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Il est amusant de voir combien l'esprit gaulois chez la Fontaine a eu de peine à se dégager du courant public qui l'emmenait ailleurs. Le goût régnant portait les gens du côté du bel esprit, de l'éloquence, des règles classiques, de l'imitation latine ; il y cède vingt fois, mais toujours il revient à lui-même. Dans ce pays artificiel et correct, il n'est pas à son aise; il y va parce qu'on l'y mène, parce qu'il est convenable d'y aller; mais il y est gêné et n'y profite point.
C'est pour cela sans doute qu'il écrivit si tard. Il se cherchait, et, faute de chercher où il fallait, il ne se trouvait pas. Il essayait d'arranger V Eunuque de Tércnce, et flottait assez maladroitement entre deux genres, sans atteindre la fidélité d'une traduction ni l'intérêt d'une imitation. Ensuite il se. guinia de tout son
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effort pour composer une bonne fiction mythologique à réloge de Vaux; il expliquait sa fiction dans une préface, tout au long, avec des précautions qui auraient fait honneur aux pédagogues Bossu et Rapin. Pendant trois ans il travailla et retravailla cette malheureuse fiction qui est un plaidoyer entre les déesses du jardinage, de la peinture, de l'architecture et de la poésie, et n'en lira pasgrand'chose. Plus tard, quand il imite la Psyché d'Apulée, il n'atteint qu'un style faux, à demi naïf et à demi fade. Sa gaieté et sa galanterie percent à travers le masque antique, mais timidement, sans oser se montrer, avec toutes sortes d'incertitudes et de disparates. Son roman est une pastorale de courtisans modernes habillés à la grecque, occupés à disserter longuement, à rire froidement et à sourire mignardement. Psyché était trop déesse pour être à sa place entre les mains de la Fontaine ; il n'ose être familier avec elle; quant à être grave et respectueux, c'est ce qu'on ne lui demandera jamais. Son Adonis n'est guère moins terne ; il ne faut pas le lire quand on a contemplé la sensualité ardente, la couleur tourmentée et magnifique qui éclatent dans celui de Shakspeare. La Fontaine n'est que gracieux, galant ; il fléchit sous le poids des personnages divins ; ses passions sont trop douces. Le génie enflammé de la Renaissance, la nudité, la sérénité héroïque de l'antiquité grecque, sont hors de sa portée et de ses prises. Pour son poëme de saint Malc, c'est un éloge de la chasteté ascétique ; on devine qu'il n'y a pas réussi. Il l'avait fait de commande, comme ses autres pièces religieuses ; il ne pouvait guère être pieux que sur une invitation étrangère. En général, quand il entre dans les grands vers, il y est comme dans 1 habit
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d'autrui. Cet habit-là ne va pas à sa taille. De temps en temps, surtout dans les épilre*, dans les élégies, deux ou trois vers naturels se détachent ; c'est un geste vrai qui s'est montré en dépit des broderies roides et des longues manches. Mais les hémistiches distincts, les rimes régulières, le ton soutenu, la friperie mythologique ou galante, Vénus et l'Amour, les pleurs et les ardeurs, reprennent bientôt leur empire. La poésie s'en va sous les conventions et les convenances. Ces maudits alexandrins ont toujours fait dans notre langue l'office de justaucorps Sitôt qu'on les endossait on devenait roide; l'étiquette vous prenait; vous vous retranchiez tous les mouvements prompts et abandonnés; vous deveniez digne ; vous ne parliez plus la langue ordinaire; vous vous réduisiez à un certain nombre de mots et de tours approuvés; les autres étaient écartés comme familiers et roturiers; vous deveniez un personnage de représentation ou d'antichambre, à la longue un mannequin. Tous vos gestes étaient réglés, compassés. Il fallait ici une césure, là une épithète, plus loin un rejet. Personne ne ressemble plus à Claudienque Delille. Encore aujourd'hui nous souffrons de cette discipline; le vers naturel nous manque; celui d'Alfred de Musset1 est un tapageur; celui de Victor Hugo un épileptique. Ils ont déchiré ou bariolé le vieil habit classique avec une verve d'écoliers ou une rancune de réformateurs; mais leur mode débraillée est aussi arbitraire que la mode correcte. Ils ont pris simplement le contre-pied de l'ancienne, et notre poésie^
1 Plus tard, ayant trouvé le rhyllime vrai, il est devenu notre plus grand poëte.
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entre les oripeaux et les guenilles, attend encure le vêtement qui lui convient. La Fontaine en a essayé plusieurs avant de trouver celui dont il avait besoin. 11 en approchait pourtant en maniant le vieux français, en lisant Rabelais, Marot, la reine de Navarre. Il essayait des dizains, des ballades, des rondeaux, des virelais ; il revenait à la sourci gauloise, au style naïf, au petit vers leste et campagnard, qui aime les mots francs, qui dit en courant toutes les choses vraies. C'est ainsi qu'à la fin il rencontra les fables et les contes.
