SONNET
Serrant de réponse à un bout-rimè du sieur de Furetière.
Te mettre à Saint-Lazare est acte de justice; J'en veux faire un placct à notre Protecteur. Apollon ne lit point le tien , qu'il ne vomisse , Et ne connoît en toi qu'un calomniateur.
Il semble à tes discours que chacun t'applaudisse, Et toujours du bon sens cruel persécuteur , Tu veux parler de mots , et confonds l'artifice Avec l'art: celte faute est crime jn un auteur.
Ne t'imagine pas qu'on la laisse impunie;
Mais l'insolence suit en toi la calomnie.
N'en est-ce pas un trait que de blâmer le Roi?
Tu contrôles ses dons, homme plein d'impudence! Ma foi, l'Académie est plus sage que toi : Apprends d'elle à parler, ou garde le silence.
DE M. DE LA FONTAINE. lxxi
vrages une magnifique apologie contre ce qu'ils appellent le vilain Factum. Furetière perdit son procès par arrêt du Conseil du 9 mars 1685. Le lecteur nous sera obligé de ne point chercher ailleurs cette justification , et de lui donner au moins quelque morceau de la lettre merveilleuse de madame de Sévigné, que nous savons bien qui nuira à notre style ; mais nous sacrifions volontiers notre gloire au plaisir de ceux pour qui nous travaillons ; voici donc comme elle parle dans la lettre du 14 mai 1686 contre Furetière et pour La Fontaine : ceci s'adresse à bien des gens, et le prendra pour soi qui voudra.
Extrait d'une lettre de madame de Sévigné l à M. de Bussy.
« Tous vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies,
f vos lettres et vos vers m'ont donné une véritable joie ,
» et surtout ce que vous écrivez pour défendre Bense-
» rade et La Fontaine contre ce vilain Factum. Je trouve
■d que l'auteur fait voir clairement qu'il n'est ni du
» monde ni de la cour, et que son goût est d'une pé-
» danterie qu'on ne peut pas même espérer de corriger.
» Il y a de certaines choses qu'on n'entend jamais, quand
» on ne les entend pas d'abord. On ne fait point entrer
» certains esprits durs et farouches dans le charme et la
» facilité des Fables de La Fontaine. Cette porte leur est
d fermée et la mienne aussi : ils sont indignes de jamais
» comprendre ces sortes de beautés , et sont condamnés
» au malheur de les improuver et d'être improuvés
» aussi des gens d'esprit. Nous avons trouvé beaucoup
» de ces pédants. Mon premier mouvement est toujours
s de me mettre en colère, et puis de tâcher de les
1 La lettre de madame de Sévigné fait partie de celie du comte de Bussy-Rabulin à M de G., du S mai 1686, t. II, lettre XXXI, p. 68 des Lettres de Bussy-Rabulin , édit. de 1697;
lxxïi HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
» instruire, mais j'ai trouvé la chose absolument impos- » siblc ; c'est un bâtiment qu'il faudroit reprendre par le s pied. Il y auroit trop d'affaire à Je réparer; et enfin » nous trouvions qu'il n'y avoit qu'à prier Dieu pour » eux , car nulle puissance humaine n'est capable de les
•n éclairer Je ne m'en dédis point, il n'y a qu'à prier
» Dieu pour un tel homme et qu'à souhaiter de n'avoir » point de commerce avec lui... i> Dans la lettre à qui celle-ci sert de réponse , et qui avoit été écrite à Furetière lui-même, M. de Bussy dit : ci Pour M. de La » Fontaine, c'est le plus agréable faiseur de contes qu'il » y ait jamais eu en France. Il est vrai qu'il en a fait » quelques-uns où il y a des endroits un peu trop gail- » lards, et quelque bon enveloppeur qu'il soit, j'avoue
» que ces endroits-là sont trop marqués La plupart
» de ses prologues, qui sont des ouvrages de son crû, » sont des chefs-d'œuvre do l'art, et pour cela, aussi » bien que pour ses Fables et pour ses Contes, les siè- » clés suivants le regarderont comme un original, qui, » à la naïveté de Marot, a joint mille fois plus de » politesse, v
Le commentateur de Despréaux l dit que Despréaux condamnoit vivement la foiblesse que La Fontaine avoit eue de donner sa voix pour exclure de l'Académie françoise l'abbé Furetière , son confrère et son ancien ami. Mais, s'il n'avoit pas été son confrère, il n'eût pu donner de voix ni pour ni contre lui. A l'égard de l'amitié, elle ne fait et ne doit rien faire dans les jugements., à moins que ce ne soit de ces juges de la création de Montagne, qui disoient question pour l'ami. Il n'y a donc point d'apparence que Despréaux, qui sans doute fut aussi du même avis de l'exclusion, ail condamné La Fontaine, et tout cela n'est même que pour mettre dans
1 Sur le vers 121 du IVe chant (Je l'Art poétique, t. II, J3. Î5S de ledit, de Saint-Mare, 1747.
DE M. DE LA FONTAINE. Lxxni
les notes le petit conte de la Boule noire donnée pour la Boule blanche, qui n'a pas le moindre fondement. C'est dans cette même note où le commentateur dit que La Fontaine n'avoit pour tout mérite que le talent de faire des vers , et que ce talent si rare n'est pas celui qui fournit le plus de qualités pour la société civile. Nous y avons déjà répondu par la bouche de M. de Turenne, et bientôt nous y joindrons les Condé , les Conti , les Vendôme , les Harlay et tous les plus grands personnages avec qui il vivoit familièrement.
La preuve nous en vient sous la main, sans rien changer à notre ordre. Il adressa, en ce même temps (1685), à M. le prince de Conti la Comparaison d'Alexandre } de César et de M. le V rince, qui vivoit alors dans sa retraite de Chantilly l : cet ouvrage est en prose. On y trouve plusieurs faits racontés et comparés , à sa façon singulière, et ce n'étoit pas une petite entreprise de traiter une matière si haute, qui devoit passer par les mains des plus grands héros , qui étoient en même temps les plus grands connoisseurs : cela n'a été donné au public qu'après sa mort, et justifie le commerce qu'il avoit avec ces princes, qui vouloient bien l'honorer de leur amitié.
Il étoit aussi en liaison avec des seigneurs célèbres par leur esprit et leur délicatesse. Tel est le comte de Fiesquc, qui l'appeloit son poète, et dont le goût exquis pour tout ce qui étoit excellent, simple et naturel, a été si connu. Ce seigneur savoit tous les bons poètes latins et françois par cœur. Il les citoit à propos , et même dans des matières de galanterie. Il a donné les inscriptions tirées de Virgile, qui sont à Chantilly. Il avoit l'àme aussi grande que l'esprit. 11 n'y a guère eu d'homme ni plus aimable, ni plus aimé, et ceux qui en ont parlé autrement dans des commentaires de poète,
» T. II, p. 65.
lxxiv HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
où ils l'ont voulu désigner par des lettres initiales , ont été très-mal instruits, et ont fait voir, comme dit madame de Sévigné, qu'ils ne sont du monde ni de la cour. C'est pour lui que notre poète a Fait la pièce intitulée : le Comte de Fiesque au liai1. Elle est de l'année 1(38 V. Après le bombardement de Gènes, le comte de Fiesque avoit donné au roi un Mémoire de ses prétentions sur celte république, imprimé à Paris, chez Guignard, in-4°, en 1681, et il céda depuis ses droits au roi. C'est la matière de cette pièce de La Fontaine.
