‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 59 sur 144 · LA COUPE ENCHANTÉE · texte numérisé non relu

LA COUPE ENCHANTÉE

Celui-ci, de peur d'accident,

Avoit juré que , de sa vie , Femme ne lui seroit autre que bonne amie , Nymphe, si vous voulez, bergère, et caetera; Pour épouse, jamais il n'en vint jusque-là. S'il eut tort ou raison, c'est un point que je passe. Quoi qu'il en soit, Hymen n'ayant pu trouver grâce Devant cet homme , il fallut que l'Amour

Se mêlât seul de ses affaires , Eût soin de le fournir des choses nécessaires,

Soit pour la nuit , soit pour le jour. Il lui procura donc les faveurs d'une belle,

Qui d'une fille naturelle Le fit père, et mourut. Le pauvre homme en pleura,

Se plaignit, gémit, soupira,

Non comme qui perdroit sa femme (Tel deuil n'est bien souvent que changement d'habité) , Mais comme qui perdroit tous ses meilleurs amis,

Son plaisir, son cœur et son âme. La fille crût, se fit1 : on pouvoit déjà voir

Hausser *et baisser son mouchoir.

Le temps coule; on n'est pas sitôt à la bavette, Qu'on trotte, qu'on raisonne; on devient grandelette, Puis grande tout à fait, et puis le serviteur2.

Le père, avec raison , eut peur

Que sa fille , chassant de race , Ne le prévînt, et ne prévînt encor

Prêtre, notaire, hymen, accord; Choses qui d'ordinaire ôtent toute la grâce

Au présent que l'on fait de soi.

La laisser sur sa bonne foi ,

Ce n'étoit pas chose trop sûre.

1 C'est-à-dire : se forma — 2 C'est-à-dire , selon Wakkcnaer: et puis on prend un serviteur, un galant. Mais cette expression familière et proverbiale équivaut plutôt à celles-ci . Bonjour! ou Bonsoir! pour dire qu'une fille , une fois grande, s'émancipe et prend son vol.

Il rous mit donc la créature Dans un couvent. Là, cette belle apprit Ce qu'on apprend, à manier l'aiguille.

Point de ces livres qu'une fille Ne lit qu'avec danger, et qui gâtent l'esprit; Le langage d'amour étoit jargon 1 pour elle :

On n'eût su tirer de la belle

Un seul mot , que de sainteté ; En spiritualité Elle auroit confondu le plus grand personnage. Si l'une des nonnains la louoit de beauté : « Mon Dieu, fi! disoit-elle; ah! ma sœur, soyez sage : Ne considérez point des traits qui périront ; C'est terre que cela, les vers le mangeront. j> Au reste, elle n'avoit au monde sa pareille

A manier un canevas , Filoit mieux que Cloton 2, brodoit mieux que Pallas, Tapissoit mieux qu'Arachne3, et mainte autre merveille. Sa sagesse, son bien, le bruit de ses beautés, Mais le bien plus que tout , y fit mettre la presse ; Car la belle étoit là comme en lieux empruntés4, Attendant mieux, ainsi que l'on y laisse

Les bons partis , qui vont souvent

Au moutier 5, sortant du couvent.

Vous saurez que le père avoit, longtemps devant, Cette fille légitimée 6.

1 C'est-à-dire : inintelligible comme le jargon de Pathelin.

2 Une. des trois Parques. — 3 Arachné , une des filles de Minée, laquelle fut changée en araignée, selon la fable. — '' C'est-à-dire : hors de sa sphère; dans une maison tierce. — 5 Le mot moutier ou moustier, qui voulait dire monastère , est employé ici dans le sens d'église. — 5 Dans l'édition de 1669, il y a ici quatre vers que l'auteur a depuis retranchés :

Soit par affection, soit pour jouer d'un tour A des collatéraux, nation affamée, Qui, des écus de l'homme ayant eu la fumée. Lui faisoient règlement sa cour

LA COUPE ENCHANTEE. 197

Caliste (c'est le nom de notre renfermée)

N'eut pas la clef des champs, qu'adieu les livres saint:-.

Il se présenta des blondins ,

De bons bourgeois, des paladins, Des gens de tous états, de tout poil, de tout âge. La belle en choisit un, bien fait, beau personnage,

D'humeur commode, à ce qu'il lui sembla; Et, pour gendre, aussitôt le père l'agréa.

