‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 41 sur 144 · OU SONT DEUX NOUVELLES TIRÉES DE B0CCACE · texte numérisé non relu

OU SONT DEUX NOUVELLES TIRÉES DE B0CCACE

Après bon vin, trois commères un jour S'entrctcnoient de leurs tours et prouesses.

1 Dans l'édition de 1669, on trouve à la fin de ce conte une espèce de proverbe populaire imprimé en lettres italiques : Baise ta servante en un coin, Si tu ne veux baiser ta femme eu un jardin, i Decamcrone, giornata vu, novell 8 et 9. Boccace a sans doulc imité le vieux fabliau de Guérin , intitulé : La dame qui fait accroire à son mari qu'il a rêvé.

Toutes avoient un ami par amour,

Et deux étoient au logis les maîtresses.

L'une disoit : « J'ai le roi des maris;

Il n'en est point de meilleur dans Paris.

Sans son congé, je ras partout m' ébattre :

Avec ce tronc *, j'en ferois un plus fin.

Il ne faut pas se lever trop matin

Pour lui prouver que trois et deux font quatre.

— Par mon serment! dit une autre aussitôt,

Si je l'avois, j'en ferois une étrenne ;

Car , quant à moi , du plaisir ne me chaut 2 ,

A moins qu'il soit mêlé d'un peu de peine.

Votre époux va, tout ainsi qu'on le mène 3;

Le mien n'est tel, j'en rends grâces à Dieu.

Bien sauroit prendre et le temps et le lieu ,

Qui tromperoit à son aise un tel homme !

Pour tout cela, ne croyez que je chôme 4?

Le passe-temps en est d'autant plus doux;

Plus grand en est l'amour des deux parties.

Je ne voudrois contre aucune de vous,

Qui vous vantez d'être si bien loties,

Avoir troqué de galant ni d'époux. »

Sur ce débat, la troisième commère

Les mit d'accord; car elle fut d'avis

Qu'Amour se plaît avec les bons maris,

Et veut aussi quelque peine légère.

Ce point vidé, le propos s' échauffant,

Et d'en conter toutes trois triomphant,

Celle-ci dit : « Pourquoi tant de paroles?

Voulez-vous voir qui l'emporte de nous?

Laissons à part les disputes frivoles :

Sur nouveaux frais attrapons nos époux.

: Tronc d'arbre. — 2 Ne m'importe, ne me soucie ; du verbe chaloir. — 3 La Fontaine écrit meine pour la rime. — 4 La Fontaine écrit chomme pour la rime.

Le moins bon tour payera quelque amende.

— Nous le voulons ! C'est ce que l'on demande!

Dirent les deux. Il faut faire serment

Que toutes trois, sans nul déguisement,

Rapporterons , l'affaire étant passée ,

Le cas au vrai; puis, pour le jugement,

On en croira la commère Macée *. »

Ainsi fut dit, ainsi l'on l'accorda.

Voici comment chacune y procéda.

Celle des trois qui plus étoit contrainte, Aimoit alors un beau jeune garçon, Frais , délicat , et sans poil au menton ; Ce qui leur fit mettre en jeu cette feinte. Les pauvres gens n'avoient de leurs amours Encor joui, sinon par échappées :

Toujours falloit forger de nouveaux tours, Toujours chercher des maisons empruntées. Pour plus à l'aise ensemble se jouer, La bonne dame habille en chambrière Le jouvenceau, qui vient pour se louer, D'un air modeste, et baissant la paupière. Du coin de l'œil l'époux la regardoit, Et dans son cœur déjà se proposoit De rehausser 2 le linge de la fille.

Bien lui sembloit, en la considérant, N'en avoir vu jamais de si gentille.

On la retient, avec peine pourtant.

Belle servante , et mari vert galant , C' étoit matière à feindre du scrupule.

