LE GASCON PUNI
Son coucheur, cette nuit, se retourna cent fois; Et jusque sur le nez lui porta certains doigts
Que la peur lui fit trouver rudes.
Le pis de ses inquiétudes , C'est qu'il craignoit qu'enfin un caprice amoureux Ne prît à ce mari : tels cas sont dangereux, Lorsque l'un des conjoints se sent privé du somme. Toujours nouveaux sujets alarmoient le pauvre homme : L'on étendoit un pied, l'on approchoit un bras *, Il crut même sentir la barbe d'Eurilas. Mais voici quelque chose à mon sens de terrible. Une sonnette étoit près du chevet du lit : Eurilas, de sonner et faire un bruit horrible.
Le Gascon se pâme à ce bruit ,
Cette fois-là se croit détruit 2,
Fait un vœu, renonce à sa dame,
Et songe au salut de son âme.
Personne ne venant, Eurilas s'endormit.
Avant qu'il fût jour, on ouvrit ; Philis l'avoit promis : quand voici de plus belle
Un flambeau, comble de tous maux.
Le Gascon , après ces travaux 3,
Se fût bien levé sans chandelle.
Sa perte étoit alors un point tout assuré. On approche du lit. Le pauvre homme , éclairé ,
Prie Eurilas qu'il lui pardonne.
u Je le veux! » dit une personne ,
D'un ton de voix rempli d'appas.
C étoit Philis, qui d'Eurilas Avoit tenu la place , et qui , sans trop attendre t
Tout en chemise, s'alla rendre
1 Édition de 1685 :
L'on approchoit un pied , l'on étendoit un bras.
- Perdu . vieille acception de ce mot dans les Cent Nouvelles nouvelles. — 3 Allusion plaisante aux douze travaux d'Hercule, Travail signifiait aussi fatigue dans l'ancien langage.
Dans les bras de Chloris qu'accompagnoit Damon C'étoit, dis-je, Philis, qui conta du Gascon
La peine et la frayeur extrême ,
Et qui, pour l'obliger à se tuer soi-même,
Et lui montrant ce qu'il avoit perdu ,
Laissoit son sein à demi nu.
Il n'est rien qu'on ne conte en diverses façons ; On abuse du vrai , comme on fait de la feinte : Je le souffre , aux récits qui passent pour chansons ; Chacun y met du sien sans scrupule et sans crainte : Mais, aux événements de qui la vérité
Importe à la postérité ,
Tels abus méritent censure.
Le fait d'Alaciel est d'une autre nature. Je me suis écarté de mon original.
On en pourra gloser ; on pourra me mécroire 2 :
Tout cela n'est pas un grand mal ;
Alaciel et sa mémoire Ne sauroient guère perdre à tout ce changement. J'ai suivi mon auteur en deux points seulement,
'Cette nouvelle est tirée de Boccace (Decamerone, giornata h, novella 7). Le mot Garb en arabe signifie Occident ; le roi de Garbe doit être quelque roi maure d'Espagne ou de Portugal , de F Algarve moderne. Walckenaer pense que cette Nouvelle n'est pas de l'invention de Boccace, mais qu'elle appartient originairement à la littérature trop peu connue des Maures d'Espagne.
a Mal croire , ne pas croire.
LA FIANCEE DU ROI DE GARI5E. 120
Points qui font véritablement
Le plus important de l'histoire :
L'un est que par huit mains Alaciel passa,
Avant que d'entrer dans la bonne ; L'autre, que son fiancé ne s'en embarrassa,
Ayant peut-être en sa personne
De quoi négliger ce point-là.
Quoi qu'il en soit, la belle, en ses traverses,
Accidents , fortunes diverses , Eut beaucoup à souffrir, beaucoup à travailler,
Changea huit fois de chevalier.
Il ne faut pas, pour cela, qu'on l'accuse : Ce n'étoit , après tout , que bonne intention ,
Gratitude ou compassion ,
Crainte de pis, honnête excuse.
Elle non plut pas moins aux yeux de son fiancé. Veuve de huit galants, il la prit pour pucelle;
Et, dms son erreur, par la belle,
Apparemment il fut laissé.
Qu'on y puisse être pris, la chose est toute claire ; Mais, après huit, c'est une étrange affaire!
Je me rapporte de cela
A quiconque a passé par là.
Zaïr, Soudan d'Alexandrie,
Aima sa fille Alaciel
Un peu plus que sa propre vie.
Aussi, ce qu'on se peut figurer, sous le ciel, De bon, de beau, de charmant et d'aimable, D'accommodant (j'y mets encor ce point),
La rendoit d'autant estimable :
En cela je n'augmente point.
Au bruit qui couroit d'elle en toutes ses provinces, Mamolin , roi de Garbe , en devint amoureux. Il la fit demander *, et fut assez heureux
1 En mariage, sous-entendu.
Pour l'emporter sur d'autres princes.
La belle aimoit déjà ; mais on n'en savoit rien : Filles de sang royal ne se déclarent guères ; Tout se passe en leur cœur : cela les fâche bien ; Car elles sont de chair ainsi que les bergères. Hispal, jeune seigneur de la cour du Soudan, Bien fait, plein de mérite, honneur de l'Alcoran , Plaisoit fort à la dame, et d'un commun martyre
Tous deux brûloient , sans oser se le dire ; Ou, s'ils se le disoient, ce n'étoit que des yeux. Comme ils en étoient là, l'on accorda la belle. Il fallut se résoudre à partir de ces lieux. Zaïr fit embarquer son amant avec elle. S'en fier à quelque autre eût peut-être été mieux '. Après huit jours de traite, un vaisseau de corsaires,
Ayant pris le dessus du vent , Les attaqua : le combat fut sanglant ; Chacun des deux partis y fit mal ses affaires. Les assaillants , faits aux combats de mer, Etoient les plus experts en l'art de massacrer; Joignoient l'adresse au nombre : Hispal, par sa vaillance,
Tenoit les choses en balance.
Vingt corsaires pourtant montèrent sur son bord.
Grifonio le gigantesque
Conduisoit l'horreur et la mort
Avecque cette soldatesque.
Hispal en un moment se vit environné : Maint corsaire sentit son bras déterminé : De ses yeux il sortoit des éclairs et des flammes. Cependant qu'il étoit au combat acharné, Grifonio courut à la chambre des femmes. Il savoit que l'infante étoit dans ce vaisseau ; Et, l'ayant destinée à ses plaisirs infâmes,
* Éditions de 1666 et de 1668 :
Un autre conducteur eût peut-être été mieux.
Il l' emportait comme un moineau :
Mais la charge pour lui n'étant pas suffisante, Il prit aussi la cassette aux bijoux, Aux diamants , aux témoignages doux Que reçoit et garde une amante :
Car quelqu'un m'a dit, entre nous, Qu'Hispal en ce voyage avait fait à l'infante Un aveu, dont d'abord elle parut contente, Faute d'avoir le temps de s'en mettre en courroux.
