‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 36 sur 144 · NOUVELLE TIRÉE DES CENT NOUVELLES NOUVELLES · texte numérisé non relu

NOUVELLE TIRÉE DES CENT NOUVELLES NOUVELLES

Je veux vous conter la besogne Des bons frères de Catalogne3 :

Besogne où ces frères en Dieu Témoignèrent en certain lieu Une charité si fervente , Que mainte femme en fut contente, Et crut y gagner paradis.

Telles gens, par leurs bons avis, Mettent à bien les jeunes âmes , Tirent à soi filles et femmes4, Se savent emparer du cœur, Et dans la vigne du Seigneur Travaillent, ainsi qu'on peut croire Et qu'on verra par cette histoire.

Au temps que le sexe vivoit Dans l'ignorance, et ne savoit5 Gloser encor sur l'Évangile (Temps à coter fort difficile), Un essaim de frères dimeurs6 Pleins d'appétit et beaux dîneurs,

1 Ce conte, dans la première édition, est intitulé les Frères, et , dans plusieurs autres . les Moines de Catalogne. — 2 Nouvelle xxxu, les Dames dismèes.

3 Éditions de 1668 et 1685 :

Des cordeliers de Catalogne ; Besogne où ces pères en Dieu.

4 Édition de 1668 :

Tirant à soi filles et femmes

5 Édition de 1668 :

Dans l' innocence , et ne savoit.,;.

6 Éditions de 1668 et de 1685 :

Un essaim de frères mineurs.

S'alla jeter dans une ville En jeunes beautés très-fertile.

Pour des galants, peu s'en trouvoit; De vieux maris, il en pleuvoit1.

A l'abord, une confrérie2 Par les bons pères fut bâtie.

Femme n'étoit, qui n'y courût, Qui ne s'en mît, et qui ne crût Par ce moyen être sauvée :

Puis , quand leur foi fut éprouvée , On vint au véritable point3.

Frère André ne marchanda point, Et leur fit ce beau petit prêche :

a Si quelque chose vous empêche D'aller tout droit en paradis, C'est d'épargner pour vos maris Un bien, dont ils n'ont plus que faire, Quand ils ont pris leur nécessaire, Sans que jamais il vous ait plu Nous faire part du superflu.

Vous me direz que notre usage Répugne aux dons du mariage :

Nous l'avouons; et, Dieu merci , Nous n'aurions que voir en ceci , Sans le soin de vos consciences.

La plus griève des offenses , C'est d'être ingrate; Dieu l'a dit :

Pour cela Satan fut maudit. Prenez-y garde; et de vos restes4

1 Manuscrits de Conrart :

Des vieux maris , il en plouvoit.

- Couvent.

3 Édition de 1668 :

La crainte donc d'estre damnée

Fit qu'elles vinrent de bien loin.

* Terme de finance ; c'est le boni , le reliquat. La Fontaiue ipu employer plaisamment le mot restes dans le sens de reliques

Rendez grâce aux bontés célestes , Nous laissant dimer sur un bien Qui ne vous coûte presque rien.

C'est un droit, ô troupe fidèle!

Qui vous témoigne notre zèle ; Droit authentique et bien signé , Que les papes nous ont donné ; Droit enfin , et non pas aumône :

Toute femme doit en personne S'en acquitter trois fois le mois Vers les frères Gatalanois1.

Cela fondé sur l'Ecriture :

Car il n'est bien dans la nature (Je le répète, écoutez-moi!) Qui ne subisse cette loi De reconnoissance et d'hommage.

Or, les œuvres de mariage Etant un bien , comme savez , Ou savoir chacune devez, Il est clair que dîme en est due.

Cette dîme sera reçue Selon notre petit pouvoir :

Quelque peine qu'il faille avoir, Nous la prendrons en patience :

N'en faites point de conscience; Nous sommes gens , qui n'avons pas Toutes nos aises ici-bas.

j\u reste , il est bon qu'on vous dise Qu'entre la chair et la chemise Il faut cacher le bien qu'on fait2 :

Tout ceci doit être secret

Editions de 1668 et de 1685 :

Vers les enfants de saint François.

Proverbe signifiant qu'on ne doit révéler à personne le bien

qu'on peut faire.