« M. de la Fontaine, dit l'abbé Poujet, son confesseur, ne pouvait s'imaginer que ie livre de ses Contes lut un ouvrage si pernicieux. Il prolestait que ce livre n'avait jamais fait sur lui, en l'écrivant, de mauvaises impressions, et il ne comprenait pas qu'il pût être si fort nuisible aux personnes qui le lisaient. » Je le crois; il l'avait fait trop naturellement pour y voir du mal. On ne trouve pas de crime en des idées qui reviennent si fréquemment et d'elles-mêmes. 11 était si loin de la règle qu'il ne l'apercevait plus. C'est ici que le franc naturel gaulois éclate. Au-dessus de lui résonne la grave mélodie du style noble et des grands vers. Les prédicateurs, les philosophes, les poètes se forment en chœur pour chanter la beauté imposante des mœurs réglées, et la littérature est un motet solennel accompagné par l'orgue ecclésiastique. Bossuet le mène, et les spectateurs contemplent avec respect l'auguste étalage des robes violettes, des chapeaux à plumes et des jupes lamées qui s'ordonnent en belles rangées sous les yeux du roi. Dans un coin est un bonhomme qui baille ou rit. Ce sermon l'ennuie; il n'aime pas les cérémonies, trouve les alignements trop droits et l'orgue trop ron-
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liant. Il pose sur son prie-Dieu le saint Augustin qu'on lui a mis dans la main, tire furtivement un Rabelais de sa poche, fait signe à ses voisins Chaulieu et le grand prieur, et chuchote tout bas avec eux quelque drôlerie. Il court risque d'être «averti,» et réprimandé tout haut; il le sera; en attendant, il s'amuse lestement comme un écolier qui fait une escapade. Vous pouvez croire qu'en semblable occasion un conteur ne fait pas de longues phrases et ne cherche pas les mots d'apparat. Celui-ci prend justement le contre-pied du ton officiel. Par ennui de la régularité imposée, il quitte l'air de cour, se fait vulgaire, emploie les mots des paysans, des ouvriers, les tours osés, vieillis, la conversation triviale qui rabaisse les belles choses jusqu'au niveau des mains sales. 11 amène des commères, des paysans qui troquent, des tonneliers avec leur langage risqué et leurs instincts de bas étage. Ses récits ressemblent à des magots de Téniers parmi les perruques de Versailles. On voit enfin par lui les franches repues, les façons grivoises et goguenardes du bon peuple de France. Et emarquez que, dans ces contes, seigneurs et vilains ont du même acabit, aussi gouailleurs et aussi égrilards les uns que les autres. Ce qui par-dessus tout leur déplaît et déplaît à la Fontaine, c'est la règle. 11 semble ne la regarder que comme une convention et une parade. C'est pain bénit, que de s'en moquer. A. son avis la nature va au plaisir, ainsi que l'eau à la rivière; elle y \a (ce n'est pas moi qui parle), quelles que soient les digues, religion ou mariage. Ceux qui les bâtissent sont les premiers à ne pas les respecter. Ils les établissent pour autrui, non pour eux-mêmes. Songez, pour excuser cette moFale gauloise, que le Gaulois n'a jamais
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fait sa régie et qu'il l'a toujours subie ; ecclésiastique ou civile, elle lui vient d'ailleurs et d'en haut. Il n'est point l'auteur de sa foi ni de sa loi ; l'Église et l'État ne sont pour lui que des gendarmes. Ils le mènent et i' se laisse faire. Tout au plus, en de certains moments insupportables, il ramasse des pierres pour leur casser la tête. Mais d'habitude il se range sous leur baguette, en se dédommageant par un brocard. Il ne leur accorde guère qu'une obéissance extérieure et machinale; à toute occasion il s'échappe en escapades; son p!us grand plaisir est de remarquer qu'il n'est pas leur dupe, et de le faire remarquer à son voisin.
Le ton change dans les fables, et le vers aussi. La Fontaine n'essaye pas d'y fronder la morale, mais d'en établir une. Il s'agit de peindre toute la vie humaine, et non plus seulement les parties défendues de la vie humaine. Aussi ces fables sont noire épopée; nous n'en avons point d'autre. Je n'ai pas besoin d'ôter ce nom à l'insipide Hertriade, ni au pastiche sentimental que M. de Ghateaubriand a intitulé les Martyrs. Nous n'avons réussi en ce genre qu'à fabriquer de jolies machines en carton vernissé bonnes à garder sous verre à titre de Curiosités historiques. Rabelais seul avait « là tête épique, » et serait le poète national par l'espèce des idées et la grandeur des conceptions, si la
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folie de l'imagination, l'énormilé de l'ordure et la bizarrerie de la langue ne l'avaient réJuit à un auditoire d'ivrognes ou d'érudits. C'est la Fontaine qui est notre Homère. Car d'abord il est universel comme Homère : hommes, dietfx, animaux, paysages, la nature éternelle et la société du temps, tout est dans son petit livre. Les paysans s'y trouvent, et à côté d'eux les rois, les villageoises auprès des grandes dames, chacun dans sa condition, avec ses sentiments et son langage, sans qu'aucun des détails de la vie humaine, trivial ou sublime, en soit écarté pour réduire le récit à quelque ton uni orme ou soutenu. Et néanmoins ce récit est idéal comme celui d'Homère. Les personnages y sont généraux; dans les circonstances particulières et personnelles, on aperçoit les diverses conditions et les passions maîtresses de la vie humaine, le roi, le noble, Je pauvre, l'ambitieux, l'amoureux, l'avare, promenés à travers les grands événements, la mort, la captivité, la ruine; nulle part on ne tombe dans la platitude du roman réaliste et bourgeois. Mais aussi nulle part on n'est resserré dans les convenances de la littérature noble; le ton est naturel ainsi que dans Homère. Tout le monde l'entend; ce sont nos mots de tous les jours, même nos mots de ménage et de gargote, comme aussi nos mots de salon et de cour. Nos enfants l'apprennent par cœur, comme jadis ceux d'Athènes récitaient Homère; ils n'entendent pas tout, ni jusqu'au fond, non plus que ceux d'Athènes, mais ils saisissent l'ensemble et surtout l'intérêt; ce sont de petits contes d'enfants, comme Ylliade et YOdyssée, qui sont de grands contes de nourrice. Et cette épopée de la Fontaine est gauloise, Elle est hachée menu, en cent petits