Les premiers jours , le mari dissimule ,

• Ihns les vieux auteurs , dame Macée personnifie toujours une espèce de courtière d'amour, une vieille rusée et intrigante. Dans les satires de Régnier, Macée est devenue Macette sans changer de métier. — 2 Dans le sens de lever, relever

Détourne l'œil, et ne fait pas semblant

De regarder sa servante nouvelle ;

Mais , tôt après , il tourna tant la belle ,

Tant lui donna, tant encor lui promit,

Qu'elle feignit à la fin de se rendre ;

Et, de jeu fait * , à dessein de le prendre ,

Un certain soir, la galande lui dit ;

a Madame est mal , et seule elle veut être

Pour cette nuit. » Incontinent le maître

Et la servante , ayant fait leur marché ,

S'en vont au lit; et le drôle couché,

Elle en cornette et dégrafant sa jupe ,

Madame vient. Qui fut bien empêché?

Ce fut l'époux-, cette fois pris pour dupe.

« Oh! oh! lui dit la commère , en riant;

Votre ordinaire est donc trop peu friand

A votre goût ? Eh ! par saint Jean ! beau sire ,

Un peu plus tôt vous me le deviez dire :

J'aurois chez moi toujours eu des tendrons.

De celui-ci , pour certaines raisons 2 ,

Vous faut passer; cherchez autre aventure.

Et, vous, la belle, au dessein si gaillard,

Merci de moi, chambrière d'un liard,

Je vous rendrai plus noire qu'une mûre 3 !

Il vous faut donc du même pain qu'à moi!

J'en suis d'avis! Non pourtant qu'il m'en chaille4,

Ni qu'on ne puisse en trouver qui le vaille :

Grâces à Dieu , je crois avoir de quoi

Donner encore à quelqu'un dans la vue;

Je ne suis pas à jeter dans la rue.

1 C'est-à-dire : ayant préparé son jeu.

2 Édition de 1685 :

De celle-ci , pour certaines raisons.

3 C'est-à-dire : je vous assommerai de coups. * Qu'il m'en importe , qu'il m'en soucie.

Laissons ce point; je sais un bon moyen :

Vous n'aurez plus d'autre lit que le mien.

Voyez un peu! Diroit-on qu'elle y touche?

Vite, marchons! Que, du lit où je couche,

Sans marchander, on prenne le chemin :

Vous chercherez vos besognes i demain.

Si ce n'étoit le scandale et la honte,

Je vous mettrois dehors en cet état.

Tllais je suis bonne, et ne veux point d'éclat :

Puis, je rendrai de vous im très-bon compte

A l'avenir; et vous jure ma foi,

Que nuit et jour vous serez près de moi.

Qu'ai-je besoin de me mettre en alarmes ,

Puisque je puis empêcher tons vos tours? »

La chambrière , écoutant ce discours ,

Fait la honteuse, et jette une ou deux larmes,

Prend son paquet, et sort sans consulter;

Ne se le fait par deux fois répéter ;

S'en va jouer un autre personnage;

Fait au logis deux métiers tour à tour :

Galant de nuit, chambrière de jour,

En deux façons elle a soin du ménage.

Le pauvre époux se trouve tout heureux ,

Qu'à si bon compte il en ait été quitte.

Lui couché seul , notre couple amoureux

D'un temps si doux à son aise profite :

Rien ne s'en perd; et, des moindres moments,

Bons ménagers furent nos deux amants ,

Sachant très-bien que l'on n'y revient guères2.

Voilà le tour de l'une des commères.

L'autre, de qui le mari croyoit tout, Avecque 3 lui sous un poirier assise ,

1 Vêtements. —- 2 C'est-à-dire : qu'on ne retrouve pas souvent les bonnes occasions. — 3 Ce mot s'est écrit ainsi à

De son dessein vint aisément à bout.

En peu de mots j'en vas conter la guise i.

Leur grand valet près d'eux étoit debout,

Garçon bien fait,. beau parleur, et de mise 2,

Et qui faisoit les servantes trotter.

