‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 38 sur 144 · LE BERCEAU · texte numérisé non relu

LE BERCEAU

Reprit l'amant, quelque coin de réserve? » L'hôte repart : « 11 ne nous reste plus Que notre chambre, où deux lits sont tendus1; Et de ces lits il n'en est qu'un qui serve Aux survenants; l'autre, nous l'occupons. Si vous voulez coucher de compagnie , Vous et monsieur, nous vous hébergerons. » Pinuce dit : <t Volontiers; je vous prie Que l'on nous serve à manger au plus tôt? » Leur repas fait, on les conduit en haut.

Pinucio, sur l'avis de Colette,

Marque de l'œil comme la chambre est faite :

Chacun couché, pour la belle, on mettoit

Un lit de camp ; celui de l'hôte étoit

Contre le mur, attenant de la porte ;

Et l'on avoit placé de même sorte,

Tout vis-à-vis, celui du survenant;

Entre les deux, un berceau pour l'enfant,

Et toutefois plus près du lit de l'hôte.

Cela fit faire une plaisante faute

A cet ami qu' avoit notre galant.

Sur le minuit, que l'hôte apparemment

Devoit dormir, l'hôtesse en faire autant,

Pinucio, qui n'attendoit que l'heure,

Et qui comptoit les moments de la nuit ,

Son temps venu, ne fait longue demeure2,

Au lit de camp s'en va droit et sans bruit.

Pas ne trouva la pucelle endormie ,

J'en jurcrois. Colette apprit un jeu

Qui, comme on sait, lasse plus qu'il n'eimuie.

Trêve se fit; mais elle dura peu ;

Larcins d'amour ne veulent longue pause.

1 Les lits étaient enfermée dans des tentures ou rideau* ; d'où l'expression : tendre un lit. — 2 Attente, séjour dans son lil

Tout à merveille alloit au lit de camp , Quand cet ami qu'avoit notre galant, Pressé d'aller mettre ordre à quelque chose Qu'honnêtement exprimer je ne puis, Voulut sortir, et ne put ouvrir l'huis1, Sans enlever le berceau de sa place, L'enfant avec, qu'il mit près de leur lit; Le détourner auroit fait trop de bruit. Lui revenu, près de l'enfant il passe, Sans qu'il daignât le remettre en son lieu ; Puis se recouche , et quand il plut à Dieu Se rendormit. Après un peu d'espace, Dans le logis je ne sais quoi tomba.

Le bruit fut grand; l'hôtesse s'éveilla; Puis alla voir ce que ce pouvoit être. A son retour, le berceau la trompa.

Ne le trouvant joignant le lit du maître ; a Saint Jean ! dit-elle en soi-même aussitôt , J'ai pensé faire une étrange bévue :

Près de ces gens je me suis, peu s'en faut, Remise au lit en chemise ainsi nue.

G'étoit pour faire un bon charivari!

Dieu soit loué que ce berceau me montre

Que c'est ici qu'est couché mon mari! »

Disant ces mots, auprès de cet ami,

Elle se met. Fol ne fut, n'étourdi2,

Le compagnon, dedans un tel rencontre3;

La mit en œuvre , et , sans témoigner rien ,

Il fit l'époux; mais il le fit trop bien.

Trop bien! je faux4, et c'est tout le contraire,

Il le fit mal ; car qui le veut bien faire

1 L'issue, la porte. On dit encore huisserie en parlant de l'encadrement d'une porte. — 2 Ni étourdi. Les vieux poètes élidaient ne, qui remplaçait ni. — 3 Ce mot est masculin dans les vieux conteurs; de l'italien rincontro. — 4 Je me trompe.

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