L'opéra à'Amadis fut représenté, cette même année 108 \. Lully et La Fontaine s'étoient raccommodés. Le poète fit pour le musicien une pièce de vers au roi en lui présentant cet opéra, et il en fit autant pour l'opéra de Roland, qui fut représenté en 1685. Ces deux pièces sont imprimées à la tète des partitions en musique de ces deux opéras 2, et il vérifia bien ce qu'il avoit dit dans l'épître à madame de Thianges :
Il est homme Je cour, je suis homme de vers: Jouons-nous tous deux de paroles.
1685. — Il faut mettre sur le compte de cette année le dessein tendre et nouveau de notre poëte de donner quelques-uns de ses ouvrages avec ceux de son ancien ami Maucroix. Cela fut exécuté en deux tomes in-12, imprimés à Paris chez Barbin, en 1685, sous le titre de : Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de La Fontaine. Il n'y a rien à ajouter au jugement que Bayle a porté de ce recueil dans sa République des
Vous savez conquérir les Etais et les hommes.
Du premier Ainadis je \ous offre l'image.
Agréez de mon art les présents ordinaires.
DE M. DE. LA FONTAINE. lx.w
Lettres *, où on lira avec plaisir des réflexions fines, ingénieuses, et pleines de ce sel dont lui seul avoit la possession. Il dit très-bien qu'on ne par 'donner vit pas à M. de La Fontaine, et qu'il ne se pardonneroit pas à lui-même, un tour commun.
Nous avons presque dépouillé tout ce recueil en suivant l'ordre des années. Reste à parler des autres pièces qui doivent entrer dans le nôtre , et d'abord est l'épilrc dédicatoire à M. de Harlay, alors procureur général, et depuis premier président 2, pièce unique en son genre. Jamais on n'a loué ainsi, et la louange devoit être bien apprêtée pour plaire à un si grand liomme, qui n'aiinoit point la flatterie , et à qui la vérité seule avoit droit de se montrer. Les ouvrages de notre poëte ne le quittoient jamais; il en faisoit ses délices, il en connoissoit tout le charme, et l'on peut bien opposer ce goût sur au fade dégoût de quelques personnes de notre siècle. Tels étoient les amis et les admirateurs de La Fontaine, dans l'épée et dans la robe; et nous osons bien nous mettre en si bonne compagnie.
L'avertissement en prose :\ qui suitl'épitre dédicatoire, contient un beau jugement de Platon, dont Maucroix avoit traduit quelques dialogues qui composent partie du premier volume. Ce philosophe plaisoit beaucoup à notre poëte , et il lui a bien servi dans ses idées galantes et les descriptions gracieuses dont ses ouvrages sont
1 Septembre 1685, art. 8.
- T. II , p. 87.
Ildrlay , favori de Tbémis.
Elle est à la tète du second volume des Ouvrages de j) rose cl de poésie des sieurs de Maucroix et de La Fontaine. (Paris, 1(585. et Amsterdam, 1688.)
3 Cet avertissement, de la main de La Fontaine, suit la préface du premier volume du recueil dont il est question dans la note précédente. Les éditeurs des OEuvres diverses de La Fon^ taine auroient dû lui donner place dans le leur.
iAXU HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
ornés. Platon, qui éloit galant, comme l'a remarque railleur de Y Histoire des Oracles1, est plein de ces tours : C'est le plus grand des amuseurs.
Nous rejetons avec regret Daphnis et Alcimadure 2, qu'on a mis depuis parmi les Fables; mais nous ne pouvons oublier ce portrait d'une bergère farouche , que nous avons entendu souvent admirer par le comte de Ficsquc :
Fier et farouche objet, toujours saulant aux bois, Toujours saulant aux prés , dansant sur la verdure ,
Et ne connoissant autres lois Que son caprice ; au reste, égalant les plus belles ,
Et surpassant les plus cruelles; IVi'ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs. Quelle l'cùt-on trouvée au fort de ses faveurs?
On a aussi mis dans les Fables le poëme de Philémon et Baucis% qui brille d'innombrables beautés. Il est dédié à M. le duc de Vendôme. Ce prince, dont nous trouvons ici le nom en passant, devroit beaucoup nous arrêter. Quelle valeur! Quelle bonté! Quelles grâces! Il savoit donner aux poésies de La Fontaine le prix qu'elles méritoient, et c'est un grand éloge pour ce poëte, qui a pour lui tous les grands hommes, de quelque profession qu'ils soient. Il lui dit, à la fin de ce poëme, après avoir loué sa valeur:
Vous joignez à ces dons l'amour des beaux ouvrages, Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages ; Don du ciel, qui peut seul tenir lieu des présents Que nous font à regret le travail et les ans.... Car quel mérite enfin ne vous fait estimer, Sans parler de celui qui force à vous aimer?
Nous tirerons encore de ce poëme un trait qui est personnel à notre auteur, en ce qu'il marque qu'il étoit
' Fontenclle. — 2 Cette pièce parut pour la première fois cil 1685, dans le second volume du recueil déjà cité. — 3 II parut aussi pour la première fois dans le même recueil.
DE M. DE LA FONTAINE. lxxvii
brouillé avec sa femme. Ce n'étoit plus celle ù qui il faisoit, en 1663, des relations si enjouées de ses voyages. Le temps l'avoit bien changée. Après avoir dit qu'on va encore voir Philémon et Baucis depuis leur métamorphose , afin de mériter les douceurs qu'en amour hymen leur fit goûter, il ajoute :
Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre. Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre, lis s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans. Ali! si Mais autre part j'ai porté mes présents
Celte suspension dit beaucoup dans une matière où il ne faut que parler. Il en dit plus dans le conte dos Troqueurs :
Je ne sais pas comme il ne vient de Rome
Permission de troquer en hymen :
Non tout autant qu'on en auroit envie;
Mais tout au moins une fois en sa vie.
Peut-être un jour nous l'obtiendrons. Amen ;
Ainsi soit-il !...
Et à la fin du même conte :
C'étoit pièce assez fine , Pour en devoir l'exemple à d'autres gens. J'ai grand regret de n'en avoir les gants.
Et, dans le conte des Aveux indiscrets, après avoir conseillé de ne pas révéler les secrets du mariage et de conserver toujours certains égards, il finit par ces vers :
Je donne ici de beaux conseils sans douie. Les ai -je pris pour moi-même? Hélas! non.
Il n'avoit donc pu se tenir de parler contre sa femme, et, pour finir cette dissertation sur le mariage, voici ce qu'il en pensoit, et qui se trouve dans une pièce qui n'a point encore été donnée * :
1 Ces vers font partie de la lettre au prince de Conli , qui commence par ces mots : ■ Dans le temps qu'on alloit juger » (T II p. 147.)
Lxxvm HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
Je soutiens et dis hautement Que l'hymen est hon seulement Pour les gens de certaines classes.
Je le souffre en ceux du haut rang, Lorsque la noblesse du sang.
L'esprit, la douceur et les grâces Sont joints au bien : et lit à part.
Il me faut plus à mon égard.
Et quoi? de l'argent, sans affaire; Ne me voir autre chose à faire .
Que de suivre en tout mon vouloir ; Femme de plus assez prudente, Pour me servir de confidente ; Et quand j'aurois tout à mon choix , J'y penserois encor deux fois.