La dame dit : « Je voudrois bien goûter

De ce fruit-là? Guillot, monte, et secoue

Notre poirier? » Guillot monte à l'instant.

Grimpé qu'il est, le drôle fait semblant

Qu'il lui paroît que le mari se joue

Avec la femme, aussitôt le valet,

Frottant ses yeux comme étonné du fait :

« Vraiment, monsieur! commence-t-il à dire.

Si vous vouliez madame caresser,

Un peu plus loin vous pouviez aller rire,

Et, moi présent, du moins vous en passer?

Ceci me cause une surprise extrême.

Devant les gens prendre ainsi vos ébats !

Si, d'un valet, vous ne faites nul cas,

Vous vous devez du respect à vous-même.

Quel taon vous point3? Attendez à tantôt;

Ces privautés en seront plus friandes :

Tout aussi bien, pour le temps qu'il vous faut,

Les nuits d'été sont encore assez grandes.

Pourquoi ce lieu? Vous avez, pour cela,

Tant de bons lits , tant de chambres si belles ! »

La dame dit : a Que conte celui-là?

Je crois qu'il rêve ! Où prend-il ces nouvelles?

Qu'entend ce fol avecque ses ébats?

Descends, descends, mon ami, tu verras!»

Guillot descend. « Hé bien ! lui dit son maître ,

Nous jouons-nous?

volonté dans la poésie jusqu'au milieu du dix-septième siècle ; le peuple prononce encore avecque. — 1 Manière , façon. — 2 Propre à tout. — 3 Pique ; du verbe poindre.

GUILLOT

Non pas pour le présent.

LE MARI

Pour le présent?

GUILLOT

Oui, monsieur; je veux être Ecorché vif, si tout incontinent Vous ne baisiez madame sur l'herbette.

LA FEMME

Mieux te vaudroit laisser cette sornette , Je te le dis; car elle senties coups.

LE MARI

Non, non, m' amie; il faut qu'avec les fous, Tout de ce pas , par mon ordre, on le mette.

GUILLOT

Est-ce être fou que de voir ce qu'on voit?

LA FEMME

Et qu'as-tu vu?

GUILLOT

J'ai vu, je le répète, Vous et monsieur, qui dans ce même endroit Jouiez tous deux au doux jeu d'amourette, Si ce poirier n'est peut-être charmé.

LA FEMME

Voire , charmé ! Tu nous fais un beau conte !

LE MARI

Je le veux voir, vraiment; faut que j'y monte

Vous en saurez bientôt la vérité. »

Le maître à peine est sur l'arbre monté,

Que le valet embrasse la maîtresse.

L'époux, qui voit comme l'on se caresse,

Crie, et descend en grand'hâte aussitôt.

Il se rompit le col, ou peu s'en faut,

Pour empêcher la suite de l'affaire,

Et , toutefois , il ne put si bien faire

Que son honneur ne reçût quelque échec.

« Comment ! dit-il , quoi ! même à mon aspect ' Devant mon nez! à mes yeux! Sainte Dame!...

— Que vous faut-il? qu'avez-vous? dit la femme.

LE MARI

Oses-tu bien le demander encor?

LA FEMME

Et pourquoi non?

LE MARL

Pourquoi? N'ai-jëpas tort De t'accuser de cette effronterie?

LA FEMME

Ah! c'en est trop; parlez mieux, je vous prie!

LE MARI

Quoi! ce coquin ne te caressoit pas?

LA FEMME

Moi? Vous rêvez!

LE MARI

D'où viendroit donc ce cas?

Ai-je perdu la raison ou la vue?

LA FEMME

Me croyez-vous de sens si dépourvue, Que devant vous je commisse un tel tour? Ne trouverois-je assez d'heures au jour, Pour m' égayer, si j'en avois envie?

LE MARI

Je né sais plus ce qu'il faut que j'y die. Notre poirier m'abuse assurément.

Voyons encor. » Dans le même moment, L'époux remonte, et Guillot recommence.

