cours dans la Science d'amour, et nous avons cru qu'il nous éloit autant permis, dans cette préface qui est historique et critique tout ensemble , d'en extraire quelques endroits principaux pour former le caractère de notre poëte sur ses ouvrages, qu'il a été permis à Bayle de faire celui d'Ovide sur les siens : la différence du temps où ces poètes ont vécu n'y fait rien du tout. Ce sont deux poètes, d'ailleurs, assez semblables, pour les traiter de même façon.

Enfin, le poëme d'Adonis revient encore dans ce recueil de 1671. La Fontaine, après l'avoir joint à Psyché, en 1669, l'en sépare ici. On lui avoit fait entendre que c'étoit faire tort à Adonis de joindre son poëme avec un roman; il craignoit qu'on ne reçût pas bien un poëme héroïque à part, mais il compte sur le goût des gens qui ne fermeront pas Ventrée de leur cabinet aux divinités qu'il a coutume de célébrer : Il n'est pas besoin, dit-il , que je les nomme; on sait assez que c'est l'Amour et Vénus, ces puissances ont moins d'ennemis qu'ils n'en ont jamais eues. ,

Cette année 1671 présente un spectacle assez singulier dans la vie de notre poëte. MM. de Port-Royal entreprirent de faire un recueil de poésies chrétiennes et

DE M. DE LA FONTAINE. lui

graves, où il ne fût point parlé d'amour, afin qu'on pût lire des vers innocemment. Ils y mirent une préface à leur manière , c'est-à-dire excellente, et où l'on croit reconnoîtrc la main de M. Nicole. Ils ne voulurent point donner ce recueil sous leur nom, mais sous le nom de Al. de La Fontaine, qui en fit l'épître dédicatoire en vers à M. le prince de Gonti : il ne cache point d'où le recueil venoit, et il s'en exprime assez clairement en ces vers :

Ceux qui par leur travail l'ont mis en cet état Te le pourroient offrir en termes pleins d'éclat ; Mais , craignant de sortir de cette paix profonde , Qu'ils goûtent en secret, loin du bruit et, du monde, Ils m'engagent pour eux à le produire au jour, Et me laissent le soin de t'en faire leur cour.

Ce recueil fut imprimé en trois volumes in-12, chez Pierre Le Petit, imprimeur de Port-Royal, en mêmes caractères, et fort beaux, sur un privilège du 20 janvier 1669, accordé à Lucile-Elie de Brèves. La Fontaine y mit, pour sa part, parmi les poésies chrétiennes, la paraphrase du psaume Diliganl te , Domine*, et, entre les pièces profanes, l'élégie des Nymphes de Vaux , sur la disgrâce de M. Fouquet, l'ode sur le même sujet, dont nous avons parlé, quelques-unes de ses fables , et quelques morceaux de poésies , tirés de Psyché, etc. Il est assez extraordinaire de voir ce poète comme associé avec ces illustres solitaires; mais peutêtre tâchèrent-ils de lui faire ainsi expier la liberté de ses Contes où lui-même cherchoit, par un ouvrage de cette nature , à se réconcilier avec la Cour, où il n'étoit pas bien. Nous finirons cet article en observant que notre poète a corrigé, dans le recueil dont nous parlons, quelques endroits de Malherbe , qui auroient mérité une plus grande perfection , soit, dit-il, que Malherbe apprê-

Où sont ces troupei animera'-

in HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

hendfit la peine de les corriger, soit qu'il crût avoir assez fait pour la satisfaction de son siècle. Il a mis un extrait de ces endroits changés à la fin du deuxième tome, et ils prouvent bien la justesse de son goût. M. Pélisson, dans son Histoire de V Académie , remarque que l'Académie françoise s'appliqua, en 1638, à examiner quelques stances de Malherbe. Sur quoi il fait cette réflexion si sensée , que s'il y a rien qui fasse voir ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'étoient jamais achevés, c'est sans doute la lecture de cet examen, parce qu'à peine y a-t-il une stance où, sans user d'une critique trop sévère, on ne rencontre quelque chose, ou plusieurs, qu'on souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en conservant ce beau sens, cette élégance merveilleuse, et cet inimitable tour de vers, qu'on trouve partout dans ses excellenls ouvrages. La Fontaine n'est donc pas le premier qui ait trouvé quelque chose à redire à Malherbe.