La dot fut ample , ample fut le douaire * : La fille étoit unique, et le garçon aussi. Mais ce ne fut pas là le meilleur de l'affaire :

Les mariés n'avoient souci

Que de s'aimer et de se plaire.

Deux ans de paradis s'étant passés ainsi ,

L'enfer des enfers vint ensuite.

Une jalouse humeur saisit soudainement

Notre époux , qui fort sottement S'alla mettre en l'esprit de craindre la poursuite D'un amant, qui sans lui se seroit morfondu :

Sans lui , le pauvre homme eût perdu

Son temps à l'entour de la dame, Quoique, pour la gagner, il tentât tout moyen.

Que doit faire un mari, quand on aime sa femme? Rien.

Voici pourquoi je lui conseille De dormir, s'il se peut, d'un et d'autre côté.

Si le galant est écouté , Vos soins ne feront pas qu'on lui ferme l'oreille. Quant à l'occasion, cent pour une. Mais si Des discours du blondin la belle n'a souci, Vous le lui faites naître, et la chance se tourne.

1 Ce vers, comme le remarque M. Marty-Laveaux , a été frâté dans toutes les éditions modernes , où l'on a mis : La dot fut simple , ample fut le douaire.

Volontiers, où soupçon séjourne,

Cocuage séjourne aussi.

Damon (c'est notre époux) ne comprit pas ceci. Je l'excuse et le plains, d'autant plus que l'ombrage

Lui vint par conseil seulement.

Il eût fait un trait d'homme sage,

S'il n'eût cru que son mouvement.

Vous allez entendre comment.

L'enchanteresse Nérie Fleurissent lors ; et Circé , Au prix d'elle, en diablerie N'eût été qu'à l'A B C.

Car Nérie eut à ses gages Les intendants des orages, Et tint le Destin lié :

Les Zéphyrs étoient ses pages :

Quant à ses valets de pied, C'étoient messieurs les Borées, Qui portoient par les contrées Ses mandats souventesfois 1 , Gens dispos, mais peu courtois.

Avec toute sa science , Elle ne put trouver de remède à l'amour : Damon la captiva. Celle dont la puissance

Eût arrêté l'astre du jour, Brûle pour un mortel, qu'en vain elle souhaite Posséder une nuit à son contentement.

Si Nérie eût voulu des baisers seulement,

C'étoit une affaire faite :

Mais elle alloit au point2, et ne marchandoit pas.

Damon, quoiqu'elle eût des appas, Ne pouvoit se résoudre à fausser la promesse

1 Souvent , nombre de fois. — 2 But.

LA COUPE ENCHANTEE. 199

D'être fidèle à sa moitié ,

Et vouloit que l' enchanteresse

Se tînt aux marques d'amitié.

Où sont-ils ces maris? La race en est cessée, Et même je ne sais si jamais on en vit. L'histoire, en cet endroit, est, selon ma pensée,

Un peu sujette à contredit.

L'Hippogriffe n'a rien qui me choque l'esprit ,

Non plus que la Lance enchantée * ; Mais ceci, c'est un point qui d'ahord me surprit : Il passera pourtant; j'en ai fait passer d'autres. Les gens d'alors étoient d'autres gens que les noires :

On ne vivoit pas comme on vit 2.

Pour venir à ses fins , l'amoureuse Nérie

Employa philtres et brevets 3 , Eut recours aux regards remplis d'afféterie ,

Enfin n'omit aucuns secrets.

Damon , à ces ressorts , opposoit l'hyménéc.

Nérie en fut fort étonnée.

Elle lui dit un jour : « Votre fidélité

1 La lance enchantée d Argail , et l'hippogriffe qui mène Astolphe dans la lune, sont des inventions de l'Arioste.

2 Dans l'édition de 1669, il y a ici onze vers que l'auteur a depuis retranchés en partie :

Pour venir à ce que j'ai dit , Il n'est herbe ni racine , Pilule ni médecine , Philtre, charme, ni brevet, Dont notre amante en vain ne tentât le secret ,

Et ne fît jouer la machine :

Des philtres, elle en vint aux regards languissants, Aux soupirs, aux façous pleines d'afféterie. Quand les charmes sont impuissants , Il ne faut pas que de sa vie Une femme prétende ensorceler les sens.