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actes distincts, gaie et moqueuse, toujours légère et faite pour des esprits fins, comme les gens de ce pays-ci. Vingt vers leur font comprendre votre leçon, et cent vers les empêcheraient de la comprendre. Ils n'ont pas besoin de longs détails et les longs détails les fatigueraient. Un petit mot de son ('clair fuyant leur dévoile tout un tableau ou tout un caractère; une clarté prolongée et forte émousserait leur regard. Us sont agiles, mais prompts à se rebuter, et veulent arriver au but en trois pas. La fable, par sa brièveté, se proportionne à leur attention si alerte et si vite lassée. Encore faut-il qu'elle ne persévère point d'un bout à l'autre dans le même style, mais qu'elle change, qu'elle ondule par toutes sortes de tours sinueux, de la joie à la tristesse, du sérieux à la plaisanterie. La Fontaine est le seul qui nous ait donné le vers qui nous convient, « toujours divers, toujours nouveau, » long, puis court, puis entre les deux, avec vingt sortes de rimes redoublées, entre-croisées, reculées, rapprochées, tantôt solennelles comme un hymne, tantôt folâtres comme une chanson. Son rhythme est aussi varié que notre allure. Non plus que nous, il ne soutient pas longtemps le même sentiment. « Diversité, c'est sa devise. » J'ajoute : Diversité avec agrément. Rien de si fin que cet agrément. Toutes les grâces de ce style sont « légères. » Il s'est comparé lui-même « à l'abeille, au papillon » qui va de fleur en jfleur, et ne se pose qu'un instant au bord des roses poétiques. Tous les sentiments chez lui sont tour à tour effleurés, puis quittés; un air de tristesse, un éclair de malice, un mouvement d'abandon, un élan d'éloquence, vingt expressions passent en un instant sur cet aimable vi-
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sage. Un sourire imperceptible les relie. Les étrangers ne l'aperçoivent pas, tant il est fin1. Il se moque sans qu'on s'en doute, au passage, sans insister ni appuyer. Il n'éclate pas; il ne dit qu'à demi les choses. Souvent il prend une mine sérieuse, continue le discours d'un ton convaincu, semble approuver son personnage; tout d'un coup, au dernier vers, une chute révèle l'ironie. Il se commente subitement, en se reprenant, et, à ce qui semble, par pure bonhomie, pour nous éviter une méprise; c'est pour nous jouer un tour et nous dire une méchanceté2. S'il lâche un mot suspect et d'apparence un peu libertine5, il le corrige aussitôt avec un empressement affecté ; il fait le bon apôtre pour mieux persifler les bons apôtres. Ces jolies hypocrisies sont toujours transparentes. 11 s'en amuse comme d'un déguisement; la fable elle-même n'est pas autre chose. C'est railler les gens que de leur metlre sur le dos une peau de bête, d'autant mieux qu'on frappe sur ce dos en ayant l'air de frapper sur le dos d'autrui. La Fontaine semble un simple, occupé du loup, du renard, capable tout au plus de rêver parmi les prés et les basses-cours, et d'en badiner devant les grandes personnes, avec quelque profit pour les enfants. Et tout d'un coup on découvre sous cette apparence innocente un satirique, un philosophe, un connaisseurde l'homme; en sorte que de tous ses héros c'est lui qui est le plus
1 M. Macaulay lui-même appelle la Fontaine a trifler. - A ces mots, l'animal pervers
(C'est le serpent que je veux dire, Et non l'homme, on pourrait aisément s'y tromper} 5 Un mari fort amoureux,
Fort amoureux de sa femme...
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amusant et le mieux masqué. Ce déguisement est exquis. Il ôte à la vérité sa tristesse, au badinage sa frivolité. On se divertit et on pense. On y est à la fois dans les mondes ou plutôt sur la limite des deux mondes; et l'on cueille à la fois tous leurs fruits et toutes leurs fleurs. Un vers vous porte dans la campagne, sous la ramée verte; un autre vous ramène dans les salons, au beau milieu d'une cérémonie royale. Vous entrevoyez le museau fin d'un renard, et un instant après la physionomie avisée d'un courtisan. Aucune de ces deux vues ne nuit à l'autre : elles se suivent sans s'effacer. L'agilité du charmaut esprit qui va et vient de Fiftie à l'autre les unit sans les brouiller. Si vous voulez fker cette peinture fuyante, vous la grossissez. Quand Granville, pour illustrer la Fontaine, a mis sous nos yeux les bêtes en habits d'hommes, il a tout gâté; il n'a fait qu'entasser un carnaval vulgaire, propre à faire rire des provinciaux et des épiciers. Le dessin, de sa lourde empreinte matérielle, perpétue et enfonce dans les yeux ce qui doit glisser devant l'imagination comme emporté par un éclair. La Fontaine n'a pas de visions complètes et durables : il n'est pas oppressé d'images absorbantes; il entrevoit, il quitte, il vole, il revient, il est un moment en vingt lieux et en vingt sentiments; pendant que vous achevez une de ses esquisses, il a fait le tour du monde et il est prêt à recommencer.
