‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 103 sur 144 · LA CHOSE IMPOSSIBLE · texte numérisé non relu

LA CHOSE IMPOSSIBLE

Quelque secret qu'il eût, quelque charme qu'il fît,

C'étoit temps et peine perdue :

Il ne put mettre à la raison La toison.

Elle se révoltoit contre le vent , la pluie , La neige, le brouillard : plus Satan y touchoit,

Moins l'annelure 1 se lâchoit.

« Qu'est ceci? disoit-il; je ne vis, de ma vie, Chose de telle étoffe . il n'est point de lutin

Qui n'y perdît tout son latin. »

Messire diable , un beau matin , S'en va trouver son homme, et lui dit : et Je te laisse. Apprends-moi seulement ce que c'est que cela :

Je te le rends ; tiens , le voilà !

Je suis victus 2, je le confesse.

— Notre ami monsieur le luiton3, Dit l'homme, vous perdez un peu trop tôt courage; Celui-ci n'est pas seul, et plus d'un compagnon

Vous auroit taillé de l'ouvrage. »

Un peu d'esprit, beaucoup de bonne mine,

Et plus encor de libéralité,

C'est en amour une triple machine ,

Par qui maint fort est bientôt emporté ,

Rocher fût-il : rochers aussi se prennent.

Qu'on soit bien fait, qu'on ait quelque talent,

1 Frisure en anneau. — a Mot latin : vaincu. — 3 Lutin démon. On écrivait, dans la vieille langue, luite pour lutte, luiter pour lutter; d'où luiton. — â Ce conte est tiré de Borcace, Decamcrone , giornata ni, novella 5.

Que les cordons de la bourse ne tiennent, Je vous le dis, la place est au galant. On la prend bien quelquefois sans ces choses. Bon fait avoir néanmoins quelques doses D'entendement, et n'être pas un sot.

Quant à l'avare, on le hait; le magot A grand besoin de bonne rhétorique :

La meilleure est celle du libéral.

Un Florentin , nommé le Magnifique ,

La possédoit en propre original.

Le Magnifique étoit un nom de guerre

Qu'on lui donna; bien l'avoit mérité :

Son train de vivre, et son honnêteté ',

Ses dons surtout, l'avoient, par toute terre,

Déclaré tel; propre, bien fait, bien mis,

L'esprit galant, et l'air des plus polis.

Il se piqua pour certaine femelle

De haut état. La conquête étoit belle :

Elle excitoit doublement le désir;

Rien n'y manquoit, la gloire et le plaisir.

Aldobrandin étoit de cette dame

Bail et mari.... — Pourquoi bail? Ce mot-là

Ne me plaît point; c'est mal dit que cela;

Car un mari ne baille point sa femme.

Aldobrandin la sienne ne bailloit2:

Trop bien cet homme à la garder veilloit 3

De tous ses yeux ; s'il en eut eu dix mille ,

1 Savoir-vivre , civilité , politesse. — 2 La Fontaine jouait sur le vieux mot bail ou baille, qui signifie à la fois gardien et donne. 3 Depuis l'édition de 1685, les vers précédents ont été remplacés par ceux-ci :

Aldobrandin étoit de cette dame Mari jaloux, non comme d'une femme, Mais comme qui depuis peu jouiroit D'une Philis. Cet homme la veilloit...

Il les eût tous à ce soin occupés ;

Amour le rend , quand il veut , inutile ;

Ces argus-là sont fort souvent trompés.

Aldobrandin ne croyoit pas possible

Qu'il le fût onc : il défioit les gens.

Au demeurant , il étoit fort sensible

A l'intérêt, aimoit fort les présents.

Son concurrent n'avoit encor su dire

Le moindre mot à l'objet de ses vœux :

On ignoroit, ce lui sembloit, ses feux,

Et le surplus de l'amoureux martyre

(Car c'est toujours une même chanson).

Si l'on l'eût su, qu'eût-on fait? Que fait-on?

Jà n'est besoin qu'au lecteur je le die.

Pour revenir à notre pauvre amant,

Il n'avoit su dire un mot seulement

Au médecin, touchant sa maladie.

