LE MORE
Xe veux-tu point?
ANSELME
Seigneur... »
Anselme, ayant examiné ce point,
Consent à la fin au mystère.
Maudit amour des dons , que ne fais-tu pas faire? En page incontinent son habit est changé : Toque au lieu de chapeau, haut-de-chausses troussé ; La barbe seulement demeure au personnage. L'enfant d'honneur Anselme , avec cet équipage , Suit le More partout. Argie avoit ouï Le dialogue entier, en certain coin cachée. Pour le More lippu, c'étoit Manto la fée,
Par son art métamorphosée,
Et par son art ayant bâti
Ce louvre en un moment; par son art, fait un page Sexagénaire et grave. A la fin, au passage D'une chambre en une autre, Argie à son mari Se montre tout à coup : s Est-ce Anselme, dit-elle
Que je vois ainsi dé<
uise
Anselme! Il ne se peut; mon œil s'est abusé. Le vertueux Anselme à la sage cervelle Me voudroit-il donner une telle leçon?
C'est lui pourtant. Oh! oh! monsieur notre barbon, Notre législateur, notre homme d'ambassade, Vous êtes à cet âge homme de mascarade ! Homme de... La pudeur me défend d'achever. Quoi! vous jugez les gens à mort pour mon affaire,
Vous qu' Argie a pensé trouver
En un fort plaisant adultère !
Du moins, n'ai-je pas pris un More pour galant. Tout me rend excusable , Atis et son mérite ,
Et la qualité du présent.
Vous verrez tout incontinent Si femme qu'un tel don à l'amour sollicite
Peut résister un seul moment.
More, devenez chien? » Tout aussitôt le More
Redevint petit chien encore.
a Favori, que l'on danse! » A ces mots, Favori
Danse, et tend la patte au mari.
« Qu'on fasse tomber des pistoles ! »
Pistoles tombent à foison.
« Eh bien! qu'en dites-vous? Sont-ce choses frivoles?
C'est de ce chien qu'on m'a fait don.
Il a bâti cette maison.
Puis , faites-moi trouver au monde une Excellence ,
Une Altesse , une Majesté ,
Qui refuse sa jouissance
A dons de cette qualité , Surtout quand le donneur est bien fait, et qu'il aime, Et qu'il mérite d'être aimé!
En échange du chien, l'on me vouloit moi-même : Ce que vous possédez de trop, je l'ai donné, Bien entendu, monsieur; suis-je chose si chère? Vraiment , vous me croiriez bien pauvre ménagère , Si je laissois aller tel chien à ce prix-là. Savez-vous qu'il a fait le louire que voilà? Le louvre, pour lequel... Mais oublions cela,
Et n'ordonnez plus qu'on me tue , Moi , qu'Atis seulement en ses lacs a fait choir : Je le donne à Lucrèce, et voudrois bien la voir
Des mêmes armes combattue.
Touchez là, mon mari : la paix! car, aussi bien,
Je vous défie, ayant ce chien :
Le fer ni le poison pour moi ne sont à craindre; Il m'avertit de tout; il confond les jaloux. IVe le soyez donc point : plus on veut nous contraindre,
Moins on doit s'assurer de nous. »
Anselme accorda tout. Qu'eût fait le pauvre sire?
On lui promit de ne pas dire Qu'il avoit été page. Un tel cas étant tu,
Cocuage, s'il eût voulu,
Auroit eu ses franches coudées.
Argie en rendit grâce; et, compensations
D'une et d'autre part accordées, On quitta la campagne à ces conditions.
Que devint le palais? dira quelque critique.
— Le palais? que m'importe? Il devint ce qu'il put. A moi ces questions! Suis-je homme qui se pique D'être si régulier? Le palais disparut.
— Et le chien? — Le chien fit ce que l'amant voulut. — Mais que voulut l'amant? — Censeur, tu m'importunes ! Il voulut, par ce chien, tenter d'autres fortunes. D'une seule conquête est-on jamais content?
Favori se perdoit souvent : Mais chez sa première maîtresse
Il revenoit toujours. Pour elle, sa tendresse Devint bonne amitié. Sur ce pied , notre amant
L'alloit voir fort assidûment;
Et même en l'accommodement; ' Argie à son époux fit un serment sincère
Do n'avoir plus aucune affaire *.
L'époux jura, de son côté,
Qu'il n'auroit plus aucun ombrage,
Et qu'il vouloit être fouetté,
Si jamais on le voyoit page.
1 Intrigue , galanterie.