‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 130 sur 144 · CONTE TIRÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES · texte numérisé non relu

CONTE TIRÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES

L'amitié, de tous temps, fut le lien des hommes; De tous temps , on a vu des illustres amis Se tenir plus qu'ils ne s'étoient promis, Et pour de petits prêts rendre de grosses sommes.

Mais l'on n'est pas toujours heureux,

Lorsque l'on est si généreux :

Car celui qui , par pure offrande *

Donne plus qu'on ne lui demande ,

Est fort sujet à recevoir

Bien plus qu'il ne vouloit avoir :

Témoin compère George et le compère Biaise, Qui n'eurent pas sujet d'être fort aise

Des avis qu'ils s'étoient donnés,

1 Ce conte, dont l'auteur, si ce n'est pas La Fontaine, est inconnu, ne se trouve que dans l'édition ou contrefaçon de 1710, Amsterdam, Henri Desbordes, 2 vol. petit in-8°. Celte édition est si fautive, que nous avons cru pouvoir nous permettre certaines corrections indispensables, que nous indiquaient la rime et la prosodie. Mais il eût fallu changer des vers entiers, pour faire disparaître toutes les fautes de ce genre, qu'on ne saurait pourtant attribuer à l'auteur. — 2 Cette indication est fausse . il en est de même pour les prétendues sources des coules suivants, qui n'ont rien de commun avec Boccacc, Marot, Machiavel, etc.

Dont ils furent fort étonnés Et dont ils eurent de la honte.

Je vais vous en faire le conte.

Les filles bien souvent se dérangent un peu, Surtout à certain âge où le sang leur pétille.

Où dans le front les yeux leur brille , Enfin lorsque l'amour leur fait sentir son feu.

Compère Biaise en avoit une,

Qui cherchoit déjà sa fortune, Et qui mangeoit des yeux les venants et allants ,

Pour se procurer des galants , Non pas de ceux desquels on joue à la toupie,

Mais dont l'on joue à d'autres jeux

Que savent bien les amoureux.

Elle s'acquit enfin un drôle vigoureux

Et qui n' avoit pas la roupie.

George s'en aperçut, et les vit plusieurs fois

Qui s'entre-chatoûilloient les doigts.

il crut devoir en avertir le père :

« Je suis trop votre ami, lui dit-il, mon compère,

Pour ne pas vous donner avis De tout ce qui vous touche et qui peut avoir suite :

Votre fille a plusieurs amis; Mais surtout un, qu'il faudra qu'elle évite : Richard est riche; il n'est que trop bien fait;

Mais ce n'est pas là votre fait,

Car vous savez bien que ce drille N'est pas dans le dessein d'épouser votre fille :

Elle n'est pas de sa condition; Vous devriez empêcher la conversation.

J'ai pourtant aperçu qu'elle en étoit coiffée: Richard pourroit avoir été trouver la fée Pour un philtre amoureux, pour un sort, que sait-on' Il est bon d'écouter le vieux Qu'en dira-t-on ; Votre fille est coquette un peu, ne vous déplaise.

— Grand merci de l'avis, répond compère Biaise, Je suivrai vos conseils. » A quelques jours de là, Biaise rencontra George, et ainsi lui parla :

« Vous m'avez averti des amours de ma fille ; Je vous suis obligé des soins de ma famille; Et je serois ingrat, en ne vous disant pas

Un certain c.as Qui grandement vous touche; Mais je crains bien qu'aussi vous ne preniez la mouche;

Car, en effet , Il n'est plus de remède, et le mal est tout fait.

— Non, parlez hardiment, dit le compère George; Je n'en sonnerai mot, ou le diable m'égorge!

— Puisque vous me le permettez, Dit Biaise, et que vous me promettez De n'en avoir jamais contre moi de rancune ,

Je vous dirai , sans fourbe aucune , Que Jeanne vous a fait gros oiseau du printemps *. Chez la grosse Gâteau , souvent , à la maraude , Elle s'en va prendre ses passe-temps.

Vous connoissez bien la ribaude?

Mettez-y l'ordre, ou bien vous vous déshonorez,

Je vous en avertis , compère.

— Vous en avez menti, répond George en colère,

Et vous me prouverez Que ma femme a hanté chez une maquerelle,

Ou vous éprouverez La vigueur de mon bras ! — -Vous me cherchez querelle, Dit Biaise > et vous fâchez, contre votre serment? Si je la vis moi-même avecque son amant, Que direz-vous?

GEORGE

Pour un époux, Gela passe le mot pour rire.

1 Le coucou, qui ne parait et ne chante qu'au printemps.

Il faut me le prouver et me le faire dire; Autrement, point d'amis.

BLAISE

Je suis d'un autre avis, Et si vous voulez faire Ce que je vous dirai, dès cette même nuit, Elle-même fera le détail de l'affaire ,

Et nous éviterons le bruit.

