‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 129 sur 144 · QUE MOURIR DE FAIM · texte numérisé non relu

QUE MOURIR DE FAIM

Fabrice, dès longtemps, Près d'une belle dame, Tiroit de la poudre aux moineaux; Et quoiqu'il fit et festins et cadeaux*

L'ingrate cependant se moquoit de sa flamme ■

Exagérant sa forte passion , L'excès de son ardeur, la grandeur de sa peine,

Il la trouvoit plus inhumaine , Et son amour tournoi t à sa confusion.

Un jour enfin, lasse de sa persévérance, Voulant de son amour avoir la récompense , Chez elle il s'en alla pour la pousser à bout , Mais il y rencontra seulement la servante , Qui, plus douce et plus indulgente, Facilement lui permit tout.

Ce doux combat, cette amoureuse lice

Plut tant au vigoureux Fabrice , Qu'il ne manquoit, ou de jour ou de nuit, Sous prétexte de voir son ingrate maîtresse , De faire naître avec adresse Un rendez-vous pour l'amoureux déduit ; Mais, quoiqu'il eût les yeux à l'ertc *, L'affaire, par malheur, fut un jour découverte, Et la maîtresse , avec juste raison :

« Quoi ! vous venez , ô Fabrice , dit-elle ,

Me faire tenir la chandelle Pour vos plaisirs , jusque dans ma maison ! Encore, si cette servante Etoit d'une beauté charmante, J'excuserois peut-être votre erreur; Mais une petite souillarde, Une laidron , une bavarde !

ïl y va trop de votre honneur! »

Fabrice, voyant donc qu'on lui chantoit sa gamme,

Poussé d'un dépit amoureux, Répondit : « Il est vrai, j'ai failli; mais, madame, Ne suis-je pas bien malheureux?

Pour vos beaux yeux je soupire sans cesse,

1 Au guet; en italien, a l'enta; d'où le mot alerte.

Sans obtenir une seule caresse, M'avez-vous soulagé même d'un doux regard? Faisant ce que j'ai fait, l'offense est-elle grande? Et ne vaut-il pas mieux se repaître de lard, Que de mourir de faim près d'une bonne viande? »

Vï. LES DEUX COMPERES ».

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