1673. — Ces Messieurs de Port-Royal ne furent pas contents encore de ce recueil, dont la satisfaction étoit très-équivoque. Ils lui donnèrent le sujet de la vie d'un père des déserts, tirée de saint Jérôme, pour mettre en vers. Il en fit le poëme de la Captivité de saint Malc , qu'il dédia à M. le cardinal de Bouillon , et qui fut imprimé à Paris chez Barbin, en 1673. Il est de plus de six cents vers, et est devenu fort rare1. M. le duc de Bourgogne le lisoit souvent. On y toit des bergeries chrétiennes, des descriptions de solitude, qui ne sont que là, et des entretiens dévots et touchants, qu'il trouvoit dans la simplicité de son cœur. Il y fait une sorte d'abjuration de ses Contes; il dit à sa muse :

1 T. I, p. 154. L'Auteur a raison de dire que cette première édition de 1673, petit in-8° de 50 pages, est fort rare. C'est que La Fontaine fut obligé de la supprimer, parce que, dans la suscription de l'épître dédicatoire , il donnoit au cardinal de Bouillon le titre d'Altesse Sêrènissime,

DE M. DE LA FONTAINE. &v

Bannis-en ces vains traits , criminelles douceurs , Que j'allois mendier jadis chez les neuf Sœurs.

On eût pu remarquer dans les imitations de la satire des Femmes, de Despréaux, que, lorsqu'il a fait dire, dans le portrait du directeur :

Il est bon d'empêcher ces emplois fastueux D'être donnés peut-être à des âmes mondaines, Eprises du néant des vanités humaines ',

il n'avoit pas oublié ces vers du poëme de saint Maie :

Malc annonce au vieillard, censeur de sa jeunesse, Qu'il va de ses aïeux recueillir la richesse ; Qu'il lâche d'empêcher que des biens assez grands Ne soient mal dépensés par d'avares parents.

Nous n'avons pas encore parlé de ses Fables, qui lui ont donné une si grande et si solide réputation. Il en a fait dans tous les temps de sa vie. Les premières furenl dédiées à M. le Dauphin, dans son enfance, et parurent dès l'année 1669, avec la fausse Vie d'Esope, par Planudes, que notre poète donna pour amuser ses lecteurs, et qui est bien rectifiée par celle que Méziriac a donnée au public 2, et par l'article d'Esope, dans le Dictionnaire de Bayle. Il n'est pas donné à tout le monde de connoître les beautés de ces Fables. « Ces sortes de beautés, dit Despréaux, dans sa Dissertation sur Joconde , sont de celles qu'il faut sentir et qui ne se prouvent point. C'est ce je ne sais quoi, qui nous charme, sans lequel la beauté même n'auroit ni grâce ni beauté. Mais après tout, c'est un je ne sais quoi, et si voire ami cs( aveugle, dit-il à l'abbé Le Vaycr, je ne m'engage pas à lui faire voir clair. » Madame de Sévigné dit d'une autre ma-

1 Vers 604-606. — 2 P. 57 du 1er volume des Commentaires sur les Epîlres d'Ovide (La Haye, 1716) , 2 vol. in-8°, et dans lés Mélanges de littérature de Sallengre (La Haye, 1715-1717), t. I, première partie, p. 87.

lvi HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

nière : Les fables de La Fontaine sont divines ; on croit d'abord en distinguer quelques-unes , et, à force de les relire , on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer et un style, à quoi l'on ne s'accoutume pas. 4674. — Xotre poëte, ami du Coûte, retourna bientôt à ses premiers engagements. Il donna, en cette année, un recueil de nouveaux Contes, qui fut imprimé à Alons , très-exactement, et sur quelque bonne copie de sa main. Car il écrivoit d'une manière fort lisible, et marquoit bien toutes les plus petites divisions du discours, les points , les virgules , les interjections , enfin toutes ces commodités de l'impression moderne, si utiles à ceux qui savent bien lire, talent plus rare que l'on ne pense. Il y a parmi ces contes, des stances qui ont pour titre : Janot et Catin lM qui n'ont jamais été imprimées depuis dans les autres recueils, et que Ricbelet cite dans son dictionnaire au mot Tetin. La Fontaine dit les avoir composées à la manière du Blason des faulces amours , et de celui du Loyer des folles amours , dont l'auteur est inconnu. Il y en a qui les attribuent à l'un des Saint-Gelais. Je ne suis pas , dit-il, de leur sentiment, et je crois qu'ils sont de Crétin. En quoi il se trompe, comme le fera voir un de nos amis s. Ces stances prouvent que notre poëte prenoit toute sorte de formes, pourvu qu'elles l'approchassent du naturel. Il se nomme, à la fin des stances :

Un beau matin , Trouvant Catin.

