‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 35 sur 144 · LE FAISEUR D'OREILLES · texte numérisé non relu

LE FAISEUR D'OREILLES

Il vous le faut avoir adroitement ;

Me feindre absent en un second voyage ,

Et lui mander, par lettre ou par message ,

Que vous avez à lui dire deux mots.

André viendra; puis, de quelque propos,

L'amuserez, sans toucher à l'oreille;

Car elle est faite : il n'y manque plus rien. »

Notre innocente exécuta très-bien L'ordre donné. Ce ne fut pas merveille; La crainte donne aux bêtes de l'esprit. André venu, l'époux guère ne tarde, Monte, et fait bruit. Le compagnon regarde Où se sauver : nul endroit il ne vit Qu'une ruelle, en laquelle il se mit.

Le mari frappe : Alix ouvre la porte, Et de la main fait signe incontinent , Qu'en la ruelle est caché le galant.

Sire Guillaume étoit armé de sorte , Que quatre Andrés n'auroient pu l' étonner. Il sort pourtant , et va quérir main-forte , Me le voulant sans doute assassiner, Mais quelque oreille au pauvre homme couper, Peut-être pis, ce qu'on coupe en Turquie, Pays cruel et plein de barbarie.

C'est ce qu'il dit à sa femme tout bas; Puis l'emmena, sans qu'elle osât rien dire, Ferma très-bien la porte sur le sire.

André se crut sorti d'un mauvais pas, Et que l'époux ne savoit nulle chose.

Sire Guillaume , en rêvant à son cas , Change d'avis, en soi-même propose De se venger avecque moins de bruit , Moins de scandale, et beaucoup plus de fruit. a Alix , dit-il , allez quérir la femme De sire André; contez-lui votre cas

De bout en bout; courez, n'y manquez pas! Pour l'amener1, vous direz à la dame Que son mari court un péril très-grand ; Que je vous ai parlé d'un châtiment Qui la regarde, et qu'aux faiseurs d'oreilles On fait souffrir en rencontres pareilles ; Chose terrible, et dont le seul penser Vous fait dresser les cheveux à la tête ; Que son époux est tout près d'y passer ; Qu'on n'attend qu'elle, afin d'être à la fête; Que toutefois, comme elle n'en peut mais2, Elle pourra faire changer la peine.

Amenez-la, courez; je vous promets D'oublier tout, moyennant qu'elle vienne. » Madame Alix, bien joyeuse, s'en fut Chez sire André , dont la femme accourut En diligence et quasi hors d'haleine ; Puis , monta seule , et , ne voyant André , Crut qu'il étoit quelque part enfermé.

Comme la dame étoit en ces alarmes , Sire Guillaume , ayaut quitté ses armes , La fait asseoir, et puis commence ainsi : « L'ingratitude est mère de tout vice : André m'a fait un notable service; Par quoi, devant que vous sortiez d'ici, Je lui rendrai, si je puis, la pareille. En mon absence , il a fait une oreille Au fruit d'Alix; je veux d'un si bon tour Me revancher3, et je pense une chose : Tous vos enfants ont le nez un peu court ; Le moule en est assurément la cause ;

1 Edition de 1666 : Pour l'emmener.

: C'est-à-dire : comme elle est innocente du fait de son mari

3 Prendre ma revanche.

LE FAISEUR D'OREILLES. Ûi

Or je les sais des mieux raccommoder.

Mon avis donc est que , sans retarder,

Nous pourvoyions de ce pas à l'affaire. »

Disant ces mots , il vous prend la commère ,

Et, près d'André, la jeta sur le lit,

Moitié raisin, moitié figue1, en jouit.

La dame prit le tout en patience ;

Bénit le ciel de ce que la vengeance

Tomboit sur elle , et non sur sire André ,

Tant elle avoit pour lui de charité.

Sire Guillaume étoit , de son côté ,

Si fort ému , tellement irrité ,

Qu'à la pauvrette il ne fit nulle grâce

Du talion , rendant à son époux

Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace2.

Qu'on dit bien vrai : que se venger est doux ! Très-sage fut d'en user de la sorte :

Puisqu'il vouloit son honneur réparer, Il ne pouvoit mieux que par cette porte , D'un tel affront , à mon sens , se tirer. André vit tout, et n'osa murmurer; Jugea des coups , mais ce fut sans rien dire , Et loua Dieu que le mal n' étoit pire. Pour une oreille il auroit composé ; Sortir à moins, c'étoit pour lui merveilles. Je dis à moins ; car mieux vaut , tout prisé , Cornes gagner, que perdre ses oreilles.

■' C'est-à-dire : tant bien que mal, de gré et de force.

2 Expression proverbiale signifiant qu'il rendait plus qu'il n'avait reçu. La fouaoe était un pain cuit sous la cendre, une sorte de galette grossière.

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