‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 32 sur 144 · QUI AVOIT OFFENSÉ SON SEIGNEUR · texte numérisé non relu

QUI AVOIT OFFENSÉ SON SEIGNEUR

Un paysan son seigneur offensa :

L'histoire dit que c'étoit bagatelle ; Et toutefois ce seigneur le tança Fort rudement. Ce n'est chose nouvelle.

a Coquin , dit-il , tu mérites la hart : Fais ton calcul d'y venir tôt ou tard ; C'est une fin à tes pareils commune.

Mais je suis bon ; et de trois peines l'une Tu peux choisir : ou de manger trente aulx 2, J'entends sans boire et sans prendre repos ; Ou de souffrir trente bons coups de gaules , Bien appliqués sur tes larges épaules ; Ou de payer sur-le-champ cent écus. »

Le paysan , consultant là-dessus :

« Trente aulx sans boire ! Ah ! dit-il en soi-même ,

Je n'appris onc à les manger ainsi.

De recevoir les trente coups aussi,

Je ne le puis sans un péril extrême.

Les cent écus , c'est le pire de tous. »

Incertain donc , il se mit à genoux ,

Et s'écria : «Pour Dieu, miséricorde! »

Son seigneur dit : «Qu'on apporte une corde?

Quoi! le galant m'ose répondre encor! »

Le paysan, de peur qu'on ne le pende,

1 Dans les manuscrits de Conrart, l'intitulé est : Conte d'un gentilhomme espagnol et d'un paysan son vassal. Molière a tiré de ce conte l'idée d'une scène dans le Malade imaginaire , 1er intermède, scène vu. — - Gousses d'ail.

Fait choix de l'ail ; et le seigneur commande

Que l'on en cueille, et surtout du plus fort.

Un après un , lui-même il fait le compte i :

Puis , quand il voit que son calcul se monte

A la trentaine , il les met dans un plat ;

Et cela fait , le malheureux pied-plat

Prend le plus gros , en pitié le regarde ,

Mange, et rechigne, ainsi que fait un chat

Dont les morceaux sont frottés de moutarde.

Il n'oseroit de la langue y toucher.

Son seigneur rit , et surtout il prend garde

Que le galant n'avale sans mâcher.

Le premier passe ; aussi fait le deuxième :

Au tiers, il dit : « Que le diable y ait part! »

Bref, il en fut à grand'peine au douzième ,

Que s'écriant : « Haro! la gorge m'ard 2!

Tôt, tôt, dit-il, que l'on m'apporte à boire ! »

Son seigneur dit : «Ah! ah! sire Grégoire,

Vous avez soif! Je vois qu'en vos repas

Vous humectez volontiers le lampas :i.

Or buvez donc, et buvez à votre aise ;

Bon prou 4 vous fasse ! Holà ! du vin , holà !

Mais, mon ami, qu'il ne vous en déplaise,

Il vous faudra choisir, après cela ,

Des cent écus ou de la bastonnade,

Pour suppléer au défaut de Taillade.

— Qu'il plaise donc, dit l'autre, à vos bontés,

Que les aulx soient sur les coups précomptés ;

Car, pour l'argent, par trop grosse est la somme :

Où la trouver, moi qui suis un pauvre homme?

1 La Fontaine a écrit conte, non- seulement pour la rime, mais pour imiter les vieux auteurs qui l'écrivaient ainsi. — 2 Me brûle, du verbe ardre, formé du latin ardere. Ce vers est pris d'une ballade ou oraison de Villon. — 3 Le palais de la bouche. Nous avons conservé le verbe lamper , qui veut dire boire, et qui vient de ce lampas. — 4 Profit, bien.

LE PAYSAN. Al

— Eh bien ! souffrez les trente horions , Dit le seigneur; mais laissons les oignons, n

Pour prendre cœur, le vassal en sa panse Loge un long trait *, se munit le dedans, Puis souffre un coup avec grande constance : Au deux, il dit : a Donnez-moi patience, Mon doux Jésus , en tous ces accidents ! » Le tiers est rude ; il en grince les dents , Se courbe tout, et saute de sa place.

Au quart , il fait une horrible grimace ; Au cinq, un cri. Mais il n'est pas au bout ; Et c'est grand cas s'il peut digérer tout. On ne vit onc si cruelle aventure.

Deux forts paillards 2 ont chacun un bâton , Qu'ils font tomber par poids et par mesure , En observant la cadence et le ton.

Le malheureux n'a rien qu'une chanson : a Grâce ! y> dit-il. Mais , las ! point de nouvelle ; Car le seigneur fait frapper de plus belle , Juge des coups , et tient sa gravité , Disant toujours qu'il a trop de bonté.

Le pauvre diable enfin craint pour sa vie. Après vingt coups, d'un ton piteux il crie : a Pour Dieu, cessez! Hélas! je n'en puis plus! » Son seigneur dit : u. Payez donc cent écus , Net et comptant? Je sais qu'à la desserre Vous êtes dur : j'en suis fâché pour vous. Si tout n'est prêt, votre compère Pierre Vous en peut bien assister entre nous.

Mais, pour si peu, vous ne vous feriez tondre? » Le malheureux, n'osant presque répondre, Court au magot, et dit : « C'est tout mon fait3. »

1 Un trait de vin.

2 Rustres ou ribauds , portefaix qui couchent sur la paille

3 C'est tout mon bien.

On examine ; on prend un trébuchet 1 .

L'eau cependant lui coule de la face :

Il n'a point fait encor telle grimace.

Mais que lui sert? Il convient tout payer.

C'est grand pitié, quand on fâche son maître!

Ce paysan eut beau s'humilier,

Et, pour un fait assez léger peut-être,

Il se sentit enflammer le gosier,

Vider la bourse, émoucher - les épaules,

Sans qu'il lui fût, dessus les cent écus,

Ni pour les aulx, ni pour les coups de gaules,

Fait seulement grâce d'un carolus 3.

1 Petite balance pour peser l'argent. Il y avait alors tant de pièces légères ou rognées, que les payements se faisaient au poids, la balance à la main.

2 Chasser les mouches; au figuré, fouetter, bàlonner.

3 Monnaie d'argent marquée d'un K et valant dix deniers . elle fut frappée sous Charles VIII.

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