‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 65 sur 144 · NICAISE · texte numérisé non relu

NICAISE

Mon bon ange a considéré Que tu n'avois pas mérité Une faveur si précieuse :

Je ne veux plus être amoureuse Que de mon mari; j'en fais vœu.

Et, de peur qu'un reste de feu A le trahir ne me rengage , Je vais, sans tarder davantage, Lui porter un bien qu'il auroit, Quand Nicaise en son lieu seroit. »

A ces mots , la pauvre épousée Sort du bois fort scandalisée.

L'autre revient, et son tapis :

Mais ce n'est plus comme jadis.

Amants, la bonne heure ne sonne A toutes les heures du jour.

J'ai lu, dans l'alphabet d'amour, Qu'un galant près d'une personne N'a toujours le temps comme il veut :

Qu'il le prenne donc comme il peut!

Tous délais y font du dommage :

Nicaise en est un témoignage.

Fort essoufflé d'avoir couru, Et joyeux de telle prouesse , Il s'en revient bien résolu D'employer tapis et maîtresse.

Mais quoi! la dame en bel habit, Mordant ses lèvres de dépit , Retournoit voir la compagnie ' , Et , de sa flamme bien guérie , Possible alloit, dans ce moment, Pour se venger de son amant , Porter à son mari la chose

Édition de 1685 :

Retournoit vers la compagnie.

Qui lui causoit ce dépit-là.

Quelle chose? C'est celle-là Que fille dit toujours qu'elle a.

Je le crois; mais d'en mettre jà Mon doigt au feu , ma foi ! je n'ose : Ce que je sais, c'est qu'en tel cas Fille qui ment ne pèche pas.

Grâce à Xieaise , notre belle, Ayant sa fleur en dépit d'elle , S'en retournoit tout en grondant, Quand Nicaise, la rencontrant :

a A quoi tient , dit-il à la dame , Que vous ne m'ayez attendu?

Sur ce tapis bien étendu, Vous seriez en peu d'heure ' femme.

Retournons donc, sans consulter; Venez cesser d'être pucelle , Puisque je puis, sans rien gâter, Vous témoigner quel est mon zèle.

— Non pas cela , reprit la belle ; Mon pucelage dit qu'il faut Remettre l'affaire à tantôt.

J'aime votre santé , Nicaise , Et vous conseille auparavant De reprendre un peu votre vent 2 :

Or, respirez tout à votre aise.

Vous êtes apprenti marchand, Faites-vous apprenti galant : Vous n'y serez pas sitôt maître.

A mon égard, je ne puis être Votre maîtresse en ce métier.

1 Cette vieille expression, très -souvent employée dans les Cent Nouvelles nouvelles, est tirée de l'italien poco d'ora, peu de temps. Tous les éditeurs modernes de La Fontaine , comme Va fait remarquer M. Marty Laraux, ont mis : en peu d'heures, ce qui fait un non-sens. — 2 Haleine.

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