— Je le veux, s répond George. Et s'étant bien instruit Du personnage qu'il doit faire ,

Ils attendent la nuit Pour découvrir tout Je mystère.

Biaise se cacbe sous le lit, Avant que Jeanne fût couchée ; Jeanne vient et se couche, et son époux aussi; Mais d'une posture fâchée, Comme un homme plein de souci :

Il lui tourne le dos, soupire, crache, tousse; Elle veut l'embrasser, il la repousse1.

JEANNE

s Qu'avez-vous donc, mon cher époux? Vous trouveriez-vous mal ? Vous prenez des airs mornes !

GEORGE

Va, n'augmente pas mon courroux, Ou je pourrois passer les bornes, Et te rouer de mille coups !

JEANNE

Eh! quoi donc? Étes-vous jaloux?

GEORGE

je suis bien pis, car j'ai des cornes, Puisque tu cours le guilledou.

JEANNE

Quoi! mon époux, êtes-vous fou?

GEORGE

C'est toi, mordieu! sur ma parole, 1 Vers sans céstire.

Qui n'es qu'une impudique folle!

Chez la grosse Gâteau, vas-iu pas au bocan'?

JEANNE

Ah! comment? Quoi? Avec qui? Quand?

Je n'y fus jamais de ma vie.

Je suis une femme d'honneur...

Je vous défie De me nommer le rapporteur?

GEORGE

Jures-en donc, mais de la bonne sorte?

JEANNE

Non, je n'y fus jamais, ou le diable m'emporte!

GEORGE

Menteuse ! Après un tel serment , Oserois-tu tant seulement Aller d'ici jusqu'à la porte.

JEANNE

Oui-da, j'y vais, tout de ce pas. »

Cela dit, elle met un de ses pieds à bas,

D'une effronterie incroyable ; Biaise saisit la jambe, et l'empoigne bien fort;

Elle, plus pâle que la mort,

Se croit entre les mains du diable , Saute au cou du mari , lui demande pardon , S'accroche à lui, le mouille de ses larmes,

Car c'étoient là les seules armes Qu'elle avoit pour sortir des griffes du démon

Et de ses cruelles alarmes.

« Hélas ! dit-elle en rehaussant sa voix ,

Je n'y fus jamais qu'une fois ;

Encore , n'y fus-je pas trop aise !

J'y pris peu de contentement;

Et j'y allois tant seulement

1 On dirait aujourd'hui boucan, lieu où l'on fume la viande; au figuré, lieu de débauche,

Pour tenir compagnie à la femme de Biaise, Qui tous les jours y va pour y voir son amant. »

Jugez un peu de la surprise

Du pauvre Biaise sous le lit ,

Quand clairement il entendit

Ce que la commère avoit dit!

Le cœur lui faut 1 : il lâche prise ; Lors, Jeanne délivrée approche son époux, Le caresse, le baise, et tendrement l'embrasse :

a Mon mari, raccommodons-nous ?

Une première faute est digne d'une grâce ;

Je n'aimerai jamais que vous

Dans tout le reste de ma vie.

Pardonnez-moi, je vous en prie! »

Cependant George est toujours sourd ,

Et dès le matin qu'il fit jour,

L'on vit l'un et l'autre compère

S'accoster de grande colère :

George dit : « Qu'aviez-vous sur ma femme à chercher? — Et vous, répondit Biaise , à rechercher 2

Sur la conduite de mes filles?

Laissons les secrets des familles; J'en tiens bien plus que vous!

Cependant vengeons-nous Sur la grosse Cateau, qui tient bordel infâme; Il faut couper le nez de cette sale dame3?

GEORGE

Allons, je le veux bien.

BLAISE

Mais attendez, n'en faisons rien :

Un procès, on nous pourroit faire.

Allons plutôt au commissaire ;

1 Lui manque. — 2 Vers sans césure. — ;: Celait alors une vengeance très-usitée dans le bas peuple , que de couper le nez aux femmes de mauvaise vie.

Nous lui coûterons noire affaire ; Il réparera notre honneur.

GEORGE

Allons chercher un procureur; Disons-lui nos raisons.

BLAISE

Oui-da, je vous en prie, Faut-il à tant de gens dire notre infamie?

Croyez-moi, nous ferons hien mieux

De laisser la vengeance aux dieux, Pour ne pas apprêter au public à médire , Et de nous à s'en rire :

Car vous savez bien qu'en tel cas

Le voisin ne s'épargne pas.

Il faut mettre en repos nos âmes

Sur la conduite de nos femmes.

Allons-nous-en , ne disons rien ; Car j'ai lu d'autrefois, dans certaine sentence

Ou traité de l'art de prudence, Qu'en tel cas le meilleur est de ne dire mot; Car qui de son malheur a pleine connaissance, S'il se tait, est cocu; s'il éclate, est un sot. »

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