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Ce ton indique la morale. Il est difficile à un homme si gai d'être un vrai précepteur de mœurs. La sévérité n'est pas sa disposition ordinaire, il ne fera pas de l'indignation son accent habituel. Tâchez de n'être point sot, de connaître la vie, de n'être point dupe d'autrui ni de vous-même, voilà, je crois, l'abrégé de ses conseils. 11 ne nous propose point de règle bien stricte, ni de but bien haut. Il nous donne le spectacle du monde réel, sans souhaiter ni louer un monde meilleur. Il montre les faibles opprimés sans leur laisser espoir de secours ni de vengeance. Il reconnaît que Jupiter a « mis deux tables au monde ; que l'adroit, le fort, le vigilant sont assis à la première, et que les petits mangent leur reste à la seconde. » Bien pis, le plus souvent les petits servent de festin aux autres. Au reste, peu importe « qui vous mange, homme ou loup; toute panse lui paraît une à cet égard. » Il est résigné, sait ce que vaut le roi lion, quelles sont les vertus des « courtisans mangeurs de gens, » mais croit que les choses iront toujours de même, et qu'il faut s'y accommoder. Telle qu'elle est, la vie es « passable. » « Mieux vaut souffrir que mourir, c'e«t la devise des hommes. » Cette morale-là est bien gauloise; nous plions sous l'énorme machine administrative qui nous façonne; nous nous souvenons qu'en vain on l'a cassée,
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que toujours elle s'est raccommodée, et ne s'est trouvée que plus pesante ; bien plus, nous sentons que si elle se détraquait, nous ne pourrions vivre. Nous ne savons pas nous associer, comme les gens d'outre-Manche, poursuivre un but avec conduite, patiemment, légalement, par calcul et conscience. Nous ne savons marcher qu'au signal d'autrui, sous un chef, et dans les compartiments du grand établissement latin qui, par l'Eglise, l'État, le droit, la langue, la foi, les lettres, nous enrégimente et nous mène depuis dix-huit cents ans. Nous reconnaissons « que notre ennemi c'est notre maître; » nous nous moquons de lui, etl'amour-propre ainsi satisfait, nous nous laissons docilement conduire. Nous acceptons « les faits accomplis, » nous finissons même par admirer le succès et rire des gens battus, surtout quand le bâton a été promené sur leurs reins avec adresse. La Fontaine, le plus souvent, s'égaye de leur mésaventure. Son chien fait des raisonnements fort exacts, « mais n'étant qu'un simple chien, » on trouve qu'ils ne valent rien, « et l'on sangle le pauvre drille. » Notre Champenois souffre très-bien que les moutons soient mangés par les loups et que les sots soient dupés par les fripons; son renard a le beau rôle. Jean-Jacques disait fort justement qu'il prend souvent pour héros les bêtes de proie, et qu'en faisant rire aux dépens du volé, il fait admirer le voleur. Aussi ses maximes n'ont-elles rien d'héroïque. Ses plus généreuses sont d'obéir, d'accepter le mal pour soi comme pour autrui, parce qu'il est dans la condition humaine. Il n'eût jamais été u Alceste; je ne sais même s'il eût été un Philinle. 11 conseille assez crûment la flatterie, et la flatterie basse. Le cerf met au
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rang des dieux la reine qui avait jadis « étranglé sa femme et son fils, » et la célèbre en poêle officiel. La Fontaine approuve la perfidie, et quand le tour est profitable ou bien joué, il oublie que c'est un guetapens. 11 représente un sage qui, poursuivi par un fou, lé flatte de belles paroles menteuses, et tout doucereusement « le fait échiner et assommer; » il trouve l'invention bonne et nous conseille de la pratiquer. Enfin, chose admirable! il loue la trahison politique: « Le sage dit, selon les gens : Vive le roi ! vive la Ligue ! » Cette morale est celle du pauvre, de l'opprimé, en un mot, du sujet. Wons n'avons plus le mot, mais nous avons encore la chose : « Ne pas sourire respectueusement au seul nom de M. le préfel, disait Beyle, passe aux yeux des paysans de la Franche-Comté pour une imprudence signalée, et l'imprudence dans le pauvre est promptement punie par le manque de pain. » L'état des choses n'a guère changé, et les maximes qui en naissent n'ont pas changé davantage. Sauf une petite élite, les Français en sont restés à la morale de la Fontaine.
« Amusons-nous, » c'est là, ce semble, son grand précepte, et aussi le nôtre. Il ne faut pas entasser, trop prévoir ni pourvoir, mais jouir. « Hàte-toi, mon ami, tu n'as pas tant à vivre. Jouis, » et dès aujourd'hui même. N'attends pas à demain, la mort peut te prendre en route. Ce conseil-là vient si bien du cœur, que la Fontaine, l'homme insouciant, indifférent, s'indigne sérieusement contre le convoiteux et l'avare. Il prêche le plaisir avec autant de zèle que d'autres la vertu. Il veut qu'on suive « ses leçons, » qu'on melte à profit cette vie éphémère. Il loue Épicure, il parle de la mort en
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païen, il voudrait, comme Lucrèce, « qu'on sorlît delà vie ainsi que d'un banquet, remerciant son hôte. » 11 ne semble pas songer qu'il y ait quelque chose au delà de la vie et du plaisir. Il demande seulement que ce plaisir soit fin, mêlé de philosophie et de tendresses. Il aime les jardins, mais parmi eux il voudrait encore « quelque doux et discret ami. » 11 loue la paresse et le somme; «ajoutez-y quelque petite dose d'amour honnête, et puis le voilà fort. » Ajoutez aussi les curiosités et le vagabondage de l'esprit, le discours promené au hasard sur tous les sujets, depuis la bagatelle jusqu'aux affaires d'État et au système du monde', vous aurez la vie qu'il nous propose en exemple. Il ne voit dans les règles des docteurs sévères que des a discours un peu tristes, » dans Arnauld et Nicole que des « gens d'esprit, bons disputeurs. » Étranges sentiments dans un siècle chrétien ! J'ose dire que ce sont ceux de sa race, et qu'ils apparaissent dans les mœurs régnantes comme dans les écrits populaires, depuis les fabliaux jusqu'à Rabelais et Montaigne, depuis la Fontaine et Molière jusqu'à Voltaire et Béranger. Nous ne tirons pas de nous-mêmes la règle de nos mœurs, comme font les peuples germaniques. Nous n'avons pas leur réflexion, leur tristesse; nous ne savons pas, comme eux, nous imposer une consigne et resserrer nos inclinations entre des limites tracées par nousmêmes; nous ne sommes point, comme eux, profondément chrétiens; notre instinct n'est point moral; nous n'avons, au lieu de conscience, que l'honneur et la bonlé; nous ne prenons point la vie comme un em
1 Lettre de Vergier à madame d'Hervsrt,
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ploi sérieux, assombri par les alarmes d'un avenir immense, mais comme un divertissement dont il faut jouir sans arrière- pensée et en compagnie. C'est en touchant ces instincts populaires que la Fontaine est devenu populaire. C'est un Gaulois qui parle à des Gaulois. Avec Rabelais, Voltaire et Molière, il est notre miroir le plus fidèle. Platon, à ce qu'on rapporte, ayant appris que le grand roi voulait connaître les Athéniens, fut d'avis qu'on lui envoyât les comédies d'Aristophane; si le grand roi voulait nous connaître, ce sont les livres de la Fontaine qu'il faudrait lui porter.