Pour cette fois , le mari voit la danse SaDs se fâcher, et descend doucement.

a Ne cherchez plus, leur dit-il, d'autres causes : C'est ce poirier; il est ensorcelé.

— Puisqu'il fait voir de si vilaines choses, Reprit la femme, il faut qu'il soit brûlé : Cours au logis; dis qu'on le vienne abattre.

Je ne veux plus que cet arbre maudit

Trompe les gens. » Le valet obéit.

Sur le pauvre arbre , ils se mettent à quatre ,

Se demandant l'un l'autre sourdement

Quel si grand crime a ce poirier pu faire.

La dame dit : « Abattez seulement;

Quant au surplus, ce n'est pas votre affaire. »

Par ce moyen , la seconde commère

Vint au-dessus*1 de ce qu'elle entreprit.

Passons au tour que la troisième fit.

Les rendez-vous chez quelque bonne amie

Ne lui manquoient, non plus que l'eau du puits.

Là, tous les jours , étoient nouveaux déduits- :

Notre donzelle y tenoit sa partie.

Un sien amant étant lors de quartier,

Ne croyant pas qu'un plaisir fût entier

S'il n'étoit libre, à la dame propose

De se trouver seuls ensemble une nuit....

a Deux, lui dit-elle; et pour si peu de chose,

Vous ne serez nullement éconduit.

Jà, de par moi, ne manquera l'affaire.

De mon mari je saurai me défaire

Pendant ce temps. » Aussitôt fait que dit.

Bon besoin eut d'être femme d'esprit;

Car pour époux elle avoit pris un homme

Qui ne faisoit en voyages grands frais ;

Il n'alloit pas quérir pardons à Rome3,

Quand il pouvoit en rencontrer plus près ;

Tout au rebours de la bonne donzelle ,

Qui , pour montrer sa ferveur et son zèle ,

Toujours alloit au plus loin s'en pourvoir,

1 Vint à bout, réussit à. — 2 Plaisirs, passe-temps, récre'ations. — 3 Expression proverbiale signifiant qu'il n'allait pas chercher les choses loin quand il les avait à sa portée.

Pèlerinage avoit fait son devoir

Plus d'une fois; mais c'étoit le vieux style :

Il lui falloit, pour se faire valoir,

Chose qui fut plus rare et moins facile.

Elle s'attache à l'orteil, dès ce soir,

Un brin de fil qui rendoit à la porte

De la maison; et puis, se va coucher

Droit au côté d'Henriet Berlingnier

(On appeloit son mari de la sorte).

Elle fit tant, qu'Henriet, se tournant,

Sentit le fil. Aussitôt il soupçonne

Quelque dessein, et, sans faire semblant

D'être éveillé, sur ce fait il raisonne;

Se lève enfin, et sort tout doucement,

De bonne foi son épouse dormant,

Ce lui sembloit ; suit le fil dans la rue;

Conclut de là que l'on le trahissoit;

Que quelque amant que la donzellc avoit ,

Avec ce fil par le pied la tiroit,

1/ avertissant ainsi de sa venue;

Que la galande aussitôt descendoit,

Tandis que lui, pauvre mari, dormoit.

Car autrement, pourquoi ce badinage?

Il falloit bien que messer Cocuage

Le visitât; honneur, dont, à son sens,

Il se seroit passé le mieux du monde.

Dans ce penser, il s'arme jusqu'aux dents;

Hors la maison fait le guet et la ronde,

Pour attraper quiconque tirera

Le brin de fil. Or le lecteur saura

Que ce logis avoit sur le derrière

De quoi pouvoir introduire l'ami :

11 le fut donc par une chambrière.

Tout domestique , en trompant un mari ,

Pense gagner indulgence plénière.

Tandis qu'ainsi Berlinguier fait le guet,

La bonne dame et le jeune muguet En sont aux mains , et Dieu sait la manière ! En grand soûlas cette nuit se passa; Dans leurs plaisirs rien ne les traversa : Tout fut des mieux , grâces à la servante , Qui fit si bien devoir de surveillante , Que le galant tout à temps délogea.

