‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 63 sur 144 · VII. NICAISE · texte numérisé non relu

VII. NICAISE

Un apprenti marchand étoit,

Qu'avec droit Nicaise 3 on nommoit ,

Garçon très-neuf, hors sa boutique

Et quelque peu d'arithmétique;

Garçon novice dans les tours

Qui se pratiquent en amours.

Bons bourgeois, du temps de nos pères,

S'avisoient tard d'être bons frères;

Ils n'apprenoient cette leçon,

Qu'ayant de la barbe au menton.

Ceux d'aujourd'hui, sans qu'on les flatte,

Ont soin de s'y rendre savants

Aussitôt que les autres gens.

Le jouvenceau de vieille date ,

Possible, un peu moins avancé,

Par les degrés n'avoit passé.

Quoi qu'il en soit, le pauvre sire

En très-beau chemin demeura,

Se trouvant court par celui-là :

1 Je manque, je me trompe. — 2 Girolamo Brusoni, Novelle amorose, novella seconda : l'Amante schernito. — 3 Le nom de Nicaise dérive du vieux mot français nice, niais, simple, innocent.

C'est par l'esprit que je veux dire.

Une belle pourtant l'aima; C'étoit la fille de son maître , Fille aimable autant qu'on peut l'être, Et ne tournant autour du pot , Soit par humeur franche et sincère, Soit qu'il fût force d'ainsi faire, Etant tombée aux mains d'un sot.

Quelqu'un, de trop de hardiesse, Ira la taxer; et moi, non :

Tels procédés ont leur raison.

Lorsque l'on aime une déesse, Elle fait ces avances-là :

Notre belle savoit cela.

Son esprit, ses traits, sa richesse, Engageoient beaucoup de jeunesse A sa recherche ; heureux seroit Celui d'entre eux qui cueillcroit, En nom d'hymen, certaine chose Qu'à meilleur titre elle promit Au jouvenceau ci-dessus dit :

Certain dieu parfois en dispose, Amour nommé communément.

Il plut à la belle d'élire Pour ce point l'apprenti marchand.

Bien est vrai , car il faut tout dire , Qu'il étoit très-bien fait de corps , Beau, jeune, et frais; ce sont trésors Que ne méprise aucune dame, Tant soit son esprit précieux.

Pour une qu'Amour prend par l'âme, Il en prend mille par les yeux.

Celle-ci donc, des plus galantes, Par mille choses engageantes , Tàcboit d'encourager le gars, ^'étoit chiche de ses regards,

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Le pinçoit, lui venoit sourire, Sur les yeux lui mettoit la main , Sur le pied lui marchoit enfin.

A ce langage , il ne sut dire Autre chose que des soupirs , Interprètes de ses désirs.

Tant fut, à ce que dit l'histoire , De part et d'autre soupiré , Que , leur feu dûment déclaré , Les jeunes gens , comme on peut croire , Ne s'épargnèrent ni sermenis Ni d'autres points bien plus charmants , Gomme baisers à grosse usure ; Le tout sans compte et sans mesure :

Calculateur que fût l'amant, Brouiller falloit incessamment; La chose étoit tant infinie , Qu'il y faisoit toujours abus.

Somme toute , il n'y manquoit plus Qu'une seule cérémonie.

Bon fait aux filles l'épargner.

Ce ne fut pas sans témoigner Bien du regret, bien de l'envie.

« Par vous, disoit la belle amie, Je me la veux faire enseigner, Ou ne la savoir de ma vie.

Je la saurai, je \/ous promets; Tenez-vous certain désormais De m' avoir pour votre apprentie.

Je ne puis pour vous que ce point ; Je suis franche : n'attendez point Que, par un langage ordinaire, Je vous promette de me faire Religieuse, à moins qu'un jour L'hymen ne suive notre amour.

Cet hymen seroit bien mon compte,

N'en doutez point; mais le moyen?

Vous m'aimez trop , pour vouloir rien Qui me pût causer de la honte.

Tels et tels m'ont fait demander; Mon père est prêt de m'accorder :

Moi, je vous permets d'espérer Qu'à qui que ce soit qu'on m'engage , Soit conseiller, soit président, Soit veille ou jour de mariage , Je serai vôtre auparavant , Et vous aurez mon pucelage. »

Le garçon la remercia Comme il put. A huit jours de là, Il s'offre un parti d'importance.

La belle dit à son ami :

a Tenons-nous-en à celui-ci ; Car il est homme, que je pense, A passer la chose au gros sas l. »

La belle en étant sur ce cas, On la promet; on la commence :

Le jour des noces se tient prêt.

Entendez ceci, s'il vous plaît.

Je pense voir votre pensée Sur ce mot-là de commencée ?

C'étoit alors, sans point d'abus, Fille promise, et rien de plus.

Huit jours donnés à la fiancée , Comme elle appréhendoit encor Quelque rupture en cet accord, Elle diffère le négoce 2

1 Gros tamis pour le plâtre , la farine , etc. Expression proverbiale qui veut dire : laisser passer beaucoup de choses , n'y pas prendre garde. — 2 L'affaire ; du latin negolium

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