Le malheureux corsaire , emportant cette proie ,
N'en eut pas longtemps de la joie.
" Un des vaisseaux, quoiqu'il fut accroché ,
S' étant quelque peu détaché, Comme Grifonio passoit d'un bord à l'autre, Un pied sur son navire , un sur celui d'Hispal , Le héros, d'un revers, coupe "en deux l'animal : Part 1 du tronc tombe en l'eau, disant sa patenôtrc, Et, reniant 2 Mahom3, Jupin 4, et Tarvagant5, Avec maint autre dieu non moins extravagant ; Part6 demeure sur pied, en la même posture.
On auroit ri de l'aventure, Si la belle avec lui neût tombé dedans l'eau. Hispal se jette après : l'un et l'autre vaisseau, Malmené du combat et privé de pilote , Au gré d'Eole et de Neptune flotte.
La mort fit lâcher prise au géant pourfendu. L'infante, par sa robe en tombant soutenue <,
Fut bientôt d'Hispal secourue.
Nager vers les vaisseaux eut été temps perdu ;
1 Une partie du corps de Grifonio.
2 Édition de 1668 : En reniant
3 Mahomet, dans l'ancien langage. — 4 Jupiter. — 5 Divinité des Gaulois, appelée Tarvos Irigoranus, taureau à trois grues. — 6 L'autre partie.
Ils étoient presque à demi-mille :
Ce qu'il jugea de plus facile,
Fut de gagner certains rochers Qui d'ordinaire étoient la perte des nochers, Et furent le salut d'Hispal et de l'infante. Aucuns ont assuré , comme chose constante , Que même du péril la cassette échappa ;
Qu'à des cordons étant pendue,
La belle après soi la tira :
Autrement, elle étoit perdue.
Notre nageur avoit l'infante sur son dos.
Le premier roc gagné , non pas sans quelque peine ,
La crainte de la faim suivit celle des flots ; .
Nul vaisseau ne parut sur la liquide plaine.
Le jour s'achève ; il se passe une nuit : Point de vaisseau près d'eux par le hasard conduit;
Point de quoi manger sur ces roches.
Voilà notre couple réduit A sentir de la faim les premières approches; Tous deux privés d'espoir, d'autant plus malheureux
Qu'aimés aussi bien qu'amoureux, Ils perdoient doublement en leur mésaventure. Après s'être longtemps regardés sans parler : a Hispal, dit la princesse, il se faut consoler; Les pleurs ne peuvent rien près de la Parque dure ; \'ous n'en mourrons pas moins; mais il dépend de nous
D'adoucir l'aigreur de ses coups; C'est tout ce qui nous reste en ce malheur extrême. — Se consoler! dit-il; le peut-on, quand on aime? Ah! si... Mais non, madame, il n'est pas à propos
Que vous aimiez ; vous seriez trop à plaindre ! Je brave, à mon égard, et la faim et les flots : Mais, jetant l'œil sur vous, je trouve tout à craindre. » La princesse, à ces mois, ne se put plus contraindre : Pleurs de couler, soupirs d'être poussés,
Regards d'être au ciel adressés, Et puis sanglots, et puis soupirs encore. En ce même langage , Hispal lui repartit ,
Tant qu'enfin un baiser suivit :
S'il fut pris ou donné, c'est ce que l'on ignore.
Après force vœux impuissants , Le héros dit : « Puisqu'on cette aventure,
Mourir nous est chose si sûre , Qu'importe que nos corps des oiseaux ravissants Ou des monstres marins deviennent la pâture?
Sépulture pour sépulture ,
La mer est égale , à mon sens.
Qu'attendons-nous ici qu'une fin languissante?
Seroit-il point plus à propos
De nous abandonner aux flots?
J'ai de la force encor; la côte est peu distante; Le vent y pousse; essayons d'approcher;
Passons de rocher en rocher :
J'en vois beaucoup où je puis prendre haleine, n
Alaciel s'y résolut sans peine.
Les revoilà sur l'onde ainsi qu'auparavant,
La cassette en laisse suivant ,
Et le nageur, poussé du vent,
De roc en roc portant la belle :
Façon de naviger 1 nouvelle.
Avec l'aide du ciel et de ces reposoirs, Et du dieu qui préside aux liquides manoirs , Hispal, n'en pouvant plus de faim, de lassitude,
De travail et d'inquiétude
(Non pour lui , mais pour ses amours) ,
Après avoir jeûné deux jours,
Prit terre à la dixième traite,
Pour
naviguer.
Lui, la princesse, et la cassette.
Pourquoi, me dira-t-on, nous ramener toujours Cette cassette? Est-ce une circonstance
Qui soit de si grande importance?
Oui, selon mon avis ; on va voir si j'ai tort.
Je ne prends point ici l'essor»
Ni n'affecte de railleries.
Si j'avois mis nos gens à bord,
Sans argent et sans pierreries ,
Seroient-ils pas demeurés court?
On ne vit ni d'air ni d'amour.
Les amants ont beau dire et faire , Il en faut revenir toujours au nécessaire. La cassette y pourvut avec maint diamant. Hispal vendit les uns , mit les autres en gages ; Fit achat d'un château le long de ces rivages : Ce château, dit l'histoire, avoit un parc fort grand; Ce parc , un bois ; ce bois , de beaux ombrage's ;
Sous ces ombrages , nos amants
Passoient d'agréables moments.
Voyez combien voilà de choses enchaînées ,
Et par la cassette amenées?
Or, au fond de ce bois, un certain antre étoit, Sourd et muet, et d'amoureuse affaire; Sombre surtout : la Nature sembloit L'avoir mis là non pour autre mystère.
Nos deux amants se promenant un jour, Il arriva que ce fripon d'Amour Guida leurs pas vers ce lieu solitaire.
Chemin faisant, Hispal expliquoit ses désirs,
Moitié par ses discours, moitié par ses soupirs, Plein d'une ardeur impatiente :
La princesse écoutoit incertaine et tremblante.
& Nous voici, disoit-il, en un bord étranger, Ignorés du reste des hommes ;
Profitons-en ; nous n'avons à songer, Qu'aux douceurs de l'amour, en l'état où nous sommes. Qui vous retient? On ne sait seulement Si nous vivons ; peut-être en ce moment Tout le monde nous croit au corps d'une baleine *.
Ou favorisez votre amant ,
Ou qu'à votre époux il vous mène?...
Mais pourquoi vous mener? Vous pouvez rendre heureux Celui dont vous avez éprouvé la constance. Qu'attendez-vous pour soulager ses feux?
N'est-il point assez amoureux?
