LE BERCEAU
Doit en besogne aller plus doucement.
Aussi, l'hôtesse eut quelque étonnement.
« Qu'a mon mari? dit-elle; et quelle joie Le fait agir en homme de vingt ans?
Prenons ceci, puisque Dieu nous l'envoie; Nous n'aurons pas toujours tel passe-temps. » Elle n'eut dit ces mots entre ses. dents, Que le galant recommence la fête.
La dame étoit de bonne emplette encor.1 ; J'en ai, je crois, dit un mot dans l'abord : Chemin faisant, c' étoit fortune honnête.
Pendant cela, Colette, appréhendant
D'être surprise avecque son amant,
Le renvoya, le jour venant à poindre.
Pinucio, voulant aller rejoindre
Son compagnon , tomba tout de nouveau
Dans cette erreur que causoit le berceau,
Et, pour son lit, il prit le lit de l'hôte.
Il n'y fut pas, qu'en abaissant sa voix
(Gens trop heureux font toujours quelque faute) :
« Ami, dit-il, pour beaucoup je voudrois
Te pouvoir dire à quel point va ma joie.
Je te plains fort que le ciel ne t'envoie
Tout maintenant même bonheur qu'à moi.
Ma foi ! Colette est un morceau de roi.
Si tu savois ce que vaut cette fille !
J'en ai bien vu , mais de telle, entre nous,
îl n'en est point. C'est bien le cuir plus doux,
Le corps mieux fait , la taille plus gentille ;
Et des tétons ! Je ne te dis pas tout.
Quoi qu'il en soit, avant que d'être au bout,
Gaillardement six postes se sont faites ;
Six de bon compte, ci ce ne sont sornettes, s
1 C'est-à-dire : valait encore son prix.
D'un tel propos l'hôte tout étourdi, D'un ton confus, gronda quelques paroles. L'hôtesse dit tout bas à cet ami, Qu'elle prenoit toujours pour son mari : « Xe reçois plus chez toi ces tètes folles; N'entends-tu point comme ils sont en débat? » En son séant, l'hôte, sur son grabat, S'étant levé, commence à faire éclat :
a Gomment! dit-il d'un ton plein de colère, Vous veniez donc ici pour cette affaire ! Vous l'entendez ! Et je vous sais bon gré De vous moquer encor comme vous faites! Prétendez-vous, beau monsieur que vous êtes, En demeurer quitte à si bon marché?
Quoi! ne tient-il qu'à honnir des familles? Pour vos ébats, nous nourrirons nos filles? J'en suis d'avis! Sortez de ma maison : Je jure Dieu que j'en aurai raison.
Et toi, coquine , il faut que je te tue! »
A ce discours proféré brusquement, Pinucio , plus froid qu'une statue , Resta sans pouls, sans voix, sans mouvement. Chacun se tut l'espace d'un moment.
Colette entra dans des peurs nonpareilles. L'hôtesse , ayant reconnu son erreur, Tint quelque temps le loup par les oreilles1. Le seul ami se souvint , par bonheur, De ce berceau, principe de la chose. Adressant donc à Pinuce sa voix :
t T'en tiendras-tu, dit-il, une autre fois? T'ai-je averti que le vin seroit cause De ton malheur? Tu sais que, quand tu bois ,
1 C'est-à-dire : hésjta sur le parti à prendre, expression pic verbiale empruntée au latin : tenct lupum auribus.
Toute la nuit tu cours , tu te démènes ,
Et vas contant mille chimères vaines,
Que tu te mets dans l'esprit en dormant !...
Reviens au lit? » Pinuce , au même instant ,
Fait le dormeur, poursuit le stratagème ,
Que le mari prit pour argent comptant.
Il ne fut pas jusqu'à l'hôtesse même,
Qui n'y voulût aussi contribuer :
Près de sa fille elle alla se placer ;
Et dans ce poste elle se sentit forte :
« Par quel moyen , comment , de quelle sorte ,
S'écria-t-elle, auroit-il pu coucher
Avec Colette, et la déshonorer?
