NICAISE
Mon bon ange a considéré Que tu n'avois pas mérité Une faveur si précieuse :
Je ne veux plus être amoureuse Que de mon mari; j'en fais vœu.
Et, de peur qu'un reste de feu A le trahir ne me rengage , Je vais, sans tarder davantage, Lui porter un bien qu'il auroit, Quand Nicaise en son lieu seroit. »
A ces mots , la pauvre épousée Sort du bois fort scandalisée.
L'autre revient, et son tapis :
Mais ce n'est plus comme jadis.
Amants, la bonne heure ne sonne A toutes les heures du jour.
J'ai lu, dans l'alphabet d'amour, Qu'un galant près d'une personne N'a toujours le temps comme il veut :
Qu'il le prenne donc comme il peut!
Tous délais y font du dommage :
Nicaise en est un témoignage.
Fort essoufflé d'avoir couru, Et joyeux de telle prouesse , Il s'en revient bien résolu D'employer tapis et maîtresse.
Mais quoi! la dame en bel habit, Mordant ses lèvres de dépit , Retournoit voir la compagnie ' , Et , de sa flamme bien guérie , Possible alloit, dans ce moment, Pour se venger de son amant , Porter à son mari la chose
Édition de 1685 :
Retournoit vers la compagnie.
Qui lui causoit ce dépit-là.
Quelle chose? C'est celle-là Que fille dit toujours qu'elle a.
Je le crois; mais d'en mettre jà Mon doigt au feu , ma foi ! je n'ose : Ce que je sais, c'est qu'en tel cas Fille qui ment ne pèche pas.
Grâce à Xieaise , notre belle, Ayant sa fleur en dépit d'elle , S'en retournoit tout en grondant, Quand Nicaise, la rencontrant :
a A quoi tient , dit-il à la dame , Que vous ne m'ayez attendu?
Sur ce tapis bien étendu, Vous seriez en peu d'heure ' femme.
Retournons donc, sans consulter; Venez cesser d'être pucelle , Puisque je puis, sans rien gâter, Vous témoigner quel est mon zèle.
— Non pas cela , reprit la belle ; Mon pucelage dit qu'il faut Remettre l'affaire à tantôt.
J'aime votre santé , Nicaise , Et vous conseille auparavant De reprendre un peu votre vent 2 :
Or, respirez tout à votre aise.
Vous êtes apprenti marchand, Faites-vous apprenti galant : Vous n'y serez pas sitôt maître.
A mon égard, je ne puis être Votre maîtresse en ce métier.
1 Cette vieille expression, très -souvent employée dans les Cent Nouvelles nouvelles, est tirée de l'italien poco d'ora, peu de temps. Tous les éditeurs modernes de La Fontaine , comme Va fait remarquer M. Marty Laraux, ont mis : en peu d'heures, ce qui fait un non-sens. — 2 Haleine.