Or le voilà qui tourmente sa vie,

Qui va, qui vient , qui court, qui perd ses pas :

Point de fenêtre et point de jalousie

Ne lui permet d'entrevoir les appas ,

Ni d'entr'ouïr la voix de sa maîtresse.

Il ne fut onc semblable forteresse.

Si i faudra-t-il qu'elle y vienne 2 pourtant.

Voici comment s'y prit notre assiégeant.

Je pense avoir déjà dit, ce me semble,

Qu' Aldobrandin homme à présents étoit;

Non qu'il en fît, mais il en recevoit.

Le Magnifique avoit un cheval d'amble,

Beau , bien taillé , dont il faisoit grand cas :

Il l'appeloit, à cause de son pas,

La haquenée. Aldobrandin le loue :

Ce fut assez ; notre amant proposa

1 Néanmoins. — 2 C'est-à-dire : qu'elle vienne à composition.

De le troquer. L'époux s'en excusa :

« Non pas , dit-il, que je ne vous avoue Qu'il me plaît fort ; mais , à de tels marchés , Je perds toujours, j Alors le Magnifique , Qui voit le but de cette politique, Reprit : a Eh bien, faisons mieux ; ne troquez; Mais, pour le prix du cheval, permettez Que, vous présent, j'entretienne Madame : C'est un désir curieux -qui m'a pris.

Encor faut-il que vos meilleurs amis Sachent un peu ce qu'elle a dedans l'âme. Je vous demande un quart d'heure sans plus. » Aldobrandin, l'arrêtant là-dessus :

« J'en suis d'avis! Je livrerois ma femme! Ma foi, mon cher, gardez votre cheval... — Quoi! vous présent?.. — Moi présent?.. — Et quelmal, Encore un coup, peut-il, en la présence D'un mari fin comme vous, arriver? »

Aldobrandin commence d'y rêver; Et raisonnant en soi : « Quelle apparence Qu'il en mévienne1, en effet, moi présent? C'est marché sûr; il est fol , à son dam - ! Que prétend-il? Pour plus grande assurance, Sans qu'il le sache , il faut faire défense A ma moitié de répondre au galant...

Sus, dit l'époux, j'y consens! — La distance, De vous à nous, poursuivit notre amant, Sera réglée, afin qu'aucunement Vous n'entendiez. » Il y consent encore; Puis , va quérir sa femme en ce moment. Quand l'autre voit celle-là qu'il adore, Il se croit être en un enchantement.

Les saluts faits , en un coin de la salle ,

1 On dirait aujourd'hui mésadvienve. — - A son préjudice détriment ; du latin damnum.

Us se vont seoir. Notre galant n'étale Un long narré , mais vient d'abord au fait. « Je n'ai le lieu ni le temps à souhait, Commença-t-il ; puis, je tiens inutile De tant tourner; il n'est que d'aller drait1. Partant , madame , en un mot comme en mille , Votre beauté jusqu'au vif m'a touché.

Penseriez-vous que ce fût un péché , Que d'y répondre ? Ah ! je vous crois , madame , De trop bon sens. Si j'avois le loisir, Je ferois voir par les formes ma flamme, Et vous dirois , de cet ardent désir, Tout le menu2, mais que je brûle, meure, Et m'en tourmente, et me dise aux abois, Tout ce chemin que l'on fait en six mois, Il me convient le faire en un quart d'heure. Et plus encor; car ce n'est pas là tout : Froid est l'amant qui ne va jusqu'au bout, Et par sottise en si beau train demeure. Vous vous taisez ! Pas un mot ! Qu'est-ce là? Renvoierez-vous de la sorte un pauvre homme? Le ciel vous fit , il est vrai , ce qu'on nomme Divinité ; mais faut-il , pour cela , Ne point répondre, alors que l'on vous prie? Je vois, je vois; c'est une tricherie De votre époux : il m'a joué ce trait, Et ne prétend qu'aucune repartie Soit du marché ; mais j'y sais un secret; Rien n'y fera, pour le sûr, sa défense. Je saurai bien me répondre pour vous; Puis, ce coin d'œil, par son langage doux, Rompt, à mon sens, quelque peu le silence ? •J'y lis ceci : « Ne croyez pas, monsieur, » Que la Nature ait composé mon cœur

