CONSTANCE
Délacez-moi, de grâce?
CAMILLE
Je ne saurois; il fait froid; je suis nu : Délacez-vous ! » Notre amante ayant vu , Près du chevet, un poignard dans sa gaîne,
Le prend, le tire, et coupe ses habits,
Corps piqué d'or, garnitures de prix,
Ajustements de princesse et de reine :
Ce que les gens en deux mois à grand'peine
Avoient brodé, périt en un moment;
Sans regretter ni plaindre aucunement
Ce que le sexe aime plus que sa vie.
Femmes de France, en feriez-vous autant?
Je crois que non; j'en suis sûr; et partant,
Cela fut beau sans doute en Italie.
La pauvre amante approche en tapinois,
Croyant tout fait, et que pour cette fois
Aucun bizarre et nouveau stratagème
Ne viendroit plus son aise reculer.
Camille dit : a C'est trop dissimuler;
Femme qui vient se produire elle-même
N'aura jamais de place à mes côtés :
Si bon vous semble, allez vous mettre aux pieds? »
Ce fut bien là qu'une douleur extrême
Saisit la belle; et si lors, par hasard,
Elle avoit eu dans ses mains le poignard ,
C'en étoit fait, elle eût de part en part
Percé son cœur. Toutefois, l'espérance
Ne mourut pas encor dans son esprit.
Camille étoit trop connu de Constance :
Et que ce fût tout de bon qu'il eût dit
Chose si dure, et pleine d'insolence,
Lui, qui s' étoit jusque-là comporté
En homme doux, civil, et sans fierté,
Cela sembloit contre toute apparence.
Elle va donc en travers se placer
Aux pieds du sire, et d'abord les lui baise;
Mais point trop fort , de peur de le blesser.
On peut juger si Camille étoit aise.
Quelle victoire! Avoir mis à ce point
Une beauté si superbe et si fière !
Une beauté ! ... Je ne la décris point , Il me faudroit une semaine entière :
On ne pouvoit reprocher seulement, Que la pâleur, à cet objet charmant; Pâleur encor dont la cause étoit telle Qu'elle donnoit du lustre à notre belle.
Camille donc s'étend, et sur un sein
Pour qui l'ivoire auroit eu de l'envie
Pose ses pieds, et sans cérémonie
Il s'accommode et se fait un coussin 1 ;
Puis, feint qu'il cède aux charmes de Morphée.
Par les sanglots notre amante étouffée
Lâche la bonde aux pleurs cette fois-là.
Ce fut la fin. Camille l'appela
D'un ton de voix qui plut fort à la belle.
a Je suis content, dit-il, de votre amour :
Venez, venez, Constance; c'est mon tour. »
Elle se glisse. Et lui, s'approchant d'elle :
a M'avez-vous cru si dur et si brutal,
Que d'avoir fait tout de bon le sévère?
Dit-il d'abord ; vous me connoissez mal :
Je vous voulois donner lieu de me plaire.
Or bien , je sais le fond de votre cœur ;
Je suis content, satisfait, plein de joie,
Comblé d'amour : et que votre rigueur,
Si bon lui semble , à son tour se déploie ;
Elle le peut; usez-en librement.
Je me déclare aujourd'hui votre amant,
Et votre époux; et ne sais nulle dame,
De quelque rang et beauté que ce soit,
Qui vous valût pour maîtresse et pour femme ;
Car le passé rappeler ne se doit
« Édition de 1685 :
Il s'accommode et s'en fait un coussin.
Entre nous deux. Une chose ai-je à dire
C'est qu'en secret il nous faut marier.
Il n'est besoin de vous spécifier
Pour quel sujet : cela vous doit suffire.
Même il est mieux de cette façon-là ;
Un tel hymen à des amours ressemble :
On est époux et galant tout ensemble. »
L'histoire dit que le drôle ajouta :
a Voulez-vous pas , en attendant le prêtre ,
A votre amant vous fier aujourd'hui?
Vous le pouvez, je vous réponds de lui;
Son cœur n'est pas d'un perfide et d'un traître. »
A tout cela, Constance ne dit rien :
C'étoit tout dire; il le reconnut bien,
N'étant novice en semblables affaires.
Quant au surplus, ce sont de tels mystères,
Qu'il n'est besoin d'en faire le récit.
Voilà comment Constance réussit.
Or, faites-en , nymphes , votre profit.
Amour en a dans son académie ,
Si l'on vouloit venir à l'examen,
Que j'aimerois pour un pareil hymen,
Mieux que mainte autre à qui l'on se marie.
Femme qui n'a filé toute sa vie *
Tâche à passer bien des choses sans bruit :
Témoin Constance, et tout ce qui s'ensuit.
Noviciat d'épreuves un peu dures :
Elle en reçut abondamment le fruit.
Nonnes je sais, qui voudroient, chaque nuit,
En faire un tel, à toutes aventures.
Ce que, possible 2, on ne croira pas vrai,
C'est que Camille, en caressant la belle,
1 C'est-à-dire : qui n'a pas mené une vie aussi exemplaire que les filles occupées à filer leur quenouille du matin au soir. - Peut-être.
MCAISE. 229
Des dons d'amour lui fît goûter l'essai. L'essai? je faux * : Constance en étoit-elle Aux éléments? Oui, Constance en étoit Aux éléments. Ce que la belle avoit Pris et donné de plaisirs en sa vie , Compter pour rien jusqu'alors se devoit. Pourquoi cela? Quiconque aime le die.