2 L' Auteur veut sûrement parler de Le Duchat, qui a fait réimprimer ces deux pièces avec des notes, à la suite de son édition des Quinze joies du mariage (La Haye , 1726 et 1734, in-12). Il relève dans la préface cette assertion de La Fontaine, et prouve que la première de ces pièces est de frère Guillaume Alexis, religieux de Lire, prieur de Bussy. Quant à la seconde, il n'est pas bien sûr qu'elle soit de Crétin. Coustelier nelapoint insérée dans son édition des œuvres de ce poëte, 1723, in-8°.

DE M. DE LA FONTAINE. i\iii

Ami lecteur, qui ceci vois ,

Ton serviteur, qui Jean se nomme,

Dira le reste une autre fois.

Dans celte édition de Mons , le prologue du conte de l'Abbesse malade est bien plus ample que dans toutes celles que l'on a vues depuis. Il y a fait entrer le conlc de Dindenaut et de ses moutons. Le conte d'un temple d'une certaine Vénus1 a été mal à propos attribué à Rousseau ; il étoit fait avant qu'il fût au monde; aussi, ne l'a-t-il point mis dans la magniiique édition de ses œuvres , en Angleterre , ni dans le Supplément. On le trouve dans un recueil composé il y a plus de soixante ans, où il est attribué à notre auteur.

M. de T urémie, qui joignoit aux grands talents de la guerre le goût des bons ouvrages, aimoit La Fontaine, chereboit à le voir, et le menoit souvent avec lui. Nous avons deux épîtres de notre poëte, écrites en ce tempslà à ce fameux général. L'une qui commence : Vous acez> fait, Seigneur , un opéra'1, où, parlant des grands capitaines , il dit :

Mais qu'on m'en montre un qui sache Marot. Vous souvient-il, Seigneur, que, mot pour mot, Mes créanciers qui de dizains n'ont cuve 3, Frère Lubin i et miinte autre écriture , Me fut par vous récitée en chemin.

1 La Vénus aux belles fesses. Ce coule, mis comme épigramme, à la fin du quatrième livre de celles de Rousseau, commence par ce vers :

Du temps des Grecs, deux sœurs disoienf aïoir. ..

2 T. I , p. 80. — 3 Épigramme de Marot , intitulée : licptique à la Uoyne de Navarre (p. 33, t. II de la jolie édit. de Moetjens). — ' Au lieu de Frère Lubin, on lit dans l'épigramme de Marot :

Frère Tbibaut, séjourné , gros et gras *. * 11 ne s'agit pas ici de l'épigramme de frère Thibaut , mais de la fameuse ballade de frère Lubin. Voy. édit. de Lerjglei-Dufr>>snoy , t H P. -234. (P. L.)

lA'iii HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES 11 lui répète :

Vous avez fait , Seigneur, un opéra.

Nous en faisons, Seigneur, un nouveau; mais je doute Qu'il soit si bien, quelque effort qu'il m'en coûte.

Il trai ailloit , en ce temps -là, à l'opéra de Dap/tné, dont nous allons parler, et qui donna des scènes si plaisantes dans le public. Cette épître finit , dans le recueil de La Haye , de 1715 , autrement que dans les Œuvres posthumes' , et nous conserverons ici ces vers que les œuvres n'ont pas * :

Mais gagne-t-on, sans rien perdre, à ce jeu? Il ôte aux gens, dans le temps qu'il leur donne J'en fais témoins ces enfants de Bellone , Qui ne sont morts , hélas ! dans leur foyer, Non plus qu'a fait le pauvre Saint-Loyer 2! Que, sans souiller de pleurs noire victoire, Nous honorions à jamais leur mémoire , Et que le ciel , parmi tant de lauriers , Ainsi que vous , épargne nos guerriers !

M. de ïurenne ne fut pas épargné , car il fut tué malheureusement d'un boulet de canon, près de Salsbach en Allemagne, le 27 juillet 1675, et la France, qui admirera éternellement ses vertus, ne put faire d'autres honneurs à son corps que de le mettre dans le tombeau de ses rois.

L'autre épître à M. de Turenne, qui commence : Hé quoi ! Seigneur , toujours nouveaux combats 3 ! est un chef-d'œuvre de poésie sublime. L'auteur des Pensées ingénieuses en a rapporté avec admiration plusieurs endroits. Le recueil de La Haye en a retranché vingt-deux vers mal à propos, et on ne peut s'empêcher de citer ces vers sur M. le Prince :

1 Ces vers , excepté le premier j ne se trouvent point dans uotre édition. — 2 Écuyer de M. de Turenne. — 3 T, I , p. 11. Cette pièce n'a jamais été imprimée exactement.