1 Pour droit. On écrivait autrefois dret. — 2 Détail.

i De marbre dur. Vos fréquentes passades 1, i Joutes, tournois, devises, sérénades, i M'ont, avant vous, déclaré votre amour. » Bien loin qu'il m'ait en nul point offensée , i Je vous dirai que dès le premier jour » J'y répondis, et me sentis blessée - Du même trait. Mais que nous sert ceci?... ■ Ce qu'il nous sert? Je m'en vais vous le dire : Etant d'accord, il faut, cette nuit-ci, Goûter le fruit de ce commun martyre, De votre époux nous venger et nous rire; Bref, le payer du soin qu'il prend ici : De ces fruits-là le dernier n'est le pire. Votre jardin viendra comme de cire - : Descendez-y; ne doutez du succès.

Votre mari ne se tiendra jamais, Qu'à sa maison des champs, je vous l'assure , Tantôt il n'aille éprouver sa monture.

Vos douagnas3 en leur premier sommeil, Vous descendrez, sans nul autre appareil Que de jeter une robe fourrée Sur votre dos, et viendrez au jardin.

De mon côté, l'échelle est préparée; Je monterai par la cour du voisin :

Je l'ai gagné; la rue est trop publique. Ne craignez rien... i Ah! mon cher Magnifique, ■ Que je vous aime, et que je vous sais gré i De ce dessein! Venez; je descendrai... » C'est vous qui parle4. Eh! plût au ciel, madame, Qu'on vous osât embrasser les genoux!... t Mon Magnifique , à tantôt; votre flamme

1 Allées et venues. Ce mot se prenait anssi dans le sens de libéralités. — 2 Fort à propos. — 3 Duègnes. La Fontaine écorche le mot espagnol duena. — 4 Incorrection très-usitée dans le lannage familier; an lieu de : c'est vous qui parlez.

» Ne craindra point les regards d'un jaloux. »

L'amant la quitte, et feint d'être en courroux;

Puis , tout grondant : « Vous me la donnez bonne ,

Aldobrandin! Je n'entendois cela.

Autant vaudroit n'être avecque personne,

Que d'être avec madame que voilà.

Si vous trouvez chevaux à ce prix-là ,

Vous les devez prendre, sur ma parole.

Le mien hennit du moins ; mais cette idole

Est proprement un fort joli poisson.

Or, sus, j'en tiens; ce m'est une leçon.

Quiconque veut le reste du quart d'heure ,

N'a qu'à parler; j'en ferai juste prix. »

Aldobrandin rit si fort, qu'il en pleure.

« Ces jeunes gens, dit-il, en leurs esprits,

Mettent toujours quelque haute entreprise.

Notre féal, vous lâchez trop tôt prise;

Avec le temps, on en viendroit à bout.

J'y tiendrai l'œil; car ce n'est pas là toul ;

Nous y savons encor quelque rubrique :

Et cependant, monsieur le Magnifique,

La haquenée est nettement à nous :

Plus ne fera de dépense chez vous.

Dès aujourd'hui , qu'il ne vous en déplaise ,

Vous me verrez dessus, fort à mon aise,

Dans le chemin de ma maison des champs. »

Il n'y manqua , sur le soir ; et nos gens Au rendez-vous tout aussi peu manquèrent. Dire comment les choses s'y passèrent, C'est un détail trop long; lecteur prudent, Je m'en remets à ton bon jugement :

La dame étoit jeune, fringante, et belle, L'amant bien fait, et tous deux fort épris. Trois rendez-vous coup sur coup furent pris : Moins n'eu valoit si gentille femelle.

Aucun péril , nul mauvais accident , Bons dormitifs en or comme en argent Aux douagnas, et bonne sentinelle.

Un pavillon vers le bout du jardin Vint à propos : messire Aldobrandin Ne l'avoit fait bâtir pour cet usage.

Conclusiou , qu'il prit en cocuage Tous ses degrés : un seul ne lui manqua, Tant sut jouer son jeu la haquenée!

Content ne fut d'une seule journée Pour l'éprouver; aux champs il demeura Trois jours entiers, sans doute ni scrupule. J'en connois bien qui ne sont si chanceux ; Car ils ont femme, et n'ont cheval ni mule, Sachant de plus tout ce qu'on fait chez eux.