Il est rare en France de rencontrer un grand écr> vain qui soit populaire. Ordinairement ceux qui sont populaires ne sont point grands , et ceux qui sont grands ne sont point populaires. La séparation est profonde chez nous entre la culture et la nature. Il y a eu toujours et il y a partout ici deux ordres d'hommes et de choses, selon que la nature gauloise ou la culture latine a prévalu. Nous n'avons qu'une civilisation artificielle, qui nous recouvre sans nous pénétrer : d'un côté, ceux qu'on nommait autrefois les lettrés, les nobles, et qu'on appelle aujourd'hui les Parisiens et les fonctionnaires; de l'autre côté, les bourgeois, les provinciaux, les paysans, Depuis les Romains, une organisation savante, qui, deux fois brisée, s'est reformée plus solide, enserre dans ses cadres brillants
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une masse à demi brute, et reporte toute Ja civilisalion sur le mince groupe d'hommes qu'elle attire au centre de son mouvement. Nous avons vu ce contraste sous les Césars, sousCharlemagne, sous les Valois, sous les Bourbons, et nous le voyons encore. Consultez les récits des voyageurs anglais qui ont visité la France sous Louis XIV et Louis XV1. Une cour magnifique, des bâtiments somptueux, des académies, un superbe appareil d'armées, de vaisseaux, de roules, une administration toute-puissante, une petite élite de gens parés et polis. Par-dessous, un amas de paysans hâves qui grattent la terre infatigablement, qu'on recrute de force et pnr des chasses, qui mangent du pain de fougère, qui s'accrochent aux voitures des étrangers pour mendier un morceau de véritable pain. Par-dessous les fêtes et les broderies de Versailles, une populace d'affamés et de déguenillés. Parcourez aujourd'hui la France ; si la Révolution a diminué les différences de fortune, la centralisation a augmenté les différences de culture : une seule cité maîtresse où fourmillent et pullulent les idées engorgées qui s'étouffent et se fécondent infatigablement par le travail et le mélange de toutes les sciences et de toutes les inventions humaines; alentour, des villes de province inertes où des employés confinés dans leur bureau et des bourgeois relégués dans leur négoce vont le soir au café pour regarder une partie de billard et remuer des cartes grasses, bâillent sur un vieux journal, songent h dîner et digèrent sur des cancans; plus bas encore, des paysans qui ont pour bibliothèque un almanach, lequel
1 Lady Montauiie, Locke, Addison, Arlhur Young? elc.
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est bien de trop souvent, puisque la moitié d'entre eux ne sait pas lire, qui votent en moutons, et trouvent que ce vote est une corvée, ignorants, apathiques, incapables d'entendre un mot aux intérêts de l'État et de l'Église, habitués à laisser leur conscience et leurs affaires aux mains des gens qui ont un habit de drap. Le grand lustre qui flamboie à Paris n'apparaît là-bas que comme une chandelle; toutes les lumières amoncelées au centre laissent le reste dans un demi-jour. La forme même de notre civilisation nous impose ce contraste; nous ne nous sommes développés qu'en nous disciplinant sous un gouvernement distinct du peuple, indépendant, qui absorbait toutes les idées et les forces, subsistait par sa propre énergie et nous donnait l'impulsion, au lieu de la recevoir de nous.