DE M. DE LA FOKTAliYE. ux

Je vois Coudé, prince à haute aventure, Plutôt démon qu'humaine créature.

Il me fait peur. Je le vois plein de sang , Souillé , poudreux , qui court de rang en rang. Le plomb volant siffle autour, sans l'atteindre. Le fer, le feu, rien ne l'oblige à craindre.

Tels étoient les amis de notre poète; ceux avec qui il vivoit, à qui il écrivoit : et après cela, écoutez les gens qui disent qu'il ne savoit pas vivre, et qu'il ne savoit que faire des vers ! Bien nous en prend qu'il en ait tant fait, et de si beaux, et de si bons, et qu'il ait eu de si illustres approbateurs qui l'ont encouragé. Mal nous en prend que tant d'autres poètes en fassent de si mauvais, qui ne laissent pas d'avoir aussi leurs approbateurs.

Dans la même année 1674, il fit connoissance avec M. Huet (depuis évoque d'Avranches) ; il lui envoya un Quintilien, traduit en italien par Toscanella , et joignit à ce présent une belle épître en vers 1, qui représente le fonds où il a puisé pour travailler et pour écrire, et comment il avoit trouvé la manière de sa composition inimitable. Desmarets s'étoit avisé, en ce temps-là, de faire une critique d'Homère et de Virgile, et avoit préparé ces combats qui ont été renouvelés de nos temps avec le même succès -. La Fontaine en fait le sujet de son épître; après quoi il ajoute :

Quelques imitateurs , sol bétail , je l'avoue , Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue. J'en use d'autre sorte, et me laissant guider, Souvent à marcher seul j'ose me hasarder. On me verra toujours pratiquer cet usage. Mon imitation n'est point un esclavage.

Je vous fais uu ptéseul, etc.

'-' La défense de la poésie et de la langue française , acte des vers dithyrambiques sur le même sujet, par Jean Desmarets de Saiut-Sorlin. Paris, 1(375, iu-8".

lx HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

Je ne prends que l'idée, et les tours , et les lois,

Que nos maîtres suivoienl eux-mêmes autrefois;

Si d'ailleurs quelque endroit, plein chez eux d'excellence,

Peut entrer dans mes vers , sans nulle violence ,

Je l'y transporte , et veux qu'il n'ait rien d'affecté ;

Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.

Je vois avec douceur ces routes méprisées :

xArt et guides , tout est dans les Champs-Elysées '.

Ainsi notre poëte avoit toute sorte de langues, et partait aux savants en savant. Groiroit-on que c'est là 1 homme des Fables et des Contes? M. Huet, dans sa propre vie qu'il a laite 2, écrite en beau latin, le met au nombre des amis illustres qu'il avoit faits en cette année 1674, et parle de cette épître sur Quintilien , en ces termes : Felicem mihi tulit hic idem annus (1674) amicorum provenîum. Joannes enim Fontana, venustus Me, et perargulus'] fabularum , sed paulo nequiovum scriptor, cum telle me videre inaudisset italicam institutionum. Quintilianiinteiyretcdionem, ab Horatio Tuscanella elucubralam , non liberaliter eam ad me tantummodo delulit , donoque dédit, sed mimas etiam exornarit luculento carminé ad v.c scripto, quo eorum insectatur insaniam , qui œtatern hanc nostram opponunt antiquitati , atque etiam anteponunt. In quo Fon~ tance ipsius candorem licet agnoscere. Nam cum inter suarissimos gentis nostrœ scriptores locum teneat, maluit vcl adversus seipsum causam dicere , quam meritis honoribus veleres scriptores defraudare^. Le venustus ,

1 J'ai appris que cette épilre est de 1688, depuis le poème de M. Perrault, et que M. Huet s'est trompé à l'année, et que cette épitre fut imprimée en K388, in-4", séparément. (Note de l'Auteur). — ' Petr. Dan. Huelii commenlarius de rébus ad eum perlinenlibus. Amstclod. , 1718, in- 12. (Public par SalleiifTre.) — :i Lipse , dans une lettre à Pilhou, dit de Pétrone : Tua fide vidistine quicquam renuslius, orquiius post natas ? {Note de l'Auteur.) - 'P. 315.