On m'engage à conter d'une manière honnête

Le sujet d'un de ces tableaux

Sur lequel on met des rideaux2;

Il me faut tirer de ma tête Nombre de traits nouveaux , piquants et délicats ,

Qui disent et ne disent pas,

Et qui soient entendus, sans notes,

Des Agnès même les plus sottes.

Ce n'est pas coucher gros 3 ; ces extrêmes i\gnès

1 Imité des Raggionamenti , giornata i, de Pietro Aretino.

2 A celte époque, en France comme en Italie, on mettait des

rideaux, qui se tiraient à volonté, devant les peintures représentant des nudités. — 3 Expression proverbiale, par allusion à l'enjeu qu'on couche sur le tapis du jeu : ce n'est pas risquer beaucoup.

LE TABLEAU. Ml

Sont oiseaux qu'on ne vit jamais.

Toute matrone sage , à ce que dit Catulle , Regarde volontiers le gigantesque don Fait au fruit de Vénus par la main de Junon 1 : A ce plaisant objet, si quelqu'une recule,

Cette quelqu'une dissimule.

Ce principe posé , pourquoi plus de scrupule , Pourquoi moins de silence aux oreilles qu'aux yeux? Puisqu'on le veut ainsi, je ferai de mon mieux : Nuls traits à découvert n'auront ici de place ; Tout y sera voilé , mais de gaze , et si bien

Que je crois qu'on n'en perdra rien.

Qui pense finement et s'exprime avec grâce,

Fait tout passer ; car tout passe ;

Je l'ai cent fois éprouvé :

Quand le mot est bien trouvé, Le sexe, en sa faveur, à la chose pardonne; Ce n'est plus elle alors, c'est elle encor pourtant;

Vous ne faites rougir personne ,

Et tout le monde vous entend.

J'ai besoin aujourd'hui de cet art important. Pourquoi? me dira-t-on, puisque sur ces merveilles Le sexe porte l'œil sans toutes ces façons? Je réponds à cela ; Chastes sont ses oreilles ,

Encor que les yeux soient fripons..

Je veux, quoi qu'il en soit, expliquer à des belles Cette chaise rompue, et ce rustre tombé. Muscs, venez m'aider : mais vous êtes pucelles, Au joli jeu d'amour ne sachant A ni B, Muses, ne bougez donc; seulement, par bonté, Dites au dieu des vers , que dans mon entreprise

1 Allusion à ces deux: vers d'une épigramrae latine qui n'est pas de Catulle, mais d'un anonyme [Priapeia , vin) : Nîmirum sapiunt videntque magnam Matronœ quoque menlulam libenter.

Il est bon qu'il me favorise,

Et de mes mots fasse le choix,

Ou je dirai quelque sottise Qui me fera donner du busqué 1 sur les doigts. C'est assez raisonner ; venons à la peinture :

Elle contient une aventure

Arrivée aux pays d'Amours.

Jadis la ville de Cytkère

Avoit en l'un de ses faubourgs Un monastère;

Vénus en fit un séminaire :

Il étoit de nonnains , et je puis dire ainsi

Qu'il étoit de galants aussi.

En ce lieu hantoient d'ordinaire Gens de cour, gens de ville , et sacrificateurs 2,

Et docteurs , ♦

Et bacheliers 3 surtout. Un de ce dernier ordre Passoit dans la maison pour être des amis. Propre, toujours rasé, bien disant, et beau fils, Sur son chapeau luisant, sur son rabat bien mis,

La médisance n'eût su mordre.

Ce qu'il avoit de plus charmant, C'est que deux des nonnains alternativement

En tiroient maint et maint service.

L'une n'avoit quitté les atours de novice, Que depuis quelques mois; l'autre encor les portoit.

La moins jeune à peine comptoit

Un an entier par-dessus seize :

Age propre à soutenir thèse,

Thèse d'amour : le bachelier

1 On écrit aujourd'hui buse. — - Prêtres. 3 La Fontaine explique lui-même, dans son conte la Cluchellc, la signification qu'on donnait alors à ce mot : Ores ce sont suppôts de sainte Eglise.

Leur avoit rendu familier

Chaque point de cette science ,

Et le tout par expérience.