Et n'avez-vous point fait assez de résistance? s
Hispal haranguoit de façon
Qu'il auroit échauffé des marbres, Tandis qu'Alaciel , à l'aide d'un poinçon, Faisoit semblant d'écrire sur les arbres.
Mais l'amour la faisoit rêver
A d'autres choses qu'à graver
Des caractères sur 1 écorce, Son amant et le lieu l'assuroient du secret :
C'étoit une puissante amorce.
Elle résistoit à regret ; Le printemps , par malheur, étoit lors en sa force.
Jeunes cœurs sont bien empêchés
A tenir leurs désirs cachés ,
Etant pris par tant de manières.
Combien en voyons-nous se laisser pas à pas
Ravir jusqu'aux faveurs dernières,
Qui dans l'abord ne croyoient pas
Pouvoir accorder les premières!
Amour, sans qu'on y pense , amène ces instants .
Mainte fille a perdu ses gants ,
Et femme au partir s'est trouvée,
Qui ne sait, la plupart du temps,
1 Comme le prophète Jonas, selon la Bible.
Comme la chose est arrivée.
Près de l'antre venus, notre amant proposa D'entrer dedans. La belle s'excusa, Mais malgré soi déjà presque vaincue.
Les services d'Hispal, en ce même moment,
Lui reviennent devant la vue :
Ses jours sauvés des flots; son honneur, d'un géant.
Que lui demandoit son amant? Un bien , dont elle étoit à sa valeur tenue : a II vaut mieux, disoit-il , vous en faire un ami, Que d'attendre qu'un homme à la mine hagarde Vous le vienne enlever. Madame, songez-y;
L'on ne sait pour qui l'on le garde. » L'infante à ces raisons se rendant à demi,
Une pluie acheva l'affaire.
Il fallut se mettre à l'abri :
Je laisse à penser où. Le reste du mystère
Au fond de l'antre est demeuré.
Que l'on la blâme ou non, je sais plus d'une belle
A qui ce fait est arrivé , Sans en avoir moitié d'autant d'excuses qu'elle.
L'antre ne les vit seul de ces douceurs jouir : Rien ne coûte en amour que la première peine. Si les arbres parloient, il feroit bel ouïr Ceux de ce bois, car la forêt n'est pleine Que des monuments amoureux Qu'Hispal nous a laissés, glorieux de sa proie. On y verroit écrit : « Ici pâma de joie
Des mortels le plus heureux ; Là mourut un amant sur le sein de sa dame ; En cet endroit, mille baisers de flamme Futent donnés, et mille autres rendus. » Le parc diroit beaucoup , le château beaucoup plus ,
Si châteaux avoient une langue.
La chose en vint au point, que, las de tant d'amour,
La belle s'en ouvrit, et voici sa harangue : « Vous m'êtes cher, Hispal; j'aurois du déplaisir, Si vous ne pensiez pas que toujours je vous aime. Mais qu'est-ce qu'un amour sans crainte et sans désir?
Je vous le demande à vous-même.
Ce sont des feux bientôt passés , Que ceux qui ne sont point dans leur cours traversés :
Il y faut un peu de contrainte.
Je crains fort qu'à la fin ce séjour si charmant Ne nous soit un désert , et puis un monument.
Hispal, ôtez-moi cette crainte.
Allez-vous-en voir promptement Ce qu'on croira de moi dedans Alexandrie, Quand on saura que nous sommes en vie?
Déguisez bien notre séjour :
Dites que vous venez préparer mon retour, Et faire qu'on m'envoie une escorte si sûre,
Qu'il n'arrive plus d'aventure.
. ' Croyez-moi, vous n'y perdrez rien.
Trouvez seulement le moyen
De me suivre en ma destinée
Ou de fillage1, ou d'hyménée;
Et tenez pour chose assurée,
Que , si je ne vous fais du bien ,
Je serai de près éclairée 2. »
Que ce fût ou non son dessein , Pour se servir d'Hispal, il falloit tout promettre. Dès qu'il trouve à propos de se mettre en chemin, L'infante, pour Zaïr, le charge d'une lettre. Il s'embarque, il fait voile; il vogue , il a bon vent. Il arrive à la cour, où chacun lui demande
S'il est mort, s'il est vivant,
Tant la surprise fut grande ;
1 Etal de fille , célibat. — - Surveillée , épiée.
En quels lieux est l'infante, enfin ce qu'elle fait.
Dès qu'il eut à tout satisfait, On fit partir une escorte puissante.
Hispal fut retenu; non qu'on eût, en effet,
Le moindre soupçon de l'infante.
Le chef de cette escorte étoit jeune et bien fait. Abordé près du parc, avant tout il partage Sa troupe en deux, laisse l'une au rivage;
Va droit avec l'autre au château.
La beauté de l'infante étoit beaucoup accrue : Il en dei'int épris à la première vue ; Mais tellement épris, qu'attendant qu'il fit beau, Pour ne point perdre temps, il lui dit sa pensée.
Elle s'en tint fort offensée,
Et l'avertit de son devoir.
Témoigner en tel cas un peu de désespoir
Est quelquefois une bonne recette.
C'est ce que fait notre homme : il forme le dessein
De se laisser mourir de faim ; Car de se poignarder la chose est trop tôt faite :
On n'a pas le temps d'en venir Au repentir.
D'abord Alaciel rioit de sa sottise.
Un jour se passe entier, lui sans cesse jeûnant,
Elle toujours le détournant
D'une si terrible entreprise.
Le second jour commence à la toucher.
Elle rêve à cette aventure.
Laisser mourir un homme et pouvoir l'empêcher,
C'est avoir l'âme un peu trop dure !
Par pitié donc , elle condescendit
Aux volontés du capitaine ,
Et cet office lui rendit Gaiement , de bonne grâce , et sans montrer de peine ; Autrement, le remède eût été sans effet.
Nos amants à la fin regrettèrent la cour. Tandis que le galant se trouve satisfait , Et remet lies autres affaires , Disant tantôt que les vents sont contraires , Tantôt qu'il faut radouber ses galères Pour être en état de partir; Tantôt qu'on vient de l'avertir Qu'il est attendu des corsaires :
Un corsaire , en effet , arrive , et surprenant
Ses gens demeurés à la rade , Les tue, et va donner au château l'escalade : Du fier Grifonio c'étoit le lieutenant.
Il prend le château d'emblée.
Voilà la fête troublée.
Le jeûneur * maudit son sort.
Le corsaire apprend d'abord L'aventure de la belle ; Et, la tirant à l'écart, Il en veut avoir sa part.
Elle fit fort la rebelle.
Il ne s'en étonna pas, N'étant novice en tel cas.
« Le mieux que vous puissiez faire, Lui dit tout franc ce corsaire , C'est de m' avoir pour ami; Je suis corsaire et demi 2.
