XVIII. LES EFFETS DE LA NATURE
Quel est l'époux exempt de cocuage?
Il n'en est point, ou très-peu, je le gage.
Ainsi tranchons des discours superflus :
Quoique l'on ait une femme fort sage, Par elle on se voit mis au rang des fronts cornus; La chair, sur la sagesse, eut toujours le dessus.
Dans un canton de la Champagne , Etait un jeune gars habitant de campagne. Un Champenois ou cruche , on dit que c'est tout un. Celui-ci , du pays , étoit tout le plus bête. Jamais marque d'esprit ne sortit de sa tète; Mais , de tout l'univers , c' étoit le plus beau brun.
1 Ce conte a paru dans un ouvrage intitulé : le Voyage de M. de Cléville (Londres, 1750, in-12) , dont l'auteur ne s'est pas fait connaître ; on l'y trouve , à la page 31 , sous ce titre : Essai de Conte, précédé de cet avis au lecteur : « Quoique tous les ouvrages des grands hommes ne soient pas parfaits , dans ceux qu'ils regardent eux-mêmes comme indignes de leur appartenir, on trouve cependant toujours ces traits brillants qui les caractérisent. Le conte qu'on va lire est le premier que le, fameux La Fontaine ait rimé. Je le tiens d'un fort honnête homme qui avoit eu des liaisons intimes avec lui, mais je tais son nom par respect pour sa famille, qui tient un rang considérable dans l'Eglise et dans la Robe. Je me flatte que le lecteur me saura quelque gré de faire voir la lumière à une pièce qui pourra l'instruire en l'amusant. » Ce conte , où l'on remarque plusieurs traits vraiment dignes de La Fontaine, est évidemment d'une date postérieure à celle qui. lui est assignée par l'éditeur, car ce serait avant Joconde, c'est-à-dire avant 1663, que La Fontaine aurait rimé son premier conte. Au reste , on remarque, à la fin, des vers qui semblent indiquer que La Fontaine n'avait pas encore eu à se plaindre de la conduite de sa femme , quand il composa ce conte.
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A peine noire aimable ruslrc
Entrait snr son cinquième lustre , Qu'il éprouva des mouvements d'amour,
Qu'il prit pour une maladie
Qui pourroit lui coûter la vie.
11 ne dormoit ni nuit ni jour.
Il se met dans la fantaisie
De consulter un médecin Sur son douloureux mal, que mainte belle dame Auroit voulu guérir, du meilleur de son âme.
Il prend son essor, un matin; Il va chez un docteur et lui conte sa peine.
— l'argué! monsieur, dit-il, daignez me secourir. J'ai certain mal qu'il vous faut me guarir.
Mal pis cent fois que la fièvre quartaine, Et dont je tremblois de mourir.
— Donnez-moi votre pouls?... Grande est la maladie?
— Morgue ! ce n'est pas là... Mon bras n'a point de mal. Mais j'ons dans cet endroit un çartain animal
Qui me fait enrager ma vie ;
II s'anime avec tant d'ardeur,
Qu'il me fait à moi-même peur.
Tenez, guarissez-moi cela, je vous en prie? » Le médecin , riant, lui dit : u. Eh bien!
Je vous guérirai cette enflure; Mais payez-moi? Sinon, je ne commence rien.
— Combien vous faut-il d'aventure?
— Dix écusî Je ne puis pas à moins, je vrous jure; Peut-être encore y mettrai-je du mien.
— Notre monsieur, prendrez-vous bien, Pour vous nantir, ces deux écus à compte?
— Donnez ! Mais dès demain apportez le restant. »
Il mouille dans l'eau froide un grand linge à l'instant , Dont il couvre le mal, et l'enflure fut prompte A déguerpir, u Que vous êtes savant ! S'écria le pauvre ignorant.
A LA FONTAINE. 4"ï3
Grand médecin , Dieu vous bénisse !
Vartigué, l'excellent onguent!