Le Discours à madame de la Sablière l mérite ici une bonne place. Celte illustre dame a logé notre poète pendant vingt ans chez elle, et l'a honoré d'une amitié et d'une estime publique : c'étoit faire honneur à l'un et à l'autre. Il lui rend compte, dans ce Discours , de tout ce qu'il avoit fait depuis soixante ans qu'il étoit au monde. C'est une espèce de confession de sa vie et une description fidèle de son esprit, de son cœur, de ses mœurs, de ses goûts. M. Baillet , dans ses Jugements des Savants2, a dit trop sévèrement qu'il a voulu peut-être par cette pièce tourner sa pénitence en ridicule. Son âge est marqué dans ces deux vers :
Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie. De soixante soleils la course entre-suivie , Ne t'a pas vu goûter un moment de repos s.
Sa manière d'écrire est bien exprimée dans ces deux autres :
Désormais qoe ma Mnse , etc.
- Article 151, t. IV, 2e partie, p. 533 de l'édit. d'Amst., 1725. in-12. — :î II étoit né en 1621 ; ce discours est de l'année 16S1 ou 1682.
DE M: DE LA FONTAINE. lxxix
Tu changes tous les jours de manière et de style. Ta cours , en un moment , de Térence à Virgile.
C'étoient ses deux poètes favoris; personne n'entendoit si bien Virgile que lui et ne savoit si bien profiter de certains tours fins que le collège ne connoît pas. Despréaux a dit de lui, dans sa Dissertation sur Joconcle , que nous avons déjà citée plusieurs fois et que nous citerons encore : Un homme formé , comme je vois bien qu'il l'est, au goût de Térence et de Virgile, ne se laisse pas emporter à des extravagances italiennes. Il s'avoue, dans la suite de ce Discours : Papillon du Parnasse ,
Courant de fleur en fleur, et d'objet en obj. t.
Il déclare pourtant qu'il veut renoncer à ses Contes. Enfin , cette pièce en vers héroïques , forts et bien travaillés , montre que la muse de notre poëtc étoit encore belle à soixante ans et plus, et qu'elle n'avoit point vieilli ; c'est un de ses plus beaux ouvrages en ce genre héroïque, son vrai portrait fait par lui-même. Il a loué madame de la Sablière en plusieurs autres endroits de ses OEuvrcs; elle ne pouvoit être bien louée que par lui, et il semble que son génie s'élève à proportion du mérite sublime et rare de cette dame si illustre.
Deux contes suivent ce Discours dans le recueil ', et nous n'en avons pris que les prologues, qui prouvent l'inconstance de notre homme. Il veuoit de renoncer aux Contes, et il en fait de nouveaux. Ce n'est pas sans raison qu'il a ainsi disposé ces deux contes après son Discours, et on ne peut mieux faire que de le suivre. Il commence donc ainsi le conte de la Clochette :
1 II y en a cinq : la Clocliclle , le Fleuve Scamandre , la Confidente sans le savoir, le Remède, les Aveux indiscrets; mais Marais ne vouloit insérer dans l'édition qui! projetoit des OEurres diverses que les prologues des deux premiers.
ixxx HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
0 combien l'homme est inconstant, divers,
Foible , léger, tenant mal sa parole!
J'avois juré hautement , en mes vers ,
De renoncer à tout conte frivole ;
Et quand juré ? C'est ce qui me confond ,
Depuis deux jours j'ai fait cette promesse...
Puis , fiez-vous à rimeur qui répond ,
D'un seul moment ! Dieu ne fit la sagesse
Pour les cerveaux qui hantent les neuf Sœurs.
Trop bien ont-ils quelque art. qui vous peut plaire.
Quelque jargon plein d'assez de douceurs;
Mais d'être sûrs , ce n'est là leur affaire.
Et dans le conte du Fleuve Seamandre , il tourne galamment son inconstance, selon sa manière d'entendre galanterie à tout, qui vaut mieux que d'y entendre finesse comme nos modernes:
Me voilà prêt à conter de plus belle.
Amour le veut, et rit de mon serment • Hommes et dieux, tout est sous sa tutelle; Tout obéit, tout cède à cet enfant.
A propos de ce conte du Seamandre , nous dirons que Bayle a bien oublié, lui qui connoissoit ce recueil de J685, d'en parler dans son Dictionnaire à l'article Seamandre. Il n'eût point deshonoré son ouvrage, s'il en avoit enchâssé quelques vers, comme il a fait en d'autres articles, où ils ne font que plaisir au lecteur K
Les contes de ce recueil de 1685 ne nous appartiennent point, et nous les renvoyons avec les Filles de Minée, les uns aux Contes, et les autres aux Fables; et il ne nous reste plus que l'inscription de Boissard, en
1 Le conte du Fleuve Seamandre est puisé dans la dixième des lettres attribuées à Eschine. Ces lettres, probablement supposées, accompagnent toutes les éditions de cet Orateur, et ont été publiées à part en 11" 1, à Leipsick, par M. Sammct, in- 12. mais sans la traduction latine,
DE M. DE LA FONTAINE. nvxi
vers et en prose *, que nous retenons avec l'avertissement, faisant cette remarque touchante, qu'il est difficile de ne pas pleurer sur cette inscription, et plus difficile encore de faire pleurer ainsi.
Ne finissons point ce qui regarde ce double recueil des deux amis sans dire qu'ils le furent toute leur vie. Maucroix écrivit à La Fontaine, un mois avant que La Fontaine mourût , et lui fit une exhortation très-chretienne, que le commentateur de Despréaux nous a conservée 2. Il a remarqué aussi que La Fontaine fit , pour son ami, la fable du Meunier, de son Fils, et de l'Ane, et que c'est Maucroix qui est désigné par les lettres initiales : M. D. M. Maucroix étoit dans l'irrésolution s'il se marieroit, ou non. Son ami lui rima cette jolie fable, qui ne vient ni de Malherbe, ni de Racan (autrefois à Racan Malherbe l'a conté), mais de Facrno; c'est la dernière de ses Fables : Pater, Films , agnatus Adolescentulns 3, et Faerno l'avoit encore prise ailleurs , car il étoit grand preneur, et il n'a pas tenu à lui , selon quelques critiques , que nous n'ayons perdu Phèdre 3. Los graveurs françois , qui ont mis des figures aux Fables de La Fontaine, ont aussi pris de leur côté la plupart des
Si pensare animas , etc.
Si l'on pouvoit donner ses jours pour ceux d'un autre. Voyez, sur celte inscription si touchante, l'Anthologie latine de Burmann , qui la rapporte et qui l'accompagne de notes curieuses .t. II, p. 93.
2 T. III, p. 182 de l'édit. de Saint-Marc, sur la sixième lettre de Despréaux à M. de Maucroix.
El dans notre édit. , t. Il , p. 112.
Mon cher ami , la douleur , etc.
3 C'est une accusation sans fondement. La Monnoye dit de lui dans le Menagiana , t. III, p. 226 : < 11 s'est contenté de » copier, dans ses cent Fahles, diverses expressions de Phèdre, » au lieu que l'intention de Perrot était de le voler tout entier. »
iaxxii HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
figures qui étoicnt aux fables de Faerno , de l' édition de Plantin de 1585, et ils n'ont pas oublié celle de la fable du Meunier dont nous parlons.
Nous mettons encore sous l'époque de l'année 1685 la lettre à M. Simon de Troyes1, où, en faisant le récit de la défaite d'un pâté, il loue Girardon, Desjardins, leurs statues , le roi lui-même , auquel il revient toujours. Et comme il savoit de tout, il parle des journaux de Hollande , de Bayle et de Le Clerc , dont il distingue très-bien les deux caractères :
Bayle est fort vif, et s'il peut embrasser L'occasion d'un trait piquant et satirique, Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin.
Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.
Bayle lui a bien rendu ses louanges dans l'endroit que nous avons déjà cité , et encore dans les Nouvelles de la République des lettres d'avril 1685, où ce charmant auteur annonce la nouvelle édition des Contes de La Fontaine, qui se fit en cette année en Hollande, avec des figures en taille douce de Romain de Hooge. L'éditeur promettoit, dans l'avertissement, de donner une édition complète de tous ses ouvrages; il n'a pas tenu sa parole, et nous tâchons de l'en acquitter. Voici les propres termes de Bayle : a Avec la permission de ceux qui mettent » l'antiquité si au-dessus de notre siècle , nous dirons ici » franchement, qu'en ce genre de composition, ni les « Grecs, ni les Romains n'ont rien produit qui soit de la » force des Contes de M. de La Fontaine , et je ne sais » comment nous ferions, pour modérer les extases et les « transports de messieurs les humanistes, s'ils avoient à » commenter un ancien auteur qui eût déployé autant » de finesses d'esprit , autant de beautés naturelles, autant
1 T. II, p. 91.
Votre Phidias et le mien.
DE M. DE LA FONTAINE. lxxxiii
» de charmes Tifs et piquants, que l'on en trouve en » ce livre-ci. » Le reste de l'article ne cède point à ce commencement. Despréaux avoit dit avant lui, dans cette Dissertation que nous avions promis de citer encore et que nous ne citerons plus : Tout ce qu'il dit est simple et. naturel, et ce que j'estime surtout en lui, c'est une certaine naïveté de langage, que peu de gens connaissent, et qui fait pourtant tout l'agrément du discours. C'est cette naïveté inimitable qui a été tant estimée dans les écrits d'Horace et de Têrencc , à laquelle ils se sont étudiés particulièrement , jusqu'à rompre pour cela la mesure de leurs vers , comme a fait M. de La Fontaine en beaucoup d'endroits. Nous croyons que les traits de ces grands maîtres, répandus dans plusieurs livres , ue déplairont point ici ramassés , et il est beau de voir les efforts que chacun a faits pour exprimer ce style naïf, sans pouvoir cependant atteindre à sa véritable propriété, parce qu'elle est inexprimable. Le venustus, le perargutus , le suavissimus de M. Huct eu approchent plus que toutes nos phrases , malheureux d'èire contraints de recourir au latin pour louer un de nos plus excellents poètes françois1. Convenons pourtant que ïourreil , qui avoit l'expression forte, en a trouvé une nouvelle, en disant, dans son discours prononcé dans l'Académie françoise, le 31 janvier 1704 : On a vu au milieu de 71QUS le Phèdre moderne (ce nom le désigne assez) manier la Fable avec la dextérité de l'ancien : l'un et l'autre, d'une joie élégante , d'un badinage instructif et moral; naïvetés , grâces égales , quoique différentes -.
L'année 1685 finira par sa lettre à M. Girin, contrô-
1 Ce passage indique un travail et des rapprochements que l'auteur se proposoit de faire ou qu'il avoit faits, et qui sont perdus. — 2 Discours prononcé pour la réception du cardinal de Rohan, t. I , p. 36 de l'édit. in-4° des OEuvres deTourrcil.
vaxiv HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
leur des finances à Grenoble '. Il avoit consulté La Fontaine sur une difficulté de la langue. La Fontaine lui répond très-juste, et quoiqu'il fût accusé de ne penser à rien , il pense pourtant que M. le cardinal Le Camus est évêque de Grenoble, et il ne manque pas d'en faire l'éloge : ,
Il sait notre langue à miracle; Son esprit est en tout au-dessus du commun.
C'est avoir assez d'attention pour un homme distrait, et nous avons remarqué que, dans toutes les matières qu'il traite, il n'oublie rien de ce qui peut regarder ou les personnes, ou les choses. Tâchons d'obtenir de pareilles distractions.
Il y a encore, dans cette année, l'épître2 écrite à M. le prince de Conti , sur la mort de M. le prince de Conti, son frère. II étoit mort le 9 novembre 1685. Le poète ne manquoit aucune occasion de faire sa cour.
1686, 1687. — Je ne vois rien à placer en l'année 1686, si ce n'est quelques fables qu'il faisoit de temps en temps; mais, en 1687, les couplets sur l'air des Folies d'Espagne, qu'il fit pour madame d'Hervart, trouveront bien leur place. M. d'Hervart lui avoit donné un logement chez lui, qu'il a gardé jusqu'à la mort. Il ne pouvoit moins faire que de chanter madame d'Hervart, sa bienfaitrice, et l'une des plus belles femmes que l'on ait jamais vues 3.
Il écrivit, le 31 août 1687, à M. de Bonrcpaux, qui étoit ambassadeur pour la France à Londres , une lettre pleine de traits vifs, badins, et d'une souveraine va-
1 T. II , p. 95.
Sans esprit c'est la phrase , et non sans de l'esprit. - T. I. p. 114.
Plearez-roQS au* lieux où vous êtes?
On langait, on meurt près de Sylvie.
DE M. DE LA FONTAINE. unav
riété * : il n'épargne pas dans son hadinage ses confrères de l'Académie :
Quarante beaux esprits certifieront ceci ;
Nous sommes tout autant, qui dormons, comme d'autres,
Aux ouvrages d'autrui ; quelquefois même aux nôtres.
Il y parle de la Chambre des Philosophes; c'est qu'il avoit fait jeter en moule de terre tous les plus grands philosophes de l'antiquité, qui faisoient l'ornement de sa chambre. Il y avoit un clavecin, et ce clavecin n'étoit pas sans une jeune personne qui en jouoit :
La Cloris est jolie et jeune . et sa personne
Pourroit bien ramener l'Amour
Au philosophique séjour.
Qu'elle ait à mon égard. le cœur d'une inhumaine, Je ne m'en plaindrai point , n'étant bon désormais Qu'à chanter les Cloris , et lesJaisser en paix.
Madame la duchesse de Bouillon étoit alors en Angleterre : il en entretient M. de Bonrepaux ; il dit que c'est un plaisir de la voir disputant, grondant et parlant de tout avec beaucoup d'esprit; je veux , dit-il, lui écrire; et aussi lui écrivit-il une lettre merveilleuse2.
Il a encore écrit une autre lettre à M. de Bonrepaux, après la maladie du roi. C'est un éloge toujours nouveau de ce monarque. Il est très-bien composé, et a mérité d'entrer dans le Recueil de vers choisis de l'année 1693, dont nous avons déjà parlé 3.
Cette lettre écrite à madame la duchesse de Bouillon, la réponse qu'elle y fît faire par Saint-Evremont 4, la
1 T. II . p. 100. « Je ne croyois pas , monsieur, que les négociations . » etc.
- T. II, p. 108.
Nous commençons ici de mormurer, etc :i T. II , p 97.
Le roi est parfaitement goéri.
4 T. II, p. 116 et suiv.
f.xxxn HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
lettre de La Fontaine à Saint-Evremont , ornent bien cette année 1687, et on est bien surpris de voir que In poète, qui aïoit alors près de 70 ans, eut tant de feu et tant de galanterie dans l'esprit. On diroit que ce sont des ouvrages d'un jeune homme, s'il ne parloit pas do ses rhumatismes, de sa vieillesse , et s'il ne s'associoit pas avec Anacréon, Saint-Evremont et Waller, vieux portes anglais, pour faire trois cents ans à eux quatre. Il a raison de dire :
Mais verrez-vous aux bords de l'Hippoerène Gens moins ridés en leurs vers que ceux-ci !