Vous avez faif jeûner un pauvre misérable, Qui se mouroit pour vous d'amour ; Vous jeûnerez à votre tour, Ou vous me serez favorable.
La justice le veut; nous autres gens de mer, Savons rendre à chacun selon ce qu'il mérite ; Attendez-vous de n'avoir à manger
1 C'est-à-dire : l'amant qui avait fait mine de se laisser mourir de faim, — 2 C'est-à-dire : plus que corsaire.
Que quand de ce côté vous aurez été quitte.
Ne marchandez point tant , madame , et croyez-moi ! »
Qu'eût fait Alaciel? Force n'a point de loi.
S'accommoder à tout est chose nécessaire.
Ce qu'on ne voudroit pas, souvent il le faut faire,
Quand il plaît au destin que l'on en vienne là ;
Augmenter sa souffrance est une erreur extrême :
Si, par pitié d' autrui, la belle se força,
Que ne point essayer par pitié de soi-même î
Elle se force donc , et prend en gré le tout.
Il n'est affliction dont on ne vienne à bout.
Si le corsaire eût été sage , Il eût mené l'infante en un autre rivage.
Sage en amour? Hélas! il n'en est point. Tandis que celui-ci croit avoir tout à point ,
Vent pour partir , lieu propre pour attendre , Fortune , qui ne dort que lorsque nous veillons ,
Et veille quand nous sommeillons ,
Lui trame en secret cet esclandre.
Le seigneur d'un château voisin de celui-ci,
Homme fort ami de la joie ,
Sans nulle attache , et sans souci Que de chercher toujours quelque nouvelle proie,
Ayant eu le vent des beautés,
Perfections , commodités ,
Qu'en sa voisine on disoit être , ]Ye songeoit nuit et jour qu'à s'en rendre le maître : Il avoit des amis, de l'argent, du crédit,
Pouvoit assembler deux mille hommes.
Il les assemble donc un beau jour , et leur dit :
a Souffrirons-nous, braves gens que nous sommes, Qu'un pirate à nos yeux se gorge de butin, Qu'il traite comme esclave une beauté divine?
Allons tirer notre voisine
D'entre les griffes du mâtin !
Que ce soir chacun soit en armes , Mais doucement, et sans donner d'alarmes :
Sous [es auspices de la nuit,
Nous pourrons nous rendre sans bruit Au pied de ce château, dès la petite pointe Du jour.
La surprise, à l'ombre étant jointe, Nous rendra sans hasard maîtres de ce séjour. Pour ma part du butin, je ne veux que la dame, Non pas pour en user ainsi que ce voleur;
Je me sens un désir en l'âme De lui restituer ses biens et son honneur. Tout le reste est à vous, hommes, chevaux, bagage, Vivres, munitions, enfin tout l'équipage, Dont ces brigands ont empli la maison.
Je vous demande encore un don ; C'est qu'on pende aux créneaux, haut et court, le corsaire. »
Cette harangue militaire
Leur sut tant d'ardeur inspirer, Qu'il en fallut une autre , afin de modérer
Le trop grand désir de bien faire.
Chacun repaît, le soir étant venu :
L'on mange peu, l'on boit en récompense :
Quelques tonneaux sont mis sur eu.
Pour avoir fait cette dépense ,
Il s'est gagné plusieurs combats,
Tant en Allemagne qu'en France.
Ce seigneur donc n'y manqua pas ;
Et ce fut un trait de prudence.
Mainte échelle est portée, et point d'autre embarras, Point de tambours, force bons coutelas; On part sans bruit, on arrive en silence.
L'orient venoit de s'ouvrir :
C'est un temps où le somme est dans sa violence, Et qui par sa fraîcheur nous contraint de dormir.
Presque tout le peuple corsaire,
Du sommeil à la mort n'ayant qu'un pas à faire, Fut assommé sans le sentir.
Le chef pendu, l'on amène l'infante.
Son peu d'amour pour le voleur, Sa surprise et son épouvante, Et les civilités de son libérateur, Ne lui permirent pas de répandre des larmes. Sa prière sauva la vie à quelques gens. Elle plaignit les morts, consola les mourants, Puis quitta sans regret ces lieux remplis d'alarmes. On dit même qu'en peu de temps Elle perdit la mémoire De ses deux derniers galants :
Je n'ai pas peine à le croire.
Son voisin la reçut en un appartement,
Tout brillant d'or et meublé richement.
On peut s'imaginer l'ordre qu'il y fit mettre. Nouvel hôte et nouvel amant , Ce n'étoit pas pour rien omettre :
Grande chère surtout , et des vins fort exquis : Les dieux ne sont pas mieux servis.
Alaciel, qui, de sa vie, Selon sa Loi *, n'avoit bu vin, Goûta ce soir, par compagnie , De ce breuvage si divin.
Elle ignoroit l'effet d'une liqueur si douce;
Insensiblement fit carrousse 2 :
Et comme amour jadis lui troubla la raison , Ce fut lors un autre poison.
Tous deux sont à craindre des dames.
Alaciel mise au lit par ses femmes,
1 La loi de Mahomet.
2 But à l'excès. Rabelais et les auteurs du seizième siècle écrivent carous, qui vient de l'allemand garauss, signifiant vide; faire carous, c'est donc vider toutes les bouteilles.
Ce bon seigneur s'en fut la trouver tout d'un pas.
« Quoi trouver? dira-t-on; d'immobiles appas?
— Si j'en trouvois autant, je saurois bien qu'en faire!
Disoit, l'autre jour, un certain :
Qu'il me vienne une même affaire , On verra si j'aurai recours à mon voisin. » Bacehus donc, et Morphée , et l'hôte de la belle,
Cette nuit disposèrent d'elle.
Les charmes des premiers dissipés à la fin ,
La princesse , au sortir du somme ,
Se trouva dans les bras d'un homme.
La frayeur lui glaça la voix :
Elle ne put crier, et, de crainte saisie, Permit tout à son hôte , et pour une autre fois
Lui laissa lier la partie.
« Une nuit, lui dit-il, est de même que cent; Ce n'est que la première à quoi l'on trouve à dire. » Alaciel le crut. L'hôte, enfin se lassant,
Pour d'autres conquêtes soupire.
Il part un soir, prie un de ses amis De faire cette nuit les honneurs du logis ,
Prendre sa place, aller trouver la belle, Pendant l'obscurité se coucher auprès d'elle,
Ne point parler ; qu'il étoit fort aisé ; Et qu'en s' acquittant bien de l'emploi proposé, L'infante assurément agréeroit son service. L'autre bien volontiers lui rendit cet office : Le moyen qu'un ami puisse être refusé ! A ce nouveau venu la voilà donc en proie. Il ne put, sans parler, contenir cette joie. La belle se plaignit d'être ainsi leur jouet :
« Comment l'entend monsieur mon hôte?