Pour vos maris et pour tout autre.

Voici trois mots d'un bon apôtre1, Qui sont à notre intention :

Foi, charité, discrétion. »

Frère André , par cette éloquence ,

Satisfit fort son audience ,

Et passa pour un Salomon :

Peu dormirent à son sermon.

Chaque femme , ce dit l'histoire ,

Garda très-bien dans sa mémoire ,

Et mieux encor dedans son cœur,

Le discours du prédicateur.

Ce n'est pas tout, il s'exécute :

Chacune accourt; grande dispute

A qui la première paiera :

Mainte bourgeoise murmura

Qu'au lendemain on l'eût remise.

La gent qui n'aime pas la bise2,

Ne sachant comme renvoyer

Cet escadron prêt à payer,

Fut contrainte enfin de leur dire :

a De par Dieu, souffrez qu'on respire!

C'en est assez pour le présent;

On ne peut faire qu'en faisant.

Réglez votre temps sur le nôtre ;

Aujourd'hui l'une , et demain l'autre .

Tout avec ordre ; et , croyez-nous ,

» Édition de 1668 :

Voici un beau mot de l'Apôtre Qui fait à notre intention.

Dans l'édition de 1685, La Fontaine a corrigé ainsi l'hiatus du premier vers :

Voici trois beaux mots de l'Apôtre.

2 Éditions de 1668 :

Et notre mère Sainte Eglise.

On en va mieux quand on va doux1. »

Le sexe suit cette sentence :

Jamais de bruit pour la quittance , Trop bien quelque collation2, Et le tout par dévotion; Puis , de trinquer à la commère , Je laisse à penser quelle chère Faisoit alors frère Frapart.

Tel d'entre eux avoit pour sa part Dix jeunes femmes bien payantes, Frisques3, gaillardes, attrayantes :

Tel au douze et quinze passoit ; Frère Roch, à vingt se chaussoit4; Tant et si bien, que les donzeiles5, Pour se montrer plus ponctuelles, Payoient deux fois assez souvent :

Dont il avint que le couvent, Las enfin d'un tel ordinaire, Après avoir à cette affaire Vaqué cinq ou six mois entiers, Eût fait crédit bien volontiers :

Mais les donzelles , scrupuleuses , De s'acquitter étoient soigneuses, Croyant faillir, en retenant Un bien à l'Ordre appartenant.

Point de dîmes accumulées.

Il s'en trouva de si zélées, Que par avance elles payoient.

Les beaux pères n'expédioient

1 Doucement. Proverbe italien : CM va piano va sano.

2 La Fontaine veut-il dire que la quittance était accompagnée de quelque collation , ou bien qu'on prenait le temps de la collationner, de la revoir avec soin? — ? Jolies, fraîches; du bas latin frisca et fresca. — '' C'est-à-dire : tel en prenait douze cl quinze; frère Roch allait jusqu'à vingt

5 Édition de 1668 •• ces donzelles.

Que les fringantes et les belles , Enjoignant aux sempiternelles De porter en bas leur tribut; Car, dans ces dîmes de rebut , Les lais1 trouvoient encore à frire.

Bref, à peine il se pourroit dire Avec combien de charité Le tout étoit exécuté.

Il avint qu'une de la bande,

Qui vouloit porter son offrande ,

Un beau soir, en chemin faisant ,

Et son mari la conduisant ,

Lui dit : a Mon Dieu ! j'ai quelque affaire

Là-dedans avec certain frère ;

Ce sera fait dans un moment. »

L'époux répondit brusquement2 :

a Quoi? quelle affaire? Etes-vous folle?

Il est minuit , sur ma parole !

Demain vous direz vos péchés :

Tous les bons pères sont couchés.

— Cela n'importe , dit la femme.

— Hé, par Dieu, si3! dit-il, madame, Je tiens qu'il importe beaucoup ; Vous ne bougerez pour ce coup.

Qu'avez-vous fait? et quelle offense Presse ainsi votre conscience?

Demain matin, j'en suis d'accord.

— Ah! monsieur, vous me faites tort Reprit-elle ; ce qui me presse ,

Ce n'est pas d'aller à confesse,

Les frères-lais, les domestiques du couvent. Édition de 1668 :

L'époux repartit brusquement.