OE M; DE LA FONTAINE. lsi

le perargutus , le suavissimus ne pouvoient être mieux appliqués, et c'est dommage que notre langue n'ait pas des fermes propres pour les rendre. Elle n'en a point pour exprimer Y urbanité des Romains. « Les mots de civilité, de galanterie et de politesse ne l'expriment qu' imparfaitement» , dit M. Polisson, dans sa préface sur lesOEuvres de Sarrasin. Aussi, devons-nous nous plaindre d'elle, de ce qu'elle ne peut nous fournir des termes qui expriment celte sorte $ enjouement, d' élégance et de surprise, qui régnent dans les ouvrages de notre poëte, et qu'Horace appelle molle et facelum, termes encore inexprimables dans notre langue. N'oublions pas que le P. Bouhours, dans un Recueil de vers choisis, qu'il a publié en 1693, à Paris , n'a pas manqué d'y faire entrer cette épître sur Quintilien , et plusieurs autres ouvrages de notre poëte.

Vers ce même temps, Lully l'engagea à faire un opéra. La Fontaine prit le sujet de Daphné, et crut avoir fait merveille. Mais Lully qui étoit difficile rebuta cet ouvrage , comme mal propre à la musique. Il y avoit des traits fins , délicats , naïfs , si vous voulez , mais tout cela n'éloit pas bon pour le chant, qui aime à perdre des paroles, et La Fontaine n'en savoit point perdre. Pique de ce refus, il se vengea en poëte : il fit contre Lully, dans un genre tout neuf, une satire qu'il intitula, le Florentin1. Rien ne ressemble à cette pièce qu'ellemême; c'est là où il dit :

Il me persuada ,

A lort , à droit me demanda Du doux , du ten !re , el semblables sornettes .

Petits mots , jargon d'amourettes , Confits au miel; bref, il m'enquinauda.

Le Florentin Montre à la fin...

lxii HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

Madame de Tbianges voulut le raccommoder avec Lully, et ce fut l'occasion d'une épître en vers, qu'il écrivit à cette dame, qui n'a paru que par hasard dans un recueil étranger, sans qu'on y ait mis le conte du Florentin, qu'il n'en faut point séparer. Cette épître commence * :

Vous trouvez que ma satire Eût pu ue se point écrire , Et que tout ressentiment , Quel que soit son fondement, La plupart du temps peut nuire , Et ne sert que rarement J'eusse ainsi raisonné si le ciel m'eût fait an;|c Ou Tliiange, Mais il m'a fait auteur, etc.

C'est sur cette satire du Florentin que Rousseau, dans son épître aux Muses , a dit :

Et dites-moi, quand jadis La Fontaine , De son pays l'homme le moins mordant, Et le plus doux, mais homme cependant, De ses hons mots sur plus d'une matière , Contre Lully, Quinault et Furetière, Fit rejaillir l'enjouement bilieux, Fut-il traité d'auteur calomnieux?

L'opéra de Daphiiê ne fut pas représenté; il n'est pas cependant indigne du public. Le lecteur verra toujours les efforts de notre poète pour cette sorte d'ouvrages , et en aimera d'autant plus les opéras de Quinault. Despréaux et Racine y ont échoué comme La Fontaine, et c'est faire naufrage en bonne compagnie. Mais euxmêmes n'y auroient pas mis, comme il a fait, certains tours nouveaux, qu'il avoit dans l'esprit, et ces agréments qu'il répandoit, comme malgré lui, sur tout ce qui sortoit de ses mains. Si Daphnè n'est pas bon comme

DE M. DE LA FONTAINE. lxim

opéra, il sera bon comme dialogue, comme églogue, en un mot comme ouvrage de La Fontaine. Il a été déjà imprimé dans le recueil de 1682 avec le poème du Quinquina.

Nous serions bien fâché de ne pas renouveler ici la mémoire de l'ingénieuse étrenne que madame de Thianges donna à M. le duc du Maine, en cette année 1675, d'une chambre toute dorée, qui s'appeloit la Chambre du Sublime l. Au dedans étoient M. le duc du Maine, M. de la Rochefoucauld, M. Bossuet,. alors évêque de Condom , madame de Thianges et madame de la Fayette. Au dehors du balustre , Despréaux avec une fourche empêchoit sept ou huit méchants poètes d'approcher. Racine étoit auprès de Despréaux, et un peu plus loin La Fontaine, auquel il faisoit signe d'approcher. Toutes ces figures étoient de cire, en petit, et très -ressemblantes. Ainsi étoit-il regardé comme un poète sublime, digne d'entrer dans cette chambre, où si peu de gens étoient admis.