Je n'ai bougé toute nuit d'auprès d'elle :
Elle n'a fait ni pis ni mieux que moi.
Pinucio nous l'alloit donner belle! »
L'hôte reprit : « C'est assez; je vous croi. »
On se leva, ce ne fut pas sans rire;
Car chacun d'eux en avoit sa raison.
Tout fut secret ; et quiconque eut du bon ,
Par-devers soi le garda sans rien dire.
NOUVELLE TIRÉE DE BOCCACE '
Un roi lombard... (les rois de ce pays Viennent souvent s'offrir à ma mémoire) Ce dernier-ci , dont parle en ses écrits Maître Boccace , auteur de cette histoire , Portoit le nom d'Agiluf en son temps.
1 Decamerone, giornata m, novella 2.
II épousa Teudelingue la belle,
Veuve du roi dernier mort sans enfants ,
Lequel laissa l'état sous la tutelle
De celui-ci, prince sage et prudent.
Nulle beauté n'étoit alors égale
A Teudelingue ; et la couche royale ,
De part et d'autre, étoit assurément
Aussi complète, autant bien assortie,
Qu'elle fut onc , quand messer1 Gupidon
En badinant fit .choir de son brandon ,
Chez Agiluf, droit dessus l'écurie,
Sans prendre garde, et sans se soucier
En quel endroit ; dont avecque furie
Le feu se prit au cœur d'un muletier.
Ce muletier étoit homme de mine ,
Et démentoit en tout son origine ,
Bien fait et beau, même ayant du bon sens.
Bien le montra; car, s' étant de la reine
Amouraché , quand il eut quelque temps
Fait ses efforts et mis toute sa peine
Pour se guérir, sans pouvoir rien gagner,
Le compagnon fit un tour d'homme habile.
Maître ne sais meilleur pour enseigner
Que Cupidon; l'âme la moins subtile,
Sous sa férule*, apprend plus en un jour,
Qu'un maître es arts en dix ans aux écoles
Aux plus grossiers, par un chemin bien court,
Il sait montrer les tours et les paroles.
Le présent conte en est un bon témoin.
Notre amoureux ne songeoit , près ni loin ,
Dedans l'abord2, à jouir de sa mie3.
1 Messire ; c'est l'italien messcre. — 2 Dès l'abord. — •'' Les vieux poëtes et conteurs écrivaient s' amie, pour son amie, et m amie pour mon amie; au dix-septième siècle, on a écrit, par ignorance, sa mie et ma mie; le mot mie est entré alors dans la langue familière.
Se déclarer de bouche ou par écrit N'étoit pas sûr. Si1 se mit dans l'esprit, Mourût ou non, d'en passer son envie, Puisque aussi bien plus vivre ne pouvoit; Et, mort pour mort, toujours mieux lui valoit, Auparavant que sortir de la vie , Éprouver tout, et tenter le hasard.
L'usage étoit chez le peuple lombard, Que quand le roi , qui faisoit lit à part , Comme tous font2, vouloit avec sa femme Aller coucher, seul il se présentait Presque en chemise, et sur son dos n'avoit Qu'une simarre3 : à la porte il frappoit Tout doucement; aussitôt une dame Ouvroit sans bruit; et le roi lui meltoit Entre les mains la clarté qu'il portoit, Clarté n'ayant grand'lucur ni grand'flamme. D'abord la dame éteignoit, en sortant, "Cette clarté ; c' étoit le plus souvent Une lanterne , ou de simples bougies.
Chaque royaume a ses cérémonies.
Le muletier remarqua cellerci , Ne manqua pas de s'ajuster ainsi; Se présenta comme c' étoit l'usage, S' étant caché quelque peu le visage.
La dame ouvrit, dormant plus d'à demi.
Nul cas n'étoit à craindre en l'aventure, Fors4 que le roi ne vînt pareillement.
Mais, ce jour-là, s' étant heureusement Mis à chasser, force étoit que nature Pendant la nuit cherchât quelque repos.