L'époux revint, quand le jour approcha, Reprit sa place , et dit que la migraine L'avoit contraiut d'aller coucher en haut. Deux jours après, la commère ne faut1 De mettre un fil; Berlinguier aussitôt, L'ayant senti, rentre à la même peine, Court à son poste, et notre amant au sien. Renfort de joie : on s'en trouva si bien, Qu'encore uu coup on pratiqua la ruse; Et Berlinguier, prenant la même excuse , Sortit encore, et fit place à l'amant.

Autre renfort de tout contentement.

On s'en tint là. Leur ardeur refroidie, Il en fallut venir au dénoûment; Trois actes eut, sans plus, la comédie. Sur le minuit, l'amant s' étant sauvé, Le brin de fil aussitôt fut tiré Par un des siens, sur qui l'époux se rue, Et le contraint, en occupant la rue, D'entrer chez lui, le tenant au collet, Et ne sachant que ce fût un valet.

Bien à propos lui fut donné le change. Dans le logis est un vacarme étrange.

La femme accourt au bruit que fait l'époux. Le compagnon se jette à leurs genoux; Dit qu'il venoit trouver la chambrière; Qu'avec ce fil il la tiroit à soi

1 Ke manque pas.

Pour faire ouvrir, et que depuis naguère Tous deux s'étoient entre-donné la foi.

« C'est donc cela, poursuivit la commère, (En s' adressant à la fille , en colère) Que l'autre jour je vous vis à l'orteil Un brin de fil? Je m'en mis un pareil, Pour attraper avec ce stratagème Votre galant. Or bien, c'est notre époux! A la bonne heure! Il faut, cette nuit même, Sortir d'ici ! » Berlinguier fut plus doux , Dit qu'il falloit au lendemain attendre. On les dota l'un et l'autre amplement:

L'époux, la fille; et le valet, l'amant; Puis au moutier1 le couple s'alla rendre, Se connoissant tous deux de plus d'un jour. Ce fut la fin qu'eut le troisième tour.

Lequel vaut mieux? Pour moi, je m'en rapporte2.

Macée , ayant pouvoir de décider,

Ne sut à qui la victoire accorder,

Tant cette affaire à résoudre étoit forte.

Toutes avoient eu raison de gager.

Le procès pend , et pendra de la sorte

Encor longtemps, comme l'on peut juger.

1 Monastère , église ; de monastenum. On écrivait d'abord monslier, puis moitstier, puis moutier. — 2 C'est le terme dont se servaient les procureurs et les avocats pour dire qu'ils s'en rapportaient à la décision du tribunal.

NOUVELLE TIRÉE DE BOCCACE '

Plus d'une fois je me suis étonné Que ce qui fait la paix du mariage En est le point le moins considéré , Lorsque l'on met une fille en ménage.

Les père et mère ont pour objet le bien; Tout le surplus, ils le comptent pour rien : Jeunes tendrons à vieillards apparient2, Et cependant je vois qu'ils se soucient D'avoir chevaux à leur char attelés De même taille, et mêmes chiens couplés; Ainsi des bœufs, qui de force pareille Sont toujours pris ; car ce seroit merveille , Si sans cela la charrue alloit bien.

Comment pourroit celle du mariage Ne mal aller, étant un attelage Qui bien souvent ne se rapporte en rien? J'en vas conter un exemple notable.

On sait qui fut Richard de Quinzica, Qui mainte fête à sa femme allégua, Mainte vigile, et maint jour fériable3, Et du devoir4 crut s'échapper par là.

Très lourdement il erroit en cela.

Cettui5 Richard étoit juge dans Pise , Homme savant en l'étude des lois, Riche d'ailleurs, mais dont la barbe grise Montroit assez qu'il devoit faire choix

1 Decamerone, giornata n, novella 7. — 2 Unissent, allient. — 3 Digne d'être férié. — 4 Devoir conjugal. — 5 Ce. On écrivait ceslui dans la langue du quinzième siècle.