A peu près sur une même idée, M. Titon du Tillet, commissaire provincial des guerres, a fait exécuter en bronze un Parnasse françois composé de huit poètes, Corneille, Molière, Racine, Racan, Segrais , La Fontaine, Despréaux et Chapelle , et de Lully, qui fait la neuvième Muse. Notre poète y est le sixième en rang. On en a fait une estampe, gravée par Audran, et un tableau peint par l'Argillière, qui ont été présentés au roi (Louis XV) la veille de la Saint-Louis 1723 , et qui doivent être mis dans la Bibliothèque du roi ; les portraits y sont ressemblants. Ce Parnasse a été exécuté, il y a longtemps, par Garnier, sculpteur, dessiné par Poilly, et le dessin donné par le poète Lainez, à qui nous avons vu conduire l'ouvrage, et qui ne s'est pas oublié dans un thédaillon , où il s'est placé assez hardiment avec

lx:v HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

Malherbe, Voiture, Scarron, Sarrasin et Benseradc, On nous pardonnera cette petite digression, qui n'est pas une digression, puisqu'elle nous a donné lieu de montrer La Fontaine élevé sur le Parnasse , à côté et au milieu de nos plus grands poètes, après l'avoir vu placé avec les plus grands hommes dans la Chambre du Sublime.

Cette année finira bien par le petit billet galant, écrit à mademoiselle de Chammelay *, à qui il a depuis dédié sa nouvelle de Belphégor , et qu'il appelle

L'inimitable actrice , Représentant ou Phèdre, ou Rérénice, Chimène en pleurs , ou Camille en fureur.

Le roi étoit alors au plus fort de ses conquêtes. La personne à qui il écrit, en faisant aussi , à sa manière, sur les esprits et sur les cœurs, il lui dit : Tout sera bientôt au roi et à mademoiselle de Chammelay ; expression d'une galanterie sublime, et uniquement propre à La Fontaine. On a l'original de ce billet , écrit et corrigé de sa main. Des grands hommes les moindres choses sont précieuses.

1680, 1681. — Madame de Fontange, reçue fille d'honneur de Madame le 17 octobre 1678 , brilla beaucoup au carnaval de 1679 , fut faite duchesse en 1680 , et s'attira par sa beauté et par ses grâces les hommages poétiques et les fictions galantes de la muse de La Fontaine 2.

Charmant objet, digne présent des cieux , (Et ce n'est point langage du Parnasse) Votre beauté vient de la main des dieux.

Il fait entrer dans, cette pièce, très-adroitement, l'é-

1 T. II, p. 63.

Comme vous êtes la meilleure amie du monde *.

* L'orthographe du nom de Champmeslé étant fixée aujourd'hui , nous ne croyons pas qu'il faille écrire Chammelay , malgré l'autorité de Matthieu Â!arai9. (P. L.)

DR M DE LA FONTAINE. iav

loge du roi et de sa figure noble et majestueuse, qui n'étoit point inutile à ce sujet. Il y a mis aussi deux épithalames pour M. le duc et M. le prince de Gonti. Le poëtc voit tout cela dans l'Olympe. Jupiter, content des hommes , dit :

Je veux récompenser De quelque don la terrestre demeure.

Et ce don est madame de Fontange , dont il lait un portrait enchanteur, et non ressemblant à aucun de tous ceux qu'il a faits. Car il a cela de particulier, qu'ayant composé une infinité d'ouvrages, il est toujours divers, toujours nouveau, et la source où il puise ne tarit point. II fit encore pour madame de Fontange des vers qui furent mis au bas de chaque saison, à un Almanach que le roi lui donna pour ses étrennes de l'année 1682 '.

1682. — Le poème du Quinquina parut en 1682 2 avec quelques autres ouvrages. Il est dédié à madame la duchesse de Bouillon , qui lui avoit donné ordre de travailler sur ce sujet, et de mettre cette matière physique en vers.

La raison me disoil que mes mains étoient lasses; Mais un ordre est venu plus puissant, et plus fort Que la raison. Cet ordre , accompagné de grâces , Ne laissant rien de libre au cœur, ni dans l'esprit , M'a fait passer le but que je m'élois prescrit. Vous vous reconnoissez à ces Irails , Uranie? C'est pour vous obéir, et non poinl par mon choix, Qu'à des sujets profonds s'occupe mon génie, Disciple de Lucrèce une seconde fois.

Ce dernier vers a rapport au Discours adressé à madame de la Sablière , qui est parmi ses Fables , où il a

Tôoi est fait pour Louis , etc.