1 Ainsi, donc. — 2 La Fontaine aurait dû savoir pourlant que Louis XIV partagea très- scrupuleusement le lit de la reine, tant qu'elle vécut. — 3 Robe de chambre. — * Hors, hormis; du latin fors.
Le muletier, frais, gaillard et dispos, Et parfumé, se coucha sans rien dire.
Un autre point, outre ce qu'avons dit, C'est qu'Agiluf , s'il avoit en l'esprit Quelque chagrin, soit touchant son empire, Ou sa famille , ou pour quelque autre cas , Ne sonnoit mot en prenant ses ébats.
A tout cela Teudelingue étoit faite.
Notre amoureux fournit plus d'une traite (Un muletier, à ce jeu, vaut trois rois) ' , Dont Teudelingue entra par plusieurs fois En pensement-, et crut que la colère Rendoit le prince , outre son ordinaire , Plein de transport, et qu'il n'y songeoit pas. En ses présents le ciel est toujours juste; II ne départ à gens de tous états Mêmes talents. Un empereur auguste A les vertus propres pour commander; Un magistrat sait les points décider3; Au jeu d'amour le muletier fait rage.
Chacun son fait; nul n'a tout en partage.
Notre galant, s' étant diligente, Se retira, sans bruit et sans clarté, Devant l'aurore. Il en sortoit à peine, Lorsque Agiluf alla trouver la reine , Voulut s'ébattre et l'étonna bien fort.
« Certes, monsieur, je sais bien, lui dit-elle,
1 La Fontaine se souvient de l'épigramme de CI. Marot, laquelle se termine ainsi :
Six et sept fois, ce n'est point le mestier D'homme d'honneur, c'est pour un muletier
(T. III, p. 197 de l'édit. de Lenglet du Fresnoy.)
2 En pensée.
3 Éditions de 1668 :
Un avocat sait les points décider.
Que vous avez pour moi beaucoup de zèle ; Mais , de ce lieu , vous ne faites encor Que de sortir : même, outre l'ordinaire En avez pris, et beaucoup plus qu'assez. Pour Dieu, monsieur, je vous prie, avisez Que ne soit trop ; votre santé m'est chère. »
Le roi fut sage , et se douta du tour,
Ne sonna mot r descendit dans la cour,
Puis de la cour entra dans l'écurie,
Jugeant en lui que le cas provenoit
D'un muletier, comme l'on lui parloit.
Toute la troupe étoit lors endormie ,
Fors le galant, qui trembloit pour sa vie.
Le roi n'avoit lanterne ni bougie :
En tâtonnant, il s'approcha de tous;
Crut que l'auteur de cette tromperie
Se connoîtroit au battement du pouls.
Point ne faillit dedans sa conjecture ;
Et le second qu'il tâta d'aventure
Etoit son homme, à qui d'émotion,
Soit pour la peur, ou soit pour l'action,
Le cœur battoit, et le pouls tout ensemble.
Ne sachant pas où devoit aboutir
Tout ce mystère , il feignoit de dormir.
Mais quel sommeil! Le roi, pendant qu'il tremble,
En certain coin va prendre des ciseaux
Dont on coupoit le crin à ses chevaux.
a Faisons, dit-il, au galant une marque,
Pour le pouvoir demain connoître mieux, »
Incontinent , de la main du monarque ,
Il se sent tondre. Un toupet de cheveux
Lui fut coupé , droit vers le front du sire ;
Et, cela fait, le prince se retire.
Il oublia de serrer le toupet ;
Dont le galant s'avisa d'un secret
Qui d'Agiluf gâta le stratagème.
Le muletier alla, sur l'heure même, En pareil lieu tondre ses compagnons.
Le jour venu , le roi vit ces garçons Sans poil au front. Lors le prince , en son âme : a Qu'est ceci donc? Qui croiroit que ma femme Auroit été si vaillante au déduit1?