— Allez, mon bon ami, le Seigneur vous guérisse Venez encor demain , qu'on vous en fasse autant. Surtout, n'oubliez pas le reste de l'argent? »
Le médecin, le cœur plein d'aise,
Courut conter à sa moitié
L'innocence du pauvre Biaise :
Pas un mot ne fut oublié.
L'Hippocrate , pour elle, avoit de l'amitié,
Même jusqu'à la jalousie , Mal qu'à l'hymen on voit toujours lié , Lorsqu'on a femme jolie.
La belle avoit été sage toute sa vie : De nul amant jamais elle n'eut de pitié,
Mais il lui vint en fantaisie De guérir du beau gars la tendre maladie.
On eût vu notre médecin
S'en aller trouver maint voisin, Et de conter à tous l'histoire de l'enflure ,
Et la croustilleuse façon
De sa subite guérison.
Il fut bien ri de l'aventure.
La femme cependant rouloit dans son esprit ,
Du garçon la grande innocence ,
Et de son mal la corpulence.
Voici ce que la dame fit ,
Pour en avoir la jouissance.
Le soir, son époux de retour, Elle lui dit : a Mon cher amour.
Pour un malade d'importance, Ou est venu tantôt implorer ta science; Cours-y demain, d'abord qu'il sera jour? On te promet très-grande récompense, r Elle lui dit des noms en l'air,
Et mit à bien grande distance L'endroit où Je mari ne manqueroit d'aller : « Pas n'y faudrai, ma bonne, ma chère âme,
Quoique ce soit bien loin d'ici.
Mais si notre nigaud alloit venir aussi ,
Qu'y ferois-tu, petite femme?
— Allez, mon poulet de mari:
Sur moi , j'en prends tout le souci. j>
Le dieu qui répand la lumière A peine commençoit sa brillante carrière,
Que voilà notre médecin ,
Bien botté , la bride à la main ,
Qui, sur sa jument poulinière,
Enfile au trot le grand chemin.
Sitôt qu'il fut parti, notre amoureuse dame
Sortit du lit, toute de flamme,
Mit aussitôt du linge blanc.
La propreté sied beaucoup à la femme.
Dès qu'elle fut coiffée , arrive le manant. La belle tressaillit de joie , en le voyant.
a Serviteur, lui dit-il, madame!
Je voudrions parler au médecin, Qui me médicinit si bien hier au matin. La dame, qui scntoit tout Paphos dans son àme,
Trouva ce rustre jouvenceau
Mille fois encore plus beau
Que n'étoit la belle peinture , Dont son époux lui fit le dangereux tableau ; J'entends pour lui , non pour la créature. Elle fit faire au gars le récit de nouveau
De son épouvantable enflure.
Il le lui fit, Dieu sait comment,
Sans garder nulle modestie.
La belle, à son discours, brùloit d'un feu charmant,
« Que je plains votre maladie !
Dit-elle au gars , le flattant doucement ; Je vous aime, et je veux vous guérir promptement. » Là-dessus , on eût vu la belle Le conduire dans sa ruelle ; Et là , sans aucun compliment , Elle l'embrasse tendrement; Elle caresse son enflure , Qui grossissoit même à mesure Qu'elle y touchoit légèrement.
Bornons ici cette peinture , Il faut garder en tout quelque ménagement. Notre rustre n'eut pas, sur si douce monture, Fait trois voyages seulement , Qu'il sentit du soulagement.
Quand madame fut satisfaite...
Que dis-je! satisfaite? En a-t-on satisfait? Quand le gars ne put plus fournir aucune traite , Elle le renvoya, le priant du secret.
Mais en a-t-on dans l'amoureux mystère?
On risque tout , plutôt que de se taire; Même j'en connois sur ce point, Qui disent bien souvent ce qu'ils ne savent point.
Le gars, s'en allant plein de joie ,
Rencontra dans sa même voie
Le médecin fort en courroux
De n'avoir point trouvé sa proie.
Il n'avoit pas tort, entre nous.
a Monsieur, dit le paysan, je reviens de cheu vous, Où votre femme , sur ma vie , A d'un remède des plus doux • Mis bon ordre à ma maladie?
Je pensons bien que de longtemps