De quelque femme à peu près de même âge ;

Ce qu'il ne fit, prenant en mariage

La mieux séante et la plus jeune d'ans

De la cité; fille bien alliée,

Belle surtout : c'étoit Bartholomée

De Galandi , qui parmi ses parents

Pouvoit compter les plus gros de la ville.

En ce, ne fit Richard tour d'homme habile;

Et l'on disoit communément de lui,

Que ses enfants ne manqueroient de pères.

Tel fait métier de conseiller autrui ,

Qui ne voit goutte en ses propres affaires.

Quinzica donc , n'ayant de quoi servir

Un tel oiseau qu'étoit Bartholomée,

Pour s'excuser, et pour la contenir,

Ne rencontroit point de jour en l'année,

Selon son compte et son calendrier,

Où l'on se pût sans scrupule appliquer

Au fait d'hymen ; chose aux vieillards commode ,

Mais dont le sexe abhorre la méthode.

Quand je dis point, je veux dire très-peu :

Encor ce peu lui donnoit de la peine.

Toute en férié i il mettoit la semaine ,

Et bien souvent faisoit venir en jeu

Saint qui ne fut jamais dans la légende.

« Le vendredi, disoit-il, nous demande

D'autres pensers, ainsi que chacun sait :

Pareillement, il faut que l'on retranche

Le samedi, non sans juste sujet,

D'autant que c'est la veille du dimanche.

Pour ce dernier, c'est un jour de repos.

Quant au lundi, je ne trouve à propos

De commencer par ce point la semaine :

Ce n'est le fait d'une âme bien chrétienne, v

1 Fête d'éjjlise ; du latin Jeria,

Les autres jours, autrement s'excusoit : Et quand venoit aux fêtes solennelles, C'étoit alors que Richard triomphoit, Et qu'il donnoit les leçons les plus belles. Long-temps devant, toujours il s'abstenoit; Long-temps après, il en usoit de même; Aux quatre-temps , autant il en faisoit , Sans oublier l'avent ni le carême.

Cette saison pour le vieillard étoit Un temps de Dieu; jamais ne s'en lassoit. De patrons même il avoit une liste :

Point de quartier pour un évangéliste , Pour un apôtre , ou bien pour un docteur : Vierge n'étoit, martyr, et confesseur, Qu'il ne chômât; tous les savoit par cœur. Que s'il étoit au bout de son scrupule, Il alléguôit les jours malencontreux , Puis les brouillards, et puis la canicule, De s'excuser n'étant jamais honteux.

La chose ainsi presque toujours égale , Quatre fois l'an , de grâce spéciale , Notre docteur régaloit sa moitié Petitement; enfin c'étoit pitié.

A cela près , il traitoit bien sa femme : Les affiquets , les habits à changer, Joyaux, bijoux, ce manquoient à la dame. Mais tout cela n'est que pour amuser Un peu de temps des esprits de poupée : Droit au solide alloit Bartholomée.

Son seul plaisir dans la belle saison,

C'étoit d'aller à certaine maison

Que son mari possédoit sur la côte :

Ils y couchoient tous les huit jours, sans faute.

Là, quelquefois, sur la mer ils montoient,

Et le plaisir de la pêche goûtoient,

Sans s'éloigner que bien peu de la rade.

Arrive donc qu'un jour de promenade,

Bartholomée et messer le docteur

Prennent chacun une barque à pêcheur,

Sortent sur mer : ils avoient fait gageure

A qui des deux auroit plus de bonheur,

Et trouveront la meilleure aventure

Dedans sa pêche, et n' avoient avec eux,

Dans chaque barque, en tout, qu'un homme ou deux.

