XVI. MAZET DE LAMPORECHIO
NOUVELLE TIREE DE BOCCACE
Le voile n'est le rempart le plus sûr Contre l'amour, ni le moins accessible : Un bon mari , mieux que grille ni mur, Y pourvoira, si pourvoir est possible.
C'est, à mon sens, une erreur trop visible A des parents , pour ne dire autrement , De présumer, après qu'une personne Bon gré mal gré s'est mise en un couvent4, Que Dieu prendra ce qu'ainsi l'on lui donne : Abus , abus ! Je tiens que le Malin N'a revenu plus clair et plus certain (Sauf toutefois l'assistance- divine).
Encore un coup, ne faut qu'on s'imagine Que d'être pure et nette de péché Soit privilège à la guimpe attaché.
Nenni-dà, non; je prétends qu'au contraire Filles du monde ont toujours plus de peur Que l'on ne donne atteinte à leur honneur;
1 Chapeaux rouges de cardinaux. — 2 Cette Nouvelle a pour titre le Muet dans l'édition de 1668. — 3 Dec amer one , giornata ni, novella 1. — 4 Dans l'édition de 1668, ce mot est toujours écrit converti, selon l'ancienne orthographe étymologique ; du latin convenais.
La raison est qu'elles en ont affaire1. Moins d'ennemis attaquent leur pudeur :
Les autres n'ont pour un seul adversaire. Tentation, fille 4'oisiveté, Ne manque pas d'agir de son côté :
Puis, le désir, enfant de la contrainte. a Ma fille est nonne, ergo c'est une sainte ! » Mal raisonné. Des quatre parts les trois 2 En ont regret et se mordent les doigts; Font souvent pis; au moins, l'ai-je ouï dire, Car, pour ce point, je parle sans savoir. Boccace en fait certain conte pour rire , Que j'ai rimé comme vous allez voir.
Un bon vieillard en un couvent de filles Autrefois fut : labouroit le" jardin.
Elles étoient toutes assez gentilles , Et volontiers jasoient dès le matin.
Tant ne songeoient au service divin, Qu'à soi montrer es 3 parloirs aguimpées 4 Bien blanchement , comme droites 5 poupées, Prêtes chacune à tenir coup 6 aux gens ; Et n'étoit bruit qu'il se trouvât léans 7 Fille qui n'eût de quoi rendre le change, Se renvoyant l'une à l'autre l'éteuf 8.
Huit sœurs étoient, et l'abbesse sont neuf; Si mal d'accord, que c'étoit chose étrange. De la beauté , la plupart en avoient ;
1 Besoin. — 2 Les trois quarts. — 3 Aux. — * Revêtues de guimpes. Édition de 1668 :
Qu'à se montrer au parloir aguimpées.
5 Véritables. — 6 On dirait aujourd'hui tenir tête. 7 Là dedans , en ce lieu. Édition de 1668 :
Et n'étoit jour, qu'on ne trouvât léans.... La balle du jeu de longue paume. Cette expression proverbiale signifie répliquer, riposter.
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Do la jeunesse, elles en avoient toutes. En cettui 1 lieu beaux pères 2 fréquentoient , Gomme on peut croire; et tant bien supputaient , Qu'il ne manquoit à tomber sur leurs routes3.
Le bon vieillard , jardinier dessusdit ,
Près de ces sœurs perdoit presque l'esprit;
A leur caprice il ne pouvoit suffire :
Toutes vouloient au vieillard commander;
Dont 4 ne pouvant entre elles s'accorder,
Il souffroit plus que l'on ne sauroit dire.
Force lui fut de quitter la maison :
II en sortit de la même façon ,
Qu'étoit entré là-dedans, le pauvre homme,
Sans croix ne pile5, et n'ayant rien, en somme,
Qu'un vieil habit. Certain jeune garçon
De Lamporech, si j'ai bonne mémoire,
Dit au vieillard , un beau jour, après boire ,
Et raisonnant sur le fait des nonnains,
Qu'il passeroit bien volontiers sa vie
Près de ces sœurs, et qu'il avoit envie
De leur offrir son travail et ses mains ,
Sans demander récompenses ni gages.