Dit-elle; et de quel droit me donner comme il fait? » L'autre confessa qu'en effet
Ils avoient tort; mais que toute la faute
Etoit au maître du logis.
a Pour vous venger de sou mépris, Poursuivit-il, comblez-moi de caresses;
Enchérissez sur les tendresses Que vous eûtes pour lui, tant qu'il fut votre amant Aimez-moi par dépit et par ressentiment ,
Si vous ne pouvez autrement. »
Son conseil fut suivi; l'on poussa les affaires,
L'on se vengea, l'on n'omit rien.
Que si l'ami s'en trouva bien,
L'hôte ne s'en tourmenta guères.
Et de cinq, si j'ai bien compté.
Le sixième incident des travaux de l'infante ,
Par quelques-uns , est rapporté
D'une manière différente.
Force gens concluront de là, Que d'un galant au moins je fais grâce à la belle.
C'est médisance que cela;
Je ne voudrois mentir pour elle :
S<jn époux n'eut assurément
Que huit précurseurs seulement.
Poursuivons donc notre Xouvelle.
L'hôte rexint, quand l'ami fut content.
Alaciel, lui pardonnant, Fit entre eux les choses égales.
La clémence sied bien aux personnes royales. Ainsi, de main en main, Alaciel passoit, Et souvent se divertissoit Aux menus oiurages des filles Qui la servoient, toutes assez gentilles. Elle en aimoit fort une à qui l'on en contoit; Et le conteur étoit un certain gentilhomme De ce logis, bieu fait et galant homme, Mais violent dans ses désirs ,
Et grand ménager de soupirs i , Jusques à commencer, près de la plus sévère ,
Par où l'on finit d'ordinaire.
Un jour, au bout du parc, le galant rencontra
Cette fillette , Et dans un pavillon fit tant , qu'il l'attira Toute seulette.
L'infante étoit fort près de là :
Mais il ne la vit point, et crut en assurance
Pouvoir user de violence.
Sa médisante humeur, grand obstacle aux faveurs, Peste d'amour et des douceurs Dont il tire sa subsistance, Avoit de ce galant souvent grêlé l'espoir. La crainte lui nuisoit autant que le devoir. Celte fille l'auroit, selon toute apparence, Favorisé , Si la belle eût osé.
Se voyant craint de cette sorte , Il fit tant, qu'en ce pavillon Elle entra par occasion :
Puis, le galant ferme la porte; Mais en vain, car l'infante avoit de quoi l'ouvrir. La fille voit sa faute, et tâche de sortir. Il la retient; elle crie, elle appelle : L'infante vient, et vient comme il falloit2, Quand sur ses fins la demoiselle étoit. Le galant, indigné de la manquer si belle, Perd tout respect, et jure par les dieux, Qu'avant que sortir de ces lieux, L'une ou l'autre paiera sa peine, Quand il devroit leur attacher les mains.
1 Édition de 1668 :
Et grand ménagear de soupirs.
2 Édition de 1668:
L'infante vint, et vint comme il falloit.
t Si loin de tous secours humains, Dit-il, la résistance est vaine.
Tirez au sort, sans marchander?
Je ne saurois vous accorder
Que cette grâce :
Il faut que l'une ou l'autre passe Pour aujourd'hui.
— Qu'a fait madame? dit la belle; Pàtira-t-ellc pour autrui?
— Oui, si le sort tombe sur elle, Dit le galant; prenez-vous-en à lui.
— Non, non, reprit alors l'infante;
Il ne sera pas dit que l'on ait, moi présente,
Violenté cette innocente.
Je me résous plutôt à toute extrémité. »
Ce combat plein de charité Fut, par le sort, à la fin terminé.
L'infante en eut toute la gloire :
Il lui donna sa voix, à ce que dit l'histoire.
L'autre sortit , et l'on jura
De ne rien dire de cela.
Mais le galant se seroit laissé pendre, Plutôt que de cacher un secret si plaisant ; Et, pour le divulguer, il ne voulut attendre Que le temps qu'il falloit pour trouver seulement
Quelqu'un qui le voulût entendre.
Ce changement de favoris Devint à l'infante une peine, Elle eut regret d'être l'Hélène D'un si grand nombre de Paris.
Aussi , l'Amour se jouoit d'elle.
Un jour, entre autres, que la belle Dans un bois dormoit à l'écart, Il s'y rencontra par hasard Un chevalier errant, grand chercheur d'aventures s
Dc ces sortes de gens que sur des palefrois
Les belles suivoient autrefois,
Et passoient pour chastes et pures.
Celui-ci, qui donnoit à ses désirs l'essor, Comme faisoient jadis Roger et Galaor,
N'eut vu la princesse endormie, Que de prendre un baiser il forma le dessein : Tout prêt à faire choix de la bouche ou du sein , IJ etoit sur le point d'en passer son envie,
Quand tout d'un coup il se souvint
Des lois de la chevalerie.
A ce penser, il s/î retint,
Priant toutefois eu. son âme
Toutes les puissances d'amour
Qu'il pût courir en ce séjour
Quelque aventure avec la dame. L'infante s'éveilla, surprise au dernier point.
i, Non, non, dit-il, ne craignez point;
Je ne suis géant ni sauvage, Mais chevalier errant, . qui rends grâces aux dieux
D'avoir trouvé dans ce bocage Ce qu'à peine en pourroit rencontrer dans les cieux. » Après ce compliment, sans plus longue demeure, Il lui dit en deux mots l'ardeur qui l'embrasoit :
C'étoit un homme qui faisoit
Beaucoup de chemin en peu d'heure *.
Le refrain fut d'offrir sa personne et son bras,
Et tout ce qu'en semblable cas
On a de coutume de dire
A celle pour qui l'on soupire.
Son offre fut reçue , et la belle lui fit
Un long roman de son histoire,
Supprimant, comme l'on peut croire,
1 Heure est synonyme de temps et même d'instant , dans les vieux conteurs.
Les six galants. L'aventurier en prit Ce qu'il crut à propos d'en prendre; Et , comme Alaciel de son sort se plaignit ,
Cet inconnu s'engagea de la rendre Chez Zaïr ou dans Garbe, avant qu'il fut un mois. » Dans Garbe? Non, reprit-elle, et pour cause : Si les dieux avoient mis la chose Jusques à présent à mon choix, J'aurois voulu revoir Zaïr et ma patrie.
— Pourvu qu'Amour me prête vie , Vous les verrez! dit-il. C'est seulement à vous D'apporter remède à vos coups, Et consentir que mon ardeur s'apaise :
Si j'en mourois (à vos bontés ne plaise ! ) , Vous demeureriez seule; et, pour vous parler franc, Je tiens ce service assez grand Pour me flatter d'une espérance De récompense. »
Elle en tomba d'accord, promit quelques douceurs, Convint du nombre de faveurs , Qu'afin que la chose fût sûre, Cette princesse lui paieroit , Non tout d'un coup , mais à mesure Que le voyage se feroit , Tant chaque jour, sans nulle faute.