Quoi ! Tcudelingue a-t-elle cette nuit Fourni d'ébats à plus de quinze ou seize? » Autant en vit, vers le front, de tondus, e Or bien, dit-il, qui l'a fait, si2 se taise : Au demeurant , qu'il n'y retourne plus ! »
XOUVKLLK TIREE DE BOCGACG
Beaucoup de gens ont une ferme foi Pour les brevets4, oraisons et paroles : Je me ris d'eux; et je tiens, quant à moi , Que tous tels sorts sont recettes frivoles : Frivoles sont, c'est sans difficulté.
Bien est-il vrai qu'auprès d'une beauté Paroles ont des vertus nonpareilles ; Paroles font en amour des merveilles :
Tout cœur se laisse à ce charme amollir. De tels brevets je veux bien me servir; Des autres, non. Voici pourtant un conte
1 Plaisir d'amour. — 2 Dans le sens du latin sic, ainsi, donc, partant. — 3 Decamerone, giornata n, novella 2. — '' Talismans , amulettes.
Où l'oraison de monsieur saint Julien1 A Renaud d'Ast produisit un grand bien. S'il ne l'eût dite , il eût trouvé mécompte A son argent, et mal passé la nuit.
Il s'en alloit devers Château-Guillaume2,
Quand trois quidams (bonnes gens, et sans bruit3,
Ce lui sembloit, tels qu'en tout un royaume
Il n'auroit cru trois aussi gens de bien) ;
Quand n'ayant, dis-jc, aucun soupçon de rien,
Ces trois quidams , tout pleins de courtoisie ,
Après l'abord, et l'ayant salué
Fort humblement : a Si notre compagnie ,
Lui dirent-ils , vous pouvoit être à gré ,
Et qu'il vous plût achever cette traite
Avecque nous, ce nous seroit honneur.
En voyageant, plus la troupe est complète,
Mieux elle vaut, c'est toujours le meilleur.
Tant de brigands infestent la province ,
Que l'on ne sait à quoi songe le prince
De le souffrir. Mais , quoi ! les mal-vivants
Seront toujours. » Renaud dit à ces gens,
Que volontiers. Une lieue étant faite,
Eux discourant, pour tromper le chemin,
De chose et d'autre, ils tombèrent enfin
Sur ce qu'on dit de la vertu secrète
De certains mots, caractères, brevets,
Dont les aucuns ont de très-bons effets;
Comme de faire aux insectes la guerre ,
1 Suivant la légende , saint Julien , pour expier un crime involontaire, s'était dévoué à héberger chez lui tous les passants. Il devint, par cette raison, le patron des voyageurs, qui avaient coutume de dire l'oraison de saint Julien avant de se mettre en route. — 2 Castel Guiglielmo , petite ville voisine de Ferrare, sur la route de Vérone. — 3 C'est-à-dire : qui n'avaient jamais fait parler d'eux.
Charmer les loups , conjurer le tonnerre , Ainsi du reste ; où , sans pact * ni demi (De quoi l'on soit pour le moins averti), L'on se guérit, l'on guérit sa monture, Soit du farcin , soit de la mémarchure2 , L'on fait souvent ce qu'un bon médecin Ne sauroit faire avec tout son latin.
Ces survenants , de mainte expérience, Se vantoient tous ; et Renaud , en silence , Les écoutoit. a Mais, vous, ce lui dit-on, Savez-vous point aussi quelque oraison?
— De tels secrets, dit-il, je ne me pique , Comme homme simple et qui vis à l'antique. Bien vous dirai qu'en allant par chemin, J'ai certains mots que je dis au matin, Dessous le nom d'oraison ou d'antienne
De saint Julien, afin qu'il ne m'avienne De mal gîter; et j'ai même éprouvé, Qu'en y manquant, cela m'est arrivé.
J'y manque peu : c'est un mal que j'évite Par-dessus tous, et que je crains autant.
— Et ce matin, monsieur, l'avez-vous dite? Lui repartit l'un des trois en riant.
— Oui , dit Renaud. — Or bien , répliqua l'autre , Gageons un peu quel sera le meilleur,
Pour cejourd'hui, de mon gîte ou du vôtre?»
