A M. 1,1<: DUC DE VENDOME
\:i l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.
Ces deux divinités n'accordent à nos vœux,
Que des biens peu certains , qu'un plaisir peu tranquille :
Des soucis dévorants , c'est l'éternel asile;
Véritables vautours , que le fils de Japet 3
Représente , enchaîné sur son triste sommet.
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste.
Le sage y vit en paix, et méprise le reste :
Content de ses douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;
Il lit , au front de ceux qu'un vain luxe environne ,
Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne *.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple : Tous deux virent changer leur cabane en un temple. Hyménée et l'Amour, par des désirs constants, Avoient uni leurs cœurs, dès leur plus doux printemps : \Ti le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme;
1 Metamorphoseon, lib. vin, fab. 7-9. La Fontaine fait plus qu'imiter le poëte latin : il le traduit souvent avec bonheur. — 2 Louis-Joseph, duc de Vendôme, arrière-petit-fils de Henri IV, né le 1er juillet 1654, mort le 11 juin 1712 en Catalogne, un des plus grands hommes de guerre de son temps. Il s'honorait d'être l'ami et le protecteur de La Fontaine. — 3 Prométhée, sur le mont Caucase. — * Voiture aroit dit dans sa lettre 123, on parlant de la Fortune :« Elle nous vend bien chèrement les choses qu'elle semble nous donner. «
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Clothon prenoit plaisir à filer cette trame.
Ils surent cultiver , sans se voir assistés ,
Leur enclos et leur champ , par deux fois vingt étés.
Eux seuls ils composoient toute leur république : •
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendoient !
Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendoient;
L'amitié modéra leurs feux, sans les détruire,
Et par des traits d'amour sut encor se produire.
Ils habitoient un bourg, plein de gens, dont le cœur
Joignoit aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter résolut d'abolir cette engeance.
II part avec son fils, le dieu de l'éloquence * ;
Tous deux, en pèlerins, vont visiter ces lieux,
Mille logis y sont : un seul ne s'ouvre aux dieux.
Prêts enfin de quitter un séjour si profane ,
Ils virent à l'écart une étroite cabane,
Demeure hospitalière, humble et chaste maison.
Mercure frappe; on ouvre. Aussitôt Philémon
Vient au-devant des dieux , et leur tient ce langage :
« Vous me semblez tous deux fatigués du voyage?
Ileposez-vous. Usez du peu que nous avons;
L'aide des dieux a fait que nous le conservons ;
Usez-en ! Saluez ces pénates d'argile :
Jamais le ciel ne fut aux humains si facile ,
Que quand Jupiter même étoit de simple bois;
Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix.
Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde?
Encor que le pouvoir au désir ne réponde ,
Nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus. »
Quelques restes de feu , sous la cendre épandus ,
D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent;
Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent.
L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs.
1 Mercure.
Philémon les pria d'excuser ces longueurs :
Et, pour tromper l'ennui d'une attente importune,
11 entretint les dieux, non pas sur la Fortune,
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des rois,
Mais sur ce que les champs , les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.
Cependant, par Baucis , le festin se prépare.
La table, où l'on servit le champêtre repas,
Fut d'ais non façonnés à l'aide du compas :
Encore assure-t-on , si l'histoire en est crue ,
Qu'en un de ses supports le temps l'avoit rompue.
Baucis en égala i les appuis chancelants
Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Un tapis tout usé couvrit deux cscabelles :
Il ne servoit pourtant qu'aux fêtes solennelles.
Le linge orné de fleurs fut couv ert , pour tous mets ,
D'un peu de lait, de fruits et des dons de Cérès.
Les divins voyageurs , altérés de leur course , Mêloient au vin grossier le cristal d'une source. Plus le vase versoit, moins il s'alloit vidant. Philémon reconnut ce miracle évident ; Baucis n'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèrent; A ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent. Jupiter leur parut av ec ces noirs sourcils , Qui font trembler les cieux sur leurs pôles assis. « Grand Dieu , dit Philémon , excusez notre faute : Quels humains auroient cru recevoir un tel hôte? Ces mets, nous l'avouons, sont peu délicieux : Mais, quand nous serions rois, que donnera des dieux? C'est le cœur qui fait tout! Que la terre et que l'onde Apprêtent un repas pour les maîtres du monde : Ils lui préféreront les seuls présents du cœur, v Baucis sort, à ces mots, pour réparer l'erreur,
1 Pour égalisa.