‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 33 sur 144 · POUR LE SECOND LIVRE DES CONTES · texte numérisé non relu

POUR LE SECOND LIVRE DES CONTES

Voici les derniers ouvrages de cette nature qui partiront des mains de l'auteur1, et, par conséquent, la dernière occasion de justifier ses hardiesses et les licences qu'il s'est données. Nous ne parlons point des mauvaises rimes, des vers qui enjambent, des deux voyelles sans élision, ni, en général, de ces sortes de négligences qu'il ne s"5 pardonneroit pas à lui-même en un autre genre de poésie , mais qui sont inséparables , pour ainsi dire, de celui-ci. Le trop grand soin de les éviter jetteroit un faiseur de Contes en de longs détours , en des récits aussi froids que beaux, en des contraintes fort inutiles , et lui feroit négliger le plaisir du cœur, pour travailler à la satisfaction de l'oreille. Il faut laisser les narrations étudiées, pour les grands sujets, et ne pas faire un poëme épique des aventures de Renaud d'Ast2. Quand

1 La Fontaine, malgré cette espèce d'amende honorable, publia bientôt de nouveaux contes encore plus lestes que les premiers. — 2 Voyez ci-après, p. 82, Y Oraison de saint Julien , conte imité de Boccace.

celui qui a rimé ces Nouvelles y auroit apporté tout le soin et l'exactitude qu'on lui demande , outre que ce soin s'y remarqueroit d'autant plus qu'il y est moins nécessaire , et que cela contrevient aux préceptes de Quintilien, encore l'auteur n'auroit-il pas satisfait au principal point, qui est d'attacher le lecteur, de le réjouir, d'attirer malgré lui son attention, de lui plaire enfin; car, comme l'on sait, le secret de plaire ne consisté pas toujours en l'ajustement, ni même en la régularité : il faut du piquant et de l'agréable, si l'on veut toucher. Combien voyons-nous de ces beautés régulières qui ne touchent point , et dont personne n'est amoureux! Xous ne voulons pas ôter aux modernes la louange qu'ils ont méritée. Le beau tour de vers, le beau langage, la justesse , les bonnes rimes , sont des perfections en un poëte : cependant, que l'on considère quelques-unes de nos épigrammes où tout cela se rencontre , peut-être y trouvera-t-on beaucoup moins de sel, j'oserois dire encore bien moins de grâces, qu'en celles de Marot et de Saint-Gelais *, quoique les ouvrages de ces derniers soient presque tous pleins de ces mêmes fautes qu'on nous impute. On dira que ce n'étoient pas des fautes , en leur siècle, et que c'en sont de très -grandes au nôtre. A cela, nous répondons par un même raisonnement, et disons, comme nous axons déjà dit, que c'en seroient, en effet , dans un autre genre de poésie , mais que ce n'en sont point dans celui-ci. Feu M. de Voiture2 en est le garant. Il ne faut que lire ceux de ses ouvrages où il fait revivre le caractère de Marot ; car notre auteur ne prétend pas que la gloire lui en soit due , ni qu'il ait

1 Les épigrammes de Clément Marot et de Mellin de Saint- Gelais sont, en effet, de petits chefs-d'œuvre de grâce et de naïveté , quoiqu'on y trouve les défauts , ou plutôt les habitudes de la poésie du seizième siècle, c'est-à-dire des hiatus, des voyelles sans élision, des vers qui enjambent, et des locutions qui ont vieilli. — 2 Le poëte Vincent Voiture était mort en 1648.

mérité non plus de grands applaudissements du public pour avoir rimé quelques Contes. Il s'est véritablement engagé dans une carrière toute nouvelle, et l'a fournie le mieux qu'il a pu, prenant tantôt un chemin, tantôt l'autre, et marchant toujours plus assurément, quand il a suivi la manière de nos vieux poètes, quorum in hac re

IMTARI NEGLIGENTIAM EXOPTAT POTIUS QUAM ISTORUM DILI- GENTIAM i.