Il faisoit lors un froid plein de rigueur; La nuit de plus étoit fort approchante , Et la couchée encore assez distante.
Renaud reprit : « Peut-être , ainsi que moi , Vous servez-vous de ces mots en voyage?
1 Pour pacte , par licence poétique. Sans pacte ni demi signifie • sans aucune espèce de pacte. — 2 Foulure ou entorse
— Point, lui dit l'autre; et vous jure ma foi, Qu'invoquer saints n'est pas trop mon usage : Mais si je perds, je le pratiquerai.
— En ce cas-là, volontiers gagerai, Reprit Renaud , et j'y tnettrois ma vie , Pourvu qu'alliez en quelque hôtellerie; Car je n'ai là nulle maison d'ami.
Nous mettrons donc cette clause au pari, Poursuivit-il, si l'avez agréable :
C'est la raison. » L'autre lui répondit ; il J'en suis d'accord; et gage votre habit, Votre cheval, la bourse au préalable; Sûr de gagner, comme vous allez voir. »
Renaud dès lors put bien s'apercevoir Que son cheval avoit changé d'étable1.
Mais quel remède? En côtoyant un bois, Le parieur, ayant changé de voix :
« Çà , descendez , dit-il , mon gentilhomme ; Votre oraison vous fera bon besoin ; Château-Guillaume est encore un peu loin. » Fallut descendre. Ils lui prirent, en somme , Chapeau , casaque , habit , bourse et cheval , Rottes aussi. « Vous n'aurez tant de mal D'aller à pied? » lui dirent les perfides. Puis , de chemin (sans qu'ils prissent de guides) Changeant tous trois , ils furent aussitôt Perdus de vue ; et le pauvre Renaud , En caleçons , en chausses , en chemise , Mouillé, fangeux, ayant au nez la bise, Va tout dolent , et craint avec raison Qu'il n'ait, ce coup2, malgré son oraison, Très-mauvais gîte; hormis qu'en sa valise
1 Locution proverbiale signifiant que les choses avaient changé de face. — 2 Cette fois,
Il espéroit : car il est à noter, Qu'un sien valet, contraint de s'arrêter Pour faire mettre un fer à sa monture , Devoit le joindre. Or il ne le fit pas , Et ce fut là le pis de l'aventure :
Le drôle , ayant vu de loin tout le cas (Gomme valets souvent ne valent guères), Prend à côté, pourvoit à ses affaires, Laisse son maître, à travers champs s'enfuit, Donne des deux, gagne devant la nuit Château-Guillaume , et dans l'hôtellerie La plus fameuse , enfin la mieux fournie , Attend Renaud près d'un foyer ardent, Et fait tirer du meilleur cependant.
Son maître étoit jusqu'au cou dans les boues ; Pour en sortir, avoit fort à tirer.
Il acheva de se désespérer, Lorsque la neige, en lui donnant aux joues, Vint à flocons, et le vent, qui fouettoit. Au prix du mal que le pauvre homme avoit, Gens que l'on pend sont sur des lits de roses. Le sort se plaît à dispenser les choses De la façon; c'est tout mal ou tout bien : Dans ses faveurs, il n'a point de mesures : Dans son courroux, de même, il n'omet rien Pour nous mater : témoin les aventures Qu'eut cette nuit Renaud, qui n'arriva Qu'une heure après qu'on eut fermé la porte1. Du pied du mur, enfin, il s'approcha; Dire comment, je n'en sais pas la sorte. Son bon destin, par un très-grand hasard, Lui fit trouver une petite avance Qu' avoit un toit; et ce toit faisoit part2
1 C'est la porte ou poterne de la ville — 2 Partie.
D'une maison voisine du rempart.
Renaud, ravi de ce peu d'allégeance,
Se met dessous. Un bonheur, comme on dit,
Ne vient point seul. Quatre ou cinq brins de paiilc
Se rencontrant, Renaud les étendit.
« Dieu soit loué ! dit-il , voilà mon lit. »
Pendant cela, le mauvais temps l'assaille
De toutes parts : il n'en peut presque plus.