Une assignation1, pleine d'impatience, Fut, un jour, par les sœurs, donnée à cet amant; Et, pour rendre complet le divertissement, Bacchus avec Cérès, de qui la compagnie

Met Vénus en train bien souvent 2, Dévoient être, ce coup3, de la cérémonie. Propreté toucha seule aux apprêts du régal; Elle sut s'en tirer avec beaucoup de grâce : Tout passa par ses mains , et le vin , et la glace ,

Et les carafes de cristal :

On s'y seroit miré. Flore à l'haleine d'ambre

Sema de fleurs toute la chambre :

Elle en fit un jardin. Sur le linge, ces fleurs Formoient des lacs d'amour, et le chiffre des sœurs.

Leurs cloitrières Excellences

Aimoient fort ces magnificences :

C'est un plaisir de nonne. Au reste, leur beauté Aiguisoit l'appétit aussi de son côté.

Mille secrètes circonstances

De leurs corps polis et charmants

Augmentoient l'ardeur des amants :

Leur taille étoit presque semblable ; Blancheur, délicatesse , embonpoint raisonnable , Fermeté ; tout charmoit , tout étoit fait au tour ;

En mille endroits nichoit l'Amour, Sous une guimpe , un voile , et sous un scapulairc , Sous ceci, sous cela, que voit peu l'œil du jour, Si celui du galant ne l'appelle au mystère 4. A ces sœurs, l'enfant de Cythère Mille fois le jour s'en venoit,

1 Rendez-vous — 2 C'est le proverbe latin : Sine Baecho et Cerere friget Anton — 3 Cette fois. — 4 C'est le mystère amoureux.

Les bras ouverts, et Jcs prenoit L'une après l'autre pour sa mère 4.

Tel ce couple attendoit le bachelier trop lent ;

Et de lui, tout en l'attendant, Elles disoient du mal, puis du bien; puis, les belles

Imputoient son retardement

A quelques amitiés nouvelles.

« Qui peut le retenir? disoit l'une. Est-ce amour?

Est-ce affaire? Est-ce maladie?

— Qu'il y revienne de sa vie!

Disoit l'autre ; il aura son tour. ■ Tandis qu'elles cherchoient là-dessous du mystère, Passe un Mazet 2 portant à la dépositaire 3

Certain fardeau peu nécessaire :

Ce n'étoit qu'un prétexte; et, selon qu'on m'a dit, Cette dépositaire, ayant grand appétit, Faisoit sa portion des talents de ce rustre, Tenu, dans tels repas, pour uu traiteur illustre. Le coquin, lourd d'ailleurs, et de très-court esprit,

A la cellule se méprit :

Il alla, chez les attendantes,

Frapper avec ses mains pesantes.

On ouvre; on est surpris. On le maudit d'abord,

Puis, on voit que c'est un trésor.

Les nonnains s'éclatent de rire.

Toutes deux commencent à dire,

1 La Fontaine se sourient de la célèbre épigramme de Clément Marot, de Cupido et de sa Dame, qui commence ainsi : Amour trouva celle qui m'est amère , Et j'y estois , j'en sçay bien mieux le compte :

u Bonjour, dit-il, bonjour, Vénus ma mère »

- La Fontaine fait un substantif du nom de Mazet de Lamporecchw qu'il avait pris pour héros d'un conte imité de Boccace ; Mazet devient donc synonyme de serviteur de nonnes. 3 Trésorière du couvent.

Comme si toutes deux s'étoient donné le mot :

a Servons-nous de ce maître sot;

Il vaut bien l'autre ; que t'en semble? » La professe i ajouta : « C'est très-bien avisé. Qu' attendions-nous ici? Qu'il nous fût débité De beaux discours ? JVon , non , ni rien qui leur ressemble. Ce pitaud2 doit valoir, pour le point souhaité,

Bachelier et docteur ensemble. »

Elle en jugeoit très-bien : la taille du garçon,

Sa simplicité , sa façon , Et le peu d'intérêt qu'en tout il sembloit prendre,

Faisoient de lui beaucoup attendre.

C'étoit l'homme d'Esope; il ne songeoit à rien;

Mais il buvoit et mangeoit bien ;

Et, si Xanthus l'eût laissé faire,

Il auroit poussé loin l'affaire 3.