Édition de 1668 ■'• Et parbleu, si...

C'est de payer, car, si j'attends, Je ne le pourrai de longtemps ; Le frère aura d'autres affaires.

— Quoi payer? — La dîme aux bons pères.

— Quelle dîme? — Savez-vous pas?

. — Moi, je le sais! — C'est un grand cas , Que toujours femme aux moines donne...

- — Mais cette dîme , ou cette aumône , La saurai-je point, à la fin?

— Voyez , dit-elle , qu'il est fin !

N'entendez-vous pas ce langage?

C'est des œuvres de mariage.

— Quelles œuvres? reprit l'époux.

— Eh! là! monsieur, c'est ce que nous.... Mais j'aurois payé depuis l'heure;

Vous êtes cause qu'en demeure1 Je me trouve présentement, Et cela, je ne sais comment, Car toujours je suis coutumière De payer toute la première. »

L'époux, rempli d'étonnement, Eut cent pensers en un moment ; Il ne sut que dire et que croire 2.

Enfin, pour apprendre l'histoire, Il se tut, il se contraignit; Du secret , sans plus , se plaignit ; Par tant d'endroits tourna sa femme, Qu'il apprit que mainte autre dame Payoit la même pension :

Ce lui fut consolation.

a Sachez , dit la pauvre innocente , Que pas une n'en est exempte :

En retard , terme de palais.

Les quatre vers suivants sont supprimés dans l'édition

de 1685.

Votre sœur paie à frère Aubry * ;

La Baillie au père Fabry ;

Son Altesse à frère Guillaume ,

Un des beaux moines du royaume.

Moi , qui paie à frère Girard ,

Je voulois lui porter ma part. »

Que de maux la langue nous cause !

Quand ce mari sut toute chose2,

Il résolut premièrement

D'en avertir secrètement

Monseigneur, puis les gens de ville.

Mais comme il étoit difficile

De croire un tel cas dès l'abord,

Il voulut avoir le rapport

Du drôle à qui payoit sa femme.

Le lendemain , devant la dame ,

Il fait venir frère Girard ,

Lui porte à la gorge un poignard3,

Lui fait conter tout le mystère.

Puis, ayant enfermé ce frère

A double clef, bien garrotté,

Et la dame d'autre côté ,

Il va partout conter sa chance.

Au logis du prince , il commence ;

Puis il descend chez l'échevin;

Puis il fait sonner le tocsin.

Toute la ville en est troublée ;

On court en foule à l'assemblée4,

1 Manuscrits de Conrart :

Notre sœur paie à frère Aubry.

2 Édition de 1668 :

Quand le mari sut toute chose.

3 Édition de 1668 :

Il porte à sa gorge un poignard.

4 La cloche de la ville sonnait autrefois à l'assemblée, pour inviter les bourgeois à se réunir sur la place publique.

Et le sujet de la rumeur

N'est point su du peuple dîmeur*.

Chacun opine à la vengeance.

L'un dit qu'il faut en diligence Aller massacrer ces cagots ; L'autre dit qu'il faut de fagots Les entourer dans leur repaire, Et brûler gens et monastère; Tel veut qu'ils soient à l'eau jetés, Dedans leurs frocs empaquetés , Afin que cette pépinière2, Flottant ainsi sur la rivière , S'en aille apprendre à l'univers Comment on traite les pervers3.

Tel invente un autre supplice , Et chacun selon son caprice; Bref, tous conclurent à la mort.

L'avis du feu fut le plus fort.

On court au couvent tout à l'heure; Mais , par respect de la demeure , L'arrêt ailleurs s'exécuta; Un bourgeois sa grange prêta.

La penaille4, ensemble enfermée, Fut en peu d'heures consumée, Les maris sautant à l'entour, Et dansant au son du tambour.

Rien n'échappa de leur colère,

1 Ces quatre derniers vers manquent dans l'édition de 16S5,

-' Édition de 1668 :

Afin que la gent cordelière.

3 Les quatre vers précédents sont supprimés dans l'édition de 1685. — r' Penaillon signifiant guenille, haillon, la penaille désigne une troupe vêtue de pendillons, ou une troupe de moines. Le moi penaille est formé de peneux, mendiant, pauvre diable.

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