II. RICHARD MINUTOLO
NOUVELLE TIRÉE DE BOCCACE '
C'est de tout temps qu'à Naples on a vu Régner l'amour et la galanterie.
De beaux objets cet Etat est pourvu Mieux que pas un qui soit en Italie : Femmes y sont, qui font venir l'envie D'être amoureux, quand on ne voudroit pas.
Une surtout, ayant beaucoup d'appas,
Eut pour amant un jeune gentilhomme
Qu'on appeloit Richard Minutolo.
Il n'étoit lors, de Paris jusqu'à Rome,
Galant qui sût si bien le numéro 2.
Force lui fut; d'autant que cette belle
(Dont, sous le nom de madame Catelle,
Il est parlé dans le Décaméron)
Fut un long temps si dure et si rebelle ,
Que Minulol n'en sut tirer raison.
Que fait-il donc? Comme il voit que son zèle
Ne produit rien, il feint d'être guéri;
Il ne va plus chez madame Catelle ;
Il se déclare amant d'une autre belle;
Il fait semblant d'en être favori.
Catelle en rit ; pas grain de jalousie :
Sa concurrente étoit sa bonne amie.
Si bien qu'un jour qu'ils étoient en devis 3,
1 Decamerone , giornata m, novella 6.
2 Expression proverbiale tirée de la loterie et des jeux ci: hasard , signifiant : qui a de l'adresse et du bonheur.
3 Conversation. On dit encore deviser, pour causer.
Minutolo , pour lors de la partie , Connue en passant, mit dessus le tapis Certains propos de certaines coquettes , Certains maris, certaines amourettes, Qu'il conlrouva *, sans personne nommer: Et fit si bien , que madame Catelle De son époux commence à s'alarmer, Entre en soupçon, prend le morceau pour elle "2„ Tant en fut dit, que la pauvre femelle, A'c pouvant plus durer en tel tourment, Voulut savoir de son définit amant, Qu'elle tira dedans une ruelle, De quelles gens il entendoit parler, Qui, quoi, comment, et ce qu'il vouloit dire. « Vous avez eu, lui dit-il, trop d'empire Sur mon esprit , pour vous dissimuler.
Votre mari voit madame Simonne :
Vous connoissez la galande 3 que c'est? Je ne le dis pour offenser personne; Mais il y va tant de votre intérêt , Que je n'ai pu me taire davantage.
Si je vivois dessous xotre servage , Comme autrefois, je me garderois bien De vous tenir un semblable langage, Qui, de ma part, ne seroit bon à rien. De ses amants toujours on se méfie.
' Inventa, supposa.
2 Expression proverbiale : croit que l'affaire la regarde. On dirait encore aujourd'hui : prend la chose pour elle.
3 Pour galante. Vaugelas, dans ses Remarques sur la langue françoise (t. II, p. 812 de l'édition de 168"), établit une différence entre galant, galante, et galand, galande ; il veut qu'on écrive ce mot avec un t, quand il est adjectif, et avec un d, quand il est substantif. Suivant le Génie de la langue françoise, parle sieur D* (d'Aisy), 1683, t. II, p. 209, galande se disait d'une femme qui a un amant;