NOUVELLE TIRÉE DES CONTES DE LA REINE DE NAVARRE
Boccace n'est le seul qui me fournit :
Je vas parfois en une autre boutique.
Il est bien vrai que ce divin esprit
Plus que pas un me donne de pratique :
Mais, comme il faut manger de plus d'un pain'1,
Je puise encore en un vieux magasin ,
Vieux, des plus vieux, où Nouvelles nouvelles
Sont jusqu'à cent5 bien déduites et belles
Pour la plupart, et de très-bonne main.
Pour cette fois , la reine de Navarre ,
D'un c'étoit moi, naïf autant que rare,
1 Au contraire , en revanche.
2 Édition de 1668 :
Eut un souper qui ne lui coûta rien.
3 L'Heptameron des Nouvelles de Marguerite de Valois, 7'oyné de Navarre , cinquième journée , nouvelle 5.
4 Édition de 1666 et de 1685 :
Mais , comme il faut goûter de plus d'un pain. Cette expression proverbiale signifie: il faut varier ses plaisirs.
5 Les Cent Nouvelles nouvelles, dites de Louis XI, rédigées oar Antoine de la Sale.
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Entretiendra dans ces vers le lecteur.
Voici le fait, quiconque en soit l'auteur1 :
J'y mets du mien selon les occurrences;
C'est ma coutume; et, sans telles licences,
Je quitterois la charge de conteur.
Un homme donc avoit helle servante :
Il la rendit au jeu d'amour savante.
Elle étoit fille à hien armer2 un lit,
Pleine de suc et donnant appétit ;
Ce qu'on appelle en françois bonne robe3.
Par un beau jour, cet homme se dérobe
D'avec sa femme, et, d'un très grand matin,
S'en va trouver sa servante au jardin.
Elle faisoit un bouquet pour madame :
C étoit sa fête. Or, voyant de la femme /j
Le bouquet fait, il commence à louer
L'assortiment, tâche à s'insinuer.
S'insinuer, en fait de chambrière ,
C'est proprement couler sa main au sein5
Ce qui fut fait. La servante soudain
Se défendit; mais de quelle manière?
Sans rien gâter : c' étoit une façon
Sur le marché ; bien savoit sa leçon.
La belle prend les fleurs qu'elle avoit mises
En un monceau, les jette au compagnon.
Il la baisa pour en avoir raison,
1 La Fontaine s'est inspiré surtout du récit de la Reine de Navarre, mais il soupçonne que le livre des Cent Nouvelles nouvelles ipouvra.it bien n'être pas la source première du conte qu'il imite. — 2 C'est un terme de fauconnerie , qui veut dire garnir de chair. — s Galante, facile, bonne fille; de l'italien buona roba.
4 On lit dans toutes les anciennes éditions un vers faux que La Fontaine aura laissé subsister par pure distraction :
C'étoit sa fêle. Voyant donc de sa femme.
5 Equivoque sur le latin insinuare, qui veut dire en effet > vue lire la main au sein.
Tant et si bien , qu ils en vinrent aux prises.
En cet étrif J , la servante tomba :
Lui, d'en tirer aussitôt avantage.
Le malheur fut que tout ce beau ménage
Fut découvert d'un logis près de là.
Nos gens n'avoient pris garde à cette affaire :
Une voisine aperçut le mystère.
L'époux la vit, je ne sais pas comment.
« Nous voilà pris ! dit-il à sa servante ;
Notre voisine est languarde 2 et méchante ;
Mais ne soyez en crainte aucunement. »
Il va trouver sa femme en ce moment ;
Puis fait si bien, que, s' étant éveillée,
Elle se' lève; et, sur l'heure habillée,
Il continue à jouer son rôlet 3 ;
Tant, qu'à dessein d'aller faire un bouquet,
La pauvre épouse au jardin est menée.
Là, fut par lui procédé de nouveau.
Même débat , même jeu se commence :
Fleurs de voler, tétons d'entrer en danse.
Elle y prit goût; le jeu lui sembla beau.
Somme, que l'herbe en fut encor froissée.
La pauvre dame alla l'après-dînée
Voir sa voisine , à qui ce secret-là
Chargeoit le cœur : elle se soulagea
Tout dès l'abord. « Je ne puis, ma commère,
Dit cette femme avec un front sévère ,
Laisser passer, sans vous en avertir,
Ce que j'ai vu. Voulez-vous vous servir
Encor longtemps d'une fille perdue ?
A coups de pied, si j'étois que de vous,
Je l'envoierois ainsi qu'elle est venue.
Gomment ! elle est aussi brave 4 que nous !
1 Embarras , étreinte ; du bas latin estrivere. — 2 Bavarde , jouant de la langue. — 3 Rôle. — 4 Bien parée. Le peuple, sur-
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Or bien , je sais celui de qui procède Cette piaffe * : apportez-y remède , Tout au plus tôt ; car je vous avertis Que , ce matin , étant à la fenêtre , Ne sais pourquoi, j'ai vu, de mon logis, Dans son jardin votre mari paroître , Puis la galande ; et tous deux se sont mis A se jeter quelques fleurs à la tête. « Sur ce propos, l'autre l'arrêta coi :
k Je vous entends, dit-elle; c'étoit moi!
LA VOISINE
Voire 2 ! Ecoutez le reste de la fête : Vous ne savez où je veux en venir.
Les bonnes gens se sont pris à cueillir Certaines fleurs que baisers on appelle.
LA FEMME
C'est encor moi que vous preniez pour elle.
LA VOISINE
Du jeu des fleurs à celui des tétons , Ils sont passés : après quelques façons, A pleine main l'on les a laissé prendre.
LA FEMME
Et pourquoi non? C'étoit moi. Votre époux N'a-t-il donc pas les mêmes droits sur vous?
LA VOISINE
Cette personne enfin sur l'herbe tendre Est trébuchée; et, comme je le croi, Sans se blesser. Vous riez?
LA FEMME
C'étoit moi.
LA VOISINE
Un cotillon a paré la verdure.
tout celui des campagnes , emploie encore dans ce sens le mot brave. «C'est le brave du dialecte languedocien, «dit Walckcnaer. — ' Luxe de toilette. — 2 Vraiment, vrai!
LA FEMME
C'étoit le mien.
LA VOISINE
Sans vous mettre en courroux, Qui le portoit, de la fille ou de vous? C'est là le point; car monsieur votre époux Jusques au bout a poussé l'aventure.
LA FEMME
Qui? C'étoit moi. Votre tête est bien dure.
LA VOISINE
Ah! c'est assez. Je ne m'informe plus;
J'ai pourtant l'œil assez bon, ce me semble :
J'aurois juré que je les avois vus
En ce lieu-là se divertir ensemble.
Mais excusez; et ne la chassez pas.
LA FEMME
Pourquoi chasser? J'en suis très-bien servie.
LA VOISINE
Tant pis pour vous! C'est justement le cas. Vous en tenez, ma commère m' amie M »