LE CUVIER
C'est dire encor ceci bien clairement.
On le maudit; nos gens sont fort en peine.
Tout ce qu'on put fut de cacher l'amant :
On vous le serre en hâte et promptement
Sous un cuvier, dans une cour prochaine.
Tout en entrant, l'époux dit : «. J'ai vendu
Notre cuvier. — Combien? dit madame Anne.
— Quinze beaux francs. — Va, tu n'es qu'un gros âne,
Repartit-elle; et je t'ai d'un écu
Fait aujourd'hui profit par mon adresse ,
L'ayant vendu six écus avant toi.
Le marchand voit s'il est de bon aloi ,
Et par-dedans le tâte pièce à pièce ,
Examinant si tout est comme il faut ,
Si quelque endroit n'a point quelque défaut.
Que ferois-tu, malheureux, sans ta femme?
Monsieur s'en va chopiner, ce pendant
Qu'on se tourmente ici le corps et l'âme :
Il faut agir sans cesse, en l'attendant!
Je n'ai goûté jusqu'ici nulle joie :
J'en goûterai désormais, attends-t'y!
Voyez un peu : le galant a bon foie 1 ;
Je suis d'avis qu'on laisse à tel mari
Telle moitié! — Doucement, notre épouse,
Dit le bonhomme. Or sus, monsieur, sortez;
Çà, que je racle un peu, de tous côtés,
Votre cuvier, et puis que je l'arrouse 2;
Par ce moyen , vous verrez s'il tient eau :
Je vous réponds qu'il n'est moins bon que beau. »
Le galant sort; l'époux entre en sa place,
Racle partout, la chandelle à la main,
1 G'cst-à-dire : est tranquille et trop eonGant. Equivoque sur les mois foi et foie. On disait proverbialement : « Vous avez bon foie, Dieu vous sauve la raie! » — - Pour arrose, eu patois bourguignon.
De çà, de là, sans qu'il se doute brin
De ce qu'Amour en dehors vous lui brasse .
Rien n'en put voir; et pendant qu'il repasse
Sur chaque endroit, affublé du cuveau,
Les diaux susdits1 lui viennent de nouveau
Rendre visite , imposant un ouvrage
A nos amants , bien différent du sien.
Il regratta , gratta , frotta si bien ,
Que notre couple, ayant repris courage,
Reprit aussi le fil de l'entretien
Qu'avoit troublé le galant personnage.
Dire comment le tout se put passer,
Ami lecteur, tu dois m'en dispenser :
Suffit que j'ai très-bien prouvé ma thèse.
Ce tour fripon, du couple, augmentoit l'aise ;
Nul d'eux n'étoit à tels jeux apprentif.
Soyez amant, vous serez inventif.