‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 73 sur 144 · I. COMMENT L'ESPRIT VIENT AUX FILLES · texte numérisé non relu

I. COMMENT L'ESPRIT VIENT AUX FILLES

Il est un jeu divertissant sur tous , Jeu dont l'ardeur souvent se renouvelle2; Ce qui m'en plaît, c'est que tant de cervelle N'y fait besoin et ne sert de deux clous. Or, devinez comment ce jeu s'appelle3?

Vous y jouez, comme aussi faisons-nous; Il divertit et la laide et la belle ; Soit jour et nuit, à toute heure il est doux : Car on y voit assez clair sans chandelle. Or, devinez comment ce jeu s'appelle 3? Le beau du jeu n'est connu de l'époux; C'est chez l'amant que ce plaisir excelle : De regardants , pour y juger des coups , Il n'en faut point; jamais on n'y querelle : Or, devinez comment ce jeu s'appelle?

Qu'importe-t-il? Sans s'arrêter au nom, Ni badiner là-dessus davantage ,

1 Les Contes qui composent ce livre ont paru en France, sous la rubrique de Mons en 1674 et en 1G75, et sous celle d'Amsterdam en 1676; mais on a tout lieu de croire que ces éditions étaient faites en province, et surtout à Rouen.

2 Les quatre vers qui suivent celui-ci ont été supprimés dans toutes les éditions à partir de celle de 1685.

3 Édition de 1675 :

Or, devinez comme ce jeu s'appelle?

Cette variante se reproduit plus loin deux fois de suite avec le même vers.

Je vais encor vous en dire un usage Il fait venir l'esprit et la raison; Nous le voyons en mainte bestiole K Avant que Lise allât en cette école , Lise n'étoit qu'un misérable oison; Coudre et filer, c'étoit son exercice, ■Non pas le sien, mais celui de ses doigts. Car, que l'esprit eut part à cet office, Ne le croyez : il n'étoit nuls emplois Où Lise pût avoir l'âme occupée ; Lise songcoit autant que sa poupée.

Cent fois le jour sa mère lui disoit : » Va-t'en chercher de l'esprit, malheureuse! » La pauvre fille aussitôt s'en alloit Chez les voisins, affligée et honteuse, Leur demandant où se vendoit l'esprit.

On en rioit; à la fin, on lui dit :

et Allez trouver père Bonaventure, Car il en a bonne provision. »

Incontinent la jeune créature S'en va le voir, non sans confusion :

Elle craignoit que ce ne fût dommage De détourner ainsi tel personnage, a Me voudroit-il faire de tels présents , A moi qui n'ai que quatorze ou quinze ans? Vaux-je cela? » disoit en soi la belle. Son innocence augmentoit ses appas.

Amour n'avoit, à son croc, de pucelle, Dont il crût faire un aussi bon repas.

« Mon révérend, dit-elle au béat homme, Je viens vous voir; des personnes m'ont dit Qu'en ce couvent on vendoit de l'esprit; Votre plaisir seroit-il qu'à crédit

1 Petite bête, petite niaise; de l'italien bestiola.

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