Transi de froid , immobile et perclus ,
Au désespoir bientôt il s'abandonne,
Claque des dents , se plaint , tremble et frissonne
Si hautement, que quelqu'un l'entendit.
Ce quelqu' un-là, c'étoit une servante;
Et sa maîtresse , une veuve galante
Qui demeuroit au logis que j'ai dit;
Pleine d'appas, jeune, et de bonne grâce.
Certain marquis , gouverneur de la place ,
L'entretenoit : et, de peur d'être vu,
Troublé, distrait, enfin interrompu
Dans son commerce au logis de la dame ,
Il se rendoit souvent chez cette femme
Par une porte aboutissante aux champs ;
Alloit, vënoit, sans que ceux de la ville
En sussent rien, non pas même ses gens.
Je m'en étonne ; et tout plaisir tranquille
N'est d'ordinaire un plaisir de marquis :
Plus il est su, plus il leur semble exquis.
Or il avint que la même soirée Où notre Job , sur la paille étendu , Tenoit déjà sa lin tout assurée, Monsieur étoit de madame attendu, Le souper prêt, la chambre bien parée; Bons restaurants, champignons et ragoûts, Bains et parfums , matelas blancs et mous , Vins du coucher; toute l'artillerie
De Cupidon, non pas le langoureux,
Mais celui-là qui n'a fait en sa vie
Que de bons tours, le patron des heureux,
Des jouissants. Etant donc la donzelle
Prête à bien faire, avint que le marquis
Ne put venir. Elle en reçut l'avis
Par un sien page : et de cela la belle
Se consola : tel étoit leur marché.
Renaud y gagne ; il ne fut écouté
Plus d'un moment, que, pleine de bonté,
Cette servante , et confite en tendresse ,
Par aventure , autant que sa maîtresse ,
Dit à la veuve : a Un pauvre souffreteux
Se plaint là-bas ; le froid est rigoureux ;
Il peut mourir : vous plaît-il pas, madame,
Qu'en quelque coin l'on le mette à couvert?
— Oui , je le veux, répondit cette femme.
Ce galetas, qui de rien ne nous sert,
Lui viendra bien i : dessus quelque couchette
Vous lui mettrez un peu de paille nette ;
Et là-dedans il faudra l'enfermer :
De nos reliefs 2 vous le ferez souper
Auparavant, puis l'envoirez coucher. »
Sans cet arrêt, c' étoit fait de la vie
Du bon Renaud. On ouiTe; il remercie,
Dit qu'on l'avait retiré du tombeau,
Conte son cas, reprend force et courage :
Il étoit grand, bien fait, beau personnage,
Ne sembloit même homme en amour nouveau,
Quoiqu'il fût jeune. Au reste, il avoit honte
De sa misère et de sa nudité :
L'Amour est nu, mais il n'est pas crotté.
1 II faut sous-entendre à point, à propos. — - Restes; da latin religniœ.
Renaud dedans, la chambrière monte,
Et va conter le tout de point en point.
La dame dit : « Regardez si j'ai point
Quelque habit d'homme encor dans mon armoire?
Car feu monsieur en doit avoir laissé.
— Vous en avez, j'en ai bonne mémoire. ■»
Dit la servante. Elle eut bientôt trouvé
Le vrai ballot. Pour plus d'honnêteté,
La dame, ayant appris la qualité
De Renaud d'Ast (car il s'étoit nommé),
Dit qu'on le mît au bain chauffé pour elle.
Gela fut fait ; il ne se fit prier.
On le parfume , avant que l'habiller.
Il monte en haut , et fait à la donzelle
Son compliment, comme homme bien appris.
On sert enfin le souper du marquis.
Renaud mangea tout ainsi qu'un autre homme ;
Même un peu mieux, la chronique le dit :
On peut à moins gagner de l'appétit.
Quant à la veuve , elle ne fit , en somme ,
Que regarder, témoignant son désir;
Soit que déjà l'attente du plaisir
L'eût disposée, ou soit par sympathie,
Ou que la mine ou bien le procédé
De Renaud d'Ast eussent son cœur touché.