2 Paris, Thierry, 1682, in-12, et dans noire édition, l. 1,

lxvi HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

traité do l'âme des bêtes, selon le sentiment de Descartes '.

Descaries , ce mortel , dont on tût fait un dieu

Chez les payens , et qui tient le milieu Entre l'homme et l'esprit, comme, entre l'huître et l'homme, Le tient tel de nos gens , franche hête de somme.

Ainsi sa Aluse facile traitoit toute sorte de sujets et les ?mbellissoit tous. Dans celui-ci, il explique l'effet du quinquina, d'une manière philosophique et poétique tout ensemble, et il est plus poëtc que Lucrèce. Il y décrit la sanguification , la fièvre, le retour des accès, l'état d'un mourant, la guérison du mal, et il entremêle tout cela de traits élevés, d'éloges du roi, de M. le Prince et de M. Golbert, que le quinquina avoit guéris, et de cent beautés rares et nouvelles : il est tout ce qu'il veut être. Il parle de l'ancienne médecine, puis sa Muse flatte le roi et les hommes qui vivent sous son empire :

D'autres temps sont remis ; Louis règne , et la Parque Sera lente à trancher nos jours sous ce monarque. Son mérite a gagné les arbitres du sort ; Les destins arec lui semblent être d'accord. Durez, bienheureux temps !...

L'occasion de ce poëme fut que le chevalier Talbot, Anglais, mit le quinquina en grand crédit, vers l'année 1680. Il en faisoit une préparation singulière, dont le succès étonna toute la France, et les lecteurs trouveront bon d'être renvoyés, sur cela, à deux articles des Nouvelles de la République des lettres de Bayle , le onzième article du mois de février, et le huitième article du mois d'avril 1685, et à cet incomparable Dictionnaire du Commerce , si élégamment écrit, qu'on nous vient de

1 Les deux Bats, le Renard et l'OEuf, livre x, fable lro. Iris , je voqs louerai , efc.

DE M. DE LA FONTAINE. Lxvir

donner en 1723 , et qui fait honneur à notre nation ; ils sont sûrs d'y trouver des choses curieuses.

Les autres ouvrages, joints au poëme du Quinquina, dans l'édition de 1682, sont la Matrone d'Ephèse et Beljjhégor , qui sont dans les recueils des Fables et des Contes, et qui ne sont point de notre ressort. Il faut seulement remarquer que la Matrone d'Ephèse avoit déjà paru dès l'année 1664, avec Joconde. Un petit ballet, qui n'est point fini, qui a pour titre Galatée*, et qui commence par cette chanson si fameuse , qui est dans la bouche de tout le monde, et que Lambert a mise en musique :

Feuillages verts , naissez ; Herbe tendre , croissez....

L'inconstance et l'inquiétude , qui me sont si naturelles, m'ont empêché, dit-il, d'achever les trois actes , à quoi je voulois réduire ce sujet. Enfin , on y trouve l'opéra de Daphné , que nous avons mis dans son ordre à l'année 1674 2.

Le 6 août 1682, AI. le duc de Bourgogne vint au monde. La Fontaine célébra sa naissance par deux ballades, dont l'une a été imprimée, et l'autre a été trouvée, écrite de sa main, parmi ses papiers3. On les donnera toutes deux pour les comparer. Quand le poëte fit ces grandes prédictions, il ne savoit pas que ce prince auroitun jour du goût pour ses ouvrages; que lui-même lui dédieroit ses dernières fables, comme il avoit dédie

1 T. III. - 2 Ibid.

' La première :

■ Or est venu dedans noire univers.

(T. I, p. 109.) La seconde :

Or est venu l'pnfanf si sodiailp.

(T. NI, p. 144.)

i.xnu HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

les premières à AI. le Dauphin, son père, et que la France auroit la douleur de le perdre si lot J.