Cet état permanent des choses s'est peint dans les le lires d'une façon permanente. Combien y a-t-il de nos grands auteurs qui soient compris par le peuple? D'un bout à l'autre de notre histoire, la même séparation reparaît. Les Ausone, les Fortunat,les Aper scandent des vers et des périodes bien latines; au-dessous d'eux le pauvre colon gaulois murmure tout bas une prière aux dieux de ses bois et de ses fontaines, et on ne l'aperçoit que par hasard dans un barbarisme dont s'amuse un auteur curieux. Le voilà enfin qui parle, quand il a fait la langue vulgaire, dans les fabliaux, les mystères, les chansons de geste; m>tis toute cette littérature s'arrête au milieu de sa pousse; elle ne s'achève point; elle n'a point son Dante ou son Boccace; elle s'enfouit, s'efface de la mémoire des hommes; les écrivains du dix-septième siècle n'en savent que deux ou trois noms, et les derniers, Villon, Marot, la reine de Na-
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varre; elle n'a été qu'un babil d'enfants malicieux et gentils. Au-dessus d'elle la culture latine a accaparé les idées générales qui pouvaient la nourrir et la développer; un petit peuple noir de théologiens et de disputeurs les a prises pour son apanage, et cet enclos ecclésiastique, en restant stérile, a imposé la stérilité au reste du champ. Nous avons une autre culture au seizième siècle, presque aussi factice; que nous a-t-elle donné, sinon une poésie emphatique et un théâtre de convention? Nul poëte national comme Shakspeare. Montaigne ne survit que pour les lettrés; le seul à demi populaire est Rabelais, à cause des gaudrioles. Voici enfin nos siècles classiques; les mots familiers s'effacent, la langue s'ennoblit; le théâtre prend pour public et pour modèles les gens de salon et les seigneurs. C'est la littérature de Versailles. Aujourd'hui nous avons la littérature de Paris; la croyez-vous plus naturelle que l'autre? Au lieu d'un public rie courtisans, vous avez un public de critiques. Les livres qu'on produit là ne pénètrent point dans le peuple; ils sont, faits pour des curieux et des gourmets, non pour des âmes simples. Les drames de Victor Hugo et les romans de Balzac n'entreroht pas plus dans les chaumières que les tragédies de Racine ou les portraits de la Bruyère. Paris, aujourd'hui, est comme Rome sous les Césars, ou Alexandrie sous les Ptolémées, un terreau puissant, étrangement composé de substances brûlantes, capable de produire des fruits extraordinaires, maladifs souvent, enivrants parfois, mais que le sol natal ne revendique pas. En Allemagne, une servante, le dimanche, litSchilleret l'entend; mainlesfoisvous rencontrez un piano dans une arrière-boutique; les mineurs
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flamands, leur ouvrage achevé, chantent en parties; partout, en pays protestant, la Bible, du moins, est lue et même sentie par le peuple. Chez nous quelques récits militaires, des chansons grivoises, ça et là dans les provinces reculées une légende locale. Hors les Parisiens et les cosmopolites, qui est-ce qui goûte notre littérature, notre peinture, notre musique, si travaillées, si savantes, si psychologiques? Nos lettres, comme notre religion et notre gouvernement, sont plutôt superposées qu'enracinées dans la nation. Toujours l'histoire de l'esprit gaulois est la même ; s'il reste gaulois, il n'aboutit pas ; s'il aboutit, il perd sa physionomie vraie. D'un côté sont les conteurs du moyen-âge, Marot, Sainl- Gelais, les buveurs, les malins, les chansonniers, qui restent au second rang; de l'autre côté sont les lettrés, Boileau, Racine, Rousseau, les théoriciens du seizième et du dix-neuvième siècle qui écrivent pour une classe et non pour la nation. Les uns sont restés au niveau du peuple, les autres n'ont plus rien de commun avec le peuple. Les uns ont avorté sur la souche natale, les autres se sont séparés de la souche natale. Trois ou quatre hommes tout au plus ont su se développer en restant gaulois; ce sont ceux qui, en prenant un genre gaulois, la chanson, le pamphlet, la farce, la comédie, l'ont élargi et relevé jusqu'à le faire entrer dans la grande littérature : Rabelais, Molière, la Fontaine, Voltaire et peut-être quelquefois Béranger. Encore Béranger n'at-il qu'un style travaillé et factice. Rabelais est trop débordant et excentrique. Presque tous les vers de Voltaire, ceux qu'il estimait, le plus, sont des parades officielles. Molière, trop pressé, forcé de se plier au ton convenable, gêné par l'alexandrin monotone, n'a pas
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toujours atteint le style naturel. La Fontaine est, je crois, le seul en qui Ton trouve la parfaite union de la culture et delà nature, et en qui la greffe latine ait reçu et amélioré toute la sève de l'esprit gaulois.
Il va au delà de Marot, comme Béranger au delà de Collé, parle même travail et grâce aux mêmes ressources, ayant reformé son petit cadre d'après Fart ancien, et l'ayant rempli de toutes les grandes idées de son temps. Son parent Pintrel lui avait fait lire et relire Virgile, Homère, et aussi Quintilien, Horace et Térence. 11 les préférait hautement aux modernes. « Art et gui des, disait-il, tout est dans les Champs-Elysées. » Il avait annoté presque à chaque page Platon etPlutarque, avec profit certainement, car la plupart de ses notes sont des maximes qu'on retrouve dans ses fables. Il est rempli de Virgile, il a traduit de lui des vers suaves et passionnés; il parle comme lui des troupeaux « qui retranchent l'excès des moissons prodigues1,» des boutons printaniers « frêle et douce espérance, avant-coureurs des biens que promet l'abondance. » Il entend par lui le sourd et voluptueux murmure qui sort de la campagne endormie. Il retrouve le grand sentiment de Lucrèce pour décrire « le temps où tout aime et pullule dans le monde, » et pour sentir la puissance et la fécondité de la nature immortelle. Il loue la volupté avec les mots d'Horace, et relève l'insouciance gauloise jusqu'à la dignité du paganisme ancien. « Mais son imitation n'est pas un esclavage.» « Il prend l'idée,» et la repense de façon à lui rendre l'àme une seconde fois. Il prend encore « le tour et les lois que jadis les
1 Luxuriem segetum tenera déposai in herba.
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maîtres suivaient eux-mêmes. » Avec leurs règles, il se fait un art. Il n'écrit pas au hasard avec les inégalités de la verve. Il revient sur ses premiers pas, et se corrige patiemment. On a retrouvé un de ces premiers jets, et Ton a vu i que la fable achevée n'a gardé que deux vers de la fable ébauchée. Il avouait lui-même qu'il « fabriquait ses vers à force de temps. » Il n'atteignait l'air naturel que par le travail assidu. Il recommençait et raturait jusqu'à ce que son œuvre fût la copie exacte du modèle intérieur qu'il avait conçu. Il suivait un plan fixe, disposait toutes les parties de la composition d'après une idée maîtresse, transformait ses originaux, développait un point, en abrégeait un autre, proportionnait le tout. Quand on compare sa fable avec celle de Pilpay ou d'Ésope qui lui sert de matière, on s'aperçoit qu'il ne fait pas un seul changement sans une raison, que cette raison et les autres se tiennent entre elles, et qu'elles dépendent d'un principe, sinon exprimé, du moins senti. On tirerait de ses œuvres une poétique. Vous avez vu qu'on en peut tirer une philosophie. C'est par cette réflexion supérieure que la Fontaine, comme Rabelais ou Voltaire, surpasse les purs Gaulois et sort de la foule des simples amuseurs. Toute grande œuvre littéraire contient un traité de la nature et des hommes, et il y en a un dans ces petites fables. La Fontaine, comme les plus doctes, s'intéresse aux hautes idées qu'on agite autour de lui, lit Platon, discute contre Descartes, raisonne sur la morale des jansénites, goûte Épicure et Horace,
1 U Renard, les Mouches et le Hérisson.
liv L* FONTAINE.