De tous côtés se trouvant assaillie ,
Elle se rend aux semonces 1 d'Amour.
« Quand je ferai, disoit-elle, ce tour,
Qui Tira dire? il n'y va rien du nôtre :
Si le mari est quelque peu trompé ,
Il le mérite, et doit l'avoir gagné
Ou gagnera; car c'est un bon apôtre.
Homme pour homme, et péché pour péché,
Autant me vaut celui-ci que cet autre. »
1 Invitations , sollicitations.
Renaud n'étoit si neuf, qu'il ne vît bien Que l'oraison de monsieur saint Julien Fcroit effet, et qu'il auroit bon gîte. Lui hors de table, on dessert au plus vite. Les voilà seuls , et , pour le faire court , En beau début. La dame s'étoit mise En un habit à donner de l'amour.
La négligence , à mon gré si requise , Pour celte fois fut sa dame d'atour :
Point de clinquant; jupe simple et modeste , Ajustement moins superbe que leste; Un mouchoir noir, de deux grands doigts trop court; Sous ce mouchoir ne sais quoi fait au tour : Par là Renaud s'imagina le reste.
Mot n'en dirai; mais je n'omettrai point Qu'elle était jeune, agréable et touchante, Blanche surtout, et de taille avenante, Trop ni trop peu de chair et d'embonpoint. A cet objet, qui n'eût eu l'âme émue?
Qui n'eût aimé? qui n'eût eu des désirs? Un philosophe , un marbre , une statue , Auroient senti comme nous ces plaisirs.
Elle commence à parler la première , Et fait si bien, que Renaud s'enhardit. ïl ne savoit comme entrer en matière , Mais, pour l'aider, la marchande 1 lui dit : k Vous rappelez en moi la souvenance D'un qui s'est vu mon unique souci; Plus je vous vois, plus je crois voir aussi L'air et le port, les yeux, la remembrance 2 De mon. époux : que Dieu lui fasse paix! Voilà sa bouche, et voilà tous ses traits. » Renaud reprit : « Ce m'est beaucoup de gloire.
1 Ce mot est pris flans le sens d"e femme galante , qui se vend en gros et en détail. — 2 Ressemblance, souvenir, image
Mais vous, madame, à qui ressemblez-vous?
A nul objet; et je n'ai point mémoire
D'en avoir vu qui m'ait semblé si doux.
Nulle beauté n'approche de la vôtre.
Or me voici, d'un mal, chu dans un autre!
Je transissois : je brûle maintenant.
Lequel vaut mieux? » La belle, l'arrêtant,
S'humilia, pour être contredite :
C'est une adresse, à mon sens, non petite.
Renaud poursuit , louant par le menu
Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il n'a point vu,
Et qu'il verroit volontiers, si la belle
Plus que de droit ne se montroit cruelle.
a Pour vous louer, comme vous méritez,
Ajouta-t-il, et marquer les beautés
Dont j'ai la vue avec le cœur frappée
(Car près de vous l'un et l'autre s'ensuit),
Il faut un siècle, et je n'ai qu'une nuit,
Qui pourroit être encor mieux occupée. »
Elle sourit; il n'en fallut pas plus.
Renaud laissa les discours superflus :
Le temps est cher en amour comme en guerre
Homme mortel ne s'est vu sur la terre
De plus heureux ; car nul point n'y manquoit.
On résista tout autant qu'il falloit,
Ni plus ni moins, ainsi que chaque belle
Sait pratiquer, pucellc ou non pucelle.
Au demeurant, je n'ai pas entrepris
De raconter tout ce qu'il obtint d'elle;
Menu détail, baisers donnés et pris,
La petite oie1, enfin ce qu'on appelle,
En bon françois, les préludes d'amour;
1 Métaphore tirée du langage des marchands de volailles, qui nomment petite oie le cou, les bouts d'ailes, et, en quelque sorte , tous les accessoires d'une volaille.