Ainsi , bientôt apprivoisé ,

Il se trouva tout disposé

Pour exécuter sans remise Les ordres des nonnains , les servant à leur guise

Dans son office de Mazet, Dont il lui fut donné par les sœurs un brevet.

Ici la peinture commence,

Nous voilà parvenus au point.

Dieu des vers , ne me quitte point ,

J'ai recours à ton assistance !

Dis-moi pourquoi ce rustre assis, Sans peine de sa part, et très-fort à son aise, Laisse le soin de tout aux amoureux soucis

De sœur Claude et de sœur Thérèse.

N'auroit-il pas mieux fait de leur donner la chaise?

1 Celle qui avait prononcé des vœux, fait profession.

2 Rustre, lourdaud.

Xanthus ou Jadmon était le maître d'Esope. Voyez la lie d'Esope, par La Fontaine , on tèle de ses Fables.

Il me semble déjà que je vois Apollon

Qui me dit : à Tout beau! ces matières

» A fond ne s'examinent guères. »

J'entends ; et l'Amour est un étrange garçon ;

J'ai tort d'ériger un fripon

En maître de cérémonies.

Dès qu'il entre en une maison,

Règles et lois en sont bannies :

Sa fantaisie est sa raison.

Le voilà qui rompt tout; c'est assez sa coutume : Ses jeux sont violents. A terre, on vit bientôt Le galant cathédral ' . Ou soit , par le défaut De la chaise un peu foible, ou soit que du pitaud

Le corps ne fût pas fait de plume , Ou soit que sœur Thérèse eût chargé d'action Son discours véhément et plein d'émotion, On entendit craquer l'amoureuse tribune : Le rustre tombe à .terre en cette occasion.

Ce premier point eut , par fortune ,

Malheureuse conclusion.

Censeurs, n'approchez point d'ici votre œil profane. Vous , gens de bien , voyez comme sœur Claude mit

Un tel incident à profit? Thérèse, en ce malheur, perdit la tramontane 2 : Claude la débusqua, s' emparant du timon.

Thérèse, pire qu'un démon, Tâche à la retirer, et se remettre au trône ;

Mais celle-ci n'est pas personne

A céder un poste si doux.

Sœur Claude, prenez garde à vous!

Thérèse en veut venir aux coups; Elle a le poing levé. Qu'elle ait! C'est bien répondre :

1 C'est-à-dire : qu'on avait fait asseoir sur la chaise ; du latin cathedra.

2 C'est-à-dire : perdit sa présence d'esprit. La boussole s'appelait Iramontaine au seizième siècle.

Quiconque est occupé comme vous, ne sent rien. Je ne m'étonne pas que vous sachiez confondre

Un petit mal dans un grand bien?

Malgré la colère marquée

Sur le front de la débusquée , Claude suit son chemin ; le rustre aussi le sien !

Thérèse est mal contente, et gronde.

Les plaisirs de Vénus sont sources de débats ;

Leur fureur n'a point de seconde :

J'en prends à témoin les combats

Qu'on vit sur la terre et sur l'onde,

Lorsque Paris à Ménélas

Ota la merveille du monde.

Qu'un pitaut, faisant naître un aussi grand procès, Tînt ici lieu d'Hélène, une foi sans excès Le peut croire, et fort bien : troublez nonne en sa joie,

Vous verrez la guerre de Troie 1.

Quoique Bellone ait part ici ,

J'y vois peu de corps de cuirasse;

Dame Vénus se couvre ainsi, Quand elle entre en champ-clos avec le dieu de Thrace 2 :

Cette armure a beaucoup de grâce.

Belles, vous m'entendez; je n'en dirai pas plus :

L'habit de guerre de Vénus

Est plein de choses admirables :

Les Cyclopes aux membres nus Forgent peu de harnois qui lui soient comparables; Celui du preux Achille auroit été plus beau 3, Si Vulcan eût dessus gravé notre tableau.