écrit d'avance1 « le Dieu des bonnes gens, » et propose une morale. Il est curieux, chercheur, amateur de conversations sérieuses. Vergier conte qu'il raisonne à l'infini, « qu'il parle de paix, de guerre, qu'il change en cent façons l'ordre de l'univers, que sans douter il propose mille doutes. » Voilà que ce bonhomme se trouve un spéculatif, et aussi un observateur. « Il ne faut pas juger ces gens sur l'apparence. » Il a l'air distrait, et voit tout, peint tout, jusqu'aux sentiments les plus secrets et les plus particuliers. Rois et nobles, courtisans et bourgeois, il y a dans ses fables une galerie de portraits qui, comme ceux de Saint-Simon et mieux que ceux de la Bruyère, montre en abrégé tout le siècle. Vous voyez qu'il a tiré de ce siècle toutes les idées qu'il en pouvait prendre, et qu'il y a tout feuilleté, les livres et les hommes. Il y a pris quelque chose de plus précieux, le ton, c'est-à-dire l'élégance et la politesse. Ce conteur de gaudrioles, au besoin, parlait comme les plus nobles. Même en ses polissonneries il se préservait de tout mot grossier, il gardait le style de la bonne compagnie. 11 avait vécu au milieu d'elle et savait comment on doit s'y tenir. Il avait le goût, la correction, la grâce. Il entretenait les dames avec des ménagements, des insinuations et des douceurs dont Boileau n'eut jamais l'idée. Ses vers à madame de la Sablière, à madame de Montespan, à madame de Bouillon sont le chef d'œuvre de la galanterie respectueuse ou de la tendresse délicate. Il flatte et il amuse, il caresse et il touche, il est naturel et il est mesuré. Il exagère juste à point, il s'arrête à temps au bord des déclara-
1 Vovez sa lettre à Saint-Évremond.
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tions. 11 atténue l'adulation par un sourire. Il esquive l'emphase par la naïveté et l'enthousiasme. On dit qu'il était gauche quand il parlait avec sa bouche; à tout le moins, quand il parle avec sa^ plume, il est le plus aimable des hommes du monde et le plus fin des courtisans.
Par quel étrange don a-t-il ainsi réuni les extrêmes? Un petit mot, qu'on a déjà dit, qu'il faut répéter, explique tout : il était poëte, chose unique en France, et poëte de la même façon que les plus grands. Ce petit mot indique un homme qui peut se déprendre de soimême, s'oublier, se transformer en toutes sortes d'êtres, devenir pour Un moment les choses les plus diverses. C'est ce don qu'on attribuait à Shakspeare quand on disait qu'il avait «dix miile âmes1.» Les êtres entrent dans cette âme tels qu'ils sont dans la nature, et y retrouvent une seconde vie semblable à l'autre. Ils s'y développent, ils y agissent par leurs propres forces et d'eux-mêmes; ils n'y sont point contraints par les passions ou les facultés qu'ils y rencontrent : ce sont des hôtes libres; tout le soin du poëte est de ne point les gêner; ils se remuent et il les regarde; ils parlent et il les écoute; il est comme un étranger attentif et curieux devant le monde vivant qui
1 Myriad-Minded.
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s'est établi chez lui ; il n'y intervient qu'en lui fournissant les matériaux dont il a besoin pour s'achever et en écartant les obstacles qui l'empêcheraient de se former. A ce titre un paysan l'intéresse comme un prince, et un âne autant qu'un homme. Il s'arrête devant un taudis, s'occupe des vieilles poutres enfumées, du bahut luisant, des enfants rougeauds qui se traînent par terre en grignotant des tartines, de la ménagère qui caquette, le poing sur les hanches, et gourmande son homme penaud. Il suit toutes les liaisons de toutes ces choses, voit l'épargne et les querelles, sent les odeurs et la cuisine, et sort attristé, égayé, la tète comblée d'histoires villageoises, prêt à déverser le tropplein de ses imaginations sur l'ami ou la feuille de papier qui va tomber sous sa main. — Le coche l'emporte à Versailles; il aperçoit un seigneur qui, au bord d'une pièce d'eau, fait une révérence et offre la main à une dame. Que cette révérence est belle! Que l'habit est galant! Et comme l'air avenant de la dame, son sourire complaisant et tout à la fois noble lui sied bien! Cependant les jets d'eau montent à l'entour effilés comme des bouquets de plumes; les charmilles égalisées ressemblent à une haie de Suisses ; les colonnades arrondissent leurs décorations comme un salon champêtre. Certainement la vie de cour est ce qu'il y a de plus beau au monde. Voilà son imagination remplie de figures majestueuses, de discours ornés et corrects, de politesses condescendantes, d'airs de tête royaux. — Sans doute un roi est beau, mais un chien l'est davantage. Justement en voilà un qui passe. Il y a toute une comédie dans ses allures. Quel être indiscret et pétulant! Il se jette dans les jambes, reçoit des coups de
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pied, heurte, flaire, lève la patte, curieux, hasardeux bruyant, gourmand, fort engueule, aussi varié dans ses accents, aussi prompt à donner de la voix qu'un avocat au parlement. On peut le prendre pour héros aussi bien que M. le Prince. — Cette promptitude aux métamorphoses intérieures fait l'artiste véritable. Il n'est d'aucune classe ni d'aucune secte; il n'a ni préjugés ni parti pris; il est accessible à toutes les émotions, aux plus hautes comme aux plus basses. Il trouve sa matière dans les bouges comme dans la salle du Trône, dans l'adoration pure, comme dans le plaisir grivois. La même main a écrit les Trogueitrs et à côté les Deux Pigeons. Le même homme persifle en gamin les petites gens qu'on foule, et dans le Paysan du Danube atteint le style d'un Démosthène, pour invectiver contre les tyrans. Le même conteur gambade parmi les drôleries irrévérencieuses, et peint en vers magnifiques la majesté des dieux dont le regard perce en un éclair tous les abîmes du cœur. Il ressemble à la nature qui produit tout, le sublime, le vulgaire, et toujours les contraires, sans préférer l'un à l'autre, impartiale, indifférente, ou plutôt amie de tous, et, comme disent les anciens, mère et nourrice des choses, incessamment occupée à conduire les vivants de tout degré et de toute espèce sous la clarté du jour.