Car l'un et l'autre y savoient plus d'un tour.
Au souvenir de l'état misérable
Où s'étoit vu le pauvre voyageur,
On lui iaisoit toujours quelque faveur.
a Voilà, disoit la veuve charitable,
Pour le chemin; voici pour les brigands;
Puis pour la peur, puis pour le mauvais temps ! »
Tant, que le tout pièce à pièce s'efface.
Qui ne voudroit se racquitter ainsi?
Conclusion , que Renaud , sur la place ,
Obtint le don d'amoureuse merci1.
Les doux propos recommencent ensuite,
Puis les baisers, et puis la noix confite2.
On se coucha. La dame, ne voulant
Qu'il s'allât mettre au lit de sa servante ,
Le mit au sien; ce fut fait prudemment,
En femme sage, en personne galante.
Je n'ai pas su ce qu'étant dans le lit
Ils avoient fait; mais, comme avec l'habit
On met à part certain reste de honte3,
Apparemment le meilleur de ce conte
Entre deux draps pour Renaud se passa :
Là, plus à plein, il se récompensa
Du mal souffert, de la perte arrivée.
De quoi s' étant la veuve bien trouvée,
Il fut prié de la venir revoir,
Mais en secret, car il falloit pourvoir4
Au gouverneur. La belle , non contente
De ces faveurs , étala son argent.
Renaud n'en prit qu'une somme bastante5
Pour regagner son logis promptement.
Il s'en va droit à cette hôtellerie
La dernière faveur de l'amour. — 2 Le jeu de la langue dans un baiser amoureux. — 3 « Oubliez-vous qu'une femme dépose sa pudeur arec ses vêtements? >• (Hérodote, liv. I, 8.) — 4 Prendre garde, aviser, prévoir. — 3 Suffisante; de l'italien bastante.
L'ORAISOi\ DE SAINT JULIEN. 93
Où son valet étoit encore au lit.
Renaud le rosse , et puis change d'habit ,
Ayant trouvé sa valise garnie.
Pour le combler, son bon destin voulut
Qu'on attrapât les quidams1 ce jour même.
Incontinent chez le juge il courut.
Il faut user de diligence extrême
En pareil cas ; car le greffe tient bon ,
Quand une fois il est saisi des choses ;
C'est proprement la caverne au lion2 :
Rien n'en revient; là les mains ne sont closes
Pour recevoir; mais pour rendre, trop bien :
Fin celui-là, qui n'y laisse du sien.
Le procès fait, une belle potence ,
A trois côtés , fut mise en plein marché :
L'un des quidams harangua l'assistance
Au nom de tous ; et le trio branché3
Mourut contrit et fort bien confessé.
Après cela, doutez de la puissance
Des oraisons! dira quelqu'un de ceux
Dont j'ai parlé : trois gens, par-devers eux ,
Ont un roussin et nombre de pistoles.
Qui n'auroit cru ces gens-là fort chanceux?
Aussi, font-ils florès et caprioles4,
(Mauvais présage), et tout gais et joyeux5
Sont sur le point de partir leur chevance6,
Lorsqu'on les vient prier d'une autre danse7.
1 C'est-à-dire les voleurs. — 2 Allusion à la fable xiv du livre VI. — 3 Attaché aux branches de la croix ou du gibet. — 4 Pour cabrioles, gentillesses, folàtreries; du latin capreolus , jeune chevreau.
5 Dans l'édition de 1685, les six vers qui précèdent sont retranchés et remplacés seulement par celui-ci : Des oraisons ! ces gens gais et joyeux.
G Partager leur richesse, leur avoir; du bas latin chevancia.
7 C'est-à-dire : la dause des pendus.
En contr'éctiange1, un pauvre malheureux S'en va périr, selon toute apparence, Quand sous la main lui tombe une beauté , Dont un prélat se seroit contenté. Il recouvra son argent, son bagage, Et son cheval , et tout son équipage ; Et, grâce à Dieu et monsieur saint Julien, Eut une nuit qui ne lui coûta rien2.