Le compagnon ne visoit à l'argent :
Trop bien croyoit, ces sœurs étant peu sages,
Qu'il en pourroit croquer une en passant,
Et puis une autre, et puis toute la troupe.
Nuto lui dit (c'est le nom du vieillard) :
1 Ce. — 2 On appelait ainsi les moines.
3 Édition de 1668 et de 1685 :
Qn'ils ne manquoient à tomber sur leurs routes.
* D'où, de quoi, dans le sens du latin undè.
5 Édition de 1668 : Sans croix ni pile.
C'est-à-dire : Sans un sou vaillant. C'est une expression proverbiale tirée des monnaies du temps de saint Louis, qui portaient d'un côté une. croix, et de l'autre des piles ou colonnes
a Crois-moi, Mazet, mets-toi quelque autre part. J'aimerois mieux être sans pain ni soupe, Que d'employer en ce lieu mon travail!
Les nonnes sont un étrange bétail :
Qui n'a tàté de cette marchandise , Ne sait encor ce que c'est que tourment. Je te le dis, laisse là ce couvent; Car d'espérer les servir à leur guise, C'est un abus : l'une voudra du mou, L'autre du dur; parquoi je te tiens fou, D'autant plus fou que ces filles sont sottes : Tu n'auras pas œuvre faite, entre nous : L'une voudra que tu plantes des choux, L'autre voudra que ce soit des carottes. » Mazet reprit : a Ce n'est pas là le point. Vois-tu, Nuto, je ne suis qu'une bête; Mais dans ce lieu tu ne me verras point Un mois entier, sans qu'on m'y fasse fête. La raison est que je n'ai que vingt ans, Et, comme toi, je n'ai pas fait mon temps. Je leur suis propre, et ne demande, en somme, Que d'être admis. » Dit alors le bonhomme : a Au factoton * tu n'as qu'à t'adresser; Allons-nous-en , de ce pas , lui parler. — Allons, dit l'autre... Il me vient une chose Dedans l'esprit : je ferai le muet Et l'idiot. — Je pense qu'en effet, Reprit Nuto , cela peut être cause , Que le pater avec le factoton N'auront de toi ni crainte ni soupçon. »
La chose alla comme il l'avoit prévue.
Voilà Mazet, à qui pour bienvenue
1 On écrit maintenant factotum , intendant.
MÀZET DE LAMPOftECHlO. lfiî
L'on fait bêcher la moitié du jardin *.
Il contrefait le sot et le badin,
Et cependant laboure 2 comme un sire.
Autour de lui les nonnes alloient rire.
Un certain jour, le compagnon dormant 3,
Ou bien feignant de dormir (il n'importe :
Boccace dit qu'il en faisoit semblant),
Deux des nonnains le voyant de la sorte
Seul au jardin, car, sur le haut du jour,
Nulle des sœurs ne faisoit long séjour
Hors le logis, le tout crainte du hâle;
De ces deux donc l'une, approchant Mazct,
Dit à sa sœur : « Dedans ce cabinet 4
Menons ce sot? » Mazet étoit beau mâle.
Et la galande à le considérer
Avoit pris goût; pour quoi, sans différer5,
Amour lui fit proposer cette affaire.
L'autre reprit : « Là-dedans? Et quoi faire c?
— Quoi? dit la sœur. Je ne sais!... l'on verra; Ce que l'on fait, alors qu'on en est là :
Ne dit-on pas qu'il se fait quelque chose?
— Jésus! reprit l'autre sœur, se signant : Que dis-tu là? Notre règle défend
De tels pensers. S'il nous fait un enfant! Si l'on nous voit! Tu t'en vas être cause
1 Edilion de 1668 :
On fait bêcher la moitié du jardin.
2 Travaille ; de laborare.
'' Édition de 1668 :
Par un midi, le compagnon dormant.
4 Édition de 1668 :
Dit à sa sœur : « Dedans le cabinet....
5 Édition de 1668 :
Avoit pris goût, partant sans différer....
6 Édition de 1668 :
L'autre répond : « Là-dedans? Et quoi faire?
