LA CHOSE IMPOSSIBLE
Quand il a fait ce plaisir-là , A tes commandements le diable obéira
Sur l'heure même ; et puis , sur la même heure , Ton serviteur lutin, sans plus longue demeure, Ira te demander autre commandement
Que tu lui feras promptement , Toujours ainsi, sans nul retardement,
Sinon, ni ton corps ni ton âme
N'appartiendront plus à ta dame; Ils seront à Satan , et Satan en fera
Tout ce que bon lui semblera. »
Le galant s'accorde à cela.
Commander, étoit-ce un mystère?
Obéir est bien autre affaire.
Sur ce penser-là, notre amant S'en va trouver sa belle, en a contentement , Goûte des voluptés qui n'ont point de pareilles, Se trouve très-heureux, hormis qu'incessamment
Le diable étoit à ses oreilles.
Alors l'amant lui commandoit
Tout ce qui lui venoit en tête; De bâtir des palais, d'exciter la tempête : En moins d'un tour de main, cela s'accomplissoit.
Mainte pistole se glissoit
Dans l'escarcelle de notre homme.
Il envoyoit le diable à Rome :
Le diable revenoit tout chargé de pardons.
Aucuns voyages n'étoient longs,
Aucune chose malaisée.
L'amant, à force de rêver Sur les ordres nouveaux qu'il lui falloit trouver,
Vit bientôt sa cervelle usée.
Il s'en plaignit à sa divinité, Lui dit de bout en bout toute la vérité. « Quoi! ce n'est que cela? lui repartit la dame :
Je vous aurai bientôt tiré
Une telle épine de l'âme.
Quand le diable viendra , vous lui présenterez
Ce que je tiens, et lui direz :
Défrise-moi ceci ; fais tant , par tes journées , Qu'il devienne tout plat. » Lors, elle lui donna
Je ne sais quoi, qu'elle tira Du verger de Cypris , labyrinthe des fées , Ce qu'un duc autrefois jugea si précieux, Qu'il voulut l'honorer d'une chevalerie i ;
Illustre et noble confrérie ,
Moins pleine d'hommes que de dieux2. L'amant dit au démon : « C'est ligne circulaire Et courbe, que ceci; je t'ordonne d'en faire
Ligne droite et sans nuls retours.
Va-t'en y travailler, et cours ! »
L'Esprit s'en xa, n'a point de cesse
Qu'il n'ait mis le fil sous la presse; Tâche de l'aplatir à grands coups de marteau ;
Fait séjourner au fond de l'eau, Sans que la ligne fut d'un seul point étendue ;
De quelque tour qu'il se servit,
1 L'ordre de la Toison d'or, institué en 1430 par Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en l'honneur d'une dame de Bruges, qui, étant plus que Monde, avait fourni un texte aux plaisanteries graveleuses des courtisans. « Ledit duc Philippes, gouvernant avec beaucoup de privauté une dame de Bruges , douée d'une exquise beauté , et , entrant un matin en sa chambre , trouva sur sa toilette de la toison de son pays d'embas : dont ceste dame mal soigneuse donna suject de rire aux gentilshommes suivants dudit duc, qui, pour couvrir ce mystère, fit serment que tel s'estoit mocqué de telle toison, qui n'auroit pas lhouneur de porter un collier d'un ordre de la Toison qu'il désignoit d'établir pour l'amour de sa dame. » (A. Favyn , Théâtre d'honneur et de chevalerie. Paris, R. Fouet, 1620. 2 vol. in-4°.)
2 II fallait faire preuve d'une très-ancienne et très-glorieuse noblesse pour être admis au nombre des trente et un membres de l'ordre de la Toison d'or.