De là le charme de son style. Il n'a pas l'air d'un écrivain; il est à mille lieues des habitudes oratoires qui font loi autour de lui. Ce n'est pas lui qui apprendrait de Boileau à faire le second vers avant le premier pour remplir ensuite le premier d'oppositions redondantes et d'épithètes explicatives. Il laisse ses voisins ordonner leurs tirades; il sent bien que par ces aligne-
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mentis d'idées on n'imite pas la nature. Il ne la force pas, il se livre à elle; il lui abandonne le détail de ?on vers comme l'ensemble de sa conception. Quelqu'un lui souffle tout bas ce qu'il met sur son papier. Il entend des accents nuancés, une voix qui se hausse et se baisse; il voit des bouts de paysages, des gestes, des figures comiques, louchantes, et tout cela comme dans un rêve. Pendant ce temps, sa main écrit des lignes non finies, terminées par des syllabes pareilles; et il se trouve que ces lignes sont la même chose que ce rêve; ses phrases n'ont fait que noter des émotions. Voilà pourquoi nous voyons des émotions à travers ses phrases. Il n'y a rien de plus rare en France que ce don. Notre style si exact et si net ne dit rien au delà de lui-même; il n'a pas de perspective; il est trop artificiel et trop correct pour ouvrir des percées jusqu'au fond du monde intérieur, comme fait la langue des artistes ou des simples, telle qu'on la trouve dans Y Imitation ou dans Shakspeare. Pascal et Saint-Simon seuls au dix-septième siècle, et encore dans des écrits secrets qui sont des confidences, ont traversé la froide et brillante enveloppe des mots pour aller troubler le cœur. La Fontaine est le seul qui, sous prétexte de négligence, la traverse ouvertement. Sont-ce des vers que vous lisez ici ou un tableau que vous avez sous les yeux, mieux qu'un tableau, puisque le sentiment y est avec les couleurs ? On n'a pas besoin d'aller à Vaux regarder la peinture de la Nuit; la voici, et digne du Corrége :
Par de calmes vapeurs mollement soutenue, La tête sur son bras et son bras sur la nue, Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas
L'ECRIVAIN, lix
Lisez encore ces trois lignes, vous emporterez avec leur souvenir de quoi songer toute une heure, car elles enferment toute une vie :
J'étais libre et vivais content et sans amour; L'innocente beauté des jardins et du jour Allait faire à jamais le charme de ma vie.
Alfred de Musset est le seul qui, depuis la Fontaine ait retrouvé des vers de ce genre, une douzaine de mots ordinaires, assemblés d'une façon ordinaire et qui ouvrent un monde. C'est ce qui met à part et au-dessus de tous, les pauvres fous, malheureux ou naïfs, qui les trouvent ; on appellera les autres « grands hommes si Ton veut, mais poètes, non pas. » Nous en avons eu un (ce n'est guère), un seul, et qui, par un hasard admirable s'étanl trouvé Gaulois d'instinct, mais développé par la culture latine et le commerce de la société la plus polie, nous a donné noire œuvre poétique la plus nationale, la plus achevée et la plus originale; c'est pour cela que j'en ai parlé si longuement, trop longuement peut-être. Et pourtant je ne voudrais pas finir ainsi, conter qu'il est mort, qu'il s'est confessé, et le reste. Cela ne convient pas pour achever le portrait d'un poëte, surtout le portrait de celui-ci. J'aime mieux copier une page de son Platon, une page que certes il a bien souvent lue, et qui le peint comme il voudrait l'être. Quand on pense à ces vers si gracieux, si aisés, qui lui viennent à propos de tout, qu'il aime tant, à ce doux et léger bruit dont il s'enchante et qui lui fait oublier affaires, famille, conversation, ambition, on le trouve semblable aux cigales de Phèdre;
Jx LA FONTAINE.
«On dit que les cigales étaient des hommes avant que les Muses fussent nées. Lorsqu'elles naquirent et que le chant parut, il y eut des hommes si transportés de plaisir, qu'en chantant ils oublièrent de manger et de boire, et moururent sans s'en apercevoir. C'est d'eux que naquit la race des cigales, et elles ont reçu ce don des Muses, de n'avoir plus besoin de nourriture silôt qu'elles sont nées, mais de chanter dès ce moment, sans manger ni boire, .jusqu'à ce qu'elles meurent. Ensuite elles vont annoncer aux Muses quels hommes ici les honorent. />
Il faut lâcher de croire que c'est là aujourd'hui le sjrt de la Fontaine.
Ta une.