De quelque mal?... — Ou ne nous verra point, Dit la première; et, quant à l'autre point, C'est s'alarmer, avant que le coup vienne l : Usons du temps, sans nous tant mettre en peine, Et sans prévoir les choses de si loin. Nul n'est ici; nous avons tout à point, L'heure , et le lieu , si touffu , que la vue N'y peut passer; et puis, sur l'avenue, Je suis d'avis qu'une fasse le guet, Tandis que l'autre, étant avec Mazet, A son bel aise aura lieu de s'instruire : Il est muet, et n'en pourra rien dire.
— Soit fait, dit l'autre; il faut à ton désir2 Acquiescer, et te faire plaisir.
Je passerai, si tu veux, la première, Pour t' obliger : au moins, à ton loisir, Tu t'ébattras puis après, de manière Qu'il ne sera besoin d'y retourner. Ce que j'en dis n'est que pour t'obliger.
— Je le vois bien, dit l'autre plus sincère î Tu ne voudrois, sans cela, commencer Assurément, et tu serois honteuse? »
Disant ces mots, elle éveilla Mazet,
Qui se laissa mener au cabinet 3.
Tant y resta cette sœur scrupuleuse , Qu'à la fin l'autre, allant la dégager, De faction la sut faire changer 4.
1 Manuscrits de Conrart :
C'est s'alarmer, devant que le coup vienne.
2 Édition de 1668 :
Fais, fais, dit l'autre; il faut à ton désir
3 Ces deux vers , qui sont indispensables au sens , ne se trouvent que dans l'édition de 1668 et dans les manuscrits de Conrart.
* Manuscrits de Conrart :
De faction la fut faire changer.
MAZET DE LAMPORECHIO 167
Notre muet fait nouvelle partie :
Il s'en tira, non si gaillardement; Cette sœur fut beaucoup plus mal lotie : Le pauvre gars acheva simplement Trois fois le jeu; puis après, il fit chasse l.
Les deux nonnains n'oublièrent la trace Du cabinet, non plus que du jardin :
Il ne falloit leur montrer le chemin.
Mazet pourtant se ménagea, de sorte Qu'à sœur Agnès, quelques jours ensuivant, Il lit apprendre une semblable note En un pressoir, tout au bout du couvent. Sœur Angélique et sœur Claude suivirent , L'une au dortoir, l'autre dans un cellier; Tant, qu'à la fin la cave et le grenier, Du fait des sœurs , maintes choses apprirent. Point n'en resta que le sire Mazet Ne régalât, au moins mal qu'il pouvoit. L'abbesse aussi voulut entrer en danse : Elle eut son droit, double et triple pitance; De quoi les sœurs jeûnèrent très-longtemps. Mazet n'avoif faute de restaurants; Mais restaurants ne sont pas grande affaire A tant d'emploi. Tant pressèrent le hère2, Qu'avec l'abbesse un jour venant au choc : « J'ai toujours ouï, ce dit-il, qu'un bon coq N'en a que sept; au moins, qu'on ne me laisse3 Toutes les neuf. — Miracle! dit l'abbesse; Venez, mes sœurs; nos jeûnes ont tant fait, Que Mazet. parle? * A l'entour du muet,
1 II s'arrêta. Expression empruntée au jeu de paume.
2 Maître, seigneur; du latin herns.
3 Édition de 1668 :
N'en a que sept ou moins ; qu'on ne me laisse . .
Xon plus muet, toutes huit accoururent, Tinrent chapitre, et sur l'heure conclurent Qu'à l'avenir Mazct seroit choyé, Pour le plus sur; car qu'il fût renvoyé, Cela rcndroit la chose manifeste.
Le compagnon , bien nourri , bien payé , Fit ce qu'il put; d'autres firent le reste. Il les engea ' de petits Mazilîons, Desquels on fit de petits moinillons :
Ces moinillons devinrent bientôt pères, Comme les sœurs devinrent bientôt mère*;, A leur regret, pleines d'humilité :
Mais jamais nom ne fut mieux mérité 2.
1 Engrossa , chargea. Enger doit être une contraction d'engeigiter; on a dit encore qu'il élait formé du latin ingère. - Édilion de 1668 :
Mais jamais rien ne fut mieux mérité.