Le marché s'étant ainsi fait, La princesse en croupe se met, Sans prendre congé de son hôte.
L'inconnu, qui pour quelque temps S'étoit défait de tous ses gens, Les rencontra bientôt. Il avoit dans sa troupe Un sien neveu fort jeune, avec son gouverneur. Notre héroïne prend, en descendant de croupe, Un palefroi i. Cependant le seigneur
1 Cheval de parade ; du bas latin palafredus, qui paraît formi d'un mot teutonique.
LA FIAïïCEE DU ROI DE GARBE. 149
Marche toujours à côté d'elle , Tantôt lui conte une nouvelle , Et tantôt lui parle d'amour, Pour rendre le chemin plus court.
Avec beaucoup de foi le traité s'exécute :
Pas la moindre ombre de dispute ; Point de faute au calcul, non plus qu'entre marchands. De faveur en faveur (ainsi comptoient ces gens) , Jusqu'au bord de la mer enfin ils arrivèrent , Et s'embarquèrent.
Cet élément ne leur fut pas moins doux Que l'autre avoit été ; certain calme , au contraire , Prolongeant le chemin, augmenta le salaire. Sains et gaillards ils débarquèrent tous Au port de Joppe 1 ; et là se rafraîchirent ;
Au bout de deux jours, en partirent,
Sans autre escorte que leur train.
Ce fut aux brigands une amorce :
Un gros d'Arabes en chemin Les ayant rencontrés , ils cédoient à la force Quand notre aventurier fit un dernier effort , Repoussa les brigands , reçut une blessure
Qui le mit dans la sépulture ,
Non sur-le-champ ; devant sa mort , Il pourvut à la belle , ordonna du voyage , En chargea son neveu, jeune homme de courage ,
Lui léguant, par même moyen, Le surplus des faveurs , avec son équipage ,
Et tout le reste de son bien.
Quand on fut revenu de toutes cîs alarmes , Et que l'on eut versé certain nombre de larmes, On satisfit au testament du mort ;
1 Jaffa, ancienne ville de la Turquie d'Asie.
On paya les faveurs, dont enfin la dernière Echut justement sur le bord De la frontière.
En cet endroit, le neveu la quitta, Pour ne donner aucun ombrage ; Et le gouverneur la guida Pendant le reste du voyage.
Au Soudan il la présenta.
D'exprimer ici la tendresse,
Ou, pour mieux dire, les transports Que témoigna Zaïr en voyant la princesse,
Il faudroit de nouveaux efforts, Et je n'en puis plus faire : il est bon que j'imite
Phébus , qui , sur la fin du jour,
Tombe d'ordinaire si court,
Qu'on diroit qu'il se précipite.
Le gouverneur aimoit à se faire écouter; Ce fut un passe-temps que d'entendre conter
Monts et merveilles de la dame ,
Qui rioit sans doute en son âme.
« Seigneur, dit le bonhomme en parlant au Soudan , Hispal étant parti , madame incontinent , Pour fuir oisiveté, principe de tout vice, Résolut de vaquer nuit et jour au service D'un dieu qui chez ces gens a beaucoup de crédit. Je ne vous aurois jamais dit Tous ses temples et ses chapelles, Nommés pour la plupart alcôves et ruelles. Là, les gens pour idole ont un certain oiseau Qui dans ses portraits est fort beau, Quoiqu'il n'ait des plumes qu'aux ailes. Au contraire des autres dieux, Qu'on ne sert que quand on est vieux, La jeunesse lui sacrifie.
Si vous saviez l'honnête vie Qu'en le servant menoit madame AlacieL,
Vous béniriez cent fois le ciel De vous avoir donné fille tant accomplie ! Au reste, en ces pays, on vit d'autre façon Que parmi vous : les belles vont et viennent ;
Point d'eunuques qui les retiennent; Les hommes en ces lieux ont tous barbe au menton. Madame, dès l'abord, s'est faite à leur méthode,
Tant elle est de facile humeur;
Et je puis dire , à son honneur,
Que de tout elle s'accommode, s
Zaïr étoit ravi. Quelques jours écoulés,
La princesse partit pour Garbe, en grande escorte.
Les gens qui la suivoient furent tous régalés
De beaux présents ; et d'une amour si forte , Cette belle toucha le cœur de Mamolin , Qu'il ne se tenoit pas. On fit un grand festin ,
Pendant lequel , ayant belle audience , Alaciel conta tout ce qu'elle voulut,
Dit les mensonges qu'il lui plut.
Mamolin et sa sœur écoutoient en silence. La nuit vint : on porta la reine dans son lit.
A son honneur elle en sortit :
Le prince en rendit témoignage.
Alaciel , à ce qu'on dit ,
N'en demandoit pas davantage.
Ce conte nous apprend que.beaucoup de maris, Qui se vantent de voir fort clair en leurs affaires , N'y viennent bien souvent qu'après les favoris, Et, tout savants qu'ils sont, ne s'y connoissent guères. Le plus sûr toutefois est de se bien garder,
Craindre tout, ne rien hasarder.
Filles, maintenez-vous : l'affaire est d'importance.
Rois de Garbe ne sont oiseaux communs en France. Vous voyez que l'hymen y suit l'accord de près:
C'est là l'un des plus grands secrets,
Pour empêcher les aventures.
Je tiens vos amitiés fort chastes et fort pures ; Mais Cupidon alors fait d'étranges leçons.
Rompez-lui toutes ses mesures :
Pourvoyez à la chose aussi bien qu'aux soupçons. Ne m' allez point conter : a C'est le droit des garçons! Les garçons, sans ce droit, ont assez où se prendre. Si quelqu'une pourtant ne s'en pouvoit défendre, Le remède sera de rire en son malheur :
Il est bon de garder sa fleur, Mais, pour l'avoir perdue, il ne se faut pas pendre.
NOUVELLE TIRÉE DE BOCCACE ~
Dame Vénus 3 et dame Hypocrisie
Font quelquefois ensemble de bons coups ;
Tout homme est homme , et les moines sur tous 4 :
1 Cette nouvelle, publiée pour la première fois en 1668, était intitulée alors : L'ermite ou frère Luce. — 2 Decamerone, giornataiv, novella 2. Ce conte se trouve aussi dans les Cent Nouvelles nouvelles, nouvelle 14, le Faiseur de Papes, ou l'Homme de Dieu.
3 Édition de 1668 : Dame Luxure.
* Nous avons préféré intercaler dans le texte la variante des éditions de 1668 et de 1685, laquelle remplace ce vers faux, que La Fontaine avait laissé passer dans la première édition de 1666 :
Tout homme est homme, les ermites surtout.