Mais, en disant que nous voulions passer ce point-là, nous nous sommes insensiblement engagés à l'examiner. Et possible n'a-ce pas été inutilement ; car il n'y a rien qui ressemble mieux à des fautes, que ces licences. Venons à la liberté que l'auteur se donne de tailler dans le bien d' autrui ainsi que dans le sien propre, sans qu'il en excepte les Nouvelles même les plus connues, ne s'en trouvant point d'inviolable pour lui. Il retranche, il amplifie , il change les incidents et les circonstances , quelquefois le principal événement et la suite ; enfin, ce n'est plus la même chose, c'est proprement une Nouvelle nouvelle ; et celui qui l'a inventée auroit bien de la peine à reconnoître son propre ouvrage. Non sic decet contauinari fabulas 2, diront les critiques. Et comment ne le diroient-ils pas? Ils ont bien fait le même reproche à Térence; mais Térence s'est moqué d'eux, et a prétendu avoir droit d'en user ainsi. Il a mêlé du sien parmi les sujets qu'il a tirés de Ménandre , comme Sophocle et Euripide ont mêlé du leur parmi ceux qu'ils ont tirés Jes écrivains qui les précédoient, n'épargnant histoire

1 Cette citation de Térence est inexacte :

Quorum aemulari exoptat negligentiam Potius quam istorum obscuram diligentiam.

Andria , prologus.

2 Autre citation de Térence aussi inexacte :

Atque in eo disputant

Contaminari non decere fabulas.

Andria, prolog.

ni fable où il s'agissoit de la bienséance et des règles du dramatique. Ce privilège cessera-t-il à l'égard des Contes faits à plaisir? Et faudra-t-il avoir dorénavant plus de respect et plus de religion, s'il est permis d'ainsi dire, pour le mensouge , que les anciens n'en ont eu pour la vérité? Jamais ce qu'on appelle un bon conte ne passe d'une main à l'autre, sans recevoir quelque nouvel embellissement.

D'où vient donc, nous pourra-t-on dire, qu'en beaucoup d'endroits l'auteur retranche au lieu d'enchérir? Nous en demeurons d'accord ; et il le fait pour éviter la longueur et l'obscurité , deux défauts intolérables dans ces matières, le dernier surtout : car, si la clarté est recommandable en tous les ouvrages de l'esprit, on peut dire qu'elle est nécessaire dans les récits, où une chose, la plupart du temps, est la suite et la dépendance d'une autre, où le moindre fonde quelquefois le plus important ; en sorte que , si le fil vient une fois à se rompre , il est impossible au lecteur de le renouer. D'ailleurs, comme les narrations en vers sont très-malaisées *, il se faut charger de circonstances le moins qu'on peut; par ce moyen, vous vous soulagez vous-même, et vous soulagez aussi le lecteur, à qui l'on ne sauroit manquer d'apprêter des plaisirs sans peine. Que si l'auteur a changé quelques incidents et même quelques catastrophes, ce qui préparoit cette catastrophe et la nécessité de la rendre heureuse l'y ont contraint. Il a cru que , dans ces sortes de Contes , chacun devoit être content à la fin : cela plaît toujours au lecteur, à moins qu'on ne lui ait rendu les personnes trop odieuses. Mais il n'en faut point venir là, si l'on peut, ni faire rire et pleurer dans une même Nouvelle. Cette bigarrure déplaît à Horace sur

1 Ce passage prouve que La Fontaine n'écrivait pas en vers aussi facilement qu'on pourrait le croire • ses vers faciles sont souvent ceux qui lui ont le plus coûté.

toutes choses ; il ne veut pas que nos compositions ressemblent aux grotesques, et que nous fassions un ouvrage moitié femme, moitié poisson1. Ce sont les raisons générales que l'Auteur a eues. On en pourroit encore alléguer de particulières , et défendre chaque endroit ; mais il faut laisser quelque chose à faire à l'habileté et à l'indulgence des lecteurs. Ils se contenteront donc de ces raisons-ci. Nous les aurions mises un peu plus en jour et fait valoir davantage, si l'étendue des Préfaces l'avoit permis.

1 Dans le début de son ârs poetica.

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