Damon, à ces ressorts, etc.

3 Talismans, sortilèges.

Vous paroît héroïque et digne de louange ; Mais je voudrois savoir comment de son côté

Caliste en use , et lui rendre le change l Quoi donc! si votre femme avoit un favori, Vous feriez l'homme chaste auprès d'une maîtresse? Et pendant que Caliste , attrapant son mari , Pousseroit jusqu'au bout ce qu'on nomme tendresse,

Vous n'iriez qu'à moitié chemin? *

Je vous croyois beaucoup plus fin, Et ne vous tenois pas homme de mariage» Laissez les bons bourgeois se plaire en leur ménage ; C'est pour eux seuls qu'Hymen fit les plaisirs permis. Mais, vous, ne pas chercher ce qu'Amour a d'exquis! Les plaisirs défendus n'auront rien qui vous pique ! Et tous les bannirez de votre république ! Non, non, je veux qu'ils soient désormais vos amis.

Faites-en seulement l'épreuve ; Ils vous feront trouver Caliste toute neuve ,

Quand vous reviendrez au logis.

Apprenez, tout au moins, si votre femme est chaste.

Je trouve qu'un certain Eraste

Va chez vous fort assidûment.

— Seroit-ce en qualité d'amant, Reprit Damon, qu'Éraste nous visite?

Il est trop mon ami pour toucher ce point-là.

— Votre ami , tant qu'il vous plaira ! Dit Xérie , honteuse et dépite 2 :

Caliste a des appas, Eraste a du mérite ; Du côté de l'adresse , il ne leur manque rien ; Tout cela s'accommode bien. »

Ce discours porta coup et fit songer notre homme.

1 Edition de Leyde , 1669 :

Caliste en use. et lui rendra le change

2 Dépitée, fâchée.

LA COUPE ENCHANTÉE. 2Cl

Une épouse fringante , et jeune , et dans son feu ,

Et prenant plaisir à ce jeu

Qu'il n'est pas besoin que je nomme ; Un personnage expert aux choses de l'amour,

Hardi comme un homme de cour, Bien fait, et promettant beaucoup de sa personne : Où Damon jusqu'alors avoit-ilmis ses yeux? Car d'amis!... Moquez-vous; c'est une bagatelle.

En est-il de religieux, Jusqu'à désemparer 1, alors que la donzelle Montre à demi son sein , sort du lit un bras blanc t Se tourne, s'inquiète, et regarde un galant En cent façons , de qui la moins friponne Veut dire : « Il y fait bon; l'heure du berger 2 sonne ;

Etes-vous sourd?...» Damon a dans l'esprit Que tout cela s'est fait ; du moins, qu'il s'est pu faire. Sur ce beau fondement le pauvre homme bâtit

Maint ombrage et mainte chimère.

Nérie en a bientôt le vent ;

Et, pour tourner en certitude

Le soupçon et l'inquiétude Dont Damon s'est coiffé si malheureusement,

L'enchanteresse lui propose Une chose ;

C'est de se frotter le poignet D'une eau dont les sorciers ont trouvé le secret, Et qu'ils appellent l'eau de la Métamorphose,

Ou des Miracles autrement.

Cette drogue, en moins d'un moment, Lui donneroit d'Eraste et l'air et le visage,

Et le maintien et le corsage , Et la voix ; et Damon, sous ce feint personnage, Pourroit voir si Caliste en viendroit à l'effet.

1 Quitter la plate. - 2 Expression proverbiale , signifiant le moment favorable à l'amour.

Damoii n'attend pas davantage :

Il se frotte ; il devient l' Eraste le mieux fait ,

Que la Xature ait jamais fait.

En cet état , il va trouver sa femme , Met la fleurette au vent *, et cachant son ennui :

a Que vous êtes belle aujourd'hui!

Lui dit-il; qu'avez-vous, madame, Qui vous donne cet air d'un vrai jour de printemps-? »

1 Lui conte fleurette.

2 Dans l'édition de 1669, après ce vers, est un long dialogue, que l'auteur a supprimé depuis :

Le feint Éraste , en même temps ,

Lui présente un miroir de poche.