Ce que j'en dis, ce n'est point par envie '. Avez-vous sœur, fille ou femme jolie?
Gardez le froc2, c'est un maître Gonin3; Vous en tenez, s'il tombe sous sa main Belle qui soit quelque peu simple et neuve4. Pour vous montrer que je ne parle en vain, Lisez ceci, je ne veux autre preuve.
Un jeune ermite étoit tenu pour saint; On lui gardoit place dans la Légende.
L'homme de Dieu d'une corde étoit ceint, Pleine de nœuds ; mais sous sa houppelande Logeoit le cœur d'un dangereux paillard. Un chapelet pendoit à sa ceinture, Long d'une brasse , et gros outre mesure; Une clochette étoit de l'autre part.
Au demeurant, il faisoit le cafard; Se renfermoit , voyant une femelle , Dedans sa coque 5, et baissoit la prunelle : Vous n'auriez dit qu'il eût mangé le lard0. Un bourg étoit dedans son voisinage , Et dans ce bourg une veuve fort sage , Qui demeuroit tout à l'extrémité.
1 Édition de 1668 :
Ce que j'en dis , ce n'est pas par envie.
2 Prenez garde au froc. — 3 C'est-à-dire : fin et rusé. Brantôme cite un maître Gonin, fameux magicien sous François Ier, et un autre , fils du précédent, qui vivait sous Charles IX. Le nom de maître Gonin était déjà synonyme de trompeur à l'époque même où vivait ce charlatan ; car Bonaventure des Periers l'emploie en ce sens dans ses contes et dans son Cymbalum,
« Édition de 1668 :
Belle qui soit quelque peu simple ou neuve. 5 Capuchon, cuculle. — 6 Expression proverbiale, tirée d'une ballade de Clément Marot , laquelle a pour refrain : Prenez-le , il a mangé le lard. Marot était accusé d'impiété pour avoir mangé du lard en carême.
Elle n'avoit pour tout bien qu'une fille,
Jeune , ingénue , agréable et gentille ;
Pucelle encor, mais , à la vérité ,
Moins par vertu que par simplicité ;
Peu d'entregent, beaucoup d'honnêteté;
D'autre dot, point; d'amants, pas davantage.
Du temps d'Adam, qu'on naissoit tout vêtu,
Je pense bien que la belle en eût eu,
Car avec rien on montoit un ménage i.
Il ne falloit matelas ni linceul2 :
Même le lit n'étoit pas nécessaire.
Ce temps n'est plus ; Hymen, qui marchoit seul 3,
Mène à présent à sa suite un notaire.
L'anachorète, en quêtant par le bourg, Vit cette fille, et dit sous son capuce : « Voici de quoi ! Si tu sais quelque tour, Il te le faut employer, frère Luce. »
Pas n'y manqua : voici comme il s'y prit. Elle logeoit, comme j'ai déjà dit4, Tout près des champs, dans une maisonnette, Dont la cloison , par notre anachorète , Etant percée aisément et sans bruit , Le compagnon, par une belle nuit (Belle, non pas : le vent et la tempête Favorisoient le dessein du galant) , Une nuit donc , dans le pertuis 5 mettant
1 Manuscrits de Conrart :
Mais avec rien on montait nn ménage.
2 Drap de lit.
3 Édition de 1668 :
Ce temps n'est plus : l'Hymen, qui marchoit seul,,.s
4 Manuscrits de Conrart :
Elles logeoient, comme j'ai déjà dit.
5 Trou ; du laiin pertusus.
L'ERMITE. 15c
Un long cornet, tout du haut de la tête *, Il leur cria : « Femmes , écoutez-moi ! » A cette voix, toutes pleines d'effroi, Se blottissant, l'une et l'autre est en transe. Il continue , et corne à toute outrance : k Réveillez-vous , créatures de Dieu !
Toi , femme veuve , et toi , fille pucelle ; Allez trouver mon serviteur fidèle L'ermite Luce, et partez de ce lieu, Demain matin , sans le dire à personne ; Car c'est ainsi que le ciel vous l'ordonne. Ne craignez point, je conduirai vos pas ; Luce est bénin. Toi, veuve, tu feras 2 Que de ta fille il ait la compagnie ; Car d'eux doit naître un pape, dont la vie Réformera tout le peuple chrétien. »
La chose fut tellement prononcée, Que dans le lit l'une et l'autre enfoncée, Ne laissa pas de l'entendre fort bien.
La peur les tint un quart d'heure en silence. La fille enfin met le nez hors des draps, Et puis, tirant sa mère par le bras, Lui dit d'un ton tout rempli d'innocence : « Mon Dieu , maman , y faudra-t-il aller 3 ? Ma compagnie! Hélas! qu'en veut-il faire? Je ne sais pas comment il faut parler; Ma cousine Anne est bien mieux son affaire , Et retiendroit bien mieux tous ses sermons1.
1 Manuscrits de Conrart :
Un long cornet tout du haut de sa tète.
2 Manuscrits de Conrart :
Luce est bénin. Toi , femme , tu feras
3 Édition de 1668 :
Mon Dieu! maman, il faudra y aller.
4 Édition de 1668 :
Et retiendra bien mieux tous ses sermons.
— Sotte , tais-toi ! lui repartit la mère. C'est bien cela! Va, va, pour ces leçons, Il n'est besoin de tout l'esprit du monde : Dès la première , ou bien dès la seconde , Ta cousine Anne en saura moins que toi.
— Oui! dit la fille ; eh! mon Dieu! menez-moi Partons! bientôt nous reviendrons au gîte.
— Tout doux, reprit la mère en souriant; Il ne faut pas que nous allions si vite ;
Car que sait-on? le diable est bien méchant Et bien trompeur. Si c'étoit lui, ma fille, Qui fût venu pour nous tendre des lacs? As-tu pris garde? Il parloit d'un ton cas \ Comme je crois que parle la famille De Lucifer. Le fait mérite bien Que, sans courir ni précipiter rien, Nous nous gardions de nous laisser surprendre. Si la frayeur t'avoit fait mal entendre... Pour moi, j'avois l'esprit tout éperdu.
— Non , non, maman , j'ai fort bien entendu , Dit la fillette. — Or bien, reprit la mère, Puisque ainsi va, mettons-nous en prière. »
Le lendemain, tout le jour se passa
A raisonner, et par-ci , et par-là ,
Sur cette voix et sur cette rencontre.
La nuit venue , arrive le corneur ;
Il leur cria d'un ton à faire peur 2 :
« Femme incrédule, et qui vas à l' encontre
Des volontés de Dieu , ton créateur,
Ne tarde plus, va-t'en trouver l'ermite,
Cassé ou rauque. Edition de 1668 :
As-tu pris garde? Il parloit d'un ton bas. 2 Édition de 1668 :
Qui leur cria d'un ton à faire peur.