Certain corsaire aperçut la chaloupe

De notre épouse , et vint avec sa troupe

Fondre dessus, l'emmena bien et beau;

Laissa Richard : soit que près du rivage

Il n'osât pas hasarder davantage ;

Soit qu'il craignît qu'ayant dans son vaisseau

Notre vieillard, il ne pût de sa proie

Si bien jouir; car il aimoit la joie

Plus que l'argent; et toujours avoit fait

Avec honneur son métier de corsaire ;

Au jeu d'amour étoit homme d'effet,

Ainsi que sont gens de pareille affaire.

Gens de mer sont toujours prêts à bien faire,

Ce qu'on appelle autrement bons garçons :

On n'en voit point qui les fêtes allègue.

Or tel étoit celui dont nous parlons ,

Ayant pour nom Pagamin de Monègue.

La belle fit son devoir de pleurer,

Un demi-jour, tant qu'il se put étendre ;

Et Pagamin , de la réconforter ;

Et notre épouse, à la fin, de se rendre.

Il la gagna : bien savoit son métier.

Amour s'en mit, Amour, ce bon apôtre,

Dix mille fois plus corsaire que l'autre,

Vivant de rapt, faisant peu de quartier.

La belle avoit sa rançon toute prête :

Très-bien lui prit d'avoir de quoi payer;

Car là n'étoit ni vigile ni fête.

Elle oublia ce beau calendrier

Rouge partout * et sans nul jour ouvrable :

De la ceinture, on le lui fit tomber;

Plus n'en fut fait mention qu'à la table2.

Notre légiste eût mis son doigt au feu

Que son épouse étoit toujours fidèle ,

Entière, et chaste, et que, moyennant Dieu,

Pour de l'argent on lui rendroit la belle.

De Pagamin il prit un sauf-conduit ,

L'alla trouver, lui mit la carte blanche3.

Pagamin dit : « Si je n'ai pas bon bruit4,

C'est à grand tort; je veux vous rendre franche

Et sans rançon votre chère moitié.

Ne plaise à Dieu que si belle amitié

Soit, par mon fait, de désastre ainsi pleine!

Celle pour qui vous prenez tant de peine

Vous reviendra selon votre désir.

Je ne veux point vous vendre ce plaisir.

Faites-moi voir seulement qu'elle est vôtre :

Car, si j'allois vous en rendre quelque autre,

Comme il m'en tombe assez entre les mains,

Ce me seroit une espèce de blâme.

Ces jours passés , je pris certaine dame,

Dont les cheveux sont quelque peu châtains.

Grande de taille, en bon point, jeune et fraîche;

Si cette belle , après vous avoir vu ,

Dit être à vous, c'est autant de conclu :

Reprenez-la, rien ne vous en empêche. »

1 Dans les anciens calendriers , les jours de fête sont toujours écrits ou imprimés en encre rouge. — 2 C'est-à-dire qu'elle ne s'aperçut plus des jours de jeûne , qu'à table ; sans doute parce que ce corsaire italien observait les jeûnes prescrits par l'Eglise. — 3 C'est-à-dire : offrit de lui donner la somme qu'il demanderait. — 4 Bonne réputation.

Richard reprit : a- Vous parlez sagement , Et me traitez trop généreusement.

De son métier, il faut que chacun vive : Mettez un prix à la pauvre captive , Je le payerai comptant, sans hésiter.

Le compliment n'est ici nécessaire :

Voilà ma bourse, il ne faut que compter. Ne me traitez que comme on pourroit faire , En pareil cas, l'homme le moins connu.

Seroit-il dit que vous m'eussiez vaincu D'honnêteté? Non sera, sur mon âme!