Il n'y a jamais eu que lui qui ait pu dire sur la contestation des beautés entre les femmes , et sur les louanges (pi' on leur peut donner :
Vous vous aimez en sœurs. Cependant j'ai raison D'éviter la comparaison.
L'or se peut partager, mais non pas la louange.
Le pins grand orateur, quand ce seroit un ange,
Ne pourroit contenter en semblables desseins
Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.
Et personne avant lui n'avoit dit et ne dira après lui, pour finir une digression : Retournons à nos montons ; ces moutons , madame, c'est Votre Altesst et madame Mazann. Enfin, de quelle ingénieuse invention ne s'estil point servi pour annoncer à toute la terre la beauté des deux sœurs , dans un ban qui seroit publié par deux hérauts?
Marianne sans pair, Hortense sans seconde , Veulent les cœurs de tout le monde.
Ces trois lettres ont déjà paru dans plusieurs recueils. On les a mises dans les ouvrages de Saint-Evremont, qu'elles n'ont point gâtés, et elles ne peuvent qu'embellir tous les lieux où elles sont.
DE M; DE LA FOX T Ali* E. lxxxvii
Où pourrions-nous mieux placer qu'avec madame la duchesse de Bouillon une autre lettre de notre poëte encore écrite à cette princesse, et qui n'est imprimée nulle part *? Qui ne seroit fâché de perdre le portrait
D'une aimable et vive princesse ., A pied blanc et mignon, à brune et longue tresse; Nez troussé : c'est un charme encor, selon mon sens ;
C'en est même un des plus puissans ; Pour moi, le temps d'aimer est passé, je l'avoue,
Et je mérite qu'on me loue
De ce libre et terrible aveu , Dont pourtant le public se souciera très-peu. Que j'aime ou n'aime pas , c'est pour lui même chose.
Mais, s'il arrive que mon cœur Retourne à l'avenir dans sa première erreur, Nez aquilins et longs n'en seront point la cause.
On met avec plaisir dans cette histoire les nez troussés, qui ne s'attendoient pas à y être. Mais si on ambitionne leur suffrage, on espère que les nez aquilins, toujours si raisonnables, entendront raison.
1688. — Monsieur d'Hervartlemena à sa belle maison de Bois-le-Vicomte. Il lui fît voir une jeune demoiselle de quinze ans, belle comme Vénus, et gracieuse au delà de toutes les grâces. La tête en tourna à notre poëte ; il en devint amoureux, il voulut revenir à Paris. Mais, en rêvant à cette beauté, il s'égara et s'enfonça clans la Champagne; c'est la matière d'une jolie lettre adressée à M. Vergier, son ami2, où il fait l'histoire de son égarement, des plaisanteries que l'on faisoit dans Paris sur ses distractions, dont il ne convenoit pas trop, et il y joint le portrait de mademoiselle de Beaulieu, peint avec des couleurs préparées par l'Amour même:
1 Elle se trouve dans notre édit. , t. II, p. 58. « Je ne sais, madame , qu'écrire à Voire Altesse qui soit digne d'elle. ■■>
2 T. I , p. 128. « C'est pitié, monsieur, que de nous autres pauvres mortels. »
ixxxvm HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
Comment pourrois-je décrire Des regards si gracieux?
Il semble , à la voir sourire , Que l'aurore ouvre les cieux.
Il fait entendre à son ami que, si cette jeune divinité, qui est venue troubler son repos, trouve un sujet de s'y divertir, il ne lui en saura pas mauvais gré. A quoi servent les radoteurs, qu'à faire rire tes jeunes fi îles ?
M. Vergier, qu'on appeloit alors l'abbé Verger, et qui depuis a été commissaire général de la marine, homme de beaucoup d'esprit, et connu par ses excellentes parodies de plusieurs airs de Lully, fit une réponse sur le même ton. Il y fit le portrait de La Fontaine que l'on détachera pour mettre ici ; car il peint à merveille ses distractions prétendues qui lui tournent à profit * :
Hé ! qui pourroit êlre surpris ,
Lorsque La Fontaine s'égare?
Tout le cours de ses ans n'est qu'un tissu d'erreurs,
Mais d'erreurs pleines de sagesse.
Les plaisirs l'y suivent sans cesse
Par des chemins semés de fleurs.
Les soins de sa famille , et ceux de la fortune
A'e causent jamais son réveil.
II laisse à son gré le soleil
Quitter l'empire de Neptune,
Et dort tant qu'il plaît au sommeil.
1 T. II, p. 134.
N'en «oyez point en peine, monsieur.
On voit par ce passage de Marais que Vergier, dont nous avons des contes et des parodies, s'appeloit alors l'abbé Vergier. On l'avoit destiné d'abord à l'état ecclésiastique, et il avoit déjà pris en Sorbonne le grade de bachelier; mais, se sentant peu de dispositions pour cet état, il entra dans le monde et fut fait commissaire de la marine en 1690. Il fut assassiné le 16 août 1720, au coin de la rue du Bout-du-Monde , à làge de 63 ans. Il étoit né à Lyon en 1657. On trouve ces deux lettres an commencement du deuxième volume de ses OEuvres.
DE M. DE LA FONTAINE. lxxxix
Il se lève au matin , sans savoir pourquoi fair.\ Il se promène , il va , sans dessein , sans sujet, Et se couche le soir, sans savoir d'ordinaire Ce que dans le jour il a fait.
J'ai remarqué que celte distraction est ce qui fait la surprise de ses ouvrages. Il sait bien ce qu'il dit, mais il ne sait pas toujours ce qu'il va dire, comme Balzac a dit de Montaigne, et cela ne peut manquer de causer une certaine émotion , qui arrive naturellement , quand on voit une chose à laquelle on ne s'attend pas. C'est de cette naïveté spirituelle que Baltazar Gracian a fort bien dit , dans son Discrète : quelle vient sans qu'il paroisse qu'on y ait pensé , et cause toujours un plaisir de surprise à ceux qui l'entendent i. Ce savant espagnol a caractérisé notre poëte, sans avoir jamais vu ses ouvrages.
Au reste, mademoiselle de Beaulieu fut mariée depuis à un gentilhomme du nom de Nully, de la famille du président de Nully, fameux ligueur, dont il y a un article dans la dernière édition du Dictionnaire de Bayle (tom. IV, p. 3088). Klle est morte depuis peu (1723) à Paris. Elle avoit conservé presque toute sa beauté; et pour M. Verger, il a péri malheureusement par un assassinat, dans les rues de Paris, le 22 août 1720. Les curieux ont , outre ses parodies , plusieurs poésies manuscrites de lui, où il a tâché d'imiter La Fontaine.
jVous avons de notre poëte, dans la même année, l'épithalame de M. le prince de Conti, marié le 29 juin 1688 2, et des vers à la manière de Neuf-Germain 3. Si on veut connoître cette manière, on peut lire l'article de IVeuf-Germain dans le Dictionnaire de Bayle. Il y a en-
1 Homme universel, édit. in-12, p. 99.
Hyménée et l'Amour vont conclure un traité.