Or ai-je des nonnains mis en vers l'aventure,

' Les quatre vers précédents ont été supprimés dans toutes les éditions à partir de celle de 1685. — 2 C'est Mars, qui était le dieu protecteur de la Thrace, puisqu'il devait son nom à Thrax fils du dieu de la guerre. — 3 Homère, dans l'Iliade, décrit longuement les sujets qui étaient ciselés sur le bouclier d'Achille.

Mais non avec des traits dignes de l'action; Et comme celle-ci déchoit dans la peinture, La peinture déchoit dans ma description. Les mots et les couleurs ne sont choses pareilles; Ni les yeux ne sont les oreilles.

J'ai laissé longtemps au filet '

Sœur Thérèse la détrônée :

Elle eut son tour ; notre Mazet

Partagea si bien sa journée , Que chacun fut content. L'histoire finit là : Du festin, pas un mot. Je veux croire, et pour cause,

Que l'on but et que l'on mangea;

Ce fut l'intermède et la pause.

Enfin tout alla bien, hormis qu'en bonne foi L'heure du rendez-vous m'embarrasse. Et pourquoi? Si l'amant ne vint pas, sœur Claude et sœur Thérèse Eurent, à tout le moins, de quoi se consoler; S'il vint, on sut cacher le lourdaud et la chaise : L'amant trouva bientôt encore à qui parler.

1 Expression provei'biaîe qui fait allusion aux oiseaux qu'un chasseur garde quelque temps dans le filet où ils se sont laissé prendre.

ï. LA CLOCHETTE.

Oh! combien l'homme est inconstant, divers,

Foible , léger , tenant mal sa parole !

J'avois juré hautement, en mes vers 2,

De renoncer à tout conte frivole :

Et quand juré? C'est ce qui me confond;

Depuis deux jours , j'ai fait cette promesse.

Puis, fiez-vous à rimeur, qui répond

D'un seul moment ! Dieu ne fit la sagesse

Pour les cerveaux qui hantent les neuf Sœurs :

Trop bien ont-ils quelque art qui vous peut plaire,

1 Les contes que renferme ce livre cinquième n'ont jamais été réunis par La Fontaine. Les cinq premiers se trouvent dans les Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de La Fontaine (Paris, Cl. Barhin. 1685, 2 vol. in-12) ; la Matrone d'Ephèse et Belphècjor accompagnent le Poème du Quinquina (Paris, Denis Thierry et Cl. Barbin , 1682, in-12), et les Quiproquos ont élé publiés dans les OEuvres posthumes de l'auteur, en 1696.

2 Edition d'Amsterdam , 1685 :

J'avois juré, mémo en assez beaux vers

Quelque jargon plein d'assez de douceurs ; Mais d'être surs, ce n'est là leur affaire.

Si me faut-il trouver, n'en fût-il point,

Tempérament pour accorder ce point ;

Et, supposé que quant à la matière

J'eusse failli, du moins pourrois-je pas

Le réparer par la forme , en tout, cas ?

Voyons ceci. Vous saurez que naguère

Dans la Touraine un jeune bachelier...

(Interprétez ce mot à votre guise :

L'usage en fut autrefois familier

Pour dire ceux qui n'ont la barbe grise ;

Ores * ce sont suppôts de sainte Eglise.)

Le nôtre soit, sans plus, un jouvenceau

Qui dans les prés, sur le bord d'un ruisseau,

Vous cajoloit la jeune bachelette

Aux blanches dents, aux pieds nus, au corps gent -.

Pendant qu'Io 3, portant une clochette,

Aux environs alloit l'herbe mangeant.

IVotre galant vous lorgne une fillette ,

De celles-là que je viens d'exprimer.

Le malheur fut qu'elle étoit trop jeunette,

Et d'âge encore incapable d'aimer.

IVon qu'à treize ans on y soit inhabile ;

Même les lois ont avancé ce temps 4 :

Les lois songeoient aux personnes de ville ,

Bien que l'amour semble né pour les champs.

Le bachelier déploya sa science.

Ce fut en vain : le peu d'expérience,

L'humeur farouche , ou bien l'aversion ,

1 Maintenant. — : Gentil, joli. — 3 C'est-à-dire : une raehe. à cause de la métamorphose d'Io. — '' On mariait quelquefois une fiilc à douze ans, comme le dit Maucroix dans une note manuscrite qu'il a mise sur un exemplaire, qui lui appartenait.

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