Ou tu mourras ! » La fillette reprit : a Eh bien, maman, l'avois-je pas bien dit? Mon Dieu ! partons ; allons rendre visite A l'homme saint! Je crains tant votre mort, Que j'y courrois, et tout de mon plus fort, S'il le falloit. — Allons donc! » dit la mère. La belle mit son corset des bons jours , Son demi-ceint1, ses pendants de velours, Sans se douter de ce qu'elle alloit faire : Jeune fillette a toujours soin de plaire.
Notre cagot s'étoit mis aux aguets, Et, par un trou qu'il avoit fait exprès A sa cellule , il vouloit que ces femmes 2 Le pussent voir, comme un brave soldat , Le fouet en main, toujours en un état3 De pénitence et de tirer des flammes Quelque défunt puni pour ses méfaits 4 ; Faisant si bien , en frappant tout auprès , Qu'on crut ouïr cinquante disciplines 5. Il n'ouvrit pas à nos deux pèlerines , Du premier coup; et, pendant un moment, Chacune put l'entrevoir s' escrimant G
1 Ceinture d'argent ou d'autre métal, avec des pendants auxquels les ciseaux, les clefs, la bourse, etc., étaient attachés. - Édition de 1668 i
A sa cellule, il vouloit que les femmes
3 Manuscrits de Conrart :
Le fouet en main , toujours dans un état
4 Édition de 1668 :
Quelque défunt expiant ses méfaits.
5 Édition de 1668 :
Qu'on eût ouï cinquante disciplines, o Édition de 1668 :
Chacune peut l'entendre s'escrimant :
Du saint hôtel enfin la porte s'ouvre.
Du saint outil. Enfin, la pirte s'ouvre; Mais ce ne fut d'un bon miserere '.
Le papelard contrefait l'étonné.
Tout en tremblant , la venve lui découvre 2, Non sans rougir, le cas comme il étoit. A six pas d'eus, la fillette attendoit Le résultat, qui fut que notre ermite Les renvoya, fit le bon bypocrite.
a Je crains, dit-il, les ruses du Malin! Dispensez-moi ; le sexe féminin Xe doit avoir en ma cellule entrée.
Jamais de moi saint-père ne naîtra, »
La veuve dit, toute déconfortée :
a Jamais de vous? Et pourquoi ne fera? s Elle ne put en tirer autre chose.
En s'en allant, la fillette disoit :
a Hélas! maman, nos péchés en sont cause
La nuit revient 8, et l'une et l'autre étoit Au premier somme, alors que l'hypocrite Et son cornet font bruire la maison 9. Il leur cria, toujours du même ton5 :
c Retournez voir Luce , le saint ermite ; Je l'ai changé; retournez dès demain! »
1 Ce vers, suivant M. Boissonade, veut dire que la porte ne s'ouvrit pas avant que l'ermite eût pris le temps de psalmodier un Miserere, septième psaume de la pénitence.
2 Édition de 1668 :
Tout en tremblant , la mère lui découvre
3 Édition de 1668 : La nuit revint....
4 Manuscrits de Conrart :
Et son cornet fait bruire la maison.
5 Édition de 1668 :
De son cornet fît bruire la maison :
Il leur cria toujours d'un même ton.
Les voilà donc derechef en chemin.
Pour ne tirer plus en long cette histoire, Il les reçut. La mère s'en alla, Seule s'entend; la fille demeura.
Tout doucement il vous l'apprivoisa; Lui prit d'abord son joli bras d'ivoire; Puis s'approcha, puis en vint au baiser, Puis aux beautés que l'on cache à la vue. Puis le galant vous la mit toute nue , Comme s'il eût voulu la baptiser.
0 papelards, qu'on se trompe à vos mines! Tant lui donna du retour de matines *, Que maux de cœur vinrent premièrement ,
Et maux de cœur chassés Dieu sait comment 2.
En fin finale , une certaine enflure
La contraignit d'allonger sa ceinture,
Mais en cachette , et sans en avertir
Le forge-pape , encore moins la mère ;
Elle craignoit qu'on ne la fit partir :
Le jeu d'amour commençoit à lui plaire p.
Vous me direz : « D'où lui vint tant d'esprit? »
D'où? De ce jeu; c'est l'arbre de science.
Sept mois entiers la galande attendit :
Elle allégua son peu d'expérience.
Dès que la mère eut indice certain
De sa grossesse 4 , elle lui fit soudain
1 Cette locution vient de ce que les moines étaient plus dispos et plus gaillards , au retour des matines , après le repas qu'ils prenaient avant de se remettre au lit.
2 Édition de 1668 :
Et maux de cœur causés Dieu sait comment.
3 Édition de 1668 :
Le jeu d'amour commençant à lui plaire.
4 Manuscrits de Conrart : De la grossesse.. .
Trousser bagage, et remercia l'hôte *.
Lui , de sa part , rendit grâce au Seigneur,
Qui soulageoit son pauvre serviteur.
Puis, au départ, il leur dit que sans faute 2,
Moyennant Dieu, l'enfant viendroit à bien.
a. Gardez pourtant , dame , de faire rien
Qui puisse nuire à votre géniture !
Ayez grand soin de cette créature ;
Car tout bonheur vous en arrivera :
Vous régnerez , serez la signora ;
Ferez monter aux grandeurs tous les vôtres ,
Princes les uns , et grands seigneurs les autres ,
Vos cousins ducs , cardinaux vos neveux :
Places , châteaux , tant pour vous que pour eux ,
Ne manqueront en aucune manière,
Non plus que l'eau qui coule en la rivière 3. »
Leur ayant fait cette prédiction,
Il leur donna sa bénédiction.
La signora, de retour chez sa mère, S'entretenoit, jour et nuit, du saint-père4; Préparoit tout, lui faisoit des béguins; Au demeurant , prenoit tous les matins La couple d'oeufs 5; attendoit en liesse 6 Ce qui viendroit d'une telle grossesse.
1 Édition de 1668 :
Trousser bagage et remercier l'hôte.
2 Éditions de 1668 :
Puis , au départ, il lui dit que sans faute,..,
3 Édition de 1688 :
Non plus que l'eau ne manque à la rivière, « Édition de 1668 :
L'entretenoit, jour et nuit, du saint-père. 5 Cette expression nous fait supposer que les femmes grosses mangeaient des œufs pour amener à bien l'accouchement. c Joie ; du latin lœtitia, qui s'était contracté en lœlia et lœilia.
MAZET DE LAMPORECHIO. 161
Mais ce qui vint détruisit les châteaux, Fit avorter les mitres, les chapeaux1, Et les grandeurs de toute la famille : La signora mit au monde une fille.