Va chez le Turc et le Sopbi.
xc HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
core une ballade sur la prise de Philisbourg * : cette ville fut prise le 1er novembre 1688. Le refrain de la ballade est,
Louis le bien nommé, c'est Louis le Hardi. Elle commence :
Un de nos fantassins , très-bon nomenclateur.
Et l'imprimeur2 de France, n'entendant pas ce mot, a mis nommé La Fleur, ce qui rend le vers ridicule. Baylé, qui parloit de tout , a parlé de cette ballade dans la dix-neuvième de ses lettres, du 13 octobre 1701, en parlant des titres donnés aux empereurs et aux rois. L'envoi de la ballade se trouve de deux manières; voici la manuscrite :
L'homme n'engendre guère à soixante et dix ans ; Cependant, écoulez lous , messieurs mes parens .- De quelque nouveau fils si j'allois êlre père, "Voyant que ce soldat n'est pas un étourdi: <■ Viens tenir mon enfant? dirois-je à ce compère; Louis le bien nommé , c'est Louis le Hardi 3. »
Notez que, s'il est né en 1621, comme dit M. Perrault dans ses hommes illustres , il n'avoit que 67 ans en 1688 et non 70; mais soixante et dix ans est un compte
2 OEuvres posthumes (Paris, Deluyne, 1696, p. 103).
3 On Jit dans les OEuvres posthumes, p. 16i, et dans les
éditions des OEuvres diverses :
L'homme n'engendre guère à soixante et dix ans; Si le cas m'arrivo-it, comme à certaines gens, •l'irois à ce soldat, et sans tant de mystère, Toot autre choix à part, je dirois: « Gadédi, Viens tenir mon enfant; tu seras mon compère. I.onis le bien-aimé , c'est Louis le Hardi ;>
Il nous semble que la leçon manuscrite vaut mieux que celle des imprimés, et qu'on y reconnoît davantage le tour original de La Fontaine.
DE M. DE LA FONTAINE. xci
plus rond et plus poétique , ou peut-être M. Perrault s'est-il trompé, comme nous l'avons remarqué en commençant.
J'oubliois une pièce qui n'a jamais été imprimée et qui mérite bien de l'être *. Une fille de haute naissance eut un procès pour un mariage, en cette année 1688. La cause fut plaidée publiquement, et avec beaucoup d'appareil , en la grande chambre du parlement de Paris ; le mariage fut cassé. La Fontaine , qui avoit été aux audiences , écrivit une épitre à M. le prince de Conti , sur ce sujet; c'est un lamentabile carmen à la manière des anciens.
Pleurez, citoyens de Paphos,
Jeux et ris, et tous leurs suppôts!
' Ou plutôt c'est une pièce inimitable, à sa manière. Il ne peut plus y avoir de secret dans une affaire si publique, et dont les plaidoyers imprimés avec privilège, et qui font partie des œuvres d'un des plus célèbres avocats du parlement, sont entre les mains de tout le monde; cette personne est morte au mois de mars 172 V2.
1689. — Nous mettons sous l'année 1689 le Songe à madame la princesse de Conti, fille du roi Louis XIV, parce qu'il y est parlé de la révolution d'Angleterre , qui arriva sur la fin de 1688. Ce songe est du carnaval de 1689. Il l'a fait en deux façons , et nous les donnerons toutes deux3. Sa muse rajeunissoit tous les jours, car une muse septuagénaire peut-elle dire :
Conti me parut lors mille fois plus légère
Que ne dansent au bois la nymphe ou la bergère.
L'herbe l'auroit portée; une fleur n'auroit pas
1 On la trouve t. II, p 147. « Dans le temps qu'on alloit juger le procès de mademoiselle de La F » — 2 C'est mademoiselle de La Force. — 3 C'est dommage que nous ayons seulement celle des imprimés. Marais avoit un manuscrit que les éditeurs n'ont point connu,
xcm HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
Reçu l'empreinte de ses pas.
Elle sembloit raser les airs à la manière Que les dieux marchent dans Homère.
Mais il ne faut point être surpris que la déesse des grâces ait inspiré des grâces , et que cette grande et belle princesse ait fait rêver divinement.
Après ce songe délicieux, vient l'épître à M. de Vendôme 1 : Prince vaillant, humain et sage, où il y a des traits assez hardis, qui ont passé dans l'édition des OEurres posthumes à Paris, et que Bayle, qui ne dédaignoit pas les ornements agréables, n'a pas oublié en son lieu2. Le poëte pensionnaire du prince lui demande de l'argent et dit :
. Le reste ira ne vous déplaise En et caetera.
Ces points sont remplis dans le manuscrit 3 par ces mots : en bas-reliefs et cœtera. Et c'est encore un reste de son goût pour les bas-reliefs.
Vient encore une autre épître à M. le prince de Gonti, du 18 août 1689 4, pleine de toute sorte de nouvelles; il y en a de l'Italie, de l'Angleterre, du siège de Londonderry en Irlande , et on y peut bien remarquer ce sixain, qui dit tout en peu de mots, et qui vaut tel poème en six chants :
Dieu me garde de feu et d'eau ; De mauvais vin dans un cadeau; D'avoir rencontres importunes ; De liseur de vers sans répit; De maîtresse ayant trop d'esprit; Et de la Chambre des Communes.
Enfin, encore une autre lettre de nouvelles a \\. le
' T. II, p. 152. — 2 Dict., 3e édition, p. 1549, où il rapporte trente vers de celle épître. (Mole de l'Auteur.) — 3 Et dans les imprimés. — 4 T. II, p. 139. « Je n'ai différé d'écrire à Voire Allesse Sérénissime. . , »
DE M. DE LA FONTAINE. * xcni
prince de Conti1; La Fontaine lui écrivait à l'année tout ce qui se passoit à Paris. D'abord, c'est M. de Harlay nommé premier président 2 :
Il en est digne , et j'ose dire Que Thémis, en tout son empire, Trouveroit à peine aujourd'hui Un oracle approchant de lui.
C'est M. de Ponchartrain fait contrôleur général des finances :
Si jamais j'ai des ordonnances, Ce qui n'est pas près d'arriver, 11 saura du moins me sauver Le chagrin d'une longue attente; Il lira d'abord ma patente.
Homme n'est plus expéditif , Mieux instruit, ni plus inventif.
Cet homme, si distrait en apparence, connoissoit tous les talents et le mérite des grands hommes. II parle de même de M. de Seignelay fait ministre.
On le voit sur-le-champ écrire Touchant des points très-importants, Mieux que moi , seigneur, c'est peu dire : Mieux qu'aucun écrivain du temps.
L'éloge qu'il fait du nouveau pape Alexandre VIII est grand et magnifique; il espère qu'il travaillera à la paix :
L'Olympe interpose au traité
La première tête du monde ,
En bon sens comme en dignité.
Il invoque la paix, il l'appelle fdïe du Ciel et d'Alexandre, et c'est un poëtc de 70 ans, en qui le
1 T. II, p. 157. o On m'a dit tant de fois que Votre Altesse Scrénissimc étoit en chemin. » — - Il le fut le 18 novembre 1689.
xciv HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
génie se renouvelle à mesure qu'il périt dans les autres hommes !
1691. Les lettres en prose à madame d'Hervart l sont mises sous cette année , parce qu'il y est parlé de laits arrivés en ce temps-là. C'est toujours de la plaisanterie, du badinage et de la joie, des simplicités même enfantines , qui le caractérisent toujours. Il y parle d'une jeune personne de huit ans. Elle fit une chanson pour lui. 11 en lit une pour elle2. On les donnera ici, et cet amusement d'un vieillard qui joue avec des enfants ne peut manquer de plaire.