Caliste s'y regarde , et le galant s'approche : Il contemple , il admire , il lève au ciel les yeux ; Il fait tant, qu'il attrape un souris gracieux. « Mauvais commencement! se dit-il en soi-même. Eli bien ! poursuivit-il, quand d'un amour extrême On vous aime , A-t-on raison? Je m'en rapporte à vous ;

Peut-on résister à ces charmes?

CALISTE

On fait bien; car comment ne pas devenir fous, Quand vos cœurs ont affaire à de si fortes armes?

Sans mentir, messieurs les amants,

Vous me semblez divertissants :

J'aurois regret qu'on vous fit taire.

Mais savez-vous que votre encens

Peut, à la longue , nous déplaire?

Le feint éraste.

Et pouvons-nous autrement faire?

Tenez, voyez encore ces traits?

CALISTE

Je les vois , je les considère .

Je sais quels ils sont... Mais après?

Le feint éraste.

Après? Vaprès est bon! Faut-il toujours vous dire, Qu'on brûle, qu'où languit, qu'on meurt sous votre empire :

LA COUPE ENCHANTEE. 203

Caliste , qui savoit les propos des amants ,

Tourna la chose en raillerie.

Damon changea de batterie :

Pleurs et soupirs furent tentés ,

Et pleurs et soupirs rebutés.

Caliste étoit un roc; rien n'émouvoit la belle. Pour dernière machine, à la fin, notre époux

CALISTE

Mon Dieu! non! je le sais... Mais après? Le feint éraste.

Il suffit , Et quand on est mort , c'est tout dit.

CALISTE

Vous n'êtes pas si mort que vos yeux ne remuent . Conlenez-les , de grâce; ou bien, s'ils continuent, Je mettrai mon touret de nez '.

Le feint éraste.

Votre touret de nez? Gardez-vous de le faire.

CALISTE

Cessez donc, et vous contenez.

Le feint éraste.

Quoi! défendre les yeux! C'est être trop sévère Passe encor pour les mains.

CALISTE

Ah ! pour les mains, je croi Que vous riez ?

Le feint éraste.

Point trop.

CALISTE

C'est donc à moi De me garder.

Le feint éraste.

Ma passion commence A se lasser de la longueur du temps.

Si mon calcul est bon , voici tantôt deux ans Que je vous sers sans récompense.

1 uEspèccde masque ancien s [note de La Fontaine) qui ne cachoit que le haut du visage; uue espèce Ue loup.

Proposa de l'argent; et la somme fut telle,

Qu'on ne s'en mit point en courroux.

La quantité rend excusable.

Caliste enfin l'inexpugnable

Commença d'écouter raison; Sa chasteté plia : car comment tenir bon

Contre ce dernier adversaire?

Si tout ne s'ensuivit, il ne tint qu'à Damon;

CALISTE

Quelle vous la faut-il?

Le feint éraste.

Tout , sans rien excepter.

CALISTE

Un remercîment donc ne peut vous contenter? Le feint éraste.

Des reruercîments? Bagatelles!

CALISTE

De I'amiti

De l'amour'

Le feint éraste, Point de nouvelles

CALISTE

Le feint éraste.

Bon, cela. Mais je veux du plus fin, Qui me laisse avancer chemin , En moins de deux ou trois visites , Moyennant quoi nous serons quittes.

Et, si vous voulez mettre à prix cet amour-là, Je tous en donnerai tout ce qui vous plaira : Celte boite de filigrane

CALISTE

Le libéral amant qu'est Éraste ! Voyez ! Le feint éraste.

Madame, avant qu'on la condamne, Il faut l'ouvrir. Peut-être vous croyez Qu'elle est vide?

CALISTE

Non pas. Ce sont des pierreries?

LA COUPE ENCHANTEE.- 205

L'argent en auroit fait l'affaire.

Et quelle affaire ne fait point Ce bienheureux métal *, l'argent, maître du monde? Soyez beau, bien disant, ayez perruque blonde2,

N'omettez un seul petit point :

Un financier viendra , qui , sous votre moustache , Enlèvera la belle; et, dès le premier jour,

Il fera présent du panache3;

Le feint éraste.

Ouvrez , vous le verrez.

CALISTE

Trêve de railleries.

Le feint éraste.

Moi! me railler! Ouvrez!

CALISTE

Et quand je l'aurois fait?

Je ne sais qui me tient qu'avec un bon soufflet

Mais non. Si jamais plus cette insolence extrême

Page 1