Vous le verrez. Car, quant à cette dame, Ne doutez point qu'elle ne soit à moi. Je ne veux pas que vous m'ajoutiez foi, Mais aux baisers que de la pauvre femme Je recevrai ; ne craignant qu'un seul point , C'est qu'à me voir, de joie elle ne meure. » On fait venir l'épouse tout à l'heure, Qui, froidement, et ne s' émouvant point, Devant ses yeux voit son mari paroître , Sans témoigner seulement le connoître , Non plus qu'un homme arrivé du Pérou.

a Voyez ! dit-il , la pauvrette est honteuse Devant les gens; et sa joie amoureuse N'ose éclater : soyez sûr qu'à mon cou, Si j'étois seul, elle seroit sautée. »

Pagamin dit : a Qu'il ne tienne à cela; Dedans sa chambre , allez , conduisez-la. » Ce qui fut fait ; et , la chambre fermée , Richard commence : « Eh! là, Bartholomée, Comme tu fais! Je suis ton Quinzica, Toujours le même à l'endroit de sa femme. Regarde-moi? Trouves-tu, ma chère âme, En mon visage , un si grand changement? C'est la douleur de ton enlèvement,

Qui me rend ici; et ioi seule en es cause.

T'ai-je jamais refusé nulle chose ,

Soit pour ton jeu, soit pour tes vêtements?

En étoit-il quelqu'une de plus brave?

De ton vouloir ne me rendois-je esclave?

Tu le seras, étant avec ces gens.

Et ton honneur, que crois-tu qu'il devienne?

— Ce qu'il pourra, répondit brusquement

Bartholomée. Est-il temps maintenant

D'en avoir soin? S'en est-on mis en peine

Quand, malgré moi, l'on m'a jointe avec vous;

Vous, vieux pénard; moi, fille jeune et drue *,

Qui méritois d'être un peu mieux pourvue,

Et de goûter ce qu'hymen a de doux?

Pour cet effet, j'étois assez aimable,

Et me trouvois aussi digne, entre nous,

De ces plaisirs, que j'en étois capable.

Or est le cas allé d'autre façon.

J'ai pris mari qui pour toute chanson

N'a jamais eu que ses jours de férié;

Mais Pagamin, sitôt qu'il m'eut ravie, ^

Me sut donner bien une autre leçon.

J'ai plus appris des choses de la vie

Depuis deux jours, qu'en quatre ans avec vous.

Laissez-moi donc, monsieur mon cher époux;

Sur mon retour n'insistez davantage.

Calendriers ne sont point en usage

Chez Pagamin , je vous en avertis.

Vous et les miens, avez mérité pis :

Vous , pour avoir mal mesuré vos forces

En m' épousant; eux, pour s'être mépris,

En préférant les légères amorces

De quelque bien à cet autre point-là.

Mais Pagamin, pour tous, y pourvoira.

1 Forte , vigoureuse.

Il ne sait loi , ni digeste , ni code ;

Et cependant très-bonne est sa méthode.

De ce matin , lui-même il vous dira ,

Du quart en sus *, comme la chose en va.

Un tel aveu vous surprend et vous touche?

Mais faire ici de la petite bouche*2

Ne sert de rien : l'on n'en croira pas moins.

Et , puisque enfin nous voici sans témoins ,

Adieu vous dis , vous et vos jours de fètc !

Je suis de chair ; les habits rien n'y font :

Vous savez bien, monsieur, qu'entre la tête

Et le talon, d'autres affaires sont. »

A tant se tut. Richard, tombé des nues,

Fut tout heureux de pouvoir s'en aller.

Bartholomée , ayant ses hontes bues ,

Ne se fit pas tenir pour demeurer.

Le pauvre époux en eut tant de tristesse,

Outre les maux qui suivent la vieillesse ,

Qu'il en mourut à quelques jours de là;

Et Pagamin prit à femme sa veuve.

Ce fut bien fait : nul des deux ne tomba

Dans l'accident du pauvre Quinzica,

S' étant choisis l'un et l'autre à l'épreuve.

Belle leçon pour gens à cheveux gris !

Sinon qu'ils soient d'humeur accommodante :

Car, en ce cas , messieurs les favoris

Font leur ouvrage, et la dame est contente.

1 Terme de finances , qui s'employait surtout pour exprimer une sorte de taxe, représentant le quart en sus d'une certaine somme; au figuré : par delà, surabondamment. — 2 C'est-àdire : faire la scrupuleuse, la pincée, la mijaurée.

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