Nous avons, en cette année 1691, son opéra d'A&'trée, qui fut représenté, et qui n'eut pas un grand succès. Il n'avoit jamais eu le talent de cette poésie : il l'avoit encore moins à cet âge; mais il est impossible qu'on n'y trouve toujours de ses naïvetés spirituelles, et on ne doit pas perdre ces derniers traits d'un homme qui nous a d'ailleurs tant fait de plaisir. On fait un conte de lui qu'étant à la représentation de cet opéra, il le trouva mauvais, et qu'ayant demandé de qui il étoit, on lui dit que c'éloit de lui-même; à quoi il répondit : « Il n'en vaut pas mieux. » Ce n'est qu'un conte qu'il faut mettre avec celui de la Boule noire à l'Académie, et avec ces distractions dont Vigneul-Marville a fait et allongé un mauvais discours 3.
Il y a quelques petites pièces auxquelles on ne peut assigner une vraie date, comme le Billard à madame
1 T. II, p. 167 et 169.
« J'ai reçu, madame, une lettre de vous... » « J'ai reçu, madame, une de vos lettres... »
2 Voyez la chanson de la jeune personne et celle de La Fontaine , dans la lettre à Racine, t. III, p. 159.
Poignan, à son retour de Paris, etc.
3 Mélanges d'Histoire et de Littérature, t. II, p. 383, édit. de 1725. On sait que ces Mélanges sont du P. Bonaventure d'Argonne, chartreux à Gaillon.
DE M. DE LA FOKTALXE. xcv
de la Fayette *, des vers pour une capricieuse 2, d'autres sur le portrait du roi 3 , deux chansons 4 , et autres de celte nature, rapportées dans les OEuvres jjosthmnes , et que l'on placera ici sous l'année 1691.
M. le duc de Vendôme fut fort malade ccîle année-là, et on appréhenda pour sa vie. La Fontaine, qui étoit son poëte, en fut fort affligé, et lui écrivit, sur sa convalescence, une lettre propre à le faire rire , et à lui rendre la joie, qui est la fleur de la santé5. Il cherche à enjouer son récit le plus qu'il peut. (Xous ne faisons pas ce mot , nous l'avons trouvé tout fait par Despréaux pour notre poète, dans sa Dissertation sur la Jocondc, dont nous ne devions plus parler.) Il dit au prince que le roi lui-même a annoncé le retour de sa santé :
Et ce qu'il dit vint à Paris
Avec une vitesse extrême.
Sans cela, tout éloit perdu.
Le poète avoit l'air d'un rendu :
Comment d'un rendu? d'un ermite,
D'un Sancloroi), d'un Sautena6,
D'un déterré: bref, d'un qui n'a
Vu de longtemps plat ni marmite.
Voilà du vrai Villon. La description qu'il fait de la retraite de M. de Ficubct, conseiller d'Etat , aux Cumuldulcs, est encore toute joyeuse 7 :
Ce Billard est petit, etc.
'z T. I , p. 89, Madrigal :
Soulagez mon tourmeut, disois-je à ma cruelle
A l'air de ce héros, etc.
Tout so suit ici-bas , etc.
Si nos langueurs et notre plainte, etc.
Prince, qui faites les délices...
6 Sancloron et Sanlcna éloient des officiers qui s'étaient relues à la Trappe. (Xole de l'Auteur ) — 7 M. de Fieubel, retiré
Ydvi HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
Non qu'il se soit du tout privé Des commodités de la vie.
Même on dit qu'il s'est réservé Sa cuisine et son écurie, Des gens pour le servir, son nécessaire enfin. Un peu d'agréable , et lui fin.
Cet exemple est fort bon à suivre.
J'en sais un meilleur; c'est de vivre.
11 explique ensuite ce que c'est que de vivre, h sa manière :
Car est-ce vivre , à votre avis , Que de fuir toutes compagnies , Plaisants repas, menus devis, Ron vin, cbansonneltes jolies.
En un mot , n'avoir goût à rien?
Dites que non, vous direz bien.
La morale de notre poète, comme on voit, n'étoit pas sévère, mais il cherchoit à amuser un malade; et avec cet amusement, tout peut passer, car tout passe, et surtout en vers.
M. de Vendôme, plein d'esprit et de goût, prenoit un plaisir infini à lire ses ouvrages et à disputer contre lui, pour le faire parler; mais La Fontaine ne lui cédoit pas. I! dit , dans un autre endroit 1 :
Je dois tout respect aux Vendômes ; Mais j'irois en d'autres royaumes , S'il leur falloit en ce moment Céder un ciron seulement !
1692, 1693. — Nous approchons à regret de la fin de notre préface , et de la fin de la vie de notre poëtc , et peu s'en faut qu'il ne nous arrive de mouiller de larmes un ouvrage qui n'a point été fait pour pleurer. Le
aux Camaldules en 1691 , y est mort le 10 septembre 1694. (Mole de l'Auteur.) 1 Dans l'épître au duc de Vendôme :
Prince vaillant, humain et sage.
(T. II, p. 152.)
DE M. DE LA FONTAINE. xcvn
28 août 1092, il écrivit à M. le chevalier de Sillery une épitre sur les conquêtes de M. le duc , qui étoit un second Coudé, et pour la valeur et pour l'esprit1. M. le duc de Bourgogne l'cngageoit aussi de temps en temps à faire des fables. Il lui donna le sujet du Chat et de la Souris, en ce temps-là, et le poëte fit ce joli prologue qui est à la tète, et qui n'est pas, dans les Fables, comme il l'a composé. Quelles louauges n'a-t-il point données à ce prince, fines, naïves, simples, élevées, et combien n'a-t-il point été au-dessous de son sujet?
Il écrivit encore en 1693 une épître à M. de Vendôme 2, où il parle de la bataille de la Marsaille , qui fut donnée en cette année-là, où il fait l'éloge de M. de Catinat :
Ce général n'a guère son pareil ;
Bon pour la main et bon pour le conseil.
Il souhaite des biens à M. de Vendôme :
Mais non pas un trésor.
Car chacun sait que vous méprisez l'or. J'en fais grand cas; aussi fait sire Pierre ,
Et sire Paul, enfin toute la terre
Grande stérilité Sur le Parnasse en a toujours été.
Il se console sur ce que l'abbé de Chaulicu lui en a promis. C'est que l'abbé étoit intendant du prince, et le poëte étoit son pensionnaire. II n'étoit pas encore bien dévot en ce temps-là, car il badine sur les oraisons :
Si je savois quelque bonne oraison, Pour en avoir tant que la paix se fasse, Je la dirois de la meilleure grâce Que j'en dis onc. ..
1 T. II, p. 164.
.Jamais nos combaltants n'ont été si hardis.
Quand on crovoil la campagne achevée.
bcviu HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
Enfin, il termina tons ces travaux poétiques par la pièce intitulée : le Juge arbitre , V Hospitalier et le Solitaire l, qui est un conte moral, où il donne aux hommes une leçon de se voir et de s'examiner soi-même, et se préparoit ainsi à sa mort qui n'étoit pas loin :
Cette leçon sera ia tin de ces ouvrages. Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir! Je la propose aux rois , je la propose aux sages , Par où saurois-je mieux finir?
