‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 124 sur 144 · PHILEMON ET BAUCIS · texte numérisé non relu

PHILEMON ET BAUCIS

Dans le verger couroit une perdrix privée ,

Et par de tendres soins dès l'enfance élevée;

Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vcin :

La volatile échappe à sa tremblante main;

Entre les pieds des dieux elle cherche un asile.

Ce recours, à l'oiseau, ne fut pas inutile :

Jupiter intercède. Et déjà les vallons

Voyoient l'ombre en croissant tomber du haut des monts.

Les dieux sortent enfin, et font sortir leurs hôtes. k De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes : Suivez-nous! Toi, Mercure, appelle les vapeurs? 0 gens durs! vous n'ouvrez vos logis ni vos cœurs! » Il dit : et les autans troublent déjà la plaine. Nos deux époux suivoient, ne marchant qu'avec peine; Lu appui de roseau soulageoit leurs vieux ans : Moitié secours des dieux, moitié peur, se hâtants, Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent. A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent. Des ministres du dieu les escadrons flottants Entraînèrent sans choix animaux, habitants, Arbres , maisons , vergers , toute cette demeure ; Sans vestiges du bourg, tout disparut sur l'heure. Les vieillards déploroient ces sévères destins. Les animaux périr! car encor les humains, Tous avoient dû tomber sous les célestes armes : Baucîs en répandit en secret quelques larmes.

Cependant l'humble toit devient temple, et ses murs Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs ; De pilastres massifs les cloisons revêtues, En moins de deux instants, s'élèvent jusqu'aux nues; Le chaume devient or, tout brille en ce pourpi

> lirons

Tous ces événements sont peints sur le lambris. 1 Enceinte, enclos; du bas latin porpftsium ou pofprisi

4i>0 LIVRE CINQUIÈME.

Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apcllc ! Ceux-ci furent tracés d'une main immortelle. Nos deux époux, surpris', étonnés, confondus, Se crurent, par miracle, en l'Olympe rendus. « Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures! Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures Pour présider ici sur les honneurs divins , Et, prêtres, vous offrir les vœux des pèlerins? » Jupiter exauça leur prière innocente, a Hélas ! dit Philémon , si votre main puissante Vouloit favoriser, jusqu'au bout, deux mortels, Ensemble nous mourrions, en servant vos autels; Glothon feroit d'un coup ce double sacrifice ; D'autres mains nous rendroient un vain et triste office Je ne pleurerois point celle-ci, ni ses yeux Ne troubleroient non plus de leurs larmes ces lieux. » Jupiter, à ce vœu, fut encor favorable. Mais oserai-je dire un fait presque incroyable? Un jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis, lis contoient cette histoire aux pèlerins ravis, La troupe, à l'entour d'eux, debout, prêtoit l'oreille; Philémon leur disoit : « Ce lieu plein de merveille N'a pas toujours servi de temple aux immortels; Un bourg étoit autour, ennemi des autels : Gens barbares, gens durs, habitacle d'impies, Du céleste courroux tous furent les hosties *. Il ne resta que nous d'un si triste débris2; Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris : Jupiter l'y peignit. n En contant ces annales, Philémon regardoit Baucis par intervalles ; Elle devenoit arbre , et lui tendoit les bras : Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas. Il veut parler : l'écorce a sa langue pressée. L'un et l'autre se dit adieu de la pensée ,

1 Victimes; du latin lio&lia. — 2 Ruine, désastre.

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Le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois.

D'étonnement, la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix.

Même instant , même sort , à leur fin les entraîne :

Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne.

On les va voir encore , afin de mériter

Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goûter.

Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.

Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre ,

Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans.

Ah! si... J. Mais, autre part, j'ai porté mes présents,

Célébrons seulement cette métamorphose.

De fidèles témoins m' ayant conté la chose,

Clio me conseilla de l'étendre en ces vers,

Qui pourront quelque jour l'apprendre à l'univers.

Quelque jour on verra chez les races futures ,

Sous l'appui d'un grand nom , passer ces aventures.

Vendôme, consentez au los 2 que j'en attends;

Faites-moi triompher de l'Envie et du Temps;

Enchaînez ces démons : que sur nous ils n'attentent,

Ennemis des héros et de ceux qui les chantent !

Je voudrois pouvoir dire , en un style assez haut ,

Qu'ayant mille vertus, vous n'avez nul défaut.

Toutes les célébrer, seroit œuvre infinie;

L'entreprise demande un plus vaste génie :

Car quel mérite enfin ne vous fait estimer?

Sans parler de celui qui force à vous aimer,

Vous joignez à ces dons l'amour des beaux ouvrages;

Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages;

Don du ciel, qui peut seul tenir lieu des présents

Que nous font à regret le travail et les ans.

Peu de gens élevés, peu d'autres encor même,

Font voir, par ces faveurs, que Jupiter les aime.

' La Fontaine se laisse aller encore à un souvenir et à un regret pour sa femme, avec laquelle il n'avait pas vécu en trop bonne intelligence. — 2 Éloge , honneur.

Si quelque enfant des dieux les possède, c'est vous! Je l'ose dans ces vers soutenir devant tous. Clio, sur son giron, à l'exemple d'Homère, Vient de les retoucher, attentive à vous plaire : On dit qu'elle et ses sœurs, par l'ordre d'Apollon, Transportent dans An et * tout le sacré vallon : Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages Des arbres dont ce lieu va border ses rivages ! Puissent-ils tout d'un coup élever leurs sourcils 2, Comme on vit autrefois Philémon et Baucis!

1 Ce château, bâti et orné par Philibert de Lorme , Jean Goujon et Jean Cousin, sous le règne de Henri II, avait appartenu à Diane de Poitiers. Le duc de Vendôme, qui en était propriétaire à l'époque où écrivait La Fontaine, y attirait par sa royale hospitalité les littérateurs et les artistes de son temps. La Révolution a détruit Anet.

2 Le poète a remplacé ainsi l'expression Ce fronts sourcilleux, qui est restée dans la langue poétique.

ATTRIBUES A LA FONTAINK.

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