1684. — Le 2 mai 1684, est la réception de notre poète à l'Académie françoise. Celle réception avoit été longtemps traversée. M. Rose, qui ne l'aimoit point, jeta un jour, sur le bureau de l'Académie, le tome le plus licencieux de ses Coules , pour empêcher son élection. Enfin il surmonta tous ces obstacles, et succéda à AI. Colbert. Son Remercîmcnl a éié donné au public-. AI. l'abbé de La Chambre, alors directeur, lui dit, dans sa réponse, que l'Académie rcconnoissoil en lui un génie aisé, facile, plein de délicatesse et de naïveté, quelque chose d'original, et qui, dans sa simplicité apparente, et sous un air négligé, renferme de grands trésors et de grandes beautés.... Bayle a rapporté ce discours entier de AI. de La Chambre dans ses Xouvelles de la République des lettres (janvier 1685), et y fait des réflexions dignes de lui. Il y eut quelques contestations entre La Fontaine et Despréaux sur celle place de l'Académie. Cette compagnie célèbre ne vouloit non plus du satirique qui avoit offensé quelques-uns de ses membres , que du conteur qui avoit offensé les mœurs ; mais tout cela s'accommoda. La mort de AI. de Bezons, conseiller d'Etat, arrivée le 22 mars 1684, décida le différend. La Fontaine passa le premier et eut la place de AI. Colbert ; Despréaux ne fut que le second , et succéda à AI. de Bezons, le 3 juillet 1684. Le commentateur de Despréaux3 fait sur cela une histoire peu croyable, car il y mêle des faits qui ne se peuvent concilier avec la prise de Luxembourg dont il parle.

Le procès de l'abbé Furclière contre l'Académie, au

1 Le 18 février 1712. — - T. III, p. 146, et dans le Recueil des harangues prononcées par MM. de V Académie françoise fAmst. , 1709, t. II, p. \) , avec la réponse de l'abbé de La Cbambre. — 3 Dans ses notes sur le Reniercîment à l'Académie françoise, t. III, p. 63 de l'édil de Saint-Marc, 17-17.

DE M. DE LA FONTAINE. lxix

sujet de sou Dictionnaire, étoit alors dans sa plus grande chaleur. Le nouvel académicien prit, comme de raison, le parti du corps où il venoit d'entrer. Fureiière, qui avoit été son ami, ne l'épargna point dans ses Factums, jusque-là qu'il fit imprimer la sentence de police, du 5 avril 1675, qui avoit ordonné la suppression de ses derniers contes1 (les premiers avoient été imprimés deux fois avec privilège). Il en fit un portrait très-satirique, le voulant faire passer pour un Arétin mitigé et un ignorant qui n' avoit jamais lu que Rabelais, Marot et l'Arioste 2. La Fontaine lui répondit par une épigramme et un sonnet3. Mais rien ne lui fait plus d'honneur sur

1 Dans le troisième Factura (.imst.. Desbordes, i6SS, in-12, p. 8"), et dans le Nouveau recueil de Factums (/Imst , Desbordes, 1694, p. r43 du premier volume).

2 C'est dans son second Factum que Furetière fait ce portrait hideux de La Fontaine. C'est là qu'il dit, p. 291 du Nouveau recueil déjà cité : « Il se vante d'un malheureux talent qui le » fait valoir. Il prétend qu'il est original en l'ait denvelopper » des saletés, et de confire un poison fatal aux âmes inno- » centes : de sorte qu'on lui pourroit donner à bon droit le » titre d'Aretin mitigé. » Et plus loin, p. 293 : « Comme la » force de son génie ne s'étend que sur les saletés et sur les » ordures sur lesquelles il a médité toute sa vie, il a le » malheur de voir que les plus sages de l'Académie s'opposent » à recevoir tous les mots de sa connoissance , ce qui fait que » toute sa prétendue capacité lui devient inutile. Cette capacité » va de pair avec celle du jeune abbé Tallemant et de Bense- » rade; et si on les mettoit en parallèle, elles feroient une « belle symétrie. Elle est telle qu'après avoir exercé trente ans » la charge de maître particulier des eaux et forêts , il avoue » qu'il a appris dans le Dictionnaire universel ce que c'est » que du bois en grume, qu'un bois marmanteau, qu'un bois » de touche, et plusieurs autres termes de son métier, qu'il n'a

- jnmais sus. Toute sa littérature consiste en la lecture de Ra- » bêlais, de Pétrone, de l'Arioste, de Boccace et de quelques » auteurs semblables. »

3 L'épigramme est rapportée t. I , p. 118; mais comme on

lxx HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

cette querelle que les lettres de M. de Bnssy et de madame de Sévigné , qui font de son esprit et de ses ou-

n'y a pas joint celle de Furetière qui lui sert de réponse, on sera bien aise de trouver ici l'une et l'autre.

Toi, qui crois tout savoir, merveilleux Furetière, Qui décides toujours, et sur toute matière; Quand, de tes chicanes outré , Guilleragues l'eut rencontré, Et, frappant sur ton dos comme sur une enclume, Eut à coups de bâton secoué ton manteau , Le bâton, dis-le-nous, étoit-ce bois de grume, Ou bien du bois de marmanteau?

Page 1