Dans les deux dernières années de sa vie, il ne pensa plus qu'à bien mourir, fit des actions très-chrétiennes, chercha à expier ses fautes , et donna de grands exemples de piété. Il fit alors la paraphrase de la prose des morts-. Le commentateur de Despréaux nous a conservé deux lettres curieuses3, l'une de Despréaux, l'autre de Maucroix, où se trouvent des particularités très-singulières de sa conversion : elles étoient vraies, et Despréaux ne les trouvoit pas vraisemblables. \ln critique sévère, qui a fait des remarques sur le Dictionnaire de Moréri, a trouvé mauvais, et avec raison, que l'on n'y ait pas parlé dans l'article de La Fontaine, et de sa conversion, et de sa pénitence exemplaire. Xous avons voulu nous mettre à l'abri de toute censure , et apprendre au monde que l'édification a réparé le scandale. Xotre poëtc mourut enfin à Paris, chez M. Hervart qui le logeoit, le 13 avril 1695, à 77 ans, en mettant sa naissance en 1618, et fut enterré à Saint-Eustachc 4.
1 C'est la vingt-huitième et la dernière fable du XIIe livre.
Dieu détruira le siècle au jour de sa fureur. OEuvrcs de Boileau, t. III, p. 180 et suiv. de l'édit. de Saint-Marc. La lettre de Boileau à Maucroix est la sixième de ses lettres , et la réponse de Maucroix la suit.
' Depuis la publication de l'ouvrage de Mathieu Marais, le savant Walckenaer a retrouvé l'acte de baptême et l'acte de de*
DE M. DE LA FONTAINE. xcix
Depuis sa mort, une dame de ses amies * a donné au public un tome de ses ouvrages posthumes, et nous avons dépouillé tout ce recueil, que nous avons placé dans son ordre , en sorte qu'il n'en reste pas une seule pièce, le surplus étant ou contes, ou fables, ou une pièce qui
ces de La Fontaine ; nous croyons devoir reproduire ici ces deux pièces authentiques.
« Extrait des registres de la paroisse de Sainl-Crépin, de la ville de Château-Thierry, diocèse de Soissons. — Le vme jour de ce présent mois (juillet) , en l'an mil six cent vingt et un, a esté baplisé par moy soussigné, curé, un fils nommé Jehan; le père maistre Charles de La Fontaine , conseiller du roy et maistre des eaux et forests au duché de Chasteau-Thierry ; la mère damoyselle Françoise PidoUx; le parrain honorable homme Jehan de la Fontaine ; la marrayne damoiselle Claude Josse , femme de Louis Guérin, aussi maistre des eaux et forests audict lieu. Dr la Barre, curé , et De la Fontaine. »
« Extrait du premier registre des sépultures de la paroisse Saint-Euslache de Paris, 14 avril 1695. —Le jeudy 14, défunt Jean de La Fontaine , l'un des quarante de l'Académie françoise , âgé de 76 ans , demeurant rue Platrière , à l'hôtel d'Hervart, décédé du 13 du présent mois , a été inhumé au cimetière des Innocents. Chaxdelet. »
Walckenaer a découvert beaucoup d'autres pièces importantes, à l'aide desquelles il a pu établir avec certitude les faits principaux de l'histoire de La Fontaine. Ainsi, on ne savait pas , avant les précieuses recherches de Walckenaer, que La Fontaine épousa, en novembre 1647, Marie Héricart, fille du lieutenant général de la Ferlé-Milon , morte à Château-Thierry le 9 novembre 1709, et qu'il en eut un fils unique, nommé Charles , né le 8 octobre 1653 et mort en 1722 , lequel fut greffier des maréchaux de France , et laissa plusieurs enfants qui ont continué sa postérité jusqu'à nos jours. Au reste, nous renvoyons encore une fois le lecteur à l'excellent ouvrage de Walckenaer (P. L. ).
1 Cette dame signe Ulrich la dédicace de ses OEuvres posthumes au marquis de Sablé; il reste à savoir si ce n'est pas un pseudonyme, ce qui nous paroît assez probable.
c HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
est de M. Pavillon et non do lui. Il est dédié ù M. lo marquis do Sable ; on y a mis un portrait on prose de M. de La Fontaine , qui exprime bien ses talents et son caractère *. M. Perrault l'a aussi placé dans le rang des Hommes illustres , avec son éloge et son portrait gravé par Edclinck d'après celui de Rigault.
Il avoit fait lui-même son épitapbe qui est dans un des recueils de 1671, et qui est aussi dans le Recueil de vers choisis de 1693 2. Il ne songeoit point alors à mourir, mais à rire :
Jean s'en alla comme il étoit venu , Mangea le fonds après le revenu ; Tint les trésors chose peu nécessaire; Quant à son temps , bien le sut dispenser: Deux parts en fit, dont il souloit passer, L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
Le P. Sanadon , jésuite, a traduit cette épitapbe en vers latins3 :
Jani Fontani epîtaphium ex gallico.
Hoc. lapide Janus tegitur haud dispar sibi ,
Quum natus, et quum mortuus Censtif avitos fregit, insanum œstimans
Opibits paratis parecre.
Facturus cevi providam usuram breris,
Divisit in j)artcs duas:
Hanc delicato conterebat otio ,
Somno exigebat alteram.
Disons un mot, en finissant, de ses distractions dont on a tant fait de contes. Dans toute cette longue vie , nous n!en avons trouvé que deux dont il ait parlé. L'une qui lui arriva à Orléans; il en parle dans ses lettres à sa
1 On l'a mis à la tète de notre édition. — 2 Par le père Bouhours. — 3 Poésies du P. Sanadon (Paris, Barbon, 1715, in- V2 , p. 145).
DE M. DE LA FONTAINE. c:
femme, il en rit avec elle. Il sortit d'une hôtellerie pour aller voir la ville; au retour, il prit une autre hôtellerie pour la sienne, entra dans un jardin , se mit à lire Tite- Live (preuve qu'il lisoit les hons auteurs). Le garçon du cabaret le fit: apercevoir qu'il n'éfoit pas où il devoit être; il courut à l'autre cabaret, «. et j'arrivai, dit -il , assez tôt pour compter; » et d'une, qui est très-naturelle, qui peut arriver à tout le monde , et qui nous a valu le récit qu'il en a fait. L'autre est celle qu'il eut en sortant de Bois-le-Vicomtc , après avoir vu une belle personne; il revoit à elle : il s'égara; mais cette rêverie produisit une des plus galantes lettres qu'il ait jamais écrites.# Nous en avons parlé sur l'année 1688, et nous lui devons encore tenir compte d'une distraction qui nous est si utile. Heureux si l'amour ne produisoit que de ces maux-là !
Nous en savons encore une troisième , d'un homme qui ne ment point. La Fontaine étoit à Antony avec ses amis qui l'avoient mené pour passer quelques jours à la campagne. Il ne se trouva point à dîner un jour; on l'appela, on le sonna, il ne vint point; enfin il parut après le dîner; on lui demanda d'où il venoit : il dit qu'il venoit de l'enterrement d'une fourmi; qu'il avoit suivi le convoi dans le jardin; qu'il avoit reconduit la famille jusqu'à la maison (qui étoit la fourmilière), et fit là-dessus une description naïve du gouvernement de ces petits animaux, qu'il a depuis portés dans ses Fables, dans la Psyché, dans son Saint-Maie , avec le tour merveilleux qu'il a su y donner. Ainsi, quand il ne paroissoit occupé de rien , il étudioit la nature ; ses distractions étoient bien philosophiques , et il nous préparoit ces excellents ouvrages qui en sont le fruit.